IX

«Je viens, je viens, ma femme bien-aimée!» telle était la phrase qui se

répétait, avec une insistance pleine de tendresse, dans les lettres

quotidiennes de M. Belvidera.

Le courrier du matin arrivait un peu avant midi. Le portier de l'hôtel

faisait le tour des salons et du hall; de longues Américaines

interrompaient leur balancement dans la rocking-chair pour recevoir

d'énormes paquets de journaux ficelés et leur correspondance; des

Italiennes qui tenaient leurs bras nus appliqués sur la surface fraîche

des petites tables de marbre, lisaient aussi à distance, en prononçant à

haute voix quelques phrases d'un ton toujours trop élevé. Quand Mme

Belvidera avait parcouru la lettre de son mari, et que la petite Luisa

n'était pas là pour lui poser mille questions au sujet de son père, la

jeune femme laissait aller sa tête contre le dossier de jonc souple et

craquant, et les paupières baissées, la bouche grave, elle songeait,

avec l'espoir secret que quelqu'un viendrait l'interrompre et l'empêcher

de penser.

Elle se revoyait à l'âge qu'avait aujourd'hui sa fille, enlevée

brusquement de Florence par la mort presque simultanée de son père et

de sa mère, et emmenée à Naples par une tante.

Ce départ avait mis le comble à la première peine de sa vie, car, après

ses parents, l'être qu'elle aimait le mieux au monde était Andréa

Belvidera, son compagnon d'enfance, quoique plus âgé qu'elle de six ou

sept ans, auquel, tout en jouant, elle s'était promise pour plus tard.

C'était un jeune homme sérieux et beau, que l'on comparait volontiers à

Florence à ces adolescents superbes qui accompagnent les Médicis dans

les fresques de Gozzoli au palais Riccardi ou à Pise. En quittant sa

petite amie, il lui avait dit en lui baisant la main: «J'irai te

chercher, en quelque endroit que tu te trouves.» Elle lui avait répondu

simplement: «Je t'attendrai.» Il était allé achever ses études à

Heidelberg et à Paris; à son retour à Rome, il s'était fait attacher au

cabinet d'un ministre; il avait publié plusieurs ouvrages de sociologie

remarqués, et, élu député à vingt-sept ans, il était parti immédiatement

pour Naples, demander la main de Luisa.

Luisa l'attendait, et ils s'étaient embrassés comme au jour de leur

séparation. Leur bonheur avait été simple et vrai. Ils semblaient créés

l'un pour l'autre, et ils n'avaient jamais pensé que l'un à l'autre.

Dans la société de Naples, de Rome, de Florence, on les citait comme le

ménage le plus uni et le plus parfait. Leur adorable petite fille était

la récompense bien due à une union si exemplaire. Aucune ombre n'avait

passé sur leur félicité. Ils s'étaient séparés pour la première fois

depuis six semaines.

Et Luisa était la maîtresse d'un étranger qu'elle connaissait depuis

quinze jours.

«Je viens! je viens! ma femme bien-aimée,» disait la lettre.

M. Belvidera était maintenant à Florence. Il racontait avec bonne

humeur à sa femme les péripéties de sa visite à ses électeurs courroucés

parce qu'il s'occupait de sauver le peuple de Rome. Puis il donnait

mille détails sur la maison, le jardin, les fruits, la vieille bonne

préposée à la garde de la demeure de famille. C'était la maison où elle

était née, où ils s'étaient connus, où ils avaient joué, enfants, où ils

s'étaient promis pour la vie. Cette maison était située sur la pente de

Fiesole, et les murs y étaient encore garnis de très anciennes

peintures. Luisa revoyait par la pensée les jeunes seigneurs et les

dames de couleurs passées qui l'avaient regardée grandir, impassibles,

dans leur belle contenance, et qui étaient aussi pour elle des amis. M.

Belvidera l'avertissait précisément qu'une de ces dames se détériorait

et qu'une large croûte s'était détachée de sa chevelure blonde; un

scorpion, attribut symbolique, avait quitté la main d'un jeune homme et

on en avait trouvé sur le sol les débris réduits en poussière.

Ces petites choses avaient pour elle une extraordinaire éloquence, et,

comme personne n'était venu à son secours en interrompant sa rêverie,

elle ouvrait de grands yens égarés, et la réalité l'étonnait, la

stupéfiait. Était-ce à elle qu'il écrivait, lui, sur ce ton simple et

confiant? Était-ce à elle que l'on racontait ces petits détails? Jamais

ces vieux murs, ces fresques, et les plus menus objets de la maison ou

du jardin ne lui avaient paru si vénérables, si sacrés. Et que quelqu'un

en prononçât seulement le nom devant elle, lui donnait la sensation,

jamais ressentie encore, d'une profanation.

Mais elle rejetait vite cette impression pénible, car elle avait le goût

de sa personne, et elle ne voulait pas, à tout prix, elle ne voulait pas

que quelque chose, en elle, lui répugnât. Allons! effaçons le présent:

il ne tient pas; il s'effritera de lui-même, il n'aura pas de durée!

Retournons à cette chère maison calme et heureuse! Ah! la jolie villa!

Quelle paix, le long des chaudes journées! et quelles délices, le soir

venu! On entend ronfler le tramway électrique de Fiesole; Andréa revient

de la ville; elle le guette de la terrasse; elle l'aperçoit sur la

plate-forme; il agite son mouchoir; sa tête aimée paraît au-dessus des

murs garnis de roses; le train monte et décrit une courbe en ronflant

plus fort; puis un arrêt, une grille ouverte et refermée: il est là; il

lui apporte quelque surprise amoureuse et la franchise de ses baisers.

On dîne, et l'on va, côte à côte, sur la terrasse, entre les cyprès

noirs et les églantiers, voir tomber le soleil au delà de la grande

plaine de Florence. Et c'est la petite Luisa qui, de sa chambre, les

appelle pour leur adresser des «bonsoirs» de ses deux petites mains

appuyées sur sa bouche...

«Tu peux venir, Andréa, va, tu peux venir me chercher, prononce-t-elle à

demi-voix, nous retournerons là-bas ensemble, et je me pencherai encore

sur ton épaule... Est-ce que tu crois que j'ai cessé de t'aimer?...

«Est-ce qu'il le croit?» mais pourquoi dit-elle cela? Mais non! il ne le

croit pas; il dit seulement: «Je viens! je viens, ma femme

bien-aimée...»

Ah! ça! personne ne va donc l'interrompre! C'est un fait exprès: il ne

passe ce matin sous le hall, que des figures étrangères, des gens

arrivés d'hier. Et elle pense, elle pense, la malheureuse femme!

