Le ministre de l'agriculture et du commerce est autorisé,

pendant l'année 1849, à prendre 10 millions dans la poche des

laboureurs qui en ont grand besoin et _à qui ils appartiennent_,

pour les verser dans la poche d'autres laboureurs qui en ont

également besoin et _à qui ils n'appartiennent pas_.

N'est-ce pas là un fait communiste, et en se généralisant ne

constitue-t-il pas le Communisme?

Tel manufacturier, qui se laisserait mourir plutôt que de dérober une

obole, ne se fait pas le moindre scrupule de porter à la législature

cette requête: «Faites une loi qui élève le prix de mon drap, de mon

fer, de ma houille, et me mette à même de rançonner mes acheteurs.»

Comme le motif sur lequel il se fonde est qu'il n'est pas content de

son gain, tel que le fait l'échange libre ou le libre-échange (ce

que je déclare être la même chose, quoi qu'on en dise), comme, d'un

autre côté, nous sommes tous mécontents de notre gain et disposés

à invoquer la législature, il est clair, du moins à mes yeux, que

si elle ne se hâte de répondre: «Cela ne me regarde pas; je ne suis

pas chargée de violer les propriétés, mais de les garantir,» il

est clair, dis-je, que nous sommes en plein Communisme. Les moyens

d'exécution mis en oeuvre par l'État peuvent différer, mais ils ont

le même but et se rattachent au même principe.

Supposez que je me présente à la barre de l'Assemblée nationale,

et que je dise: J'exerce un métier, et je ne trouve pas que mes

profits soient suffisants. C'est pourquoi je vous prie de faire un

décret qui autorise MM. les percepteurs à prélever, à mon profit,

seulement un pauvre petit centime sur chaque famille française.--Si

la législature accueille ma demande, on pourra, si l'on veut, ne voir

là qu'un fait isolé de spoliation légale, qui ne mérite pas encore

le nom de Communisme. Mais si tous les Français, les uns après les

autres, viennent faire la même supplique, et si la législature les

examine dans le but avoué de réaliser l'égalité des fortunes, c'est

dans ce principe, suivi d'effets, que je vois et que vous ne pouvez

vous empêcher de voir le Communisme.

Que pour réaliser sa pensée la législature se serve du douanier ou du

percepteur, de la contribution directe ou de l'impôt indirect, de la

restriction ou de la prime, peu importe. Se croit-elle autorisée à

_prendre_ et à _donner_ sans compensation? Croit-elle que sa mission

est d'équilibrer les profits? Agit-elle en conséquence de cette

croyance? Le gros du public approuve-t-il, provoque-t-il cette façon

d'agir? En ce cas, je dis que nous sommes sur la pente du Communisme,

soit que nous en ayons ou non la conscience.

Et si l'on me dit: L'État n'agit point ainsi en faveur de tout le

monde, mais seulement en faveur de quelques classes, je répondrai:

Alors il a trouvé le moyen d'empirer le communisme lui-même.

Je sens, Monsieur, qu'on peut jeter du doute sur ces déductions,

à l'aide d'une confusion fort facile. On me citera des faits

administratifs très-légitimes, des cas où l'intervention de l'État

est aussi équitable qu'utile; puis, établissant une apparente

analogie entre ces cas et ceux contre lesquels je me récrie, on

me mettra dans mon tort, on me dira: Ou vous ne devez pas voir le

Communisme dans la Protection, ou vous devez le voir dans toute

action gouvernementale.

C'est un piége dans lequel je ne veux pas tomber. C'est pourquoi

je suis obligé de rechercher quelle est la circonstance précise qui

imprime à l'intervention de l'État le caractère communiste.

Quelle est la mission de l'État? Quelles sont les choses que les

citoyens doivent confier à la force commune? quelles sont celles

qu'ils doivent réserver à l'activité privée? Répondre à ces

questions, ce serait faire un cours de politique. Heureusement je

n'en ai pas besoin pour résoudre le problème qui nous occupe.

