«Ne crois pas, mon _mio_, que je t'aie menti, quand tu m'as fait jurer,
l'autre nuit, tu sais bien.... Non, non, à ce moment-là, je pouvais dire
encore qu'il n'y avait rien; je t'assure que je n'avais qu'une
appréhension. Hélas! dès hier matin, chéri, notre sort était fixé. Mon
mari m'annonçait son arrivée pour aujourd'hui, pour ce matin même, pour
tout à l'heure. Quand on te remettra ce billet, il sera là. Ne m'attends
donc pas à l'heure de la promenade que nous devions faire ce matin.
«J'aurais pu t'avertir dès hier: mais à quoi bon? Je te dirai même que
c'est parce que je sentais tout perdu, que j'ai accepté cette expédition
d'Isola Madre, qui était d'une terrible imprudence; mais c'était le
dernier jour où je t'avais, et j'aurais fait bien pis. Tu ne m'en
voudras pas de ne t'avoir pas prévenu, dis?
«_Mio_, j'ai passé la nuit à me demander si j'irais te dire de vive voix
ce que je t'écris. J'étais partie, ce matin, vers quatre heures; je
risquais tout, mais je t'aurais vu encore, là, bien; je t'aurais surpris
dans ton sommeil; j'aurais vu ta chambre.... Mais je n'ai pas pu; ne me
demande pas pourquoi; aie pitié de moi: je ne suis qu'une malheureuse
femme.
«Mais je te reverrai; il faudra bien que je te revoie. Surtout, ne t'en
va pas!
«Voilà huit heures, j'entends le bateau siffler; je ne suis plus à moi,
_mio_, mais à toi tout de même et toujours.
/*
«LUISA.»
*/
Il n'y a pas de grands mots pour dire l'effondrement d'un homme qui,
arrivé au faîte de la passion heureuse, en voit virer tout à coup le
sens, et se trouve plongé dans l'incertitude complète du sort qui lui
est réservé. Gabriel ignorait tout du mari de Mme Belvidera. Ils
n'avaient jamais parlé de lui, chose assez étonnante même, le nom du
tiers revenant à l'ordinaire se placer entre deux amants avec une sorte
d'insistance fatale. Il supposait que ce silence chez elle était dû à
une délicatesse qui n'était pas pour lui déplaire. Chez lui, il était le
résultat d'une confiance absolue dans un bonheur qui le comblait
parfaitement et qui écartait, comme de lui-même, toute idée qui l'eût pu
ternir.
Il fut trop anéanti, à la suite du moment où un garçon d'hôtel vint lui
remettre le malheureux billet, pour se livrer au petit travail de
cervelle qui s'impose en de pareilles occasions, et par lequel on veut
savoir, au moyen de conjectures minutieuses, établies sur les faits les
plus insignifiants, le caractère, la figure, les moeurs et jusqu'au
petit nom de l'inconnu qui va se dresser soudain au beau milieu de votre
route. Il retomba lourdement sur le lit d'où il s'élançait avec tant de
joie pour courir à une promenade matinale, et il demeura dans une espèce
de léthargie, jusqu'au moment où son ami Dante-Léonard-William vint le
secouer pour l'accompagner au lunch.
La représentation de son malheur, jointe à l'ensemble de souvenirs si
récents et liés à l'image de cette figure glabre du poète anglais,
produisit en lui un singulier mélange et lui donna à la fois envie de
rire et de pleureur. Il revoyait cet homme en train de se faire épingler
une fleur d'iris à la boutonnière, et il réentendait le rire étouffé de
Mme Belvidera, derrière le massif de verdure.
--J'ai trouvé quelques vers que je vous dirai, fit le poète.
Comment Mme Belvidera avait-elle pu rire plus franchement, hier,
alors qu'elle savait, elle, leur prochaine séparation? Comment ne
s'était-elle pas montrée sensiblement autre durant cette journée, que
les jours précédents? Était-elle donc indifférente à la rupture de leurs
relations? Eprouvait-elle tout autre chose que de l'appréhension de
l'arrivée de son mari? Tout autour du malheureux était interrogation;
tout lui semblait enveloppé de mystère, et il avait, comme dans un
cauchemar, l'angoisse de n'y pouvoir jamais rien démêler.
--Voici ces vers, dit Lee, qui commença aussitôt à les réciter.
--Ah! au diable! s'écria Gabriel en frappant violemment du pied le sol
de sa chambre.