Cela devient pour elle une idée fixe, de poser sa tête sur l'épaule de

son mari. C'est la seule chose qu'elle désire au monde. Elle ferait sa

tête lourde; elle ne sourirait même pas; elle garderait sa figure

sérieuse, en fermant les yeux; puis elle relèverait doucement les

paupières: «A-t-il tourné la tête? Me voit il? Ne me voit-il pas?...

Ah! il m'a vue!» Alors on rit de tout son coeur! et il lui dit en la

baisant: «Chatte! Chatte!...»

Eh bien, mais, non! cela n'est pas possible; ça n'arrivera plus jamais!

ah! ah! ah! C'est bien fini! mes amis! Comment voulez-vous que cela se

produise jamais de nouveau? On a beau faire; ce qui est ne s'effacera

pas. Elle le sent bien, sous son front, là, dans un petit endroit où il

lui semble que toute sa mémoire soit logée. C'est un point, une espèce

de boule grosse comme une bille, et qui lui fait mal, qui pèse. Jamais

cette boule ne roulera, ne se déplacera, ne partira. Dans cette boule

quelque chose d'inouï est inscrit. C'est elle-même qui l'a inscrit; elle

le sait, elle le reconnaît parfaitement. Oui, oui, elle l'a voulu, on ne

lui a pas forcé la main. Après l'avoir inscrit, elle a ri, elle a

chanté, elle a été heureuse. Cependant c'était sa condamnation. Et du

diable! par exemple, si elle sait comment elle a pu faire cela!

Elle fronce les sourcils avec colère, elle secoue la tête. Tout son

cerveau s'ébranle; en un seul point quelque chose reste fixe, et on

dirait que tout pivote autour: la bille.

Alors elle essaie de se réfugier dans son mal même. Elle ferme encore

les yeux; elle se fait douillette; elle pense à mille petits frissons et

à une espèce de volupté de vertige. C'est bien ce qu'elle a toujours

ressenti de ce côté-là: c'est dans le vertige qu'elle a trouvé la raison

de faire ce qu'elle ne comprend pas qu'elle ait fait. Tout d'un coup la

tête vous tourne et on se jette; on pousse un cri. Ah! sacristi! c'est

une drôle de chose tout de même!

Est-ce que c'est de l'amour, cela? Comment voulez-vous demander à une

femme si ce qu'elle éprouve est de l'amour, quand elle se précipite

ainsi du haut du parapet? Est-ce qu'elle sait? Est-ce qu'elle

réfléchit? Est-ce qu'elle étiquette ses sentiments? Plus tard, longtemps

après, elle vous répondra; quand le temps aura passé et aplani le

terrain, quand sa pauvre cervelle ne sera plus exposée à se pencher vers

ces défaillances du sol qui appellent avec une insistance à vous rendre

fou.

Que l'on songe, aussi qu'il est exceptionnel qu'une femme demeure à

penser, envahie par une torpeur étrange, aussi longtemps que le fait

Mme Belvidera, sans qu'un être humain, en passant, vienne s'emparer

de son attention mobile. En vérité, si cela durait un peu plus, elle

finirait peut-être par savoir si elle aime ou n'aime pas son amant!

Dieu merci, voici quelqu'un.

Ah! c'est Solweg.

La jeune fille s'avance dans une gracieuse toilette mauve qui s'allie à

ravir au blond tendre de ses cheveux. Sa taille fine a la souplesse d'un

jonc. La voir marcher vous fait sourire et vous donne frais. Elle est

quelquefois joyeuse comme une enfant; quelqu'un lui a dit un jour

qu'elle était plus jeune que la petite Luisa, son amie. D'autres fois

une grande mélancolie affine toute la chair de son visage et répand une

ombre trop large autour de ses yeux pareils à la goutte d'eau qui

reflète le ciel pur. Mme Belvidera se sent soulevée, attirée vers

elle; n'est-ce pas un secours que la Providence lui envoie? Ah! Dieu!

embrasser cette jeune fille et parler d'enfantillages!

Elle a fait un mouvement vers Solweg; elle a failli lui tendre les

mains. Mais Solweg, en l'apercevant, a pris cette figure froide,

immobile et sans saveur qu'elle lui a déjà remarquée si souvent depuis

le jour du déjeuner à l'Isola Bella. Solweg ne lui parle qu'à l'occasion

de la petite Luisa, qu'elle aime. Dans toute autre circonstance, ce

n'est pas le ciel que reflètent les yeux de cette jeune fille, c'est la

grotte, la maudite «Chambre de Vénus» où une image ineffaçable s'est

fixée sur sa rétine.

Solweg passe et salue simplement Mme Belvidera.

Celle-ci comprend et se rejette sur le dossier de la chaise d'osier.

Elle ne souffrirait pas davantage si on lui avait craché à la figure.

Elle regarde s'éloigner Solweg et elle n'a même pas le droit de lui en

vouloir et de la haïr. C'est elle qui a déposé dans les yeux de cette

jeune fille l'ineffaçable image.

Un mouvement nerveux lui fait froisser la lettre qu'elle tient à la

main. Puis elle répare inconsciemment d'un coup d'ongle les brisures du

papier glacé, et elle lit sous son ongle: «Je viens, je viens, ma femme

bien-aimée...»

--Ah! ma chère belle, que je suis heureuse de vous rencontrer! Venez un

peu que je vous raconte!... vous ne vous imaginez pas quelle affaire!...

C'était Mme de Chandoyseau qui revenait, avec toutes les Anglaises de

l'hôtel, du service protestant auquel elle assistait par galanterie

envers le révérend Lovely qui avait fait aujourd'hui une allocution d'un

caractère si inattendu que tout le monde en était sens dessus dessous.

X

Dompierre venait de prendre ses dispositions pour la réussite de son

projet qui était de passer avec sa maîtresse toute une soirée dans la

solitude d'Isola Madre quand cette île magnifique est débarrassée des

visiteurs. Il aperçut le hall plus garni que de coutume; on semblait y

causer avec animation, mais en chuchotements mystérieux. Mme

Belvidera s'y trouvait et recevait avec une expression de physionomie

très curieuse les confidences de Mme de Chandoyseau. Au moment où il

allait entrer, elle se détacha du groupe et vint de son côté, en ouvrant

son ombrelle, sous le prétexte d'aller sur la route voir arriver la

diligence. Il crut qu'elle était anxieuse de savoir le résultat de ses

combinaisons.

