Sous un régime libre, _ce n'est pas le Clergé qui fera la conquête de

l'Enseignement, mais l'Enseignement qui fera la conquête du Clergé.

Ce n'est pas le Clergé qui frappera le Siècle à son effigie, mais le

Siècle qui fera le Clergé à son image._

Peut-on douter que l'enseignement, dégagé des entraves

universitaires, soustrait, par la suppression des grades, au

conventionalisme classique, ne s'élançât, sous l'aiguillon de la

rivalité, dans des voies nouvelles et fécondes? Les institutions

libres, qui surgiront laborieusement entre les lycées et les

séminaires, sentiront la nécessité de donner à l'intelligence humaine

sa véritable nourriture, à savoir: la science de ce que les choses

sont et non la science de ce qu'on en disait il y a deux mille ans.

«L'antiquité des temps est l'enfance du monde, dit Bacon, et, à

proprement parler, c'est notre temps qui est l'antiquité, le monde

ayant acquis du savoir et de l'expérience en vieillissant.» L'étude

des oeuvres de Dieu et de la nature dans l'ordre moral et dans

l'ordre matériel, voilà la véritable instruction, voilà celle qui

dominera dans les institutions libres. Les jeunes gens qui l'auront

reçue se montreront supérieurs par la force de l'intelligence, la

sûreté du jugement, l'aptitude à la pratique de la vie, aux _affreux

petits rhéteurs_ que l'université et le clergé auront saturés de

doctrines aussi fausses que surannées. Pendant que les uns seront

préparés aux fonctions sociales de notre époque, les autres seront

réduits d'abord à oublier, s'ils peuvent, ce qu'ils auront appris,

ensuite à apprendre ce qu'ils devraient savoir. En présence de

ces résultats, la tendance des pères de famille sera de préférer

les écoles libres, pleines de séve et de vie, à ces autres écoles

succombant sous l'esclavage de la routine.

Qu'arrivera-t-il alors? Le clergé, toujours ambitieux de conserver

son influence, n'aura d'autre ressource que de substituer, lui

aussi, l'enseignement des choses à l'enseignement des mots, l'étude

des vérités positives à celle des doctrines de convention, et la

substance à l'apparence.

Mais, pour enseigner, il faut savoir, et, pour savoir, il faut

apprendre. Le clergé sera donc forcé de changer la direction de

ses propres études, et la rénovation s'introduira jusque dans les

séminaires. Or, pense-t-on qu'une autre nourriture ne fasse pas

d'autres tempéraments? Car, prenons-y garde, il ne s'agit pas ici

seulement de changer la matière, mais la méthode de l'enseignement

clérical. La connaissance des oeuvres de Dieu et de la nature

s'acquiert par d'autres procédés intellectuels que celle des

théogonies. Observer les faits et leur enchaînement est une chose;

admettre sans examen un texte _tabou_ et en tirer les conséquences

en est une autre. Quand la science remplace l'intuition, l'examen

se substitue à l'autorité, la méthode philosophique à la méthode

dogmatique; un autre but exige un autre procédé, et d'autres procédés

donnent à l'esprit d'autres habitudes.

Il n'est donc pas douteux que l'introduction de la science dans les

séminaires, résultat infaillible de la liberté d'enseignement, ne

doive avoir pour effet de modifier, au sein de ces institutions,

jusqu'aux habitudes intellectuelles. Et c'est là, j'en ai la

conviction, l'aurore d'une grande et désirable révolution, celle qui

réalisera l'Unité religieuse.

Je disais tout à l'heure que le _conventionalisme_ classique faisait

de nous tous des contradictions vivantes, Français par nécessité et

Romains par l'éducation. Ne pourrait-on pas dire aussi qu'au point de

vue religieux nous sommes des contradictions vivantes?

Nous sentons tous dans le coeur une puissance irrésistible qui nous

pousse vers la religion, et en même temps nous sentons dans notre

intelligence une force non moins irrésistible qui nous en éloigne, et

d'autant plus, c'est un point de fait, que l'intelligence est plus

cultivée, en sorte qu'un grand docteur a pu dire: _Litterati minus

credunt_.