Lee était si sûr de lui, il avait une confiance si admirable dans la
puissance de la poésie, qu'il ne crut pas un instant que son ami eût pu,
par ce signe d'impatience, s'adresser à lui. Un sot se fût fâché.
--Je vous demande pardon, mon ami, mon interjection ne s'adresse pas à
vous; mais j'ai quelques ennuis...
Lee continuait simplement à dire ses vers et ne s'interrompit point.
Le coeur du jeune homme battait à se rompre, en descendant. Il allait
_le_ voir; il allait _les_ voir côte à côte. Lui, cet inconnu du premier
aspect de qui tout son avenir semblait dépendre; elle, sa maîtresse
bien-aimée, devenue depuis un mois sa chair même, désormais accolée
perpétuellement sous ses yeux à cet être qu'il était possible qu'elle
aimât.
Il avait la figure décomposée; sa rage venait de ne pouvoir maîtriser
son émotion. Il ne redoutait rien autant que de tomber sur les
Chandoyseau. Les premières personnes qu'il rencontra furent l'odieuse
Herminie et sa petite soeur Solweg.
--Ah! monsieur Dompierre, je vous eusse cru malade de loin, mais je vois
que vous n'êtes qu'ému par les belles choses que vous dit Monsieur Lee.
Que vous êtes donc heureux de vivre si près de la poésie même... C'est
ce que je disais encore, il n'y a qu'un instant, à Solweg, en parlant de
vous: «Ton valseur, ma mignonne...»
Il saluait ces dames et tournait déjà la tête. Elle le rattrapa avec un
air de confidence:
--Avez-vous fait la connaissance de monsieur le chevalier Belvidera?
--Le... chevalier?
--Oui, oui, parfaitement: le chevalier Belvidera. Un homme très bien.
Voulez-vous que je vous présente?
--Merci, madame! fit-il en se détournant résolument du côté de la salle
à manger. Il rencontra par hasard le visage de Solweg, qui était aussi
bouleversé que le sien. À cause de ce sort commun, et sans savoir ce
qui, chez cette jeune fille, en pouvait être la cause, il la regarda
avec moins de froideur que de coutume.
--Cette Chandoyseau, dit-il en reprenant le bras de Lee, est à piétiner.
--Oui, dit Lee, mais ne trouvez-vous pas que la dernière strophe
alourdit un peu l'ensemble de la composition que l'on pourrait terminer
sur le...
--Certainement! certainement! fit Gabriel en essayant de se boucher les
oreilles et en maudissant l'univers entier.
Comme on est seul, grand Dieu! quand une douleur vous étreint!
M. et Mme Belvidera ne parurent pas au déjeuner. Dompierre en éprouva
un soulagement d'abord, à la pensée que Luisa avait voulu lui épargner
cette trop brusque rencontre, puis il trouva a cette circonstance mille
motifs d'inquiétude.
L'air fut si lourd, l'après-midi, que plusieurs des pensionnaires, au
lieu de gagner le hall trop clair, ou l'ombre des jardins, se
réfugièrent dans le salon aux volets fermés et où régnait, dans une
obscurité presque complète, une fraîcheur relative.
Quelques personnes s'assoupissaient dans les fauteuils, et on entendait
le bruit sec du journal quittant leurs mains inertes et tombant.
On ne remuait qu'avec précaution; une jeune Anglaise ouvrait doucement
la bibliothèque pour y choisir un volume dont elle avait peine à
déchiffrer le titre; sur les tables, de grandes feuilles d'album
glissaient entre des doigts indifférents.
Quand les yeux de Gabriel se furent faits à l'obscurité, il reconnut,
sur une chaise de tapisserie placée à trois pas de lui, le chapeau de
paille blanche, bordé de dentelle, de Mme Belvidera. Son coeur sauta
à la pensée qu'elle était là peut-être, et il osait à peine explorer la
pièce. Presque aussitôt, il remarqua que le chapeau couvrait un chapeau
d'homme, en feutre mou, dont le bord souple, couleur beige, dépassait
de trois doigts la dentelle. C'était évidemment le chapeau de M.
Belvidera. Il était tout naturel que ces deux chapeaux fussent unis là
intimement, familièrement, sur une chaise où on les avait déposés en
montant déjeuner, peut-être piqués l'un à l'autre de la même épingle.