--Tout va bien, lui dit-il, et nous aurons deux barques pour cinq

heures: une pour vous, une pour moi; vous irez directement à l'Isola

Madre, moi à l'Isola Bella, seulement je changerai d'idée à moitié

chemin et vous retrouverai sur les rochers.

Elle ne pouvait s'empêcher de rire.

--Qu'est-ce qu'il y a donc ce matin? lui demanda-t-il; ah! ça, vous

n'écoutez même pas ce que je vous dis!

--Ah! dit-elle, laissez-moi respirer et venez faire un tour sur la

route. Je vous défie de deviner ce qu'il y a!... Donnez-vous votre

langue au chat?

--Parbleu!

Vous avez vu tout ce remue-ménage sous le hall? Eh bien! dans le salon

c'est la même chose, dans les corridors on chuchote avec le même

entrain; par toutes les portes ouvertes j'ai entendu des rires

étouffés...

--Au fait! je vous prie! Qu'est-ce que tout ça signifie?

--Attendez donc! je suis venue vous prévenir afin de vous éviter

précisément de recevoir un choc trop violent, et afin que vous ne soyez

pas étonné si vous apercevez que l'on vous lorgne un peu plus qu'à

l'ordinaire, car l'histoire vous touche... presque, indirectement, mais

presque tout de même...

--Je vous en supplie!...

--Voilà: non, il ne s'agit pas de vous, mais de votre ami le poète

anglais.

--Il a fait quelque extravagance?

--Du tout! du tout! il n'a rien fait. Mais il paraîtrait que l'on sait

de lui une... particularité très curieuse, en même temps qu'édifiante, à

laquelle le révérend Lovely aurait fait allusion, ce matin, au prêche,

dans la petite chapelle, là-bas, vous savez, tout en s'élevant avec

véhémence contre le péché de la chair...

--Oh!

--Vous y êtes?

--Mais c'est moi-même qui, hier au soir, ai eu l'imprudence d'émettre

devant le révérend une simple supposition touchant une... particularité

des moeurs de Lee; une supposition d'ailleurs, plutôt humoristique, une

supposition d'après dîner,... et voilà ce vieux...

--Vous savez que le révérend Lovely est tout spécialement élevé depuis

quelque temps contre le péché de la chair?...

--Je crois bien!

--Alors il a dû être fortement impressionné de cette... abstinence

édifiante, chez «un homme du monde, jeune, riche, presque célèbre,»

etc.; tels sont les termes dont il s'est servi, paraît-il, pour le

qualifier. Il n'a pas résisté au désir de le donner en exemple.

--Mais enfin, il eût bien pu le faire sans le désigner si clairement!

--Peut-être ne l'a-t-il pas désigné si clairement; je n'en sais rien:

vous pensez bien que je n'étais pas au prêche; mais Madame de

Chandoyseau y était...

--Madame de Chandoyseau!

--Elle ne pouvait pas perdre l'occasion d'entendre parler «son petit

Lovely», ainsi qu'elle le nomme familièrement; elle va l'entendre tous

les dimanches et lui fait, je crois, tourner la tête... Enfin, vous

pensez que celle-là a compris à demi-mot et qu'elle était de taille à

mettre les points sur les i, pour les personnes qui n'avaient pas

compris tout à fait.

--Mais tout cela est grotesque, absurde!

--Que voulez-vous y faire?... Pourquoi vous amusez-vous à plaisanter,

vous, le soir après dîner, avec des gens qui n'entendent pas la

plaisanterie?

--Ce n'était pas à proprement parler une plaisanterie; c'était une

opinion personnelle, formulée avec un léger tour paradoxal. D'ailleurs

cela n'entachait nullement la réputation de Lee, et ne pouvait prendre

une teinte ridicule qu'en passant par l'organe de Madame de Chandoyseau.

Eh bien! mais, et la belle passion de Madame de Chandoyseau pour Lee,

comment l'accommoder avec cet entrain à le couvrir de dérision?

--Elle ne l'aime plus, dit-elle; cette... particularité lui répugne.

--Ah! ah! ah! délicieux! Elle n'aimait que le faux-vierge! Elle ne peut

se passionner que pour le cabotinage; la sincérité lui paraît vulgaire!

--Avec ça, c'est un vrai potin dans tout l'hôtel. Votre pauvre ami ne va

pas savoir où se nicher.

--Lee! vous n'y songez pas: il ne s'apercevra de rien.

À peine Gabriel avait-il pénétré dans le hall, que Mme de Chandoyseau

se précipitait à son encontre:

--Mais, enfin, vous, monsieur Dompierre, vous devez savoir le fin du fin

de ces histoires-là!... Dites-nous ce qu'il y a de vrai; nous sommes

anxieuses, nous palpitons!...

--Madame, dit-il, en passant en coup de vent, j'ignore absolument ce

dont vous voulez parler. Excusez-moi: mon ami Lee m'a prié de l'aller

prendre à l'heure du lunch...

Il trouva Lee dans sa chambre, fort éloigné de croire que tout l'hôtel

était occupé de lui. Il se garda bien de l'en avertir, et le poète lui

parla aussitôt d'un problème d'esthétique fort intéressant et dont

traitaient plusieurs journaux d'art, à l'occasion du différend qui avait

appelé le peintre Antonius Plaisant à Venise. Le sujet les échauffa

tellement l'un et l'autre qu'ils furent en retard pour le lunch. Il en

résulta qu'ils eurent, Lee et lui, des physionomies si naturelles en se

mettant à table, que la clientèle de Mme de Chandoyseau exerça sa

malignité en pure perte. Lee continua à manger posément, avec appétit;

et il parlait avec ce calme et cette heureuse abondance que lui

communiquait toujours un sujet pris à coeur.

Il s'agissait du rôle prépondérant ou non de la suggestion dans les

arts. Il soutenait contre les objections de son ami, qu'en plastique,

comme en littérature, l'idée suggérée était essentielle et suffisante à

constituer l'oeuvre d'art, fût-elle exprimée par une image imparfaite

ou un pauvre style. Matière à controverses éternelles.

Malgré tout, Gabriel se laissait gagner lui-même par l'intérêt médiocre

qui agitait autour de lui les cervelles, et dont il avait lui-même

fourni innocemment le thème. Les manières de Lee l'intriguaient; sa vie

mystérieuse ne pouvait le laisser indifférent, et les contradictions

qu'il affectait dans ses appréciations de la femme, le rendaient, tout

comme Mme de Chandoyseau, il faut l'avouer, «anxieux et palpitant» de

déchiffrer l'énigme.