Quand les citoyens, au lieu de se rendre à eux-mêmes un Service,

le transforment en Service public, c'est-à-dire quand ils jugent à

propos de se cotiser pour faire exécuter un travail ou se procurer

une satisfaction _en commun_, je n'appelle pas cela du _Communisme_,

parce que je n'y vois pas ce qui fait son cachet spécial: _le

nivellement par voie de spoliation_. L'État _prend_, il est vrai, par

l'Impôt, mais _rend_ par le Service. C'est une forme particulière,

mais légitime, de ce fondement de toute société, l'_échange_. Je vais

plus loin. En confiant un service spécial à l'État, les citoyens

peuvent faire une bonne ou une mauvaise opération. Ils la font bonne

si, par ce moyen, le service est fait avec plus de perfection et

d'économie. Elle est mauvaise dans l'hypothèse contraire; mais,

dans aucun cas, je ne vois apparaître le principe communiste. Dans

le premier, les citoyens ont réussi; dans le second, ils se sont

trompés, voilà tout; et si le Communisme est une erreur, il ne

s'ensuit pas que toute erreur soit du Communisme.

Les économistes sont en général très-défiants à l'endroit de

l'intervention gouvernementale. Ils y voient des inconvénients de

toute sorte, une dépression de la liberté, de l'énergie, de la

prévoyance et de l'expérience individuelles, qui sont le fonds le

plus précieux des sociétés. Il leur arrive donc souvent de combattre

cette intervention. Mais ce n'est pas du tout du même point de vue et

par le même motif qui leur fait repousser la Protection. Qu'on ne se

fasse donc pas un argument contre nous de notre prédilection, trop

prononcée peut-être, pour la liberté, et qu'on ne dise pas: Il n'est

pas surprenant que ces messieurs repoussent le régime protecteur, car

ils repoussent l'intervention de l'État en toutes choses.

D'abord, il n'est pas vrai que nous la repoussions en toutes choses.

Nous admettons que c'est la mission de l'État de maintenir l'ordre,

la sécurité, de faire respecter les personnes et les propriétés, de

réprimer les fraudes et les violences. Quant aux services qui ont un

caractère, pour ainsi parler, industriel, nous n'avons pas d'autre

règle que celle-ci: que l'État s'en charge s'il en doit résulter

pour la masse une économie de forces. Mais, pour Dieu, que, dans le

calcul, on fasse entrer en ligne de compte tous les inconvénients

innombrables du travail monopolisé par l'État.

Ensuite, je suis forcé de le répéter, autre chose est de voter

contre une nouvelle attribution faite à l'État sur le fondement que,

tout calcul fait, elle est désavantageuse et constitue une perte

nationale; autre chose est de voter contre cette nouvelle attribution

parce qu'elle est illégitime, spoliatrice, et qu'elle donne pour

mission au gouvernement de faire précisément ce que sa mission

rationnelle est d'empêcher et de punir. Or, nous avons contre le

Régime dit Protecteur ces deux natures d'objections, mais la dernière

l'emporte de beaucoup dans notre détermination de lui faire, bien

entendu par les voies légales, une guerre acharnée.

Ainsi, qu'on soumette, par exemple, à un conseil municipal la

question de savoir s'il vaut mieux laisser chaque famille envoyer

chercher sa provision d'eau à un quart de lieue, ou s'il est

préférable que l'autorité prélève une cotisation pour faire venir

l'eau sur la place du village; je n'aurai aucune objection de

_principe_ à faire à l'examen de cette question. Le calcul des

avantages et des inconvénients pour tous sera le seul élément de la

décision. On pourra se tromper dans ce calcul, mais l'erreur même qui

entraînera une perte de propriété, ne constituera pas une violation

systématique de la propriété.

Mais que M. le maire propose de fouler une industrie pour le profit

d'une autre, d'interdire les sabots pour l'avantage des cordonniers,

ou quelque chose d'analogue; alors je lui dirai qu'il ne s'agit plus

ici d'un calcul d'avantages et d'inconvénients, il s'agit d'une

perversion de l'autorité, d'un détournement abusif de la force

publique; je lui dirai: Vous qui êtes dépositaire de l'autorité et

de la force publiques pour châtier la spoliation, comment osez-vous

appliquer l'autorité et la force publiques à protéger et systématiser

la spoliation?

Que si la pensée de M. le maire triomphe, si je vois, par suite

de ce précédent, toutes les industries du village s'agiter pour

solliciter des faveurs aux dépens les unes des autres, si, au milieu

de ce tumulte d'ambitions sans scrupule, je vois sombrer jusqu'à la

notion même de Propriété, il me sera bien permis de penser que, pour

la sauver du naufrage, la première chose à faire est de signaler ce

qu'il y a d'inique dans la mesure qui a été le premier anneau de

cette chaîne déplorable.

Il ne me serait pas difficile, Monsieur, de trouver dans votre

ouvrage des passages qui vont à mon sujet et corroborent mes vues.

À vrai dire, il me suffirait de l'ouvrir au hasard. Oui, si,

renouvelant un jeu d'enfant, j'enfonçais une épingle dans ce livre,

je trouverais, à la page indiquée par le sort, la condamnation

implicite ou explicite du Régime Protecteur, la preuve de l'identité

de ce régime, en principe, avec le Communisme. Et pourquoi ne

ferais-je pas cette épreuve? Bon, m'y voilà. L'épingle a désigné la

page 283; j'y lis:

«C'est donc une grave erreur que de s'en prendre à la

concurrence, et de n'avoir pas aperçu que si le peuple est

producteur, il est consommateur aussi, et que recevant moins

d'un côté (ce que je nie, et vous le niez vous-même quelques

lignes plus bas), payant moins de l'autre, reste alors,

au profit de tous, la différence d'un système qui retient

l'activité humaine, à un système qui la lance à l'infini dans la

carrière en lui disant de ne s'arrêter jamais.»

Je vous défie de dire que ceci ne s'applique pas aussi bien à la

concurrence qui se fait par-dessus la Bidassoa qu'à celle qui se fait

par-dessus la Loire.--Donnons encore un coup d'épingle. C'est fait;

nous voici à la page 325.

«Les droits sont ou ne sont pas: s'ils sont, ils entraînent

des conséquences absolues... Il y a plus, si le droit est, il

est de tous les instants; il est entier aujourd'hui, hier,

demain, après-demain, en été comme en hiver, non pas quand il

vous plaira de le déclarer en vigueur, mais quand il plaira à

l'ouvrier de l'invoquer!»

Soutiendrez-vous qu'un maître de forges a le droit indéfini,

perpétuel, de m'empêcher de produire indirectement deux quintaux de

fer dans mon usine, qui est une vigne, pour l'avantage d'en produire

directement un seul dans son usine, qui est une forge? Ce droit aussi

est ou n'est pas. S'il est, il est entier aujourd'hui, hier, demain,

après-demain, en été comme en hiver, non pas quand il vous plaira de

le déclarer en vigueur, mais quand il plaira au _maître de forges_ de

l'invoquer!

* * * * *

Tentons encore le sort. Il nous désigne la page 63: j'y lis cet

aphorisme:

«La Propriété n'est pas, si je ne puis la _donner_ aussi bien

que la _consommer_.»

Nous disons, nous: «La Propriété n'est pas, si je ne puis

l'_échanger_ aussi bien que la _consommer_.» Et permettez-moi

d'ajouter que le _droit d'échanger_ est au moins aussi précieux,

aussi socialement important, aussi caractéristique de la propriété

que le _droit de donner_. Il est à regretter que dans un ouvrage

destiné à examiner la propriété sous tous ses aspects, vous ayez cru

devoir consacrer deux chapitres au Don, qui n'est guère en péril, et

pas une ligne à l'Échange, si impudemment violé sous l'autorité même

des lois du pays.

Encore un coup d'épingle. Ah! il nous met à la page 47.

«L'homme a une première propriété dans sa personne et ses

facultés. Il en a une seconde, moins adhérente à son être,

mais non moins sacrée, dans le produit de ces facultés qui

embrasse tout ce qu'on appelle les biens de ce monde, et que

la société est intéressée au plus haut point à lui GARANTIR,

car, sans cette garantie, point de travail, sans travail, pas

de civilisation, pas même le nécessaire, mais la misère, le

brigandage et la barbarie.»

Eh bien, Monsieur, dissertons, si vous le voulez, sur ce texte.

Comme vous, je vois la propriété d'abord dans la _libre disposition_

de la personne, ensuite des facultés, enfin du produit des facultés,

ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'à un certain point de vue,

Liberté et Propriété se confondent.

À peine oserais-je dire, comme vous, que la Propriété du produit

de nos facultés est moins adhérente à notre être que celle de ces

facultés elles-mêmes. Matériellement, cela est incontestable; mais

qu'on prive un homme de ses facultés ou de leur produit, le résultat

est le même, et ce résultat s'appelle _Esclavage_. Nouvelle preuve

d'une identité de nature entre la Liberté et la Propriété. Si je

fais tourner par force tout le travail d'un homme à mon profit, cet

homme est mon esclave. Il l'est encore si, le laissant travailler

librement, je trouve le moyen, par force ou par ruse, de m'emparer

du fruit de son travail. Le premier genre d'oppression est plus

odieux, le second est plus habile. Comme on a remarqué que le travail

libre est plus intelligent et plus productif, les maîtres se sont

dit: N'usurpons pas directement les facultés de nos esclaves, mais

accaparons le produit plus riche de leurs facultés libres, et donnons

à cette forme nouvelle de servitude le beau nom de _protection_.

Vous dites encore que la société est intéressée à _garantir_ la

propriété. Nous sommes d'accord; seulement je vais plus loin que

vous, et si par la _société_ vous entendez le _gouvernement_, je dis

que sa seule mission, en ce qui concerne la propriété, est de la

_garantir_; que s'il essaie de la _pondérer_, par cela même, au lieu

de la garantir, il la viole. Ceci mérite d'être examiné.

Quand un certain nombre d'hommes, qui ne peuvent vivre sans travail

et sans propriétés, se cotisent pour solder une _force commune_,

évidemment ils ont pour but de travailler et de jouir du fruit de

leur travail en toute sécurité, et non point de mettre leurs facultés

et propriétés à la merci de cette force. Même avant toute forme de

gouvernement régulier, je ne crois pas qu'on puisse contester aux

individualités le _droit de défense_, le droit de défendre leurs

personnes, leurs facultés et leurs biens.

Sans prétendre philosopher ici sur l'origine et l'étendue des droits

des gouvernements, vaste sujet bien propre à effrayer ma faiblesse,

permettez-moi de vous soumettre une idée. Il me semble que les

droits de l'État ne peuvent être que la régularisation de droits

personnels _préexistants_. Je ne puis, quant à moi, concevoir un

_droit collectif_ qui n'ait sa racine dans le _droit individuel_ et

ne le suppose. Donc, pour savoir si l'État est légitimement investi

d'un droit, il faut se demander si ce droit réside dans l'individu

en vertu de son organisation et en l'absence de tout gouvernement.

C'est sur cette idée que je repoussais, il y a quelques jours, le

droit au travail. Je disais: Puisque Pierre n'a pas le droit d'exiger

directement de Paul que celui-ci lui donne du travail, il n'est pas

davantage fondé à exercer ce prétendu droit par l'intermédiaire de

l'État, car l'État n'est que la _force commune_ créée par Pierre

et par Paul, à leurs frais, dans un but déterminé, lequel ne

saurait jamais être de rendre juste ce qui ne l'est pas. C'est à

cette pierre de touche que je juge aussi entre la _garantie_ et la

_pondération_ des propriétés par l'État. Pourquoi l'État a-t-il le

droit de _garantir_, même par force, à chacun sa Propriété? Parce

que ce droit préexiste dans l'individu. On ne peut contester aux

individualités, le _droit de légitime défense_, le droit d'employer

la force au besoin pour repousser les atteintes dirigées contre leurs

personnes, leurs facultés et leurs biens. On conçoit que ce droit

individuel, puisqu'il réside en tous les citoyens, puisse revêtir

la forme collective et légitimer la _force commune_. Et pourquoi

l'État n'a-t-il pas le droit de _pondérer_ les propriétés? Parce

que pour les pondérer il faut les ravir aux uns et en gratifier les

autres. Or, aucun des trente millions de Français n'ayant le droit de

prendre, par force, sous prétexte d'arriver à l'égalité, on ne voit

pas comment ils pourraient investir de ce droit la _force commune_.

Et remarquez que le droit de _pondération_ est destructif du droit

de _garantie_. Voilà des sauvages. Ils n'ont pas encore fondé de

gouvernement. Mais chacun d'eux a le _droit de légitime défense_,

et il n'est pas difficile de voir que c'est ce droit qui deviendra

la base d'une _force commune légitime_. Si l'un de ces sauvages

a consacré son temps, ses forces, son intelligence à se créer un

arc et des flèches, et qu'un autre veuille les lui ravir, toutes

les sympathies de la tribu seront pour la victime; et si la

cause est soumise au jugement des vieillards, le spoliateur sera

infailliblement condamné. Il n'y a de là qu'un pas à organiser la

force publique. Mais, je vous le demande, cette force a-t-elle

pour mission, du moins pour mission légitime, de régulariser l'acte

de celui qui défend, en vertu du droit, sa propriété, ou l'acte de

celui qui viole, contre le droit, la propriété d'autrui? Il serait

assez singulier que la force collective fût fondée non sur le droit

individuel, mais sur sa violation permanente et systématique! Non,

l'auteur du livre que j'ai sous les yeux ne peut soutenir une

semblable thèse. Mais ce n'est pas tout qu'il ne la soutienne pas,

il eût peut-être dû la combattre. Ce n'est pas tout d'attaquer ce

Communisme grossier et absurde que quelques sectaires posent dans

des feuilles décriées. Il eût peut-être été bon de dévoiler et de

flétrir cet autre Communisme audacieux et subtil qui, par la simple

perversion de la juste idée des droits de l'État, s'est insinué dans

quelques branches de notre législation et menace de les envahir

toutes.

Car, Monsieur, il est bien incontestable que par le jeu des tarifs,

au moyen du régime dit Protecteur, les gouvernements réalisent

cette monstruosité dont je parlais tout à l'heure. Ils désertent

ce droit de légitime défense préexistant dans chaque citoyen,

source et raison d'être de leur propre mission, pour s'attribuer un

prétendu droit de nivellement par voie de spoliation, droit qui ne

résidant antérieurement en personne ne peut résider davantage dans la

communauté.

Mais à quoi bon insister sur ces idées générales? À quoi bon

démontrer ici l'absurdité du Communisme, puisque vous l'avez fait

vous-même (sauf quant à une de ses manifestations, et selon moi la

plus pratiquement menaçante), beaucoup mieux que je ne saurais le

faire?

Peut-être me dites-vous que le principe du Régime Protecteur n'est

pas en opposition avec le principe de la Propriété. Voyons donc les

procédés de ce régime.

Il y en a deux: la prime et la restriction.

Quant à la prime, cela est évident. J'ose défier qui que ce soit de

soutenir que le dernier terme du système des primes, poussé jusqu'au

bout, ne soit pas le Communisme absolu. Les citoyens travaillent à

l'abri de la force commune chargée, comme vous dites, de _garantir_ à

chacun le sien, _suum cuique_. Mais voici que l'État, avec les plus

philanthropiques intentions du monde, entreprend une tâche toute

nouvelle, toute différente, et, selon moi, non-seulement exclusive,

mais destructive de la première. Il lui plaît de se faire juge des

profits, de décider que tel travail n'est pas assez rémunéré, que tel

autre l'est trop; il lui plaît de se poser en _pondérateur_ et de

faire, comme dit M. Billault, osciller le pendule de la civilisation

du côté opposé à la _liberté de l'individualisme_. En conséquence,

il frappe sur la communauté tout entière une contribution pour faire

un cadeau, sous le nom de primes, aux exportateurs d'une nature

particulière de produits. Sa prétention est de favoriser l'industrie;

il devrait dire _une_ industrie aux dépens de _toutes_ les autres.

Je ne m'arrêterai pas à montrer qu'il stimule la branche gourmande

aux dépens des branches à fruits; mais, je vous le demande, en

entrant dans cette voie, n'autorise-t-il pas tout travailleur à venir

réclamer une prime, s'il apporte la preuve qu'il ne gagne pas autant

que son voisin? L'État a-t-il pour mission d'écouter, d'apprécier

toutes ces requêtes et d'y faire droit? Je ne crois pas; mais ceux

qui le croient doivent avoir le courage de revêtir leur pensée de sa

formule et de dire: Le gouvernement n'est pas chargé de garantir les

propriétés, mais de les niveler. En d'autres termes: il n'y a pas de

Propriété.