Les époux n'étaient pas là; certainement ils arriveraient ensemble; il
les verrait en même temps apparaître dans le clair entre-bâillement de
la porte, et ils approcheraient si près de lui qu'il devrait se lever
pour saluer la jeune femme qui ne pourrait faire autrement que de lui
présenter son mari. Il décida sur-le-champ de ne pas quitter sa place
que l'on ne soit venu prendre les deux chapeaux.
Il entendait au milieu du silence le battement précipité de ses artères,
car, malgré tous les efforts de sa volonté, il ne parvenait pas à
maîtriser l'émotion que lui causait l'attente de la scène inévitable. Il
souhaitait qu'elle fût prochaine et il l'attendait impatiemment dans
l'endroit où il était le plus probable qu'elle eût la plus prompte
occasion de se produire. Selon ses prévisions, le premier aspect de
l'homme devait l'instruire sur les sentiments que sa femme éprouvait
envers lui.
Il essayait en vain de se raisonner. Puisqu'elle avait trompé son mari,
il était évident qu'elle ne l'aimait pas. Sans doute! et telle est la
conclusion du bon sens commun. Mais n'avait-il pas maintes fois observé
les erreurs,--exceptionnelles à la vérité--de ces jugements instinctifs?
Pourquoi ne lui avait-elle jamais parlé de lui? Pourquoi n'avait-elle
pas obéi au mouvement si ordinaire qui porte la femme infidèle à
flétrir, et si souvent à souiller avec un acharnement cruel, entre les
bras de son amant, l'image importune de celui qu'elle trahit? Il se
creusait la mémoire; il tournait et retournait le sens des paroles
qu'elle avait prononcées en mille circonstances; il ne trouvait pas
d'autre allusion vraisemblable que celle qu'elle avait eue, un matin,
sur la terrasse d'Isola Bella, pendant une minute de songerie: «C'est la
première fois, lui avait-elle dit, que la vue d'un beau paysage ne m'est
pas gâtée par quelqu'un». Était-ce en vertu d'une logique bien
rigoureuse qu'il pouvait soupçonner le chevalier Belvidera d'être celui
qui gâtait la vue des beaux paysages? Assurément non. Et quand même
c'eût été lui, il avait plusieurs moyens inégalement graves de produire
ce résultat fâcheux. Était-ce par le fait de sa seule présence? alors il
pouvait être détesté. Était-ce par un défaut de sensibilité, par un mot
malheureux? une femme a tôt fait d'oublier ces peccadilles.
Aurait-elle pu tromper son mari sans cesser de l'aimer? Telle était la
question qu'il se posait, quand une voix connue, venant de l'autre
extrémité du salon, lui fit relever les paupières, et il aperçut dans la
pénombre de moins en moins épaisse, Mme de Chandoyseau assise, en une
pose langoureuse, non loin du révérend Lovely. Solweg était au piano,
dont elle caressait le clavier sans appuyer les doigts, en parcourant
des yeux des partitions de musique.
Ses éternels témoins! La Chandoyseau et Solweg seraient encore là quand
Mme Belvidera et son mari, viendraient prendre leurs chapeaux sur la
chaise de tapisserie; elles le verraient se lever à l'approche de la
jeune femme; elles entendraient les phrases de politesse banale qu'il
échangerait avec l'homme qui lui arrachait le coeur; elles épieraient
l'ébranlement de sa voix. L'une assisterait à l'entrevue avec la joie de
sa méchanceté; l'autre, avec son irritante compassion?
Il voulut se lever et fuir, éviter à tout prix ces deux femmes. La vue
des chapeaux superposés sur la chaise de tapisserie le fascina de
nouveau et il demeura fixé sur place, «Ils vont venir là! ils vont venir
là, forcément», lui répétait une sorte de voix intérieure. Ailleurs il
les manquerait peut-être; s'il remettait à ce soir, à demain, la
rencontre, il n'aurait peut-être plus le courage de les voir côte à
côte; il aurait peut-être fui définitivement. Il fallait les attendre
là, en face de leurs deux chapeaux posés familièrement, presque
amoureusement, l'un sur l'autre.
Le révérend Lovely était aussi fiévreux que Dompierre. Celui-ci
entendait sa voix sourde, son accent grotesque, que des hésitations,
peut-être des réticences, entrecoupaient fréquemment. Ses gestes étaient
désordonnés. Le «Malin», sous les apparences de la damnable Herminie, le
faisait cruellement souffrir. Il s'agitait sur son siège, avec le
malaise d'un débutant dans l'exercice de la galanterie; et il
s'efforçait de couvrir son embarras par une volubilité que brisait
malheureusement sa double inexpérience de la langue française et de la
langue amoureuse. Mme de Chandoyseau, tantôt alanguie, improvisait
une atmosphère troublante en agitant son éventail, levant son menton et
offrant son cou et sa gorge à l'air agité; tantôt penchée d'un brusque
élan du côté du pauvre pasteur, l'accablait de sa perfide séduction.
