principe Prohibitioniste, et peut-être n'admettez-vous pas cette
identité, quoique à vrai dire, il ne me paraît pas possible que
vous ayez pu, sans en être frappé, écrire quatre cents pages sur la
Propriété. Peut-être pensez-vous que quelques efforts consacrés à la
liberté commerciale ou plutôt au _Libre-Échange_, l'impatience d'une
discussion sans résultat, l'ardeur du combat, la vivacité de la lutte
m'ont fait voir, comme cela ne nous arrive que trop souvent à nous
autres polémistes, les erreurs de mes adversaires à travers un verre
grossissant. Sans doute, c'est mon imagination, afin d'en avoir plus
facilement raison, qui gonfle la théorie du _Moniteur industriel_ aux
proportions de celle du _Populaire_. Quelle apparence que de grands
manufacturiers, d'honnêtes propriétaires, de riches banquiers,
d'habiles hommes d'État se soient faits, sans le savoir et sans le
vouloir, les initiateurs, les apôtres du Communisme en France?--Et
pourquoi pas, je vous prie? Il y a bien des ouvriers, pleins d'une
foi sincère dans le _droit au travail_, par conséquent communistes
sans le savoir, sans le vouloir, qui ne souffriraient pas qu'on les
considérât comme tels. La raison en est que, dans toutes les classes,
l'intérêt incline la volonté, et la volonté, comme dit Pascal, est
le principal organe de la créance. Sous un autre nom, beaucoup
d'industriels, fort honnêtes gens d'ailleurs, font du Communisme
comme on en fait toujours, c'est-à-dire à la condition que le bien
d'autrui sera seul mis en partage. Mais sitôt que, le principe
gagnant du terrain, il s'agit de livrer aussi au partage leur propre
bien, oh! alors le Communisme leur fait horreur. Ils répandaient
le _Moniteur industriel_, maintenant ils propagent le livre de la
Propriété. Pour s'en étonner, il faudrait ignorer le coeur humain,
ses ressorts secrets, et combien il a de pente à se faire habile
casuiste.
Non, Monsieur, ce n'est pas la chaleur de la lutte qui m'a fait voir
sous ce jour la doctrine prohibitioniste, car c'est au contraire
parce que je la voyais sous ce jour, avant la lutte, que je m'y suis
engagé[109]. Veuillez me croire; étendre quelque peu notre commerce
extérieur, résultat accessoire qui n'est certes pas à dédaigner,
ce ne fut jamais mon motif déterminant. J'ai cru et crois encore
que la Propriété est engagée dans la question. J'ai cru et je crois
encore que notre tarif douanier, à cause de l'esprit qui lui a donné
naissance et des arguments par lesquels on le défend, a fait au
principe même de la Propriété une brèche par laquelle tout le reste
de notre législation menace de passer.
[Note 109: Voy., au tome Ier, les lettres adressées à M. de
Lamartine en janvier 1845 et octobre 1846, et, au tome II, l'article
_Communisme_, du 27 juin 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
En considérant l'état des esprits, il m'a semblé qu'un Communisme
qui, je dois le dire pour être juste, n'a pas la conscience de
lui-même et de sa portée, était sur le point de nous déborder. Il
m'a semblé que ce Communisme-là (car il y en a de plusieurs espèces)
se prévalait très-logiquement de l'argumentation prohibitioniste et
se bornait à en presser les déductions. C'est donc sur ce terrain
qu'il m'a paru utile de le combattre; car puisqu'il s'armait de
sophismes propagés par le comité Mimerel, il n'y avait pas espoir de
le vaincre tant que ces sophismes resteraient debout et triomphants
dans la conscience publique. C'est à ce point de vue que nous nous
sommes placés à Bordeaux, à Paris, à Marseille, à Lyon, quand nous
avons fondé l'Association du LIBRE-ÉCHANGE. La liberté commerciale,
considérée en elle-même, est sans doute pour les peuples un bien
précieux; mais enfin, si nous n'avions eu qu'elle en vue, nous
aurions donné à notre association le titre d'_Association pour la
liberté commerciale_, ou, plus politiquement encore, _pour la réforme
graduelle des tarifs_. Mais le mot _Libre-Échange_ implique _libre