Oh! c'est un triste spectacle! Depuis quelque temps surtout, nous

entendons pousser de profonds gémissements sur l'affaiblissement

des croyances religieuses, et, chose étrange, ceux-là mêmes qui ont

laissé s'éteindre dans leur âme jusqu'à la dernière étincelle de la

foi sont le plus disposés à trouver le doute impertinent... chez les

autres. «Soumets ta raison, disent-ils au peuple, sans quoi tout est

perdu. C'est bon à moi de m'en rapporter à la mienne, car elle est

d'une trempe particulière, et, pour observer le Décalogue, je n'ai

pas besoin de le croire révélé. Même quand je m'en écarterais quelque

peu, le mal n'est pas grand; mais toi, c'est différent, tu ne peux

l'enfreindre sans mettre en péril la société... et mon repos.»

C'est ainsi que la peur cherche un refuge dans l'hypocrisie. On

ne croit pas, mais on fait semblant de croire. Pendant que le

scepticisme est au fond, une religiosité de calcul se montre à la

surface, et voici qu'un _conventionalisme_ nouveau, et de la pire

espèce, déshonore l'esprit humain.

Et cependant tout n'est pas hypocrisie dans ce langage. Encore qu'on

ne croie pas tout, encore qu'on ne pratique rien, il y a au fond, des

coeurs, comme dit Lamennais, une racine de foi qui ne sèche jamais.

D'où vient cette bizarre et dangereuse situation? ne serait-ce pas

qu'aux vérités religieuses, primordiales et fondamentales, auxquelles

toutes les sectes et toutes les écoles adhèrent d'un consentement

commun, se sont agrégés, avec le temps, des institutions, des

pratiques, des rites, que l'intelligence, malgré qu'on en ait, ne

peut admettre? Et ces additions humaines ont-elles aucun autre

support, dans l'esprit même du clergé, que le dogmatisme par lequel

il les rattache aux vérités primordiales non contestées?

L'Unité religieuse se fera, mais elle ne se fera que lorsque chaque

secte aura abandonné ces institutions parasites auxquelles je fais

allusion. Qu'on se rappelle que Bossuet en faisait bon marché quand

il discutait avec Leibnitz sur les moyens de ramener à l'Unité toutes

les confessions chrétiennes. Ce qui paraissait possible et bon au

grand docteur du dix-septième siècle, serait-il regardé comme trop

audacieux par les docteurs du dix-neuvième? Quoi qu'il en soit, la

liberté de l'enseignement, en faisant pénétrer d'autres habitudes

intellectuelles dans le clergé, sera sans doute un des plus puissants

instruments de la grande rénovation religieuse qui seule peut

désormais satisfaire les consciences et sauver la société[106].

[Note 106: Voir, dans _Justice et Fraternité_, les pages 316 et 317.

(_Note de l'éditeur._)]

Les sociétés ont un tel besoin de morale, que le corps qui s'en

fait, au nom de Dieu, le gardien et le distributeur, acquiert

sur elles une influence sans bornes. Or, il est d'expérience que

rien ne pervertit plus les hommes que l'influence illimitée. Il

arrive donc un temps où, loin que le sacerdoce persiste à n'être

que l'instrument de la religion, c'est la religion qui devient

l'instrument du sacerdoce. Dès ce moment un antagonisme fatal

s'introduit dans le monde. La Foi et l'Intelligence, chacune de

leur côté, tirent tout à elles. Le prêtre ne cesse d'ajouter, à

des vérités sacrées, des erreurs qu'il proclame non moins sacrées,

offrant ainsi à l'opposition du laïque des motifs de plus en plus

solides, des arguments de plus en plus sérieux. L'un cherche à faire

passer le faux avec le vrai. L'autre ébranle le vrai avec le faux.

La religion devient superstition, et la philosophie incrédulité.

Entre ces deux extrêmes, la masse flotte dans le doute, et on

peut dire que l'humanité traverse une époque critique. Cependant

l'abîme se creuse toujours plus profond, et la lutte se poursuit

non-seulement d'homme à homme, mais encore dans la conscience de

chaque homme, avec des chances diverses. Une commotion politique

vient-elle épouvanter la société, elle se jette, par peur, du côté

de la foi; une sorte de religiosité hypocrite prend le dessus, et

le prêtre se croit vainqueur. Mais le calme n'a pas plutôt reparu,

le prêtre n'a pas plutôt essayé de mettre à profit la victoire, que

l'intelligence reprend ses droits et recommence son oeuvre. Quand

donc cessera cette anarchie? quand est-ce que se scellera l'alliance

entre l'intelligence et la foi?--Quand la foi ne sera plus une arme;

quand le sacerdoce, redevenu ce qu'il doit être, l'instrument de la

religion, abandonnera les formes qui l'intéressent, pour le fond

qui intéresse l'humanité. Alors ce ne sera pas assez de dire que la

religion et la philosophie sont soeurs, il faudra dire qu'elles se

confondent dans l'Unité.

