Mais il y a en France un travailleur qui cherche de la houille dans

les entrailles de la terre. Or, il est arrivé que les fonctionnaires,

que le mineur et moi _contribuons_ à payer pour maintenir à chacun

de nous la liberté du travail, et la libre disposition de ses

produits (ce qui est la Propriété), il est arrivé, dis-je, que ces

fonctionnaires ont conçu une autre pensée, et se sont donné une

autre mission. Ils se sont mis en tête qu'ils devaient _pondérer_

mon travail et celui du mineur. En conséquence, ils m'ont défendu

de me chauffer avec du combustible belge, et quand je vais à la

frontière avec mon meuble pour recevoir la houille, je trouve que

ces fonctionnaires empêchent la houille d'entrer, ce qui revient au

même que s'ils empêchaient mon meuble de sortir. Je me dis alors:

Si nous n'avions pas imaginé de payer des fonctionnaires afin de

nous épargner le soin de défendre nous-mêmes notre propriété, le

mineur aurait-il eu le droit d'aller à la frontière m'interdire un

échange avantageux, sous le prétexte qu'il vaut mieux pour lui que

cet échange ne s'accomplisse pas? Assurément non. S'il avait fait

une tentative aussi injuste, nous nous serions battus sur place,

lui, poussé par son injuste prétention, moi, fort de mon droit de

légitime défense. Nous avions nommé et nous payions un fonctionnaire

précisément pour éviter de tels combats. Comment donc se fait-il que

je trouve le mineur et le fonctionnaire d'accord pour restreindre ma

liberté et mon industrie, pour rétrécir le cercle où mes facultés

pourront s'exercer? Si le fonctionnaire avait pris mon parti, je

concevrais son droit; il dériverait du mien, car la légitime défense

est bien un droit. Mais où a-t-il puisé celui d'aider le mineur dans

son injustice? J'apprends alors que le fonctionnaire a changé de

rôle. Ce n'est plus un simple mortel investi de droits à lui délégués

par d'autres hommes qui, par conséquent, les possédaient. Non. Il

est un être supérieur à l'humanité, puisant ses droits en lui-même,

et parmi ses droits, il s'arroge celui de pondérer les profits, de

tenir l'équilibre entre toutes les positions et conditions. C'est

fort bien, dis-je, en ce cas, je vais l'accabler de réclamations et

de requêtes, tant que je verrai un homme plus riche que moi sur la

surface du pays. Il ne vous écoutera pas, m'est-il répondu, car s'il

vous écoutait il serait Communiste, et il se garde bien d'oublier que

sa mission est de _garantir_ les propriétés, non de les niveler.

Quel désordre, quelle confusion dans les faits! et comment

voulez-vous qu'il n'en résulte pas, du désordre et de la confusion

dans les idées? Vous avez beau combattre le Communisme, tant qu'on

vous verra le ménager, le choyer, le caresser dans cette partie de

la législation qu'il a envahie, vos efforts seront vains. C'est un

serpent qui, avec votre approbation, par vos soins, a glissé sa tête

dans nos lois et dans nos moeurs, et maintenant vous vous indignez de

ce que la queue s'y montre à son tour!

Il est possible, Monsieur, que vous me fassiez une concession; vous

me direz, peut-être: Le régime protecteur repose sur le principe

communiste. Il est contraire au droit, à la propriété, à la liberté;

il jette le gouvernement hors de sa voie et l'investit d'attributions

arbitraires qui n'ont pas d'origine rationnelle. Tout cela n'est que

trop vrai; mais le régime protecteur est _utile_; sans lui le pays,

succombant sous la concurrence étrangère, serait ruiné.

Ceci nous conduirait à examiner la restriction au point de vue

économique. Mettant de côté toute considération de justice, de

droit, d'équité, de propriété, de liberté, nous aurions à résoudre

la question de pure utilité, la question vénale, pour ainsi parler,

et vous conviendrez que cela n'est pas mon sujet. Prenez garde

d'ailleurs qu'en vous prévalant de l'utilité pour justifier le

mépris du droit, c'est comme si vous disiez: «Le Communisme, ou la

spoliation, condamné par la justice, peut néanmoins être admis comme

expédient.» Et convenez qu'un tel aveu est plein de dangers.