Il s'avisa que leur thème même du rôle de la suggestion pourrait les

conduire à un chapitre moins abstrait que celui de l'art pur, et, sous

l'influence amollissante de l'après-midi, tout en prenant le café à

l'ombre tournante du bâtiment de l'hôtel, Lee descendit facilement, à

l'instigation de son compagnon, à parler de la femme:

--J'ai plus de raisons de l'admirer que vous, dit-il, puisque j'admets

la valeur propre de la suggestion, c'est-à-dire de l'impression, de

l'image ou de l'idée suggérée, tandis que vous ne concédez de qualité

véritable qu'à l'objet offrant, en soi-même, l'apparence d'une

perfection. La femme est essentiellement imparfaite, au moral comme au

physique, ainsi que je vous le disais hier soir, tandis qu'elle est

éminemment suggestive de nos impressions les plus savoureuses, de nos

plus harmonieuses pensées, de nos représentations imaginaires les plus

parfaites. Sa vue donne l'idée du bien comme du beau. Elle est

exactement équivalente à ce tableau d'exécution fautive qui divise en ce

moment nos maîtres peintres à Venise, et qui a cependant tant de sens et

donne l'idée d'une si touchante beauté qu'il a rallié tous les

sentiments populaires et ceux d'un très grand nombre d'artistes...

--Pardon! la femme est quelquefois un chef-d'oeuvre accompli...

--Taisez-vous donc! vous parlez avec des yeux d'amoureux, c'est à ne pas

s'y méprendre. Je vous vois nettement regarder en ce moment l'image

physique et morale que votre amour vous crée de toutes pièces, mais qui

ne correspond pas, qui ne peut pas correspondre à la réalité.

Pardonnez-moi si je vous blesse...

--Faites donc, je vous en prie.

--Notez que vous avez cent fois raison de juger ainsi. Mais je vous

ferai remarquer en même temps l'opposition inattendue qu'il y a entre un

statisticien et un poète, dans leur façon d'envisager la réalité du

monde. C'est vous, statisticien, qui transposez l'objet réel en

obéissant instinctivement à l'ordre admirable et généreux de la nature;

et c'est moi, le poète, qui, sorti de l'obéissance aux lois naturelles

par l'abus de la réflexion et l'usage de la transposition artificielle,

ne puis plus idéaliser spontanément l'objet, et n'y réussis qu'après un

effort qui m'entraîne, par la force de l'élan, à la généralisation, à la

transposition idéale, dans laquelle l'objet en question a perdu à peu

près tous ses traits caractéristiques.

Je m'explique: je ne reçois pas au contact d'une femme ce coup de folie

qui fait d'elle à vos yeux un objet de volupté, un objet à part de tous

les autres, presque à part du jugement. Je ne peux pas perdre la tête!

Comprenez-vous ce singulier genre d'infirmité? Je juge et apprécie sans

répit: dès lors il n'y a jamais de quoi s'enflammer, et je ne pourrais

goûter de plaisir que par le secours d'une hallucination volontaire

représentant une idéale image, laquelle voilerait complètement la

personne enclose en mes bras. Telle est l'idéalisation artificielle,

qui est mon lot; son désavantage est d'être consciente, de me laisser

toujours très nettement apercevoir la nécessité de son emploi, par

conséquent de m'imposer le sentiment de l'insuffisance de la femme telle

qu'elle est, ce qui me rend mysogine en un sens, et d'autre part de me

forcer à l'idéalisation à outrance, ce qui me permet de passer pour un

poète de l'amour...

--Alors que vous ne pouvez pas l'éprouver!...

--Non! dit-il, je ne puis pas l'éprouver.

--En êtes-vous bien sûr?

--Je n'ai jamais pu l'éprouver.

En ce moment, sa figure prit une expression qui contrastait si

violemment avec son ordinaire impassibilité, que Gabriel ne put retenir

un mouvement de surprise. Son masque glabre, à la fois très osseux et

charnu, accusa des traits qui n'étaient que ses traits habituels, bien

entendu, mais qui se soulignaient, s'accentuaient, comme si, sur les

lignes d'un visage dessiné au crayon, quelqu'un passait rapidement un

épais tracé à l'encre noire. Une profonde douleur secrète semblait lui

labourer toute la chair, rétractant, tout à coup ce qu'il y avait

d'élément jeune en sa physionomie, n'y laissant émerger que les saillies

du squelette et le feu très ardent, mais étonnant, presque inhumain du

regard. C'était si tragique et si clair, que celui qui en était témoin

en frissonna. Il n'osa l'interroger davantage. Lee restait là, sur le

dernier mot qu'il avait prononcé, muet comme une statue, mais livrant

malgré lui le secret de sa grande douleur. Elle le rongeait évidemment,

mais il la savourait encore; il la magnifiait en lui-même: il savait que

le seul palliatif pour un être de son espèce, était de s'enorgueillir de

son mal. Son mal même, il l'idéalisait à outrance... Son mal était de ne

pouvoir pas aimer.

Il payait la rançon de l'idéalisme; sa nature d'homme se révoltait par

moments contre l'orgueil de son esprit: l'une presque étouffée, se

soulevait désespérément dans un effort dernier; l'autre, implanté en

maître, la piétinait et la refoulait sans merci.

Généraliser, idéaliser; ne concevoir que l'essence et le type, le divin,

la Beauté: besogne admirable qui place assurément certains créateurs au

rang de demi-dieux. On oublie ordinairement que ces facultés héroïques

ne se développent qu'au détriment des instincts fondamentaux, les plus

simples de la nature humaine, lesquels ne se laissent arracher qu'au

prix d'une espèce de martyre.

L'être réel et particulier: l'homme, la femme, n'existait plus pour Lee

qu'en tant qu'intime et misérable cellule de l'être synthétique et

superbe qu'il lui fallait imaginer, et dont la seule représentation

hantait les désirs de sa chair et se prêtait volontiers aux vastes élans

de son affectivité. Cependant sa nature d'homme, sur quoi s'étayent en

définitive tous nos plus célestes échafaudages, se mourait faute de

cette misère: aimer une femme!

L'ombre s'allongeait autour d'eux; les hôtes des îles Borromées se

faisaient plus nombreux autour des petites tables, et le jeu des

cuillers contre la glace fondante et les parois des verres leur

redonnait son habituelle musique argentine. Mme Belvidera s'assit non

loin d'eux avec la petite Luisa, et fit comprendre d'un léger signe à

son amant, qu'elle avait tout préparé pour leur fuite de cinq heures.