Je ne traite ici qu'une question de principe. Si je voulais scruter

les primes à l'exportation dans leurs effets économiques, je les

montrerais sous le jour le plus ridicule, car elles ne sont qu'un

don gratuit fait par la France à l'étranger. Ce n'est pas le vendeur

qui la reçoit, mais l'acheteur, en vertu de cette loi que vous

avez vous-même constatée à propos de l'impôt: le consommateur, en

définitive, supporte toutes les charges, comme il recueille tous les

avantages de la production. Aussi, il nous est arrivé au sujet de ces

primes la chose la plus mortifiante et la plus mystifiante possible.

Quelques gouvernements étrangers ont fait ce raisonnement: «Si nous

élevons nos droits d'entrée d'un chiffre égal à la prime payée par

les contribuables français, il est clair que rien ne sera changé pour

nos consommateurs, car le prix de revient sera pour eux le même.

La marchandise dégrévée de 5 fr. à la frontière française paiera 5

fr. de plus à la frontière allemande; c'est un moyen infaillible de

mettre nos dépenses publiques à la charge du Trésor français.» Mais

d'autres gouvernements, m'assure-t-on, ont été plus ingénieux encore.

Ils se sont dit: «La prime donnée par la France est bien un cadeau

qu'elle nous fait; mais si nous élevons le droit, il n'y a pas de

raison pour qu'il entre chez nous plus de cette marchandise que par

le passé; nous mettons nous-mêmes une borne à la générosité de ces

excellents Français. Abolissons, au contraire, provisoirement ces

droits; provoquons ainsi une introduction inusitée de leurs draps,

puisque chaque mètre porte avec lui un pur don gratuit.» Dans le

premier cas, nos primes ont été au fisc étranger; dans le second,

elles ont profité, mais sur une plus large échelle, aux simples

citoyens.

Passons à la restriction.

Je suis artisan, menuisier, par exemple. J'ai un petit atelier,

des outils, quelques matériaux. Tout cela est incontestablement à

moi, car j'ai fait ces choses, ou, ce qui revient au même, je les

ai achetées et payées. De plus, j'ai des bras vigoureux, un peu

d'intelligence et beaucoup de bonne volonté. C'est avec ce fonds que

je dois pourvoir à mes besoins et à ceux de ma famille. Remarquez que

je ne puis produire directement rien de ce qui m'est nécessaire, ni

fer, ni bois, ni pain, ni vin, ni viandes, ni étoffes, etc., mais

j'en puis produire la _valeur_. En définitive, ces choses doivent,

pour ainsi dire, sortir, sous une autre forme, de ma scie et de mon

rabot. Mon intérêt est d'en recevoir honnêtement la plus grande

quantité possible contre chaque quantité donnée de mon travail. Je

dis honnêtement, car je ne désire violer la propriété et la liberté

de personne. Mais je voudrais bien qu'on ne violât pas non plus ma

propriété ni ma liberté. Les autres travailleurs et moi, d'accord sur

ce point, nous nous imposons des sacrifices, nous cédons une partie

de notre travail à des hommes appelés _fonctionnaires_, parce que

nous leur donnons la _fonction_ spéciale de garantir notre travail et

ses fruits de toute atteinte, qu'elle vienne du dehors ou du dedans.

Les choses ainsi arrangées, je m'apprête à mettre en activité mon

intelligence, mes bras, ma scie et mon rabot. Naturellement j'ai

toujours les yeux fixés sur les choses qui sont nécessaires à mon

existence. Ce sont ces choses que je dois produire indirectement

en en créant la _valeur_. Le problème est pour moi de les produire

le plus avantageusement possible. En conséquence, je jette un coup

d'oeil sur le monde des _valeurs_, résumé dans ce qu'on appelle un

prix courant. Je constate, d'après les données de ce prix courant,

que le moyen pour moi d'avoir la plus grande quantité possible de

combustible, par exemple, avec la plus petite quantité possible de

travail, c'est de faire un meuble, de le livrer à un Belge, qui me

donnera en retour de la houille.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 39 / 41 段