Gabriel, en allant attendre dix heures dans les jardins, tomba sur M. de
Chandoyseau qui faisait l'éloge de sa femme au révérend Lovely.
Rien ne pouvait être à la fois plus comique et plus pitoyable. Le pauvre
clergyman était venu là sans doute dans le but d'éteindre par des cent
pas multipliés, les secrètes ardeurs qu'il attribuait au climat et au
lieu, et qui lui venaient évidemment des agaceries malignes et savantes
dont l'abreuvait la Parisienne. Que de fois l'avait-on vu marcher sur ce
gravier craquelant, le chapeau à la main, les tempes humides de sueur,
les yeux un peu égarés et comme honteux quand un regard étranger les
rencontrait, enfin marmottant du bout des lèvres les arides versets
sacrés que contenaient son remède et son salut! C'était à croire que le
«Malin», selon son expression, était vraiment de la partie, puisque le
malheureux, dans la fuite héroïque de la tentation, était rejoint
précisément par le seul être au monde qui fût capable d'aviver sa plaie
en lui parlant avec complaisance de Mme de Chandoyseau: M. de
Chandoyseau.
Cet admirable mari n'y voyait point malice, et il était à cent lieues
de penser que chacune de ses paroles tombait en l'esprit de son
compagnon de promenade, comme les gouttelettes de la plus inflammable
essence sur un brasier ardent. Il ne connaissait au monde que sa femme.
Totalement étourdi par l'agitation perpétuelle qu'elle entretenait
autour de lui; l'esprit anéanti par son incessant babillage qu'il
n'appréciait et n'entendait même plus; toute initiative paralysée
d'avance par les mille volontés de cette tête de linotte; il avait
l'illusion qu'elle couvrait et éclipsait l'univers. Ayant donc rencontré
le révérend Lovely, il lui confiait, avec une grande bonhomie, le seul
souci qu'il eût, et qui se trouvait être par un hasard ni plus ni moins
extraordinaire que les autres hasards, justement le seul souci du
révérend Lovely.
La simplicité naturelle du clergyman le préservant d'imaginer que
Dompierre avait pu pénétrer le fond troublé de son âme, la présence du
jeune homme ne causa pas d'embarras nouveau dans le colloque, et il fut
même le plus gêné des trois, par l'incertitude où il était de devoir
renchérir sur l'apologie de Mme de Chandoyseau, ou bien tenter de
faire dévier la conversation. Quelle était la détermination la plus
généreuse à prendre? il l'ignorait. Le révérend en était-il actuellement
à la période de lutte cuisante où le pécheur se débat contre la
tentation; ou bien touchait-il une de ces phases d'accalmie légère que
Dieu accorde par une bienveillance excessive, où l'horrible du péché
disparaît et où l'on en savoure, une seconde d'ivresse ou d'hébétude,
l'apparence enchanteresse? Peut-être d'entendre parler de la séduisante
Herminie lui était-il doux? Peut-être puisait-il une sécurité trompeuse
à écouter ces éloges prononcés par un organe légitime, ce qui lui
semblait une garantie de l'impossibilité d'accomplir le péché; car
évidemment cette femme tant admirée de son mari lui rendait estime et
amour, et ne distribuait au dehors,--fût-ce aux plus tendres
privilégiés--que le trop plein d'une exubérante bonté.
Le révérend Lovely écoutait attentivement son complaisant interlocuteur.
Gabriel prit le parti d'en faire autant. Jamais le soupçon ne vint à
l'idée de M. de Chandoyseau que le sujet qu'il traitait pût ne leur
offrir qu'un intérêt médiocre. Il ne tarissait pas.
Dompierre, en veine de méchanceté, crut devoir souligner son dire, de-ci
de-là, par de légers signes d'acquiescement. Il poussait de temps à
autre un petit bougonnement favorable. Il vit que le révérend lui en
savait gré. Il insista, il parla même. Ce fut au tour du révérend
d'adopter ses signes d'acquiescement et son bougonnement favorable. Le
clergyman s'entraînait, s'échauffait, s'enhardissait. Bientôt il n'y
tint plus et parla. M. de Chandoyseau, étonné, soudain se tut et se
contenta d'écouter.
