l'Enseignement, mais l'Enseignement qui fera la conquête du Clergé.
Ce n'est pas le Clergé qui frappera le Siècle à son effigie, mais le
Siècle qui fera le Clergé à son image._
Peut-on douter que l'enseignement, dégagé des entraves
universitaires, soustrait, par la suppression des grades, au
conventionalisme classique, ne s'élançât, sous l'aiguillon de la
rivalité, dans des voies nouvelles et fécondes? Les institutions
libres, qui surgiront laborieusement entre les lycées et les
séminaires, sentiront la nécessité de donner à l'intelligence humaine
sa véritable nourriture, à savoir: la science de ce que les choses
sont et non la science de ce qu'on en disait il y a deux mille ans.
«L'antiquité des temps est l'enfance du monde, dit Bacon, et, à
proprement parler, c'est notre temps qui est l'antiquité, le monde
ayant acquis du savoir et de l'expérience en vieillissant.» L'étude
des oeuvres de Dieu et de la nature dans l'ordre moral et dans
l'ordre matériel, voilà la véritable instruction, voilà celle qui
dominera dans les institutions libres. Les jeunes gens qui l'auront
reçue se montreront supérieurs par la force de l'intelligence, la
sûreté du jugement, l'aptitude à la pratique de la vie, aux _affreux
petits rhéteurs_ que l'université et le clergé auront saturés de
doctrines aussi fausses que surannées. Pendant que les uns seront
préparés aux fonctions sociales de notre époque, les autres seront
réduits d'abord à oublier, s'ils peuvent, ce qu'ils auront appris,
ensuite à apprendre ce qu'ils devraient savoir. En présence de
ces résultats, la tendance des pères de famille sera de préférer
les écoles libres, pleines de séve et de vie, à ces autres écoles
succombant sous l'esclavage de la routine.
Qu'arrivera-t-il alors? Le clergé, toujours ambitieux de conserver
son influence, n'aura d'autre ressource que de substituer, lui
aussi, l'enseignement des choses à l'enseignement des mots, l'étude
des vérités positives à celle des doctrines de convention, et la
substance à l'apparence.
Mais, pour enseigner, il faut savoir, et, pour savoir, il faut
apprendre. Le clergé sera donc forcé de changer la direction de
ses propres études, et la rénovation s'introduira jusque dans les
séminaires. Or, pense-t-on qu'une autre nourriture ne fasse pas
d'autres tempéraments? Car, prenons-y garde, il ne s'agit pas ici
seulement de changer la matière, mais la méthode de l'enseignement
clérical. La connaissance des oeuvres de Dieu et de la nature
s'acquiert par d'autres procédés intellectuels que celle des
théogonies. Observer les faits et leur enchaînement est une chose;
admettre sans examen un texte _tabou_ et en tirer les conséquences
en est une autre. Quand la science remplace l'intuition, l'examen
se substitue à l'autorité, la méthode philosophique à la méthode
dogmatique; un autre but exige un autre procédé, et d'autres procédés
donnent à l'esprit d'autres habitudes.
Il n'est donc pas douteux que l'introduction de la science dans les
séminaires, résultat infaillible de la liberté d'enseignement, ne
doive avoir pour effet de modifier, au sein de ces institutions,
jusqu'aux habitudes intellectuelles. Et c'est là, j'en ai la
conviction, l'aurore d'une grande et désirable révolution, celle qui
réalisera l'Unité religieuse.
Je disais tout à l'heure que le _conventionalisme_ classique faisait
de nous tous des contradictions vivantes, Français par nécessité et
Romains par l'éducation. Ne pourrait-on pas dire aussi qu'au point de
vue religieux nous sommes des contradictions vivantes?
Nous sentons tous dans le coeur une puissance irrésistible qui nous
pousse vers la religion, et en même temps nous sentons dans notre
intelligence une force non moins irrésistible qui nous en éloigne, et
d'autant plus, c'est un point de fait, que l'intelligence est plus
cultivée, en sorte qu'un grand docteur a pu dire: _Litterati minus
credunt_.