Mais je descends de ces régions élevées, et, revenant aux grades

universitaires, je me demande si le clergé éprouvera une grande

répugnance à abandonner les voies routinières de l'enseignement

classique, ce à quoi, d'ailleurs, il ne sera nullement obligé.

Il serait plaisant que le communisme platonicien, le paganisme, les

idées et les moeurs façonnées par l'esclavage et le brigandage,

les odes d'Horace, les métamorphoses d'Ovide, trouvassent leurs

derniers défenseurs et professeurs dans les prêtres de France! Il ne

m'appartient pas de leur donner des avis. Mais ils me permettront

bien de citer ici l'extrait d'un journal qui, si je ne me trompe, est

rédigé par des ecclésiastiques:

Quels sont donc, parmi les docteurs de l'Église, les apologistes

de l'enseignement païen? Est-ce saint Clément, qui a écrit que

la science profane est semblable aux fruits et aux confitures

qu'on ne doit servir qu'à la fin du repas? Est-ce Origène,

qui a écrit que, dans les coupes dorées de la poésie païenne,

il y a des poisons mortels? Est-ce Tertullien qui appelle les

philosophes païens les patriarches des hérétiques: _Patriarchæ

hæreticorum_? Est-ce saint Irénée, qui déclare que Platon a été

l'assaisonnement de toutes les hérésies? Est-ce Lactance, qui

constatait que de son temps les hommes lettrés étaient ceux qui

avaient le moins de foi? Est-ce saint Ambroise disant qu'il est

très-dangereux pour les chrétiens de s'occuper de l'éloquence

profane? Est-ce saint Jérôme enfin, qui, dans sa lettre à

Eustochie, condamnant avec énergie l'étude des païens, disait:

Qu'y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres? Quel

accord peut-il exister entre le Christ et Bélial? Qu'a affaire

Horace avec le Psautier, Virgile avec l'Évangile?... Saint

Jérôme qui regrette si cruellement le temps qu'il a consacré

dans sa jeunesse à l'étude des lettres païennes: «Malheureux

que j'étais, je me privais de nourriture pour ne pas quitter

Cicéron; dès le grand matin, j'avais Plaute dans les mains. Si

quelquefois, rentrant en moi-même, je commençais la lecture

des prophètes, leur style me paraissait inculte, et, parce que

j'étais aveugle, je niais la lumière.»

Mais écoutons parler saint Augustin:

«Les études par lesquelles je suis parvenu à lire les écrits

des autres et à écrire ce que je pense étaient pourtant bien

plus utiles et bien plus solides que celles auxquelles on me

força depuis de m'adonner, qui concernaient les aventures de je

ne sais quel Énée, et qui me faisaient pleurer sur le sort de

Didon, mourant d'amour, tandis qu'oubliant mes propres fautes,

je trouvais moi-même la mort dans ces lectures funestes...

Ce sont pourtant ces folies qu'on appelle les _belles et

honnêtes lettres_: _Tales dementiæ honestiores et uberiores

litteræ putantur_... Qu'ils crient contre moi ces _marchands de

belles-lettres_, je ne les crains pas, et je m'applique à sortir

des mauvaises voies que j'ai suivies... Il est vrai que, de ces

études, j'ai retenu beaucoup d'expressions qu'il est utile de

savoir, mais _tout cela peut s'apprendre ailleurs que dans des

lectures si frivoles_, et on devrait conduire les enfants dans

une voie moins dangereuse. Mais qui ose te résister, ô maudit

torrent de la coutume!... N'est-ce pas pour suivre ton cours

qu'on m'a fait lire l'histoire de Jupiter qui, en même temps,

tient la foudre et commet l'adultère? On sait bien que c'est

inconciliable; mais, à l'aide de ce faux tonnerre, on diminue

l'horreur qu'inspire l'adultère et on porte les jeunes gens à

imiter les actions d'un dieu criminel.