Ce fut une scène de passion bien touchante. Ce pauvre révérend se lança
tout d'abord dans des généralités à perte de vue. Il citait
d'innombrables versets, et parlait de la Femme dont il esquissa le rôle
sublime et l'importance sociale; puis la Pécheresse l'absorba et il
rappela de célèbres paroles d'indulgence; enfin il ne se posséda plus,
et chaque expression issue de ses lèvres avait trait, à ne pas s'y
méprendre, à Mme de Chandoyseau. Il prononça son nom. Il vanta
principalement son éloquence qu'il considérait comme un don divin; en
second lieu, son intelligence qui était évidemment supérieure par son
agilité et la grande foule d'objets qu'elle embrassait sans aucune
difficulté ni lassitude; enfin sa grâce persuasive et insinuante,
comparable à un parfum près duquel on ne peut point passer sans en être
pénétré agréablement.
Comme il se sentait emporté sur une pente irrésistible, il crut se
modérer en ajoutant qu'il fallait se demander si l'excès dans la
perfection ne contenait pas quelque chose de redoutable.
--Je le crois, en effet, dit M. de Chandoyseau, qui eût préféré, quant à
lui, que sa femme eût «l'intelligence» moins vive et moins éparse, et
lui laissât un peu de repos.
--N'est-ce pas, monsieur? reprit avec feu le clergyman interprétant la
réflexion de M. de Chandoyseau dans son sens à lui, et s'imaginant que
le pauvre mari pliait parfois sous le fardeau d'une trop tyrannique
passion.
M. de Chandoyseau, qui n'entendait point subtilité, ne contredisait pas,
et continuait à son tour, en petits ronronnements inarticulés, le rôle
d'approbateur que ses deux partenaires avaient tenu successivement.
Le révérend Lovely s'attendrit; la compassion afflua à son coeur
excellent et troublé. Il prit la main de M. de Chandoyseau et la serra.
Dans ce moment-là, il se tut. C'était alors, assurément, que le besoin
de confesser sa flamme se faisait sentir le plus impérieusement; et le
pauvre martyr se clouait la bouche pour ne pas avouer au mari d'Herminie
qu'une même flèche fatale les avait frappés l'un et l'autre et qu'ils
pouvaient marcher la main dans la main, portant aux épaules le poids
douloureux et cher d'une précieuse croix. Les larmes lui mouillèrent la
voix quand il la recouvra. M. de Chandoyseau ne comprenait pas un
traître mot à la scène; il se pencha du côté de Dompierre:
--Dites donc! fit-il, mais qu'est-ce qu'il a, notre pasteur?
--Il est trop bon; c'est une espèce de saint homme, quoique
protestant!...
--Ah! ça! reprit-il, en élevant la voix, si nous fumions un cigare?...
--Volontiers! lança une voix qui leur fit à tous tourner la tête du côté
du lac; et ils reconnurent tout près d'eux Dante-Léonard-William Lee,
qui revenait encore en barque d'une de ses expéditions mystérieuses.
--Ah! dit M. de Chandoyseau, voilà notre poète!
Il prononçait ce mot «poète» en mêlant, dans l'intonation, tout
l'enthousiasme artificiel qu'il empruntait par condescendance au culte
de sa femme pour les arts, et la secrète opposition de sa nature
d'Angevin positif, contre ce qu'il eût nommé volontiers, s'il eût osé,
des balivernes.
Le révérend Lovely jugeait qu'il était superflu d'écrire, attendu que la
rédaction des livres saints était arrêtée. Le terme de poète lui
rappelait la lyre de David et les images des prophètes, et hors de là ne
lui inspirait que de la pitié.
Quant à Dompierre, personne ne croyait à la sincérité de son amitié pour
le poète, attendu que sa profession, à lui, consistait dans l'étude de
la statistique.