Oh! c'est un triste spectacle! Depuis quelque temps surtout, nous
entendons pousser de profonds gémissements sur l'affaiblissement
des croyances religieuses, et, chose étrange, ceux-là mêmes qui ont
laissé s'éteindre dans leur âme jusqu'à la dernière étincelle de la
foi sont le plus disposés à trouver le doute impertinent... chez les
autres. «Soumets ta raison, disent-ils au peuple, sans quoi tout est
perdu. C'est bon à moi de m'en rapporter à la mienne, car elle est
d'une trempe particulière, et, pour observer le Décalogue, je n'ai
pas besoin de le croire révélé. Même quand je m'en écarterais quelque
peu, le mal n'est pas grand; mais toi, c'est différent, tu ne peux
l'enfreindre sans mettre en péril la société... et mon repos.»
C'est ainsi que la peur cherche un refuge dans l'hypocrisie. On
ne croit pas, mais on fait semblant de croire. Pendant que le
scepticisme est au fond, une religiosité de calcul se montre à la
surface, et voici qu'un _conventionalisme_ nouveau, et de la pire
espèce, déshonore l'esprit humain.
Et cependant tout n'est pas hypocrisie dans ce langage. Encore qu'on
ne croie pas tout, encore qu'on ne pratique rien, il y a au fond, des
coeurs, comme dit Lamennais, une racine de foi qui ne sèche jamais.
D'où vient cette bizarre et dangereuse situation? ne serait-ce pas
qu'aux vérités religieuses, primordiales et fondamentales, auxquelles
toutes les sectes et toutes les écoles adhèrent d'un consentement
commun, se sont agrégés, avec le temps, des institutions, des
pratiques, des rites, que l'intelligence, malgré qu'on en ait, ne
peut admettre? Et ces additions humaines ont-elles aucun autre
support, dans l'esprit même du clergé, que le dogmatisme par lequel
il les rattache aux vérités primordiales non contestées?
L'Unité religieuse se fera, mais elle ne se fera que lorsque chaque
secte aura abandonné ces institutions parasites auxquelles je fais
allusion. Qu'on se rappelle que Bossuet en faisait bon marché quand
il discutait avec Leibnitz sur les moyens de ramener à l'Unité toutes
les confessions chrétiennes. Ce qui paraissait possible et bon au
grand docteur du dix-septième siècle, serait-il regardé comme trop
audacieux par les docteurs du dix-neuvième? Quoi qu'il en soit, la
liberté de l'enseignement, en faisant pénétrer d'autres habitudes
intellectuelles dans le clergé, sera sans doute un des plus puissants
instruments de la grande rénovation religieuse qui seule peut
désormais satisfaire les consciences et sauver la société[106].
[Note 106: Voir, dans _Justice et Fraternité_, les pages 316 et 317.
(_Note de l'éditeur._)]
Les sociétés ont un tel besoin de morale, que le corps qui s'en
fait, au nom de Dieu, le gardien et le distributeur, acquiert
sur elles une influence sans bornes. Or, il est d'expérience que
rien ne pervertit plus les hommes que l'influence illimitée. Il
arrive donc un temps où, loin que le sacerdoce persiste à n'être
que l'instrument de la religion, c'est la religion qui devient
l'instrument du sacerdoce. Dès ce moment un antagonisme fatal
s'introduit dans le monde. La Foi et l'Intelligence, chacune de
leur côté, tirent tout à elles. Le prêtre ne cesse d'ajouter, à
des vérités sacrées, des erreurs qu'il proclame non moins sacrées,
offrant ainsi à l'opposition du laïque des motifs de plus en plus
solides, des arguments de plus en plus sérieux. L'un cherche à faire
passer le faux avec le vrai. L'autre ébranle le vrai avec le faux.
La religion devient superstition, et la philosophie incrédulité.
Entre ces deux extrêmes, la masse flotte dans le doute, et on
peut dire que l'humanité traverse une époque critique. Cependant
l'abîme se creuse toujours plus profond, et la lutte se poursuit
non-seulement d'homme à homme, mais encore dans la conscience de
chaque homme, avec des chances diverses. Une commotion politique
vient-elle épouvanter la société, elle se jette, par peur, du côté
de la foi; une sorte de religiosité hypocrite prend le dessus, et
le prêtre se croit vainqueur. Mais le calme n'a pas plutôt reparu,
le prêtre n'a pas plutôt essayé de mettre à profit la victoire, que
l'intelligence reprend ses droits et recommence son oeuvre. Quand
donc cessera cette anarchie? quand est-ce que se scellera l'alliance
entre l'intelligence et la foi?--Quand la foi ne sera plus une arme;
quand le sacerdoce, redevenu ce qu'il doit être, l'instrument de la
religion, abandonnera les formes qui l'intéressent, pour le fond
qui intéresse l'humanité. Alors ce ne sera pas assez de dire que la
religion et la philosophie sont soeurs, il faudra dire qu'elles se
confondent dans l'Unité.