«Et néanmoins, ô torrent infernal, on précipite dans tes flots

tous les enfants, on fait de cet usage coupable une grande

affaire. Cela s'accomplit publiquement, sous les yeux des

magistrats, pour un salaire convenu... C'est le vin de l'erreur

que nous présentaient dans notre enfance des maîtres ivres; ils

nous châtiaient quand nous refusions de nous en abreuver, et

nous ne pouvions en appeler de leur sentence à aucun juge qui

ne fût ivre comme eux. Mon âme était ainsi la proie des esprits

impurs, car ce n'est pas d'une seule manière qu'on offre des

sacrifices aux démons.»

Ces plaintes si éloquentes, ajoute la feuille catholique, cette

critique si amère, ces reproches si durs, ces regrets si touchants,

ces conseils si judicieux, ne s'adressent-ils pas aussi bien à

notre siècle qu'à celui pour lequel écrivait saint Augustin? Ne

conserve-t-on pas, sous le nom d'enseignement classique, le même

système d'études contre lequel saint Augustin s'élève avec tant

de force? Ce torrent du paganisme n'a-t-il pas inondé le monde?

Ne précipite-t-on pas chaque année, dans ses flots, des milliers

d'enfants qui y perdent la foi, les moeurs, le sentiment et la

dignité humaine, l'amour de la liberté, la connaissance de leurs

droits et de leurs devoirs, qui en sortent tout imprégnés des fausses

idées du paganisme, de sa fausse morale, de ses fausses vertus, non

moins que de ses vices et de son profond mépris pour l'humanité?

Et cet effroyable désordre moral ne naît pas d'une perversion de

volontés individuelles abandonnées à leur libre arbitre. Non, il est

législativement imposé par le mécanisme des grades universitaires.

M. de Montalembert lui-même, tout en regrettant que l'étude des

lettres antiques ne fût pas assez forte, a cité les rapports des

inspecteurs et doyens des facultés. Ils sont unanimes pour constater

la résistance, je dirai presque la révolte du sentiment public

contre une tyrannie si absurde et si funeste. Tous constatent que

la jeunesse française calcule avec une précision mathématique ce

qu'on l'oblige d'apprendre et ce qu'on lui permet d'ignorer, en fait

d'études classiques, et qu'elle s'arrête juste à la limite où les

grades s'obtiennent. En est-il de même dans les autres branches des

connaissances humaines, et n'est-il pas de notoriété publique que,

pour dix admissions, il se présente cent candidats tous supérieurs

à ce qu'exigent les programmes? Que le législateur compte donc la

raison publique et l'esprit des temps pour quelque chose.

Est-ce un barbare, un Welche, un Gépide qui ose ici prendre la

parole? Méconnaît-il la suprême beauté des monuments littéraires

légués par l'antiquité, ou les services rendus à la cause de la

civilisation par les démocraties grecques?

Non certes, il ne saurait trop répéter qu'il ne demande pas à la loi

de proscrire, mais de ne pas prescrire. Qu'elle laisse les citoyens

libres. Ils sauront bien remettre l'histoire dans son véritable jour,

admirer ce qui est digne d'admiration, flétrir ce qui mérite le

mépris, et se délivrer de ce _conventionalisme_ classique qui est la

plaie funeste des sociétés modernes. Sous l'influence de la liberté,

les sciences naturelles et les lettres profanes, le christianisme et

le paganisme, sauront bien se faire, dans l'éducation, la juste part

qui leur revient, et c'est ainsi que se rétablira entre les idées,

les moeurs et les intérêts, l'Harmonie qui est, pour les consciences

comme pour les sociétés, la condition de l'ordre.

* * * * *

LIBERTÉ, ÉGALITÉ[107].

[Note 107: Dans les premiers mois de 1850, l'auteur, qui travaillait

au second volume des _Harmonies_, commençait pour ce volume un

chapitre intitulé: Liberté, Égalité. Il renonça bientôt à lui donner

cette destination et ne l'acheva point. Nous reproduisons ici ce

fragment qui rentre dans l'idée de l'opuscule qu'on vient de lire.