Dante-Léonard-William mit pied à terre, tandis que son batelier muet
s'éloignait sur l'eau sombre, à grands coups d'avirons. Il était
d'humeur alerte, ce soir; il prit le cigare que M. de Chandoyseau lui
offrait et s'excusa d'interrompre la conversation.
--Mon Dieu! dit le révérend Lovely, nous parlions de mad...
--La femme, interrompit aussitôt Dante-Léonard-William qui suivait
certainement le cours de ses pensées, et ne se donnait pas la peine de
le dévier, la femme n'est qu'illusion.
M. de Chandoyseau, accoutumé aux paradoxes, eut un sourire de
complaisance.
--Qu'illusion! interjeta le clergyman; mais, monsieur, vous oubliez que
la femme est mentionnée formellement dans l'Ecriture...
--La femme n'est qu'illusion! poursuivit le poète anglais. J'entends la
femme en tant que puissance séductrice. Car elle n'est en réalité ni
aimable ni belle; elle est bornée dans son esprit, et, à plusieurs
titres, disgracieuse en sa chair. Je m'abstiens d'insister sur les
imperfections de son corps, qui n'ont d'égale que l'outrecuidante
présomption de beauté qu'elle en tire. À force de voiler ses prétendus
charmes, on lui a persuadé et on nous a persuadé qu'elle en a. Les
anciens, plus familiers que nous avec l'aspect du corps féminin, lui
donnaient rarement la préférence. Le christianisme, pour éviter de
pareilles déviations dans les choix, a fait de la femme un
«porte-parure» en la couvrant à outrance de tissus et d'ornements
propres jadis à attirer l'attention du menu peuple sur les idoles.
Peut-être ne fut-ce pas assez, car c'est de peur qu'on ne se détournât
d'elle qu'il incarna en elle le péché. Ruse sublime! ornement
incomparable! et la plus merveilleuse trouvaille psychologique issue de
la cervelle humaine! Brillante et dangereuse, la femme devenait un
excitant des plus nobles facultés de l'homme: la bravoure et le goût du
beau. Les verroteries nous fascinent; le péril nous exalte; et le culte
moderne de la femme est fait de cette double exploitation de notre
crédulité.
--Mais, monsieur, s'écria le révérend Lovely en se bouchant les
oreilles, vous n'avez donc pas reçu le baptême, ni ouvert l'Ecriture? Il
y est dit...
--Je trouve notre poète très amusant, dit M. de Chandoyseau; je regrette
seulement que ma femme ne soit pas là, car elle apprécie beaucoup la
philosophie de monsieur.
--Ne le regrettez pas, fit Dompierre, car devant Madame de Chandoyseau,
Lee ne saurait nous dire la forte déconvenue qu'il a certainement
éprouvée ce soir dans quelque aventure galante;... et il va nous la
dire. Entre nous, voyons! mon cher Lee...
Le poète ne les écoutait plus, et, jugeant avoir fait assez pour la
politesse qu'il devait à M. de Chandoyseau en échange de son cigare, en
le gratifiant de ce petit discours, il s'éloignait à longs pas, sans
seulement souhaiter le bonsoir.
Son brusque passage au milieu de ces messieurs, et le retentissement de
son étrange diatribe contre la femme leur laissait un malaise qui,
toutefois, les avait sauvés de celui où les eût plongés l'épanchement du
clergyman amoureux.
--C'est un homme bien original, dit M. de Chandoyseau, c'est un blasé!
--Tout au contraire, fit l'ami de l'Anglais, je ne serais pas étonné
qu'il fût vierge...
--Est-ce possible? s'écria le révérend Lovely.
--J'en ai connu bien d'autres! mais ce qui me porte à supposer que
celui-ci l'est, c'est que je connais de lui des poèmes contenant, à
l'égard de la femme, une passion si extraordinaire, si farouche, si
éperdue, que je ne crois aucun homme ayant touché la femme, capable
d'atteindre un tel délire...
--Je ne vous comprends pas bien, fit M. de Chandoyseau.