Mais je descends de ces régions élevées, et, revenant aux grades
universitaires, je me demande si le clergé éprouvera une grande
répugnance à abandonner les voies routinières de l'enseignement
classique, ce à quoi, d'ailleurs, il ne sera nullement obligé.
Il serait plaisant que le communisme platonicien, le paganisme, les
idées et les moeurs façonnées par l'esclavage et le brigandage,
les odes d'Horace, les métamorphoses d'Ovide, trouvassent leurs
derniers défenseurs et professeurs dans les prêtres de France! Il ne
m'appartient pas de leur donner des avis. Mais ils me permettront
bien de citer ici l'extrait d'un journal qui, si je ne me trompe, est
rédigé par des ecclésiastiques:
Quels sont donc, parmi les docteurs de l'Église, les apologistes
de l'enseignement païen? Est-ce saint Clément, qui a écrit que
la science profane est semblable aux fruits et aux confitures
qu'on ne doit servir qu'à la fin du repas? Est-ce Origène,
qui a écrit que, dans les coupes dorées de la poésie païenne,
il y a des poisons mortels? Est-ce Tertullien qui appelle les
philosophes païens les patriarches des hérétiques: _Patriarchæ
hæreticorum_? Est-ce saint Irénée, qui déclare que Platon a été
l'assaisonnement de toutes les hérésies? Est-ce Lactance, qui
constatait que de son temps les hommes lettrés étaient ceux qui
avaient le moins de foi? Est-ce saint Ambroise disant qu'il est
très-dangereux pour les chrétiens de s'occuper de l'éloquence
profane? Est-ce saint Jérôme enfin, qui, dans sa lettre à
Eustochie, condamnant avec énergie l'étude des païens, disait:
Qu'y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres? Quel
accord peut-il exister entre le Christ et Bélial? Qu'a affaire
Horace avec le Psautier, Virgile avec l'Évangile?... Saint
Jérôme qui regrette si cruellement le temps qu'il a consacré
dans sa jeunesse à l'étude des lettres païennes: «Malheureux
que j'étais, je me privais de nourriture pour ne pas quitter
Cicéron; dès le grand matin, j'avais Plaute dans les mains. Si
quelquefois, rentrant en moi-même, je commençais la lecture
des prophètes, leur style me paraissait inculte, et, parce que
j'étais aveugle, je niais la lumière.»
Mais écoutons parler saint Augustin:
«Les études par lesquelles je suis parvenu à lire les écrits
des autres et à écrire ce que je pense étaient pourtant bien
plus utiles et bien plus solides que celles auxquelles on me
força depuis de m'adonner, qui concernaient les aventures de je
ne sais quel Énée, et qui me faisaient pleurer sur le sort de
Didon, mourant d'amour, tandis qu'oubliant mes propres fautes,
je trouvais moi-même la mort dans ces lectures funestes...
Ce sont pourtant ces folies qu'on appelle les _belles et
honnêtes lettres_: _Tales dementiæ honestiores et uberiores
litteræ putantur_... Qu'ils crient contre moi ces _marchands de
belles-lettres_, je ne les crains pas, et je m'applique à sortir
des mauvaises voies que j'ai suivies... Il est vrai que, de ces
études, j'ai retenu beaucoup d'expressions qu'il est utile de
savoir, mais _tout cela peut s'apprendre ailleurs que dans des
lectures si frivoles_, et on devrait conduire les enfants dans
une voie moins dangereuse. Mais qui ose te résister, ô maudit
torrent de la coutume!... N'est-ce pas pour suivre ton cours
qu'on m'a fait lire l'histoire de Jupiter qui, en même temps,
tient la foudre et commet l'adultère? On sait bien que c'est
inconciliable; mais, à l'aide de ce faux tonnerre, on diminue
l'horreur qu'inspire l'adultère et on porte les jeunes gens à
imiter les actions d'un dieu criminel.