(_Note de l'éditeur._)]

Les mots ont leurs changeantes destinées comme les hommes. En voici

deux que tour à tour l'humanité divinise ou maudit,--de telle

sorte qu'il est bien difficile à la philosophie d'en parler de

sang-froid.--Il fut un temps où celui-là eût risqué sa tête qui

aurait osé examiner les syllabes sacrées, car l'examen suppose un

doute ou la possibilité d'un doute. Aujourd'hui, au contraire, il

n'est pas prudent de les prononcer en certain lieu, et ce lieu est

celui d'où sortent les lois qui dirigent la France!--Grâce au ciel,

je n'ai à m'occuper ici de la Liberté et de l'Égalité qu'au point de

vue économique. Par ce motif, j'espère que le titre de ce chapitre

n'affectera pas d'une manière trop douloureuse les nerfs du lecteur.

Mais comment se fait-il que le mot _Liberté_ fasse quelquefois

palpiter tous les coeurs, enflamme l'enthousiasme des peuples et soit

le signal des actions les plus héroïques, tandis que, dans d'autres

circonstances, il semble ne s'échapper du rauque gosier populaire que

pour répandre partout le découragement et l'effroi? Sans doute il n'a

pas toujours le même sens et ne réveille pas la même idée.

Je ne puis m'empêcher de croire que notre éducation toute romaine

entre pour beaucoup dans cette anomalie.....

Pendant de longues années le mot _Liberté_ frappe nos jeunes organes,

portant avec lui un sens qui ne peut s'ajuster aux moeurs modernes.

Nous en faisons le synonyme de suprématie nationale au dehors, et

d'une certaine équité, au dedans, pour le partage du butin conquis.

Ce partage était en effet, entre le peuple romain et le sénat, le

grand sujet des dissentions, au récit desquelles nos jeunes âmes

prennent toujours parti pour le peuple. C'est ainsi que luttes

du Forum et liberté finissent par former dans notre esprit une

association d'idées indestructibles. Être libre, c'est lutter; la

région de la liberté, c'est la région des orages...

Ne nous tardait-il pas de quitter le collége pour aller tonner

dans les places publiques contre le _barbare étranger_ et l'_avide

patricien_?

Comment la liberté ainsi comprise peut-elle manquer d'être tour

à tour un objet d'enthousiasme ou d'effroi pour une population

laborieuse?...

Les peuples ont été et sont encore tellement opprimés, qu'ils

n'ont pu et ne peuvent conquérir la liberté que par la lutte. Ils

s'y résignent quand ils sentent vivement l'oppression, et ils

entourent les défenseurs de la liberté de leurs hommages et de leur

reconnaissance. Mais la lutte est souvent longue, sanglante, mêlée

de triomphes et de revers; elle peut engendrer des fléaux pires que

l'oppression... Alors le peuple, fatigué du combat, sent le besoin de

reprendre haleine. Il se tourne contre les hommes qui exigent de lui

des sacrifices au-dessus de ses forces, et se prend à redouter le mot

magique au nom duquel on le prive de sécurité et même de liberté...

Quoique la lutte soit nécessaire pour conquérir la liberté,

n'oublions pas que la liberté n'est pas la lutte, pas plus que

le port n'est la manoeuvre. Les écrivains, les politiques, les

discoureurs imbus de l'idée romaine font cette confusion. Les masses

ne la font pas. Lutter pour lutter leur répugne, et c'est en cela

qu'elles justifient le mot profond: Il y a quelqu'un qui a plus

d'esprit que les gens d'esprit, ce quelqu'un, c'est _tout le monde_...

Un fonds commun d'idées rattache les uns aux autres les mots

_Liberté_, _égalité_, _propriété_, _sécurité_.

_Liberté_, qui a pour étymologie _poids_, _balance_, implique l'idée

de justice, d'égalité, d'harmonie, d'équilibre--ce qui exclut la

lutte, ce qui est justement l'inverse de l'interprétation romaine.

D'un autre côté, liberté c'est _propriété_ généralisée. Mes facultés

m'appartiennent-elles si je ne suis pas libre d'en faire usage, et

l'esclavage n'est-il pas la négation la plus complète de la propriété

comme de la liberté?

Enfin, liberté c'est _sécurité_, car sécurité c'est encore propriété

garantie non-seulement dans le présent mais dans l'avenir...