--C'est, en second lieu, que je ne vis jamais personne ayant en vue une
femme déterminée, s'élever contre elle avec une plus criante injustice,
un plus amer dégoût. À qui pensait-il il n'y a qu'un instant? Je n'en
sais rien; mais je puis vous affirmer qu'il avait en vue une ou
plusieurs personnes dont il distinguait mentalement, mais très
nettement, tel ou tel détail très réel avec lequel, grâce à l'habitude,
un amant se familiarise et s'exalte aveuglément, tandis que le vierge
répugne à sa seule représentation.
--L'Ecriture Sainte, dit le révérend Lovely...
--Il est temps d'aller nous coucher, fit brusquement M. de Chandoyseau,
en approchant la lueur de son cigare du cadran de son chronomètre.
--En effet, dix heures vont sonner dans quelques minutes; bonne nuit,
messieurs.
Gabriel remonta doucement du côté des annexes de l'hôtel, où le menu
bruit d'un jet d'eau l'attirait presque chaque soir à l'heure de ses
rendez-vous avec Mme Belvidera. Le bassin se trouvait garanti par
l'ombre épaisse des arbres verts et par le mur nu d'une petite chapelle
où se célébraient, les dimanches, les offices du culte anglican. Un banc
de bois demi-circulaire était placé au pied des arbres; aucun regard
indiscret ne pouvait plonger en cet endroit; et la brise de nuit dans le
feuillage, unie au murmure de l'eau, suffisait à couvrir leurs voix.
Quand tout était assoupi, ils allaient plus loin, vers une tonnelle
d'été plus meublée et mieux close; parfois ils voulaient se figurer que
le jardin était à eux et ils passaient une partie de la nuit à en
parcourir les allées, à humer les fleurs, les herbes et la terre
endormie. Un vieux tronc d'olivier, dans un endroit désert, était assez
grotesquement aménagé pour qu'on pût monter jusqu'au coeur de ses
branches noueuses, par un escalier tournant; et l'on trouvait en haut
une plate-forme, avec une table et des chaises. De là, la vue s'étendait
au loin; et quand leurs nuits heureuses se prolongeaient jusqu'au petit
jour, ils montaient dans le vieil olivier pour voir blanchir le lac au
milieu des montagnes.
Il attendit un temps toujours trop long, au pied des arbres verts; il
voulait s'efforcer de la voir arriver de loin au travers du feuillage
touffu, et, dans l'ombre, gauchement, il s'appliquait le visage contre
les mille épingles noires des basses branches, et exécutait un vif
mouvement de retrait, avec une grimace, en riant de sa sottise.
Cependant il entendit son pas sur les feuilles que l'automne déjà
répandait en abondance, et presque aussitôt elle fut près de lui.
Elle était tout en blanc; la masse de ses cheveux et ses yeux seuls, se
confondaient avec la nuit; mais sa silhouette pleine et légère, prenait
sur le fond d'ombre, la vie et l'intensité particulières que donne le
trait, le contours précis. Sa forme enivrante se livrait par l'effet
d'un hasard. Il ne put s'empêcher de pousser une espèce de cri animal.
Elle le gronda de son incorrigible brutalité du premier moment.
--Ah! lui dit-il, tu ne comprendras jamais ce que c'est que de te voir,
de te voir venir! Tu ne sais pas comment tu es faite ni ce que contient
la sinuosité de ta taille...
--Combien de fois tu t'es piqué ce soir contre les petites pointes?
--Une fois seulement.
--Ce n'est pas assez, il faut trois fois au moins; comme ça tu ne me
verras plus si bien quand j'arriverai; tu ne me verras que petit à
petit; ce sera plus doux et meilleur. Je saurai bien me mettre en
retard!
--Tu ne sauras pas!
--Ça ne m'est jamais arrivé?
--Jamais.
--Alors, c'est que je t'aime trop: ça ne peut pas durer.
--Tais-toi, ma chérie, tais-toi!