Lee s'était levé et éloigné aussitôt, sans ajouter une parole à l'aveu

bref qui lui était échappé. Il se dirigea du côté du lac, et, ayant

repris son flegme, il alluma un cigare.

Toutes les personnes présentes le regardèrent descendre vers les

jardins. La plupart inclinaient la tête un peu sur l'épaule. Dompierre

se souvint d'avoir un jour vu Mme de Chandoyseau et sa suite

l'admirer ainsi de loin, pour rien, parce qu'il était étrange,

simplement. Aujourd'hui que son étrangeté prenait de la précision dans

ces cervelles de moineaux, on se moquait de lui. «Il est vierge!» telle

était la phrase creuse que prononçaient toutes les bouches. L'était-il

dans le sens vulgaire où ces personnes l'entendaient? La question

importait assez peu, depuis qu'était connue la triste virginité morale

dont lui-même essayait de se faire gloire et dont il était accablé.

Le jeune homme resta un assez long temps, volontairement isolé, dans la

torpeur de la chaude après-midi. Comme chaque jour, quelques notes de

piano tintaient, sous les doigts moites d'une femme, interrompues

infailliblement par la prompte fatigue de ces heures lourdes. Le tonneau

d'arrosage, dans les allées de gravier, promenait son ondée quotidienne.

Gabriel regardait de loin la jeune femme qui se préparait pour lui à la

plus voluptueuse des soirées, et chacun des mouvements de sa nuque ou de

ses mains lui faisait frémir toute la chair.

Où donc allait le pauvre Lee, à cette heure délicieuse et terrible?

Partait-il déjà pour une de ses promenades solitaires où, dans la

compagnie de son vieux batelier muet, il s'acharnait, jusqu'au coeur de

la nuit, à tirer de la puissance de son rêve l'équivalent du simple

plaisir humain qui lui était interdit? Ou bien, qui sait? peut-être

cherchait-il l'amour? Peut-être épuisait-il son désespoir d'aimer, le

long de ces belles rives peuplées de créatures si diverses? Allait-il à

Baveno, à Pallanza, ou simplement le long des petites maisons des

pêcheurs, en quête d'un regard capable de lui fournir ce coup de folie,

cette idéalisation élémentaire à quoi nous devons le désir, le désir

première fonction de la vie, et à défaut duquel nous prenons cet aspect

de mort qui avait paru si effrayant, une minute, sur le visage de

l'idéaliste?

L'heure approchant, Gabriel vint se joindre au groupe dont faisait

partie Mme Belvidera. Il voulait faciliter son départ, auquel toutes

sortes d'obstacles pouvaient vraisemblablement s'opposer, et dont le

moindre, à sa prévision, n'était pas celui de laisser sa petite fille.

Cette enfant méritait toute l'adoration dont elle était l'objet. Elle

avait une intelligence précoce qui ne nuisait pas, ce qui est rare, à la

grâce tout ingénue de ses manières. Elle était d'une tendresse excessive

et ressemblait physiquement à sa mère, avec un penchant méditatif, une

attitude réfléchie, qui donnait au velours sombre de ses yeux un dessous

profond que sa mère n'avait pas.

--Alors tu seras sage, Luisa; et que feras-tu si maman rentre tard?

--Je penserai à toi.

--Mais non! mais non! il ne faut pas tout le temps penser à moi. Tu

joueras, et tu iras te coucher.

--Je jouerai si tu veux, mais ça ne m'amusera pas.

--Pourquoi?

--Parce que je n'aime pas quand tu n'es pas là!

--Voyez-vous ça!

--C'est comme ça.

--Luisa! on ne parle pas ainsi à sa maman: on fait ce que l'on vous

commande et on se tait.

--Je ferai, maman, tout ce que tu commanderas.

Et elle reprenait avec un petit air entendu et résigné un travail à

l'aiguille dont elle s'acquittait à l'émerveillement de ces dames. Après

un silence:

--Et s'il m'arrivait malheur pendant que tu ne seras pas là, maman?

comme ça il n'y aurait pas moyen de te prévenir? Il n'y a pas de

télégraphe où tu vas?

--Voyez-vous, la petite coquine, dit madame Belvidera; elle veut savoir

où je vais!... Mesdames, avez-vous vu une petite curieuse comparable à

cette demoiselle?

--Mais c'est très délicat, c'est très gentil de sa part, dit Solweg. Il

ne faut pas lui en tenir rigueur!...

--Tu sais bien, Luisa, que je vais voir Madame X... qui est en ce moment

à Pallanza.

--Maman, tu ne me l'avais pas dit!

--Mademoiselle ma fille, je vous en demande pardon; dorénavant, je ne

ferai rien sans vous prévenir!

Et après un silence, la petite reprenait avec une insistance très

habile:

--Ça fait donc, maman, que s'il m'arrivait malheur, chez mad....

--Ah! ça! mais tu es assommante avec ton malheur! En voilà des idées!

Quel malheur veux-tu qu'il t'arrive? Et puis tout cela c'est de

l'entêtement! mademoiselle n'est pas contente parce que je ne l'emmène

pas, voilà! Tu sais bien que je ne veux pas que tu reviennes tard, en

bateau.... Enfin, assez, n'est-ce pas?

C'était la première fois que Gabriel la voyait parler un peu durement à

Luisa. Il partageait toute la souffrance qu'elle en devait ressentir et

l'aimait de faire cela à cause de lui. Mais il craignait la crise que

cette contrainte pouvait amener et la réaction possible, l'abandon

soudain du projet. Il fallait ruser avec une ténacité très dure contre

l'extrême finesse de la fillette. La mère l'aimait à la folie, et il ne

pouvait s'empêcher d'admirer et d'aimer cette enfant trop gracieuse et

trop intelligente qui guerroyait contre lui avec des roueries de

diplomate.

La petite avait renfoncé quelque temps une larme; puis, voyant qu'elle

ne pouvait la contenir, elle s'était levée précipitamment, et était

allée se jeter sur les genoux de Solweg, pour qui elle éprouvait une

grande amitié.

Était-ce un élan naturel ou une dernière ruse, la plus forte,

assurément: l'emploi de la provocation à la jalousie pour attendrir sa

mère? L'effet fut infaillible. À peine l'enfant recevait-elle les

caresses de Solweg que Mme Belvidera allait la prendre dans les bras

de la jeune fille, la couvrait de baisers, et fondant elle-même en

larmes, tout à coup, entraînait sa fille à l'intérieur de l'hôtel.