Sans chercher à résoudre ici le problème économique, permettez-moi

une assertion. J'affirme que j'ai soumis au calcul arithmétique les

avantages et les inconvénients de la protection au point de vue de

la seule richesse, et toute considération d'un ordre supérieur mise

de côté. J'affirme, en outre, que je suis arrivé à ce résultat: que

toute mesure restrictive produit un avantage et deux inconvénients,

ou, si vous voulez, un profit et deux pertes, chacune de ces pertes

égale au profit, d'où il résulte une perte sèche, définitive,

laquelle vient rendre ce consolant témoignage qu'en ceci, comme en

bien d'autres choses, et j'ose dire en tout, Utilité et Justice

concordent.

Ceci n'est qu'une affirmation, c'est vrai; mais on peut l'appuyer de

preuves mathématiques.

Ce qui fait que l'opinion publique s'égare sur ce point, c'est que le

Profit de la protection est visible à l'oeil nu, tandis que des deux

Pertes égales qu'elle entraîne, l'une se divise à l'infini entre tous

les citoyens, et l'autre ne se montre qu'à l'oeil investigateur de

l'esprit.

Sans prétendre faire ici cette démonstration, qu'il me soit permis

d'en indiquer la base.

Deux produits, A et B, ont en France une valeur normale de 50 et 40.

Admettons que A ne vaille en Belgique que 40. Ceci posé, si la France

est soumise au régime restrictif, elle aura la jouissance de A et de

B en détournant de l'ensemble de ses efforts une quantité égale à 90,

car elle sera réduite à produire A directement. Si elle est libre,

cette somme d'efforts, égale à 90, fera face: 1º à la production de B

qu'elle livrera à la Belgique pour en obtenir A; 2º à la production

d'un autre B pour elle-même; 3º à la production de C.

C'est cette portion de travail disponible appliqué à la production

de C dans le second cas, c'est-à-dire créant une nouvelle richesse

égale à 10, sans que pour cela la France soit privée ni de A ni de

B, qui fait toute la difficulté. À la place de A, mettez du fer; à

la place de B, du vin, de la soie, des articles Paris; à la place

de C, mettez de la richesse absente, vous trouverez toujours que la

Restriction restreint le bien-être national[113].

[Note 113: Voy., au tome II, les articles _Un profit contre deux

pertes, Deux pertes contre un profit_.]

Voulez-vous que nous sortions de cette pesante algèbre? je le veux

bien. Vous ne nierez pas que si le régime prohibitif est parvenu à

faire quelque bien à l'industrie houillère ce n'est qu'en élevant le

prix de la houille. Vous ne nierez pas non plus que cet excédant de

prix, depuis 1822 jusqu'à nos jours, n'ait occasionné une dépense

supérieure, pour chaque satisfaction déterminée, à tous ceux qui

emploient ce combustible, en d'autres termes, qu'il ne représente

une _perte_. Peut-on dire que les producteurs de houille, outre

l'intérêt de leurs capitaux et les profits ordinaires de l'industrie,

ont recueilli, par le fait de la restriction, un _extra-bénéfice_

équivalent à cette perte? Il le faudrait pour que la protection, sans

cesser d'être injuste, odieuse, spoliatrice et communiste, fût au

moins _neutre_ au point de vue purement économique. Il le faudrait

pour qu'elle méritât d'être assimilée à la simple Spoliation qui

déplace la richesse sans la détruire. Mais vous affirmez vous-même,

page 236, «que les mines de l'Aveyron, d'Alais, de Saint-Étienne, du

Creuzot, d'Anzin, les plus célèbres de toutes, n'ont pas produit un

revenu de 4 p. 100 du capital engagé!» Pour qu'un capital en France

donne 4 p. 100, il n'a pas besoin de protection. Où est donc ici le

profit à opposer à la perte signalée?

Ce n'est pas tout. Il y a là une autre perte nationale. Puisque, par

le renchérissement relatif du combustible, tous les consommateurs

de houille ont perdu, ils ont dû restreindre proportionnellement

leurs autres consommations, et l'ensemble du travail national a été

nécessairement découragé dans cette mesure. C'est cette perte qu'on

ne fait jamais entrer en ligne de compte, parce qu'elle ne frappe pas

les regards.