disposition du fruit de son travail_, en d'autres termes _Propriété_,
et c'est pour cela que nous l'avons préféré[110]. Certes, nous
savions que ce mot nous susciterait bien des difficultés. Il
affirmait un principe, et, dès lors, il devait ranger parmi nos
adversaires tous les partisans du Principe opposé. Bien plus, il
répugnait extrêmement aux hommes même les mieux disposés à nous
seconder, c'est-à-dire aux négociants, plus préoccupés alors de
réformer la douane que de vaincre le Communisme. Le Havre, tout en
sympathisant à nos vues, refusa d'adopter notre bannière. De toute
part on me disait: «Nous obtiendrons plutôt quelques adoucissements
à notre tarif en n'affichant pas des prétentions absolues.» Je
répondais: Si vous n'avez que cela en vue, agissez par vos chambres
de commerce. On me disait encore: «Le mot _Libre-Échange_ effraie
et éloigne le succès.» Rien n'était plus vrai; mais je tirais de
l'effroi même causé par ce mot mon plus fort argument pour son
adoption. Plus il épouvante, disais-je, plus cela prouve que la
notion de Propriété s'efface des esprits. La doctrine Prohibitioniste
a faussé les idées, et les fausses idées ont produit la Protection.
Obtenir par surprise ou par le bon vouloir du ministre une
amélioration accidentelle du tarif, c'est pallier un effet, non
détruire une cause. Je maintins donc le mot _Libre-Échange_, non
en dépit, mais en raison des obstacles qu'il devait nous créer;
obstacles qui, révélant la maladie des esprits, étaient la preuve
certaine que les bases mêmes de l'ordre social étaient menacées.
[Note 110: Voy., au tome II, l'article _Libre-Échange_, du 20
décembre 1846.
(_Note de l'éditeur._)]
Il ne suffisait pas de signaler notre but par un mot; il fallait
encore le définir. C'est ce que nous fîmes et je transcris ici, comme
pièce à l'appui, le premier acte ou le manifeste de cette association.
Au moment de s'unir pour la défense d'une grande cause, les
soussignés sentent le besoin d'exposer leur _croyance_; de
proclamer le _but_, la _limite_, les _moyens_ et l'_esprit_ de
leur association.
L'ÉCHANGE est un droit naturel comme la PROPRIÉTÉ. Tout
citoyen qui a créé ou acquis un produit doit avoir l'option
ou de l'appliquer immédiatement à son usage, ou de le céder à
quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en
échange l'objet qu'il préfère. Le priver de cette faculté, quand
il n'en fait aucun usage contraire à l'ordre public et aux
bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d'un
autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est blesser la
loi de la Justice.
C'est encore violer les conditions de l'Ordre; car quel ordre
peut exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en
cela par la loi et la force publique, cherche ses succès dans
l'oppression de toutes les autres?
C'est méconnaître la pensée providentielle qui préside aux
destinées humaines, manifestée par l'infinie variété des
climats, des saisons, des forces naturelles et des aptitudes,
biens que Dieu n'a si inégalement répartis entre les hommes que
pour les unir, par l'échange, dans les liens d'une universelle
fraternité.
C'est contrarier le développement de la prospérité publique,
puisque celui qui n'est pas libre d'_échanger_ ne l'est pas de
choisir son travail, et se voit contraint de donner une fausse
direction à ses efforts, à ses facultés, à ses capitaux, et aux
agents que la nature avait mis à sa disposition.
Enfin, c'est compromettre la paix entre les peuples; car c'est
briser les relations qui les unissent et qui rendent les guerres
impossibles, à force de les rendre onéreuses.
L'Association a donc pour but la LIBERTÉ DES ÉCHANGES.
Les soussignés ne contestent pas à la société le droit
d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des
taxes destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient
déterminées par la seule considération des besoins du Trésor.
Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour but
de repousser le produit étranger, au détriment du fisc lui-même,
afin d'exhausser artificiellement le prix du produit national
similaire, et de rançonner ainsi la communauté au profit d'une
classe, dès cet instant la Protection ou plutôt la Spoliation se
manifeste, et _c'est là_ le principe que l'Association aspire
à ruiner dans les esprits et à effacer complétement de nos
lois, indépendamment de toute réciprocité et des systèmes qui
prévalent ailleurs.
De ce que l'Association poursuit la destruction complète du
régime protecteur, il ne s'ensuit pas qu'elle demande qu'une
telle réforme s'accomplisse en un jour, et sorte d'un seul
scrutin. Même pour revenir du mal au bien et d'un état de
choses artificiel à une situation naturelle, des précautions
peuvent être commandées par la prudence. Ces détails
d'exécution appartiennent aux pouvoirs de l'État; la mission de
l'Association est de propager, de populariser le Principe.
Quant aux moyens qu'elle entend mettre en oeuvre, jamais elle ne
les cherchera ailleurs que dans les voies constitutionnelles et
légales.
Enfin l'Association se place en dehors de tous les partis
politiques. Elle ne se met au service d'aucune industrie,
d'aucune classe, d'aucune portion du territoire. Elle embrasse
la cause de l'éternelle justice, de la paix, de l'union, de la
libre communication, de la fraternité entre tous les hommes, la
cause de l'intérêt général, qui se confond partout, et sous tous
les aspects, avec celle du _Public consommateur_.
Y a-t-il un mot dans ce programme qui ne révèle le désir ardent
de raffermir ou même de rétablir dans les esprits la notion de
Propriété, pervertie par le Régime Restrictif? N'est-il pas évident
que l'intérêt commercial y est au second plan et l'intérêt social
au premier? Remarquez que le tarir, en lui-même, bon ou mauvais au
point de vue administratif ou fiscal, nous occupe peu. Mais sitôt
qu'il agit _intentionnellement_ dans le sens protecteur, c'est-à-dire
sitôt qu'il manifeste une pensée de spoliation et la négation, en
principe, du droit de Propriété, nous le combattons, non comme
tarif, mais comme système. C'EST LÀ, disons-nous, la pensée que nous
nous efforcerons de ruiner dans les intelligences afin de la faire
disparaître de nos lois.
On demandera sans doute pourquoi, ayant en vue une question générale
de cette importance, nous avons circonscrit la lutte sur le terrain
d'une question spéciale.
La raison en est simple. Il fallait opposer association à
association, engager des intérêts et des soldats dans notre armée.
Nous savions bien qu'entre Prohibitionistes et Libres-Échangistes la
polémique ne peut se prolonger sans remuer et, à la fin, résoudre
toutes les questions morales, politiques, philosophiques, économiques
qui se rattachent à la Propriété; et puisque le comité Mimerel, en ne
s'occupant que d'un but spécial, avait compromis ce principe, nous
devions espérer relever ce principe en poursuivant, nous aussi, le
but spécial opposé.
Mais qu'importe ce que j'ai pu dire ou penser en d'autres temps?
Qu'importe que j'aie aperçu ou cru apercevoir une certaine connexité
entre le Protectionisme et le Communisme? L'essentiel est de savoir
si cette connexité existe. C'est ce que je vais examiner.
Vous vous rappelez sans doute le jour où, avec votre habileté
ordinaire, vous fîtes arriver sur les lèvres de M. Proudhon cet aveu
devenu célèbre: «Donnez-moi le Droit au travail, et je vous abandonne
le Droit de propriété.» M. Proudhon ne cachait pas qu'à ses yeux ces
deux Droits sont incompatibles.
Si la Propriété est incompatible avec le Droit au travail, et si le
droit au travail est fondé sur le même principe que la Protection,
qu'en devrons-nous conclure, sinon que la Protection est elle-même
incompatible avec la Propriété? En géométrie on regarde comme une
vérité incontestable que deux choses égales à une troisième sont
égales entre elles.