--Et vous, monsieur Dompierre, dit à brûle-pourpoint Mme de

Chandoyseau, vous ne faites pas de promenade aujourd'hui?

--Mon Dieu! madame, j'ai un assez grand mal de tête, et je pense que

j'irai marcher sur la route, quand la chaleur sera un peu tombée.

Il était ému de la scène qui venait de se passer, et la question

méchante de cette pie-grièche lui faisait légèrement trembler la voix.

Il rencontra sans l'avoir cherché l'énigmatique regard de Solweg, qui

était fixé sur lui au moment où il parlait.

Peindre ce qu'il y avait dans ces yeux est chose impossible. De

l'anxiété, de la pitié, une sorte de douce remontrance, une exhortation

involontaire, un chagrin réel, enfin par dessus tout, une complaisance,

un fond de sympathie, simple, franc, éclatant d'évidence, qui luttait

contre tout le reste, et semblait noyer tout le reste dans l'humidité

limpide de ce regard bleu. Il avait eu bien des impressions, par le

court moyen d'un geste, d'un regard, d'un seul clin d'oeil: jamais il

n'avait éprouvé dans un temps aussi court et par un moyen aussi simple,

une émotion si intimement cuisante et si complexe. Le résultat, en lui,

fut plutôt une sorte de colère contre cette jeune fille sérieuse,

presque silencieuse au milieu du jacassement des femmes, et qui voyait

dans ses faits et gestes, qui percevait clair comme le jour, en ce

moment-ci, le double jeu de Mme Belvidera et le sien, qui lisait son

mensonge sur ses lèvres, au moment où il le prononçait, qui avait lu le

mensonge pénible de la jeune mère à sa fillette, et comprenait aussi

nettement le merveilleux instinct de l'enfant luttant contre l'absence

insolite de sa mère. Qu'est-ce qu'avait cette demoiselle à venir

regarder dans ses affaires? Et sa sympathie par dessus le marché! sa

compatissante complaisance! sa gracieuse indulgence envers l'auteur

responsable de cette tragi-comédie! qu'en avait-il faire en vérité? Il

la trouvait énervante au suprême degré.

Il s'en alla, en flânant, sur la route, afin de dépister tout au moins

la surveillance de Mme de Chandoyseau, et prit une barque, fort loin

de l'embarcadère de l'hôtel, désespéré d'ailleurs quant à la réussite de

sa soirée à l'Isola Madre. Il eut un véritable étonnement, en faisant

lentement le tour de cette île, après plusieurs crochets sur le lac, de

découvrir la barque qui portait Mme Belvidera, amarrée déjà sur une

petite plage naturelle... Il ne joua donc qu'incomplètement la surprise

qui était nécessaire, à cause des bateliers, et entraîna la jeune femme

hors de toute vue. Le bonheur de l'avoir là, à lui seul, dans cette île

déserte à cette heure, et après en avoir désespéré, lui donnait une

folie enfantine.

Luisa s'extasia tout de suite sur la richesse du paysage, sur le nombre

et la magnificence des arbres où les beaux tons de l'automne

commençaient à répandre ces cuivres rouges et ces vieux ors qui donnent

aux feuillages une saveur majestueuse.

--Mais, dit-elle, je ne vois pas par où l'on pénètre dans votre île?...

--Chut! chut!... Savez-vous bien qu'il est tard et que l'entrée

ordinaire nous est interdite: on ne doit pas entendre sonner la cloche

des Borromées passé cinq heures du soir!

--Alors, par où passons-nous?

--Par une porte dérobée...

--Oh! mais c'est délicieux! Dites donc! mais il y a du danger à faire

ça?

--Je le crois bien! figurez-vous qu'il y a neuf jardiniers robustes

établis dans ce grand palais rose que nous apercevons de Stresa et

d'Isola Bella, et vous frémiriez si je vous faisais la description de

l'arsenal de défense dont ces gaillards-là sont munis, afin de tenir à

l'abri du vol leurs graines, leurs plantes rares et les innombrables

oiseaux qui peuplent cette forêt...

--Brrr! fit-elle, tout en courant et sautant sur le rivage étroit que

l'eau venait battre doucement. Sans compter, ajouta-t-elle, que nous

débarquons un peu comme des malfaiteurs!...

Et elle s'élançait la première à l'assaut de la forteresse fleurie.

Attention! pas par là! tenez, voyez ici ces marches naturelles qui

s'enfoncent sous les branches... Bon! c'est là notre brèche. En avant!

La petite porte était ouverte; ils n'eurent qu'à en franchir le pas en

déchirant de longs fils d'araignées. Le chemin qui s'offrait à eux était

d'un romanesque achevé. D'énormes touffes de lierre pendaient à droite

et à gauche, et leurs lourdes guirlandes se croisaient, çà et là,

au-dessus de leurs têtes. Des vignes-vierges parasites enlaçaient avec

des airs de paresse élégante le tronc des arbres, et, d'en haut,

semblaient laisser pendre avec affectation leurs lianes de pourpre.

Pas un être humain, pas un bruit, sinon celui des oiseaux que leur

passage effarouchait.

--Oh! oh! fit elle tout a coup, voilà le palais rose!

Et ce furent des exclamations sans fin, à mesure qu'ils approchaient de

ce grand bâtiment, dont le dos uni et tendrement coloré communique tant

d'agrément, de loin, à la grasse silhouette d'Isola Madre. Rien n'est

plus joli que la façade qui donne sur les jardins intérieurs. L'entrée

se trouve sous un portique surmonté d'une loggia ouverte où les pampres,

les lierres et les églantiers serpentent en liberté au long des

balustrades. De grosses touffes de fleurs emmêlées et lourdes se

laissent tomber de l'appui des fenêtres et de la rampe de la loggia; et

si ce lieu était habité par des fées, on croirait volontiers, à l'heure

indécise du crépuscule, que ce sont les bras nonchalants de ces belles

personnes endormies.

Les portes étaient closes, au moment de leur arrivée: c'était une paix,

un silence complets. On osait à peine marcher; on retenait son souffle.

Les plantes innombrables commençaient d'exhaler leurs baumes dans l'air

amolli du soir.

--Venez!

Il la prit par le bras et la mena jusqu'à une fenêtre entr'ouverte du

rez-de-chaussée. Elle se haussa sur la pointe des pieds, et regarda:

--Oh! oh! dit-elle, ça, c'est trop joli!

C'était une chambre ancienne, avec un mobilier rustique du siècle passé.