«Et néanmoins, ô torrent infernal, on précipite dans tes flots
tous les enfants, on fait de cet usage coupable une grande
affaire. Cela s'accomplit publiquement, sous les yeux des
magistrats, pour un salaire convenu... C'est le vin de l'erreur
que nous présentaient dans notre enfance des maîtres ivres; ils
nous châtiaient quand nous refusions de nous en abreuver, et
nous ne pouvions en appeler de leur sentence à aucun juge qui
ne fût ivre comme eux. Mon âme était ainsi la proie des esprits
impurs, car ce n'est pas d'une seule manière qu'on offre des
sacrifices aux démons.»
Ces plaintes si éloquentes, ajoute la feuille catholique, cette
critique si amère, ces reproches si durs, ces regrets si touchants,
ces conseils si judicieux, ne s'adressent-ils pas aussi bien à
notre siècle qu'à celui pour lequel écrivait saint Augustin? Ne
conserve-t-on pas, sous le nom d'enseignement classique, le même
système d'études contre lequel saint Augustin s'élève avec tant
de force? Ce torrent du paganisme n'a-t-il pas inondé le monde?
Ne précipite-t-on pas chaque année, dans ses flots, des milliers
d'enfants qui y perdent la foi, les moeurs, le sentiment et la
dignité humaine, l'amour de la liberté, la connaissance de leurs
droits et de leurs devoirs, qui en sortent tout imprégnés des fausses
idées du paganisme, de sa fausse morale, de ses fausses vertus, non
moins que de ses vices et de son profond mépris pour l'humanité?
Et cet effroyable désordre moral ne naît pas d'une perversion de
volontés individuelles abandonnées à leur libre arbitre. Non, il est
législativement imposé par le mécanisme des grades universitaires.
M. de Montalembert lui-même, tout en regrettant que l'étude des
lettres antiques ne fût pas assez forte, a cité les rapports des
inspecteurs et doyens des facultés. Ils sont unanimes pour constater
la résistance, je dirai presque la révolte du sentiment public
contre une tyrannie si absurde et si funeste. Tous constatent que
la jeunesse française calcule avec une précision mathématique ce
qu'on l'oblige d'apprendre et ce qu'on lui permet d'ignorer, en fait
d'études classiques, et qu'elle s'arrête juste à la limite où les
grades s'obtiennent. En est-il de même dans les autres branches des
connaissances humaines, et n'est-il pas de notoriété publique que,
pour dix admissions, il se présente cent candidats tous supérieurs
à ce qu'exigent les programmes? Que le législateur compte donc la
raison publique et l'esprit des temps pour quelque chose.
Est-ce un barbare, un Welche, un Gépide qui ose ici prendre la
parole? Méconnaît-il la suprême beauté des monuments littéraires
légués par l'antiquité, ou les services rendus à la cause de la
civilisation par les démocraties grecques?
Non certes, il ne saurait trop répéter qu'il ne demande pas à la loi
de proscrire, mais de ne pas prescrire. Qu'elle laisse les citoyens
libres. Ils sauront bien remettre l'histoire dans son véritable jour,
admirer ce qui est digne d'admiration, flétrir ce qui mérite le
mépris, et se délivrer de ce _conventionalisme_ classique qui est la
plaie funeste des sociétés modernes. Sous l'influence de la liberté,
les sciences naturelles et les lettres profanes, le christianisme et
le paganisme, sauront bien se faire, dans l'éducation, la juste part
qui leur revient, et c'est ainsi que se rétablira entre les idées,
les moeurs et les intérêts, l'Harmonie qui est, pour les consciences
comme pour les sociétés, la condition de l'ordre.
* * * * *
LIBERTÉ, ÉGALITÉ[107].
[Note 107: Dans les premiers mois de 1850, l'auteur, qui travaillait
au second volume des _Harmonies_, commençait pour ce volume un
chapitre intitulé: Liberté, Égalité. Il renonça bientôt à lui donner
cette destination et ne l'acheva point. Nous reproduisons ici ce
fragment qui rentre dans l'idée de l'opuscule qu'on vient de lire.