Mistress Lovely somnolait sur un magazine anglais, à quelque distance de
son mari. Sa tête à cheveux gris, d'une insigne laideur, avait à
intervalles réguliers une défaillance en avant qui faisait glisser ses
lunettes à l'extrémité de son nez, et la réveillait à demi. Elle
relevait la taille, rajustait ses lunettes, et redressait la revue dont
elle semblait reprendre assidûment la lecture. Mais l'édifice
s'affaissait presque aussitôt et le sommeil impitoyable semblait jouer
comme un enfant cruel avec cette tête disgracieuse.
Le salon s'était à peu près dépeuplé. Le révérend était à bout de
paroles; Mme de Chandoyseau flattait l'air mollement de son éventail
quasi fermé: dans le silence, on entendit une grosse mouche se lever et
faire une demi-douzaine de zigzags en bourdonnant. Puis, un mot
inattendu, inouï, stupéfiant, fut prononcé presque à haute voix par le
clergyman. Gabriel sursauta, mistress Lovely fut tout à coup debout, et
Solweg, avec un à-propos admirable, toucha enfin le piano dont les notes
harmonieuses couvrirent la confusion générale. Le révérend, dans un
mouvement d'affolement, s'était oublié jusqu'à prononcer sur le ton le
plus passionné le petit nom de Mme de Chandoyseau:
--Herminie!
Mistress Lovely, levée soudain, comme un spectre, empoigna son mari par
le bras et l'entraîna dehors. Solweg n'interrompit pas la mélodie
qu'avaient commencé d'égrener ses doigts agiles; sa soeur aînée n'eut
pas un mouvement, et Dompierre renversa la tête en arrière sur le
dossier de son fauteuil, dans l'attitude de la plus grande nonchalance,
suivant des yeux, vers le plafond, les lignes brisées que décrivait la
mouche bourdonnante.
Non pas par la porte que tout le monde prenait communément pour entrer
au salon et en sortir, mais par une porte donnant dans la salle à manger
et située juste derrière Gabriel Dompierre, Mme Belvidera entra. Elle
eut la surprise de trouver le jeune homme sur ses pas; poussa un petit
«ah!» et dit aussitôt avec simplicité:
--Mon Dieu! comme il fait sombre chez vous!
Son mari la suivait; elle se retourna vers lui et dit:
--Monsieur Dompierre, mon mari.
À cause de l'obscurité de la pièce, M. Belvidera ne devait apercevoir
qu'imparfaitement le Français, mais celui-ci distinguait jusqu'au
moindre des traits du nouveau venu. Il reçut d'un seul coup toute
l'impression que cet homme devait lui produire dans la suite. M.
Belvidera avait un de ces caractères nets et délimités qu'il est inutile
de se reprendre à deux fois pour connaître. Sans hésitation, il tendit
la main en disant qu'il connaissait M. Dompierre, par les paroles
élogieuses que M. de Chandoyseau, dont il venait de faire la
connaissance, avait prononcées en sa faveur. Gabriel sentit la poignée
de main forte, un peu dure, des natures toutes loyales et toutes
droites, en même temps qu'il recevait son regard clair, pur, tranchant,
qui lui valait un peu l'aspect militaire classique, dans sa meilleure
acception: honnête et brave. Cet homme-là pouvait manquer de
clairvoyance vis-à-vis des mille replis de la perversité humaine; mais
il devait avoir la plus grande lucidité dans les questions même ardues
où la malignité et la ruse n'avaient pas de prise. C'est ainsi qu'il
n'avait pas soupçonné la «gaffe» que commettait M. de Chandoyseau--à
l'instigation de sa femme bien entendu--en prononçant l'éloge du jeune
homme, parce qu'il était incapable de voir les dessous déloyaux; mais
c'est ainsi qu'il avait senti et apprécié sur-le-champ la bonne foi de
M. de Chandoyseau et renversait instantanément sur son jeune compatriote
la sympathie que M. de Chandoyseau avait très réellement pour lui.