Permettez-moi encore une observation dont je suis surpris qu'on ne se

soit pas plus frappé. C'est que la protection appliquée aux produits

agricoles se montre dans toute son odieuse iniquité à l'égard de

ce qu'on nomme les Prolétaires, tout en nuisant, à la longue, aux

propriétaires fonciers eux-mêmes.

Imaginons dans les mers du Sud une île dont le sol soit devenu la

propriété privée d'un certain nombre d'habitants.

Imaginons, sur ce territoire approprié et borné, une population

prolétaire toujours croissante ou tendant à s'accroître[114].

[Note 114: Voy., au présent tome, la 3e lettre de l'opuscule

_Propriété et Spoliation_, p. 407 et suiv.

(_Note de l'éditeur._)]

Cette dernière classe ne pourra rien produire _directement_ de ce qui

est indispensable à la vie. Il faudra qu'elle livre son travail à des

hommes qui soient en mesure de lui fournir en échange des aliments,

et même des matériaux de travail; des céréales, des fruits, des

légumes, de la viande, de la laine, du lin, du cuir, du bois, etc.

Son intérêt évident est que le marché où se vendent ces choses soit

le plus étendu possible. Plus elle se trouvera en présence d'une plus

grande abondance de ces produits agricoles, plus elle en recevra pour

chaque quantité donnée de son propre travail.

Sous un régime libre, on verra une foule d'embarcations aller

chercher des aliments et des matériaux dans les îles et les

continents voisins, et y porter en paiement des produits façonnés.

Les propriétaires jouiront de toute la prospérité à laquelle ils ont

droit de prétendre; un juste équilibre sera maintenu entre la valeur

du travail industriel et celle du travail agricole.

Mais, dans cette situation, les propriétaires de l'île font ce

calcul: Si nous empêchions les prolétaires de travailler pour les

étrangers et d'en recevoir en échange des subsistances et des

matières premières, ils seraient bien forcés de s'adresser à nous.

Comme leur nombre croît sans cesse, et que la concurrence qu'ils se

font entre eux est toujours plus active, ils se presseraient sur

cette portion d'aliments et de matériaux qu'il nous resterait à

exposer en vente, après avoir prélevé ce qui nous est nécessaire, et

nous ne pourrions manquer de vendre nos produits à très-haut prix.

En d'autres termes, l'équilibre serait rompu dans la valeur relative

de leur travail et du nôtre. Ils consacreraient à nos satisfactions

un plus grand nombre d'heures de labeur. Faisons donc une loi

prohibitive de ce commerce qui nous gêne, et, pour l'exécution de

cette loi, créons un corps de fonctionnaires que les prolétaires

contribueront avec nous à payer.

Je vous le demande, ne serait-ce pas le comble de l'oppression, une

violation flagrante de la plus précieuse de toutes les Libertés, de

la première et de la plus sacrée de toutes les Propriétés?

Cependant, remarquez-le bien, il ne serait peut-être pas difficile

aux propriétaires fonciers de faire accepter cette loi comme un

bienfait par les travailleurs. Ils ne manqueraient pas de leur dire:

«Ce n'est pas pour nous, honnêtes créatures, que nous l'avons faite,

mais pour vous. Notre intérêt nous touche peu, nous ne pensons qu'au

vôtre. Grâce à cette sage mesure, l'agriculture va prospérer; nous,

propriétaires, nous deviendrons riches, ce qui nous mettra à même de

vous faire beaucoup travailler, et de vous payer de bons salaires.

Sans elle nous serions réduits à la misère, et que deviendriez-vous?

L'île serait inondée de subsistances et de matériaux de travail venus

du dehors, vos barques seraient toujours à la mer; quelle calamité

nationale! L'abondance, il est vrai, régnerait autour de vous, mais y

prendriez-vous part? Ne dites pas que vos salaires se maintiendraient

et s'élèveraient parce que les étrangers ne feraient qu'augmenter le

nombre de ceux qui vous commandent du travail. Qui vous assure qu'il

ne leur prendra pas fantaisie de vous livrer leurs produits pour

rien? En ce cas, n'ayant plus ni travail ni salaires, vous périrez

d'inanition au milieu de l'abondance. Croyez-nous, acceptez notre

loi avec reconnaissance. Croissez et multipliez; ce qu'il restera de

vivres dans l'île, au delà de notre consommation, vous sera livré

contre votre travail, qui, par ce moyen, vous sera toujours assuré.