Puisque les Romains, j'insiste là-dessus, vivaient de butin et

chérissaient la liberté;--puisqu'ils avaient des esclaves et

chérissaient la liberté,--il est bien évident que l'idée de liberté

n'était pour eux nullement incompatible avec les idées de vol et

d'esclavage.--Donc il doit en être de même de toutes nos générations

collégiennes, et ce sont celles qui régentent le monde. Dans leur

esprit la propriété du produit des facultés, ou la propriété des

facultés elles-mêmes n'a rien de commun avec la liberté, est un

bien infiniment moins précieux. Aussi les atteintes théoriques à la

propriété ne les émeuvent guère. Loin de là, pour peu que les lois

y procèdent avec une certaine symétrie et dans un but en apparence

philanthropique, cette sorte de communisme les charme...

Il ne faut pas croire que ces idées disparaissent quand le premier

feu de la jeunesse est éteint, quand on s'est passé la fantaisie

de troubler, à la manière des tribuns romains, le repos de la

cité; quand on a eu le bonheur de prendre part à quatre ou cinq

insurrections, et qu'on a fini par choisir un état, travailler et

acquérir de la _propriété_.--Non, ces idées ne passent pas. Sans

doute on tient à sa propriété, on la défend avec énergie; mais on

fait peu de cas de la propriété d'autrui... Qu'il s'agisse de la

violer, pourvu que ce soit par l'intervention de la loi, on n'en

a pas le moindre scrupule...--Notre préoccupation à tous est de

courtiser la loi, de tâcher de nous mettre dans ses bonnes grâces;

et, si elle a pour nous un sourire, vite nous lui demandons de violer

à notre profit la propriété ou la liberté d'autrui... Cela se fait

avec une naïveté charmante non-seulement par ceux qui s'avouent

communistes ou communautaires, mais encore par ceux qui se proclament

fanatiques de la propriété, par ceux que le seul mot de communisme

met en fureur, par des courtiers, des fabricants, des armateurs,

et même par les propriétaires par excellence, les propriétaires

fonciers...

PROTECTIONISME

ET COMMUNISME.

À MONSIEUR THIERS.

MONSIEUR,

Ne soyez point ingrat envers la révolution de Février. Elle vous

a surpris, froissé peut-être; mais aussi elle vous a préparé,

comme auteur, comme orateur, comme conseiller intime[108], des

triomphes inattendus. Parmi ces succès, il en est un assurément fort

extraordinaire. Ces jours derniers on lisait dans _la Presse_:

«L'association pour la défense du travail national (l'ancien comité

Mimerel) vient d'adresser à tous ses correspondants une circulaire,

pour leur annoncer qu'une souscription est ouverte à l'effet de

concourir à la propagation dans les ateliers du livre de M. Thiers

sur la Propriété. L'association souscrit elle-même pour 5,000

exemplaires.»

[Note 108: Au moment où parut cet opuscule, c'est-à-dire en janvier

1849, M. Thiers était fort en crédit à l'Élysée.

(_Note de l'éditeur._)]

J'aurais voulu être présent quand cette flatteuse annonce est tombée

sous vos yeux. Elle a dû y faire briller un éclair de joie railleuse.

On a bien raison de le dire: les voies de Dieu sont aussi

infaillibles qu'impénétrables. Car si vous voulez bien m'accorder

pour un instant (ce que j'essaierai bientôt de démontrer) que le

Protectionisme, en se généralisant, devient Communisme comme un

carpillon devient carpe; pourvu que Dieu lui prête vie, il est

déjà assez singulier que ce soit un champion du Protectionisme qui

se pose comme le pourfendeur du Communisme; mais, ce qui est plus

extraordinaire et plus consolant encore, c'est qu'une puissante

association, qui s'était formée pour propager théoriquement et

pratiquement le principe communiste (dans la mesure qu'elle jugeait

profitable à ses membres), consacre aujourd'hui la moitié de ses

ressources à détruire le mal qu'elle a fait avec l'autre moitié.

Je le répète, c'est là un spectacle consolant. Il nous rassure sur

l'inévitable triomphe de la vérité, puisqu'il nous montre les vrais

et premiers propagateurs des doctrines subversives, effrayés de leurs

succès, élaborer maintenant le contre-poison et le poison dans la

même officine.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 37 / 41 段