(_Note de l'éditeur._)]
Les mots ont leurs changeantes destinées comme les hommes. En voici
deux que tour à tour l'humanité divinise ou maudit,--de telle
sorte qu'il est bien difficile à la philosophie d'en parler de
sang-froid.--Il fut un temps où celui-là eût risqué sa tête qui
aurait osé examiner les syllabes sacrées, car l'examen suppose un
doute ou la possibilité d'un doute. Aujourd'hui, au contraire, il
n'est pas prudent de les prononcer en certain lieu, et ce lieu est
celui d'où sortent les lois qui dirigent la France!--Grâce au ciel,
je n'ai à m'occuper ici de la Liberté et de l'Égalité qu'au point de
vue économique. Par ce motif, j'espère que le titre de ce chapitre
n'affectera pas d'une manière trop douloureuse les nerfs du lecteur.
Mais comment se fait-il que le mot _Liberté_ fasse quelquefois
palpiter tous les coeurs, enflamme l'enthousiasme des peuples et soit
le signal des actions les plus héroïques, tandis que, dans d'autres
circonstances, il semble ne s'échapper du rauque gosier populaire que
pour répandre partout le découragement et l'effroi? Sans doute il n'a
pas toujours le même sens et ne réveille pas la même idée.
Je ne puis m'empêcher de croire que notre éducation toute romaine
entre pour beaucoup dans cette anomalie.....
Pendant de longues années le mot _Liberté_ frappe nos jeunes organes,
portant avec lui un sens qui ne peut s'ajuster aux moeurs modernes.
Nous en faisons le synonyme de suprématie nationale au dehors, et
d'une certaine équité, au dedans, pour le partage du butin conquis.
Ce partage était en effet, entre le peuple romain et le sénat, le
grand sujet des dissentions, au récit desquelles nos jeunes âmes
prennent toujours parti pour le peuple. C'est ainsi que luttes
du Forum et liberté finissent par former dans notre esprit une
association d'idées indestructibles. Être libre, c'est lutter; la
région de la liberté, c'est la région des orages...
Ne nous tardait-il pas de quitter le collége pour aller tonner
dans les places publiques contre le _barbare étranger_ et l'_avide
patricien_?
Comment la liberté ainsi comprise peut-elle manquer d'être tour
à tour un objet d'enthousiasme ou d'effroi pour une population
laborieuse?...
Les peuples ont été et sont encore tellement opprimés, qu'ils
n'ont pu et ne peuvent conquérir la liberté que par la lutte. Ils
s'y résignent quand ils sentent vivement l'oppression, et ils
entourent les défenseurs de la liberté de leurs hommages et de leur
reconnaissance. Mais la lutte est souvent longue, sanglante, mêlée
de triomphes et de revers; elle peut engendrer des fléaux pires que
l'oppression... Alors le peuple, fatigué du combat, sent le besoin de
reprendre haleine. Il se tourne contre les hommes qui exigent de lui
des sacrifices au-dessus de ses forces, et se prend à redouter le mot
magique au nom duquel on le prive de sécurité et même de liberté...
Quoique la lutte soit nécessaire pour conquérir la liberté,
n'oublions pas que la liberté n'est pas la lutte, pas plus que
le port n'est la manoeuvre. Les écrivains, les politiques, les
discoureurs imbus de l'idée romaine font cette confusion. Les masses
ne la font pas. Lutter pour lutter leur répugne, et c'est en cela
qu'elles justifient le mot profond: Il y a quelqu'un qui a plus
d'esprit que les gens d'esprit, ce quelqu'un, c'est _tout le monde_...
Un fonds commun d'idées rattache les uns aux autres les mots
_Liberté_, _égalité_, _propriété_, _sécurité_.
_Liberté_, qui a pour étymologie _poids_, _balance_, implique l'idée
de justice, d'égalité, d'harmonie, d'équilibre--ce qui exclut la
lutte, ce qui est justement l'inverse de l'interprétation romaine.
D'un autre côté, liberté c'est _propriété_ généralisée. Mes facultés
m'appartiennent-elles si je ne suis pas libre d'en faire usage, et
l'esclavage n'est-il pas la négation la plus complète de la propriété
comme de la liberté?
Enfin, liberté c'est _sécurité_, car sécurité c'est encore propriété
garantie non-seulement dans le présent mais dans l'avenir...