M. Belvidera était de taille assez haute; il portait une moustache forte
et noire, ses cheveux commençaient à peine à grisonner; il était vêtu
sans recherche, mais avec une sorte d'élégance naturelle provenant de la
force et de la droiture de toute sa personne. Mme de Chandoyseau
avait prononcé une fois en sa vie une opinion dépourvue d'arabesques
superflues, en disant qu'il était «un homme très bien». C'était le
caractère le plus propre à inspirer la plus prompte sympathie. Mme
Belvidera, Mme de Chandoyseau et Solweg étaient autour du groupe et
recevaient, chacune à leur manière, le contre-coup du drame muet qui se
jouait en ce moment-ci par le fait de cette amitié naturelle
insurmontable qui naissait et s'établissait, là, sous leurs yeux, entre
deux hommes qu'un secret terrible pouvait faire s'égorger dans un
instant.
Gabriel n'osait lever les yeux sur ces dames, à cause de l'assurance
qu'il avait que le chevalier découvrirait son amour, dans le moment où
il regarderait Luisa. Il était si éperdument épris et si malheureux que
cet homme intelligent ne pouvait demeurer longtemps avant de discerner
la sincérité de ses sentiments. Sur un point, au moins, il était
désormais rassuré: M. Belvidera _ne pouvait pas_ soupçonner sa femme.
Fut-ce un mouvement généreux qui inspira à Solweg l'idée d'entraîner sa
soeur? Ces dames s'éloignèrent et ils furent au moins allégés de ces
témoins étrangers.
Quelle devait être la torture de la malheureuse Luisa! Gabriel ne lui
devait-il pas, lui aussi, d'abréger cette scène en se retirant, quitte à
froisser M. Belvidera? Il allait le faire et il cherchait un prétexte
pour s'en aller, rompu, meurtri, désespéré de la tournure des choses,
quand le chevalier, par une fatalité du sort ironique qui gouverne le
monde, s'excusa d'être obligé de le quitter pour son courrier politique
et lui dit gracieusement:
--Je vous laisse ma femme.
Il n'eût pu être ridicule que si une sotte de l'espèce de la
Chandoyseau se fût trouvée là au moment où il prononça ces mots. Tout le
sublime du monde n'est devenu grotesque que par le pullulement des
imbéciles. Cet homme évidemment incapable d'un mensonge, d'une
dissimulation, d'un mouvement douteux, faisait simplement l'honneur à sa
femme, non seulement de ne la pas soupçonner, mais de ne même pas
prendre garde que quelqu'un pût la soupçonner.
Les deux amants restèrent sans pouvoir se regarder.
Après un long moment de silence et d'embarras, Luisa dit avec une
impatience dans la voix:
--Ouvrez donc! on n'y voit pas ici!
Il ouvrit les volets d'une des portes-fenêtres. Le jour éclatant entra,
et la vue des verdures et des fleurs lui fit l'effet d'un réveil brusque
à l'issue d'un mauvais rêve. Mais ce ne fut que pour lui donner plus
vive la sensation de la réalité. Sans regarder encore Luisa, les yeux
perdus dans l'admirable décor qui avait servi de cadre à leur amour, il
lui dit:
--Je vais partir.
--Non! fit-elle avec assurance.
--«Non!» vous voulez donc que je reste là à souffrir sous vos yeux?...
Il se tourna vers elle à ce moment et la regarda. Elle était demeurée
debout contre la table du milieu, une de ses mains froissant la
couverture d'une publication quelconque. Elle était vêtue d'une blouse
de percale blanche avec un col d'homme et une cravate mauve; ses bras
transparaissaient sous le tissu léger. Sa robe était d'un blanc tout
uni, et il voyait l'extrémité de son petit soulier jaune s'agiter
fébrilement. Il était assez près d'elle pour respirer l'odeur de délire
que tout son corps répandait et dont il lui semblait qu'il ne pût pas
plus se passer que d'air et de pain. Il fut envahi de la courbature
générale qu'il avait ressentie dès les premiers jours à la vue de la
«Sirène»; c'était un affaissement complet de sa personnalité, de son
énergie, de sa conscience; il n'était plus qu'une chose fondue sous le
rayonnement de cette séduction vivante.
Il rencontra le regard de la jeune femme abaissé sur lui et d'abord
incertain, mais qui, en plongeant dans ses yeux, prit une assurance, une
sérénité soudaines. Elle lui dit avec un sourire fin:
--Je savais bien que vous ne partiriez pas!
Puis elle tourna vivement sur les talons et s'enfuit.