Sa taille se ployait sur le bras du jeune homme. Cette ampleur, cette
souplesse et ce poids adoré l'étonnaient toujours en lui causant un si
grand ravissement. Elle lui entoura le cou de ses beaux bras élevés
dont les manches lâches retombaient jusqu'à l'épaule, et l'imperceptible
et soyeux duvet de sa peau de brune se laissait lustrer par ses lèvres,
comme le dos onduleux d'une chatte sous la main. Elle embaumait alors
jusqu'à causer une soudaine et complète ivresse. Il la suppliait de ne
pas lui donner sa bouche:
--Ce serait trop! non! ce serait trop!...
Elle se faisait un jeu de la lui imposer.
Quand il eut la force de relever la tête, il lui parla d'un projet qu'il
caressait depuis plusieurs jours, et qu'il voulait mettre à exécution
dès le lendemain.
--Ne parlons pas de demain! dit-elle.
--Pourquoi? pourquoi?
--Je ne sais pas. Mais, toi-même, généralement, tu n'aimes pas à parler
de l'avenir.
--Mais demain ce n'est pas l'avenir; demain, c'est là, tout près, nous y
touchons! Voyons, est-ce que nous ne disons pas tous les jours à
«demain», est-ce que nous ne combinons pas nos promenades pour le
lendemain? Eh bien? Qu'est-ce que ça signifie? Qu'est-ce qui te prend?
Qu'as-tu?... Tu as reçu... il y a... des nouvelles?
--...Non, mais non, il n'y a rien; je t'assure.
--Si! tu as reçu une lettre ce soir; j'ai vu le portier te la remettre.
--Oui, c'est vrai, mais je te jure, mon _mio_, il n'y a rien, non, rien
de... menaçant, d'imminent?... Comment dire? Non, non, il n'y a rien. Je
ne sais en vérité pas pourquoi je t'ai dit de ne pas parler de demain.
Il était tombé sur le banc; il lui semblait que tout à coup son sang
s'écoulât, ou que son coeur se fût arrêté. Il se sentait frappé
subitement du plus grand malheur qui le pût atteindre; il comprenait
d'un coup la violence de la passion qu'il éprouvait, la nécessité
absolue de cette passion pour lui, le choc épouvantable, irrémédiable,
au cas où ce lien si jeune encore, mais si vigoureux, viendrait à être
brisé. Et il ne se pardonnait pas de n'avoir pas prévu que ce malheur
pouvait arriver d'un moment à l'autre, devait arriver, inévitablement.
Non, il était si fou qu'il n'y avait pas pensé.
--Votre mari arrive? dites, dites-moi que votre mari arrive!
Elle eut un moment d'hésitation à répondre, qu'il attribua à la
difficulté qu'elle avait peut-être à mentir, mais qui pouvait provenir
chez elle de la légère stupeur provoquée par ces mots: «Votre mari» que
son amant n'avait jamais prononcés. Puis elle vint à lui avec toute sa
tendresse accoutumée:
--Mais non! _mio_, puisque je t'affirme que non! puisque je t'affirme
qu'il n'y a rien de nouveau, rien.
--Tu me le jures?
--Je te le jure!
--Sur quoi?
--Bête, va!
--Sur quoi? sur quoi?
--Sur ce que tu voudras...
--Sur...
--Sur?
--Sur la tête de ta fille!
--Sur la tête de ma fille? dit-elle en élevant la main.
Puis ses larmes jaillirent tout à coup à flots, et elle laissa tomber sa
tête sur l'épaule de Gabriel. Il la dévorait de baisers, dans une ardeur
affolée, dans une joie de brute d'être délivré de la crainte de la
perdre dès demain. Elle lui dit en pleurant qu'il était cruel. Il
fallait qu'il fût plus que cruel, mais tout près de toucher à
l'ignominie pour oser réclamer de cette malheureuse, à propos de lui, un
serment sur la tête de sa fille qu'elle adorait, et qui était entre
elle et son amour coupable, comme un perpétuel trouble, peut-être comme
un vivant remords.
Il la supplia de lui pardonner; il lui mordait la chair, les lèvres et
les cheveux:
--Je t'aime! vois-tu! je t'aime! comme un animal sauvage!
Elle essuya ses yeux, et se penchant doucement vers lui:
--Et ce projet pour demain?... dit-elle.