Or, il est arrivé qu'un orateur éminent, M. Billault, a cru devoir
soutenir à la tribune le Droit au travail. Cela n'était pas facile
en présence de l'aveu échappé à M. Proudhon. M. Billault comprenait
fort bien que faire intervenir l'État pour pondérer les fortunes et
niveler les situations, c'est se mettre sur la pente du Communisme;
et qu'a-t-il dit pour déterminer l'Assemblée nationale à violer la
propriété et son principe? Il vous a dit tout simplement que ce qu'il
vous demandait de faire vous le faisiez déjà par vos tarifs. Sa
prétention ne va pas au delà d'une application un peu plus large de
doctrines par vous admises et appliquées. Voici ses paroles:
Portez vos regards sur nos tarifs de douane; par leurs
prohibitions, leurs taxes différentielles; leurs primes, leurs
combinaisons de tous genres, c'est la société qui aide, qui
soutient, qui retarde ou avance toutes les combinaisons du
travail national (très-bien); elle ne tient pas seulement la
balance entre le travail français, qu'elle protége, et le
travail étranger, mais, sur le sol de la patrie, les diverses
industries la voient encore, et sans cesse, intervenir
entre elles. Entendez devant son tribunal les réclamations
perpétuelles des unes contre les autres; voyez, par exemple, les
industries qui emploient le fer se plaignant de la protection
accordée au fer français contre le fer étranger; celles qui
emploient le lin ou le coton filés protestant contre la
protection accordée au fil français, contre l'exclusion du
fil étranger, et ainsi des autres. La société (_il fallait
dire le gouvernement_) se trouve donc forcément mêlée à toutes
les luttes, à tous les embarras du travail; elle y intervient
activement tous les jours, directement, indirectement, et la
première fois que vous aurez des questions de douane, vous le
verrez, vous serez, bon gré mal gré, forcés de prendre fait et
cause, et de faire par vous-mêmes la part de tous les intérêts.
Ce ne saurait donc être une objection contre la dette de la
société envers le travailleur dénué, que cette nécessité qu'elle
créerait au gouvernement d'intervenir dans la question du
travail.
Et veuillez bien remarquer que M. Billault, dans son argumentation,
n'a nullement eu la pensée de vous infliger une sanglante ironie.
Ce n'est pas un Libre-Échangiste déguisé se complaisant à rendre
palpable l'inconséquence des Protectionistes. Non, M. Billault est
lui-même protectioniste _bonâ fide_. Il aspire au nivellement des
fortunes par la Loi. Dans cette voie, il juge l'action des tarifs
utile; et rencontrant comme obstacle le Droit de propriété, il saute
par-dessus, comme vous faites. On lui montre ensuite le Droit au
travail qui est un second pas dans la même voie. Il rencontre encore
comme obstacle le Droit de propriété; il saute encore par-dessus.
Mais, se retournant, il est tout surpris de voir que vous ne le
suivez plus. Il vous en demande le motif. Si vous lui répondiez:
J'admets en principe que la loi peut violer la Propriété, mais je
trouve inopportun qu'elle le fasse sous la forme du Droit au travail;
M. Billault vous comprendrait, et discuterait avec vous cette
question secondaire d'opportunité. Mais vous lui opposez le Principe
même de la Propriété. Cela l'étonne et il se croit en droit de vous
dire: Ne faites pas aujourd'hui le bon apôtre, et si vous repoussez
le Droit au travail, que ce ne soit pas au moins en vous fondant
sur le Droit de Propriété, puisque ce Droit vous le violez par vos
tarifs quand cela vous convient. Il pourrait ajouter avec quelque
raison: Par les tarifs protecteurs vous violez souvent la propriété
du pauvre au profit du riche. Par le Droit au travail vous violeriez
la propriété du riche à l'avantage du pauvre. Par quel malheur le
scrupule s'empare-t-il si tard de vous[111]?
[Note 111: Cette pensée par laquelle, suivant l'auteur, M. Billault
pouvait fortifier son argumentation, un autre protectioniste devait
l'adopter bientôt. Elle fut développée par M. Mimerel, dans un
discours prononcé le 27 avril 1850, devant le conseil général de
l'agriculture, des manufactures et du commerce. Voy. le passage de ce
discours cité au tome V, dans l'opuscule _Spoliation et Loi_.