Surtout gardez-vous de croire qu'il s'agit ici d'un débat entre vous

et nous, dans lequel votre liberté et votre propriété sont en jeu.

N'écoutez jamais ceux qui vous le disent. Tenez pour certain que le

débat est entre vous et l'étranger, ce barbare étranger, que Dieu

maudisse, et qui veut évidemment vous exploiter en vous offrant

des transactions perfides, que vous êtes libres d'accepter ou de

repousser.»

Il n'est pas invraisemblable qu'un pareil discours, convenablement

assaisonné de sophismes sur le numéraire, la balance du commerce, le

travail national, l'agriculture nourricière de l'État, la perspective

d'une guerre, etc., etc., n'obtînt le plus grand succès, et ne fît

sanctionner le décret oppresseur par les opprimés eux-mêmes, s'ils

étaient consultés. Cela s'est vu et se verra.

Mais les préventions des propriétaires et des prolétaires ne changent

pas la nature des choses. Le résultat sera une population misérable,

affamée, ignorante, pervertie, moissonnée par l'inanition, la maladie

et le vice. Le résultat sera encore le triste naufrage, dans les

intelligences, des notions du Droit, de la Propriété, de la Liberté

et des vraies attributions de l'État.

Et ce que je voudrais bien pouvoir démontrer ici, c'est que le

châtiment remontera bientôt aux propriétaires eux-mêmes, qui auront

préparé leur propre ruine par la ruine du public consommateur; car,

dans cette île, on verra la population, de plus en plus abaissée, se

jeter sur les aliments les plus inférieurs. Ici elle se nourrira de

châtaignes, là de maïs, plus loin de millet, de sarrasin, d'avoine,

de pommes de terre. Elle ne connaîtra plus le goût du blé et de la

viande. Les propriétaires seront tout étonnés de voir l'agriculture

décliner. Ils auront beau s'agiter, se réunir en comices, y ressasser

éternellement le fameux adage: «Faisons des fourrages; avec des

fourrages, on a des bestiaux; avec des bestiaux, des engrais; avec

des engrais, du blé.» Ils auront beau créer de nouveaux impôts pour

distribuer des primes aux producteurs de trèfle et de luzerne; ils se

briseront toujours contre cet obstacle: une population misérable hors

d'état de payer la viande, et, par conséquent, de donner le premier

mouvement à cette triviale rotation. Ils finiront par apprendre, à

leurs dépens, que mieux vaut subir la concurrence, en face d'une

clientèle riche, que d'être investi d'un monopole en présence d'une

clientèle ruinée.

Voilà pourquoi je dis: non-seulement la prohibition c'est du

Communisme, mais c'est du Communisme de la pire espèce. Il commence

par mettre les facultés et le travail du pauvre, sa seule Propriété,

à la discrétion du riche: il entraîne une perte sèche pour la masse,

et finit par envelopper le riche lui-même dans la ruine commune. Il

investit l'État du singulier droit de prendre à ceux qui ont peu pour

donner à ceux qui ont beaucoup; et quand, en vertu de ce principe,

les déshérités du monde invoqueront l'intervention de l'État pour

opérer un nivellement en sens inverse, je ne sais vraiment pas ce

qu'il y aura à leur répondre. En tout cas, la première réponse, et la

meilleure, serait de renoncer à l'oppression.

Mais j'ai hâte d'en finir avec ces calculs. Après tout, quelle est

la position du débat? Que disons-nous et que dites-vous? Il y a un

point, et c'est le point capital, sur lequel nous sommes d'accord:

c'est que l'intervention du législateur pour niveler les fortunes en

prenant aux uns de quoi gratifier les autres, c'est du _communisme_,

c'est la mort de tout travail, de toute épargne, de tout bien-être,

de toute justice, de toute société.

Vous vous apercevez que cette doctrine funeste envahit sous toutes

les formes les journaux et les livres, en un mot le domaine de la

spéculation et vous l'y attaquez avec vigueur.

Moi, je crois reconnaître qu'elle avait précédemment pénétré, avec

votre assentiment et votre assistance, dans la législation et dans le

domaine de la pratique, et c'est là que je m'efforce de la combattre.

Ensuite, je vous fais remarquer l'inconséquence où vous tomberiez si,

combattant le Communisme en perspective, vous ménagiez, bien plus,

vous encouragiez le Communisme en action.

Si vous me répondez: «J'agis ainsi parce que le Communisme réalisé

par les tarifs, quoique opposé à la Liberté, à la Propriété, à la

Justice, est néanmoins d'accord avec l'Utilité générale, et cette

considération me fait passer par-dessus toutes les autres;» si vous

me répondez cela, ne sentez-vous pas que vous ruinez d'avance tout

le succès de votre livre, que vous en détruisez la portée, que vous

le privez de sa force et donnez raison, au moins sur la partie

philosophique et morale de la question, aux communistes de toutes les

nuances?

Et puis, Monsieur, un esprit aussi éclairé que le vôtre pourrait-il

admettre l'hypothèse d'un antagonisme radical entre l'Utile et le

Juste? Voulez-vous que je parle franchement? Plutôt que de hasarder

une assertion aussi subversive, aussi impie, j'aimerais mieux dire:

«Voici une question spéciale dans laquelle, au premier coup d'oeil,

il me semble que l'Utilité et la Justice se heurtent. Je me réjouis

que tous les hommes qui ont passé leur vie à l'approfondir en jugent

autrement; je ne l'ai sans doute pas assez étudiée.» Je ne l'ai pas

assez étudiée! Est-ce donc un aveu si pénible que, pour ne pas le

faire, on se jette dans l'inconséquence jusqu'à nier la sagesse des

lois providentielles qui président au développement des sociétés

humaines? Car quelle plus formelle négation de la Sagesse Divine

que de décider l'incompatibilité essentielle de la Justice et de

l'Utilité! Il m'a toujours paru que la plus cruelle angoisse dont un

esprit intelligent et consciencieux puisse être affligé, c'est de

trébucher à cette borne. De quel côté se mettre, en effet, quel parti

prendre en face d'une telle alternative? Se prononcera-t-on pour

l'Utilité? c'est à quoi inclinent les hommes qui se disent pratiques.

Mais à moins qu'ils ne sachent pas lier deux idées, ils s'effraieront

sans doute devant les conséquences de la spoliation et de l'iniquité

réduites en système. Embrassera-t-on résolument, et quoi qu'il en

coûte, la cause de la Justice, disant: Fais ce que dois, advienne que

pourra? C'est à quoi penchent les âmes honnêtes mais qui voudrait

prendre la responsabilité de plonger son pays et l'humanité dans la

misère, la désolation et la mort? Je défie qui que ce soit, s'il est

convaincu de cet antagonisme, de se décider.

Je me trompe. On se décidera, et le coeur humain est ainsi fait qu'on

mettra l'intérêt avant la conscience. C'est ce que le fait démontre,

puisque partout où l'on a cru le régime protecteur favorable au

bien-être du peuple, on l'a adopté, en dépit de toute considération

de justice; mais alors les conséquences sont arrivées. La foi dans

la propriété s'est effacée. On a dit comme M. Billault: Puisque la

propriété a été violée par la Protection, pourquoi ne le serait-elle

pas par le droit au travail? D'autres, derrière M. Billault, feront

un troisième pas, et d'autres, derrière ceux-là, un quatrième,

jusqu'à ce que le Communisme ait prévalu[115].

[Note 115: Voy., au tome V, les dernières pages du pamphlet intitulé

_Spoliation et Loi_.

(_Note de l'éditeur._)]

De bons et solides esprits, comme le vôtre, s'épouvantent devant

la rapidité de cette pente. Ils s'efforcent de la remonter; ils la

remontent, en effet, ainsi que vous l'avez fait dans votre livre,

jusqu'au régime restrictif, qui est le premier élan et le seul élan

pratique de la société sur la déclivité fatale; mais en présence de

cette négation vivante du droit de propriété, si, à la place de cette

maxime de votre livre: «Les droits sont ou ne sont pas; s'ils sont,

ils entraînent des conséquences absolues,» vous substituez celle-ci:

«Voici un cas particulier où le bien national exige le sacrifice du

droit;» à l'instant, tout ce que vous avez cru mettre de force et de

raison dans cet ouvrage, n'est que faiblesse et inconséquence.

C'est pourquoi, Monsieur, si vous voulez achever votre oeuvre, il

faut que vous vous prononciez sur le régime restrictif, et pour

cela il est indispensable de commencer par résoudre le problème

économique; il faut bien être fixé sur la prétendue Utilité

de ce régime. Car, à supposer même que j'obtinsse de vous son

arrêt de condamnation, au point de vue de la Justice, cela ne

suffirait pas pour le tuer. Je le répète, les hommes sont ainsi

faits que lorsqu'ils se croient placés entre le _bien réel_ et le

_juste abstrait_ la cause de la justice court un grand danger.

En voulez-vous une preuve palpable? C'est ce qui m'est survenu à

moi-même.

Quand j'arrivai à Paris, je me trouvai en présence d'écoles dites

démocratiques et socialistes, où, comme vous savez, on fait grand

usage des mots _principe_, _dévouement_, _sacrifice_, _fraternité_,

_droit_, _union_. La richesse y est traitée de haut en bas, comme

chose sinon méprisable, du moins secondaire; jusque-là que, parce

que nous en tenons grand compte, on nous y traite, nous, de froids

économistes, d'égoïstes, d'individualistes, de bourgeois, d'hommes

sans entrailles, ne reconnaissant pour Dieu que le vil intérêt[116].

Bon, me dis-je, voilà de nobles coeurs avec lesquels je n'ai pas

besoin de discuter le point de vue économique, qui est fort subtil et

exige plus d'application que les publicistes parisiens n'en peuvent,

en général, accorder à une étude de ce genre. Mais, avec ceux-ci, la

question d'Intérêt ne saurait être un obstacle; ou ils le croiront,

sur la foi de la Sagesse Divine, en harmonie avec la justice, ou

ils le sacrifieront de grand coeur, car ils ont soif de Dévouement.

Si donc ils m'accordent une fois que le Libre-Échange, c'est le

droit abstrait, ils s'enrôleront résolument sous sa bannière. En

conséquence, je leur adressai mon appel. Savez-vous ce qu'ils me

répondirent? Le voici:

Votre Libre-Échange est une belle utopie. Il est fondé en droit et en

justice; il réalise la liberté; il consacre la propriété; il aurait

pour conséquence l'union des peuples, le règne de la fraternité

parmi les hommes. Vous avez mille fois raison en principe, mais nous

vous combattrons à outrance et par tous les moyens, parce que la

concurrence étrangère serait fatale au travail national.

[Note 116: Voy. au tome II, la plupart des articles compris sous

cette rubrique _Polémique contre les journaux_, et notamment

l'article intitulé: _Le Parti démocratique et le Libre-Échange_.

(_Note de l'éditeur._)]

Je pris la liberté de leur adresser cette réponse:

Je nie que la concurrence étrangère fût fatale au travail national.

En tout cas, s'il en était ainsi, vous seriez placés entre l'Intérêt

qui, selon vous, est du côté de la restriction, et la Justice qui, de

votre aveu, est du côté de la liberté! Or, quand moi, l'adorateur

du veau d'or, je vous mets en demeure de faire votre choix, d'où

vient que vous, les hommes de l'abnégation, vous foulez aux pieds les

principes pour vous cramponner à l'intérêt? Ne déclamez donc pas tant

contre un mobile qui vous gouverne, comme il gouverne les simples

mortels.

Cette expérience m'avertit qu'il fallait avant tout résoudre cet

effrayant problème: Y a-t-il harmonie ou antagonisme entre la

Justice et l'Utilité? et, par conséquent, scruter le côté économique

du régime restrictif; car, puisque les Fraternitaires eux-mêmes

lâchaient pied devant une prétendue _perte d'argent_, il devenait

clair que ce n'est pas tout de mettre à l'abri du doute la cause

de la Justice Universelle, il faut encore donner satisfaction à ce

mobile indigne, abject, méprisable et méprisé, mais tout-puissant,

l'Intérêt.

C'est ce qui a donné lieu à une petite démonstration en deux volumes,

que je prends la liberté de vous envoyer avec la présente,[117]

bien convaincu, Monsieur, que si, comme les économistes, vous jugez

sévèrement le régime protecteur, quant à sa moralité, et si nous ne

différons qu'en ce qui concerne son utilité, vous ne refuserez pas

de rechercher avec quelque soin, si ces deux grands éléments de la

solution définitive s'excluent ou concordent.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 40 / 41 段