Puisque les Romains, j'insiste là-dessus, vivaient de butin et
chérissaient la liberté;--puisqu'ils avaient des esclaves et
chérissaient la liberté,--il est bien évident que l'idée de liberté
n'était pour eux nullement incompatible avec les idées de vol et
d'esclavage.--Donc il doit en être de même de toutes nos générations
collégiennes, et ce sont celles qui régentent le monde. Dans leur
esprit la propriété du produit des facultés, ou la propriété des
facultés elles-mêmes n'a rien de commun avec la liberté, est un
bien infiniment moins précieux. Aussi les atteintes théoriques à la
propriété ne les émeuvent guère. Loin de là, pour peu que les lois
y procèdent avec une certaine symétrie et dans un but en apparence
philanthropique, cette sorte de communisme les charme...
Il ne faut pas croire que ces idées disparaissent quand le premier
feu de la jeunesse est éteint, quand on s'est passé la fantaisie
de troubler, à la manière des tribuns romains, le repos de la
cité; quand on a eu le bonheur de prendre part à quatre ou cinq
insurrections, et qu'on a fini par choisir un état, travailler et
acquérir de la _propriété_.--Non, ces idées ne passent pas. Sans
doute on tient à sa propriété, on la défend avec énergie; mais on
fait peu de cas de la propriété d'autrui... Qu'il s'agisse de la
violer, pourvu que ce soit par l'intervention de la loi, on n'en
a pas le moindre scrupule...--Notre préoccupation à tous est de
courtiser la loi, de tâcher de nous mettre dans ses bonnes grâces;
et, si elle a pour nous un sourire, vite nous lui demandons de violer
à notre profit la propriété ou la liberté d'autrui... Cela se fait
avec une naïveté charmante non-seulement par ceux qui s'avouent
communistes ou communautaires, mais encore par ceux qui se proclament
fanatiques de la propriété, par ceux que le seul mot de communisme
met en fureur, par des courtiers, des fabricants, des armateurs,
et même par les propriétaires par excellence, les propriétaires
fonciers...
PROTECTIONISME
ET COMMUNISME.
À MONSIEUR THIERS.
MONSIEUR,
Ne soyez point ingrat envers la révolution de Février. Elle vous
a surpris, froissé peut-être; mais aussi elle vous a préparé,
comme auteur, comme orateur, comme conseiller intime[108], des
triomphes inattendus. Parmi ces succès, il en est un assurément fort
extraordinaire. Ces jours derniers on lisait dans _la Presse_:
«L'association pour la défense du travail national (l'ancien comité
Mimerel) vient d'adresser à tous ses correspondants une circulaire,
pour leur annoncer qu'une souscription est ouverte à l'effet de
concourir à la propagation dans les ateliers du livre de M. Thiers
sur la Propriété. L'association souscrit elle-même pour 5,000
exemplaires.»
[Note 108: Au moment où parut cet opuscule, c'est-à-dire en janvier
1849, M. Thiers était fort en crédit à l'Élysée.
(_Note de l'éditeur._)]
J'aurais voulu être présent quand cette flatteuse annonce est tombée
sous vos yeux. Elle a dû y faire briller un éclair de joie railleuse.
On a bien raison de le dire: les voies de Dieu sont aussi
infaillibles qu'impénétrables. Car si vous voulez bien m'accorder
pour un instant (ce que j'essaierai bientôt de démontrer) que le
Protectionisme, en se généralisant, devient Communisme comme un
carpillon devient carpe; pourvu que Dieu lui prête vie, il est
déjà assez singulier que ce soit un champion du Protectionisme qui
se pose comme le pourfendeur du Communisme; mais, ce qui est plus
extraordinaire et plus consolant encore, c'est qu'une puissante
association, qui s'était formée pour propager théoriquement et
pratiquement le principe communiste (dans la mesure qu'elle jugeait
profitable à ses membres), consacre aujourd'hui la moitié de ses
ressources à détruire le mal qu'elle a fait avec l'autre moitié.
Je le répète, c'est là un spectacle consolant. Il nous rassure sur
l'inévitable triomphe de la vérité, puisqu'il nous montre les vrais
et premiers propagateurs des doctrines subversives, effrayés de leurs
succès, élaborer maintenant le contre-poison et le poison dans la
même officine.