(_Note de l'éditeur._)]
Entre M. Billault et vous il n'y a donc qu'une différence. Tous deux
vous cheminez dans la même voie, celle du Communisme. Seulement,
vous n'y avez fait qu'un pas, et il en a fait deux. Sous ce rapport,
l'avantage, à mes yeux du moins, est de votre côté. Mais vous le
perdez du côté de la logique. Car, puisque vous marchez comme lui,
le dos tourné à la Propriété, il est au moins fort plaisant que
vous vous posiez comme son chevalier. C'est une inconséquence que
M. Billault a su éviter. Mais, hélas! c'est pour tomber, lui aussi,
dans une triste logomachie! M. Billault est trop éclairé pour ne pas
sentir, au moins confusément, le danger de chacun de ses pas dans
une voie, qui aboutit au Communisme. Il ne se donne pas le ridicule
de se poser en champion de la Propriété au moment où il la viole;
mais qu'imagine-t-il pour se justifier? Il invoque l'axiome favori de
quiconque veut concilier deux choses inconciliables: _Il n'y a pas de
principes._ Propriété, Communisme, prenons un peu partout; selon la
circonstance.
«À mon sens, le pendule de la civilisation, qui oscille de l'un
à l'autre principe, selon les besoins du moment, mais qui s'en
va toujours marquant un progrès de plus, après avoir fortement
incliné vers la liberté absolue de l'individualisme, revient
vers la nécessité de l'action gouvernementale.»
Il n'y a donc rien de vrai dans le monde, il n'y a pas de principes
puisque _le pendule doit osciller d'un principe à l'autre selon les
besoins du moment_. Ô métaphore, où nous conduirais-tu, si l'on te
laissait faire[112]!
[Note 112: Voy., au présent volume, page 94, le chap. XVIII des
_Sophismes_. Voy. aussi les p. 101 et 102.
(_Note de l'éditeur._)]
Ainsi que vous le disiez fort judicieusement à la tribune, on ne
peut pas dire--encore moins écrire--tout à la fois. Il doit être
bien entendu que je n'examine pas ici le côté économique du régime
protecteur; je ne recherche pas encore si, au point de vue de la
richesse nationale, il fait plus de bien que de mal ou plus de
mal que de bien. Le seul point que je veux prouver c'est qu'il
n'est autre chose qu'une manifestation du Communisme. MM. Billault
et Proudhon ont commencé la démonstration. Je vais essayer de la
compléter.
Et d'abord que faut-il entendre par _Communisme_? Il y a plusieurs
manières, sinon de réaliser la communauté des biens, du moins de le
tenter. M. de Lamartine en comptait quatre. Vous pensez qu'il y en a
mille et je suis de votre avis. Cependant je crois que toutes peuvent
rentrer dans trois catégories générales, dont une seule, selon moi,
offre de véritables dangers.
Premièrement, deux ou plusieurs hommes peuvent imaginer de mettre
leur travail et leur vie en commun. Tant qu'ils ne cherchent ni à
troubler la sécurité, ni à restreindre la liberté, ni à usurper la
propriété d'autrui, ni directement ni indirectement, s'ils font
du mal ils se le font à eux-mêmes. La tendance de ces hommes sera
toujours d'aller poursuivre dans de lointains déserts la réalisation
de leur rêve. Quiconque a réfléchi sur ces matières sait que les
malheureux périront à la peine, victimes de leurs illusions.
De nos jours, les communistes de cette espèce ont donné à leur
chimérique Élysée le nom d'Icarie, comme s'ils avaient eu le triste
pressentiment du dénouement affreux vers lequel on les précipite.
Nous devons gémir sur leur aveuglement, nous devrions les avertir
s'ils étaient en état de nous entendre, mais la société n'a rien à
redouter de leurs chimères.
Une autre forme du Communisme, et assurément la plus brutale,
c'est celle-ci: Faire une masse de toutes les valeurs existantes et
partager _ex æquo_. C'est la spoliation devenue règle dominante et
universelle. C'est la destruction non-seulement de la Propriété,
mais encore du travail et du mobile même qui détermine l'homme
à travailler. Ce Communisme-là est si violent, si absurde, si
monstrueux, qu'en vérité je ne puis le croire dangereux. C'est ce que
je disais, il y a quelque temps, devant une assemblée considérable
d'électeurs appartenant en grande majorité aux classes souffrantes.