On y avait vue d'un côté sur le lac, de l'autre sur les jardins

tropicaux de l'île. Une quantité de fleurs fraîchement coupées, étalées

un peu partout dans de larges paniers, laissaient choir une à une, les

gouttelettes du dernier arrosage.

--Voilà, dit-elle, l'endroit où je voudrais vivre!

--Il est à vous!

Il avait gagné les bonnes grâces du chef des jardiniers qui, en lui

faisant visiter la maison, lui avait expliqué que cette pièce était

affectée au dépôt des fleurs cueillies chaque soir et que la belle

Carlotta venait prendre, à la nuit, pour les vendre dans les hôtels et

les villas, à Pallanza ou à Baveno. Pour son amour des fleurs, il avait

donné au jeune homme toute permission de les venir respirer à son aise

jusqu'au moment de leur enlèvement par la marchande des Borromées.

C'était le plus délicieux rendez-vous d'amour.

Gabriel voulait entrer tout de suite.

--Oh! non! fit-elle... promenons-nous au moins!

Il lui reprit le bras et lui dit ce torrent de choses qui viennent

confusément à l'esprit et aux sens lorsque l'être longtemps contenu,

tout à coup déborde, à l'abri des importuns et de l'ordinaire badinage.

Ils marchaient au hasard des allées. Dans le désordre de leurs paroles,

elle lui adressait subitement une question sur une plante exotique

qu'elle remarquait au passage.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demandait-elle.

--Qu'est-ce que ça peut bien vous faire? lui répondait il en souriant.

--En effet!

Et elle riait, de son rire clair et magnifique, en renversant un peu en

arrière sa taille qu'il soutenait et portait avec enivrement.

Elle était toujours vêtue de ces toilettes claires qui enchantaient son

amant. Et son grand chapeau de paille blanche muni de dentelles

retombantes faisait de toute sa personne la plus étonnante de ces

fleurs extraordinaires aux noms inconnus, qui s'étalaient sur leur

passage.

--Et vous, vous, qui êtes-vous? lui dit-il.

--Qu'est-ce que ça peut bien vous faire?

--En effet! puisque je t'aime!

En relevant les yeux, la grande beauté de la vue les éblouit. Deux

trouées, l'une sous les branches d'un chêne à feuilles gigantesques,

l'autre dans l'intervalle d'un massif de houx frisés et de camphriers,

leur découvraient d'une part la corne méridionale du lac, et de l'autre

la ville de Pallanza, blanche et charmante, assise au bord des eaux

tièdes, comme une jolie fille paresseuse qui les attendrait à fraîchir

avant de s'y baigner les pieds. Le soleil, à ce moment, passait de

l'autre côté des montagnes; une brise infiniment légère fit glisser une

ride à la surface de l'eau; des nuages chargés d'or s'élevèrent, et la

pâleur de Pallanza s'anima jusqu'au rose d'une jeune chair. Les eaux

elles-mêmes semblaient devenir molles comme du lait et en prenaient la

teinte grasse et bleuâtre. La ligne des montagnes s'adoucit; toutes les

choses se résolurent en un attendrissement général. C'était une heure si

touchante et d'une beauté si communicative, qu'ils en furent presque

suffoqués et prirent tout naturellement la direction de «leur» palais et

de «leur» chambre fleurie.

Ils couraient, ils traversaient en sautant les plates-bandes et les

tapis de gazon. Elle s'arrêtait par moments, et portant la main à son

coeur:

--J'ai chaud aux joues, disait-elle, sens un peu!...

Les oiseaux, se couchaient. Au milieu du ramage, on pouvait, distinguer

le cri des paons.

Gabriel et Luisa se retournèrent vivement à un bruit qui vint par une

grande allée droite descendant jusqu'au lac par de longues marches

plates et moussues.

--Voilà quelqu'un, dit-elle, j'ai peur!

--Folle! dit-il, ce sont les paons!

En effet, une dizaine de paons remontaient gravement l'allée, comme une

réunion d'imposants personnages.

Cependant, on vit dans l'ombre tombante, une forme humaine qui se

glissait le long des hauts buis taillés. L'individu cherchait évidemment

à se dissimuler: ce ne pouvait être un des jardiniers.

--C'est quelque gamin qui vient prendre des oiseaux; il n'est pas

dangereux pour nous, et c'est lui qui aura le plus peur en nous

apercevant... Ah! dit Gabriel, en le reconnaissant tout à coup, c'est

l'amoureux de la belle Carlotta!

--Comment! c'est ce méchant vaurien qui est si jaloux et qui ne la

quittait pas d'une semelle, l'autre jour, à l'Isola Bella?

--Pourquoi l'appelez-vous méchant? Il aime cette fille; il est jaloux et

violent; c'est bien naturel... J'espère toutefois que cet animal-là va

nous laisser tranquilles!

Il parut gêné en les voyant et prit immédiatement une contre-allée qui

l'éloignait de sa direction première.

--À la bonne heure! s'écria Dompierre, en s'élançant vers un lourd

rideau de lierre pour pénétrer sous le portique où se trouvait l'entrée

de la chambre. Il le tenait relevé d'une main, pour permettre à la jeune

femme de pénétrer promptement dans leur refuge.

--Tiens! fit-il, le vent nous a fermé la porte!

Il souleva le loquet en se heurtant assez violemment contre la porte

qu'il croyait devoir céder aussitôt. Elle était fermée intérieurement.

--C'est un peu fort, par exemple!

--Allons-nous en, je vous en prie, dit-elle; il y a peut-être quelqu'un,

j'ai peur!...

Elle avait déjà repassé le rideau de lierre, quand il entendit, que l'on

remuait dans la chambre. Il demanda:

--Qui est là?

Puis il prononça le nom du chef-jardinier. On ne bougea plus et ne dit

mot. En l'entendant parler à quelqu'un, Mme Belvidera s'était enfuie.

Il alla la rejoindre sous un berceau de verdure où elle s'était réfugiée

toute tremblante. Il la rassura contre un danger; mais il était

furieux... Quels étaient les importuns qui étaient venus s'emparer de

«leur» chambre?

--C'est quelqu'un qui a eu la même idée que vous, mon ami!

Ils ne purent s'empêcher de rire.

Au travers d'un groupe de bruyères arborescentes, ils apercevaient

l'entrée du portique, légèrement noyé dans l'ombre. Ils imaginaient

l'agrément que les derniers feux du crépuscule devaient donner à cette

chambre fleurie. Ils ne pouvaient détacher les yeux de cet endroit.

--Ce sont peut-être les fées qui sont rentrées chez elles à cette

heure-ci?

Et ils regardaient les guirlandes lascives et parfumées qui débordaient

des fenêtres et qu'ils avaient comparées aux bras des fées endormies. La

maison était si jolie et le prestige de l'heure si favorable aux songes

les plus chimériques, que cette gracieuse idée ne leur paraissait pas

folle.

Comme il soupirait cependant, elle lui dit, à demi souriante:

--Après tout, peut-être votre ami le poète anglais a-t-il raison:

pourquoi vouloir donner à l'amour, dont nous ne sommes seulement pas

dignes de prononcer le nom, une forme délimitée qui ne saurait que

l'avilir?... Pourquoi ne pas user de toutes les choses du monde qu'à la

manière d'un tremplin qui vous élance vers le ciel?

Il lui baisait les bras, et elle riait de la tournure de sa pensée. Il

n'osait pas lui dire ce qu'il savait de la douleur intime de l'original

ascète. Il n'avait plus le courage de plaisanter ses manies, et il

allait essayer de détourner le sens de la conversation, lorsqu'ils

entendirent un peu de bruit du côté de leur portique, et virent une main

qui soulevait le rideau de lierre. Mme Belvidera très émue serrait la

main de Gabriel; il attendait lui-même avec anxiété. Le lierre fut

écarté; une jolie tête parut, très reconnaissable, malgré la faible

lumière; c'était la belle Carlotta.

--Ah! fit-il tout bas, petite coquine de Carlotta! je gage que tu ne

t'enfermes pas a double tour avec les fleurs pour en tresser des

guirlandes à la madone ou à ton saint patron!

--Attendez donc! dit Mme Belvidera, je crois qu'il y a quelqu'un avec

elle...

--Parbleu, je le crois bien! et comme ce n'est pas son amoureux

officiel, je comprends la mauvaise mine que faisait celui-ci tout à

l'heure, en longeant les buis.

--Ah! je donnerais je ne sais quoi pour savoir qui est avec elle!

--C'est quelqu'un que je ne plains pas, et qui a du goût assurément.

--Le fait est que cette fille est d'une beauté!... Ha! ha! ha!

s'écria-t-elle, prise tout à coup d'un fou rire si violent que Gabriel

dut lui poser une main sur la bouche de peur qu'elle ne se découvrit; et

elle lui indiquait le petit trou dans le feuillage: Regardez donc!

regardez donc!... C'est... c'est votre ami Dante-Léonard-William Lee!

Il vit en effet Dante-Léonard-William Lee qui se faisait épingler à la

boutonnière, par la jolie fille, une magnifique fleur d'iris.

--Eh bien! dit Mme Belvidera, vous avouerez que l'aventure n'est pas

mauvaise: vous vous donnez la peine de préparer un joli nid, et c'est

cet oiseau-là qui vient l'occuper à votre place. Un ascète!... ça ne

vous fait pas rire?

--Je suis abasourdi.

--Dites donc! que pensez-vous de la... particularité?

--Je pense que ce n'est pas celle-là qui le distingue du reste des

hommes, mais je l'en distinguerais volontiers pour le moment en lui

coupant la gorge, à lui, à l'exclusion de tout autre!

--Ne plaisantez pas avec ces choses-là! Figurez-vous que j'ai une peur

que l'autre, le vilain jaloux, ne se livre à quelque démonstration

désagréable! Il est là-bas: j'ai cru voir sa tête il n'y a qu'un

instant, de l'autre côté des buis.

--Diable! est-ce qu'il faudrait maintenant que je prévinsse Lee du

danger qu'il court? Ce serait mettre le comble à la facétie! Voyez-vous

que nous ne soyons restés à la porte de la chambre que pour veiller au

salut de ce...

--Chut! voilà Lee qui descend par le petit chemin qui nous a amenés; il

a sans doute une barque qui l'attend et il ne court aucun risque, mais

c'est pour cette pauvre fille que j'ai peur. Vous ne connaissez pas la

violence de ces petits hommes-là, chez nous. Ce Paolo est très capable

de la tuer...

Ils sortirent de leur cachette et crurent devoir aller prévenir Carlotta

de la présence de son fiancé, derrière les buis. Elle ne fut nullement

troublée en les reconnaissant. Ils lui demandèrent de leur vendre des

fleurs, en lui signalant la présence du garçon tapi là-bas avec une mine

peu rassurante. Elle comprit tout de suite, et se contenta de hausser

les épaules.

--Vous n'avez donc pas peur?

Elle les regarda sans répondre. Toute sa figure exprimait une sérénité

parfaite. Ses yeux splendides semblaient illuminer sa jolie figure; elle

avait le cou dégagé, et, une main posée tranquillement sur la hanche,

elle paraissait défier l'univers, dans son inconscience. Sans doute,

elle savait bien qu'elle n'aurait qu'à regarder le malheureux garçon

pour voir tomber sa colère. Sa puissance était si évidente qu'ils ne

gardèrent aucune inquiétude.

Par curiosité, tout au moins, ils voulurent la voir partir. Elle posa un

des paniers de fleurs sur sa tête et en prit adroitement quatre autres

qu'elle suspendit aux anses de ses bras. Ils descendirent derrière elle,

dans son sillage embaumé. Sa barque était amarrée dans le voisinage, et

ils la quittèrent pour aller rejoindre les leurs demeurées plus loin.

Ils n'avaient pas fait cent pas que le bruit d'une altercation les fit

retourner, et ils distinguèrent une prise de corps assez violente qui

avait lieu certainement entre la pauvre Carlotta et son soupirant

jaloux... Gabriel s'élançait, quand il vit très nettement la Carlotta

renverser l'homme sur le rivage, sauter dans sa barque et s'éloigner en

un clin d'oeil à grands coups d'aviron. Le garçon se releva; il ramassa

une pierre et la lança dans la direction de Carlotta. On ne vit pas

tomber la pierre dans l'eau; les deux amants tremblaient que la

malheureuse ne fût atteinte. Le gars ramassa une autre pierre. Mais

Carlotta éleva sa voix admirable et tranquille qui éveilla un écho au

mur du palais et se répandit sur le lac paisible. Elle ne précipitait

déjà plus sa course; elle ramait avec son impassibilité ordinaire, et il

n'y avait pas trace d'une émotion particulière dans le charme étrange de

son chant impudique et candide. L'homme ne lança pas la seconde pierre.

Gabriel et Luisa furent bercés tout le temps du retour par le chant

ininterrompu de celle qu'ils croyaient la maîtresse de

Dante-Léonard-William Lee.

Le parfum des îles Borromées · 第 17 / 43 题