Une explosion de murmures accueillit mes paroles.
J'en témoignai ma surprise. «Quoi! disait-on, M. Bastiat ose dire que
le Communisme n'est pas dangereux! Il est donc communiste! Eh bien,
nous nous en doutions, car communistes, socialistes, économistes, ce
sont fils de même lignage, comme c'est prouvé par la rime.» J'eus
quelque peine à me tirer de ce mauvais pas. Mais cette interruption
même prouvait la vérité de ma proposition. Non, le Communisme n'est
pas dangereux quand il se montre dans sa forme la plus naïve, celle
de la pure et simple spoliation il n'est pas dangereux puisqu'il fait
horreur.
Je me hâte de dire que si le Protectionisme peut être et doit être
assimilé au Communisme, ce n'est pas à celui que je viens de décrire.
Mais le Communisme revêt une troisième forme.
Faire intervenir l'État, lui donner pour mission de pondérer les
profits et d'équilibrer les fortunes, en prenant aux uns, sans
consentement, pour donner aux autres, sans rétribution, le charger de
réaliser l'oeuvre du nivellement par voie de spoliation, assurément
c'est bien là du Communisme. Les procédés employés par l'État, dans
ce but, non plus que les beaux noms dont on décore cette pensée, n'y
font rien. Qu'il en poursuive la réalisation par des moyens directs
ou indirects, par la restriction ou par l'impôt, par les tarifs
ou par le Droit au travail; qu'il la place sous l'invocation de
l'égalité, de la solidarité, de la fraternité, cela ne change pas
la nature des choses; le pillage des propriétés n'en est pas moins
du pillage parce qu'il s'accomplit avec régularité, avec ordre,
systématiquement et par l'action de la loi.
J'ajoute que c'est là, à notre époque, le Communisme vraiment
dangereux. Pourquoi? Parce que, sous cette forme, nous le voyons
incessamment prêt à tout envahir. Et voyez! l'un demande que l'État
fournisse gratuitement aux artisans, aux laboureurs des _instruments
de travail_; c'est l'inviter à les ravir à d'autres artisans et
laboureurs. L'autre veut que l'État prête sans intérêt; il ne le peut
faire sans violer la propriété. Un troisième réclame l'éducation
gratuite à tous les degrés; gratuite! cela veut dire: aux dépens
des contribuables. Un quatrième exige que l'État subventionne les
associations d'ouvriers, les théâtres, les artistes, etc. Mais ces
subventions, c'est autant de valeur soustraite à ceux qui l'avaient
légitimement gagnée. Un cinquième n'a pas de repos que l'État n'ait
fait artificiellement hausser le prix d'un produit pour l'avantage
de celui qui le vend; mais c'est au détriment de celui qui l'achète.
Oui, sous cette forme, il est bien peu de personnes qui, une fois ou
autre, ne soient communistes. Vous l'êtes, M. Billault l'est, et je
crains qu'en France nous ne le soyons tous à quelque degré. Il semble
que l'intervention de l'État nous réconcilie avec la spoliation,
en en rejetant la responsabilité sur tout le monde, c'est-à-dire
sur personne, ce qui fait qu'on jouit du bien d'autrui en parfaite
tranquillité de conscience. Cet honnête M. Tourret, un des hommes les
plus probes qui se soient jamais assis sur les bancs ministériels,
ne commençait-il pas ainsi son exposé des motifs du projet de
loi sur les avances à l'agriculture? «Il ne suffit pas de donner
l'instruction pour cultiver les arts, il faut encore fournir les
instruments de travail.» Après ce préambule, il soumet à l'Assemblée
nationale un projet de loi dont le premier article est ainsi conçu:
Art. 1er. Il est ouvert, sur le budget de 1849, au ministre de
l'agriculture et du commerce, un crédit de 10 millions destiné
à faire des avances aux propriétaires et associations de
propriétaires de fonds ruraux.
Avouez que si la langue législative se piquait d'exactitude,
l'article devrait être ainsi rédigé: