M. Thiers, M. de Riancey, M. de Montalembert, M. Barthélemy

Saint-Hilaire, pensent que l'atmosphère romaine est excellente pour

former le coeur et l'esprit de la jeunesse, soit. Qu'ils y plongent

leurs enfants; je les laisse libres. Mais qu'ils me laissent libre

aussi d'en éloigner les miens comme d'un air pestiféré. Messieurs

les réglementaires, ce qui vous paraît sublime me semble odieux, ce

qui satisfait votre conscience alarme la mienne. Eh bien! suivez vos

inspirations, mais laissez-moi suivre la mienne. Je ne vous force

pas, pourquoi me forceriez-vous?

Vous êtes très-convaincus qu'au point de vue social et moral le

beau idéal est dans le passé. Moi, je le vois dans l'avenir. «Osons

le dire à un siècle orgueilleux de lui-même, disait M. Thiers,

l'antiquité _est ce qu'il y a de plus beau au monde_.» Pour moi,

j'ai le bonheur de ne pas partager cette opinion désolante. Je dis

désolante, car elle implique que, par une loi fatale, l'humanité va

se détériorant sans cesse. Vous placez la perfection à l'origine

des temps, je la mets à la fin. Vous croyez la société rétrograde,

je la crois progressive. Vous croyez que nos opinions, nos idées,

nos moeurs doivent, autant que possible, être jetées dans le moule

antique; j'ai beau étudier l'ordre social de Sparte et de Rome, je

n'y vois que violences, injustices, impostures, guerres perpétuelles,

esclavage, turpitudes, fausse politique, fausse morale, fausse

religion. Ce que vous admirez, je l'abhorre. Mais enfin, gardez

votre jugement et laissez-moi le mien. Nous ne sommes pas ici des

avocats plaidant l'un pour l'enseignement classique, l'autre contre,

devant une assemblée chargée de décider en violentant ma conscience

ou la vôtre. Je ne demande à l'État que sa neutralité. Je demande la

liberté pour vous comme pour moi. J'ai du moins sur vous l'avantage

de l'impartialité, de la modération et de la modestie.

Trois sources d'enseignement vont s'ouvrir: celui de l'État, celui du

Clergé, celui des Instituteurs prétendus libres.

Ce que je demande, c'est que ceux-ci soient libres, en effet, de

tenter, dans la carrière, des voies nouvelles et fécondes. Que

l'Université enseigne ce qu'elle chérit, le grec et le latin; que

le Clergé enseigne ce qu'il sait, le grec et le latin. Que l'une et

l'autre fassent des platoniciens et des tribuns; mais qu'ils ne nous

empêchent pas de former, par d'autres procédés, des hommes pour notre

pays et pour notre siècle.

Car, si cette liberté nous est interdite, quelle amère dérision

n'est-ce pas que de venir nous dire à chaque instant: Vous êtes

_libres_!

Dans la séance du 23 février, M. Thiers est venu dire pour la

quatrième fois:

«Je répéterai éternellement ce que j'ai dit: La liberté que

donne la loi que nous avons rédigée, c'est la liberté selon la

Constitution.

«Je vous mets au défi de prouver autre chose. Prouvez-moi que ce

n'est pas la liberté; pour moi, je soutiens qu'il n'y en a pas

d'autre possible.

«Autrefois, on ne pouvait pas enseigner sans la permission du

gouvernement. Nous avons supprimé l'autorisation préalable; tout

le monde pourra enseigner.

«Autrefois on disait: Enseignez telles choses; n'enseignez pas

telles autres. Aujourd'hui nous disons: Enseignez tout ce que

vous voudrez enseigner.»

C'est une chose douloureuse de s'entendre adresser un tel défi et

d'être condamné au silence. Si la faiblesse de ma voix ne m'eût

interdit la tribune, j'aurais répondu à M. Thiers.

Voyons donc à quoi se réduit, au point de vue de l'instituteur, du

père de famille et de la société, cette Liberté que vous dites si

entière.

En vertu de votre loi, je fonde un collége. Avec le prix de

la pension, il me faut acheter ou louer le local, pourvoir à

l'alimentation des élèves et payer les professeurs. Mais à côté de

mon Collége, il y a un Lycée. Il n'a pas à s'occuper du local et des

professeurs. Les contribuables, _moi compris_, en font les frais.

Il peut donc baisser le prix de la pension de manière à rendre mon

entreprise impossible. Est-ce là de la liberté? Une ressource me

reste cependant, c'est de donner une instruction si supérieure à la

vôtre, tellement recherchée du public, qu'il s'adresse à moi malgré

la cherté relative à laquelle vous m'avez réduit. Mais ici, je vous

rencontre, et vous me dites: Enseignez ce que vous voudrez, mais,

si vous vous écartez de ma routine, toutes les carrières libérales

seront fermées à vos élèves. Est-ce là de la liberté?

Maintenant je me suppose père de famille; je mets mes fils dans une

institution libre: quelle est la position qui m'est faite? Comme

père, je paye l'éducation de mes enfants, sans que nul me vienne en

aide; comme contribuable et comme catholique, je paye l'éducation des

enfants des autres, car je ne puis refuser l'impôt qui soudoie les

Lycées, ni guère me dispenser, en temps de carême, de jeter dans le

bonnet du frère quêteur l'obole qui doit soutenir les Séminaires. En

ceci, du moins, je suis libre. Mais le suis-je quant à l'impôt? Non,

non, dites que vous faites de la _Solidarité_, au sens socialiste,

mais n'ayez pas la prétention de faire de la Liberté.

Et ce n'est là que le très-petit côté de la question. Voici qui est

plus grave. Je donne la préférence à l'enseignement libre, parce que

votre enseignement officiel (auquel vous me forcez à concourir, sans

en profiter) me semble communiste et païen; ma conscience répugne

à ce que mes fils s'imprègnent des idées spartiates et romaines

qui, à mes yeux du moins, ne sont que la violence et le brigandage

glorifiés. En conséquence, je me soumets à payer la pension pour mes

fils, et l'impôt pour les fils des autres. Mais qu'est-ce que je

trouve? Je trouve que votre enseignement mythologique et guerrier a

été indirectement imposé au collége libre, par l'ingénieux mécanisme

de vos grades, et que je dois courber ma conscience à vos vues sous

peine de faire de mes enfants des parias de la société.--Vous m'avez

dit quatre fois que j'étais libre. Vous me le diriez cent fois, que

cent fois je vous répondrais: Je ne le suis pas.

Soyez inconséquents, puisque vous ne pouvez l'éviter, et je vous

concède que dans l'état actuel de l'opinion publique vous ne pouviez

fermer les colléges officiels. Mais posez une limite à votre

inconséquence. Ne vous plaignez-vous pas tous les jours de l'esprit

de la jeunesse? de ses tendances socialistes? de son éloignement pour

les idées religieuses? de sa passion pour les expéditions guerrières,

passion telle, que, dans nos assemblées délibérantes, il est à

peine permis de prononcer le mot de _paix_, et il faut prendre les

précautions oratoires les plus ingénieuses pour parler de justice

quand il s'agit de l'étranger? Des dispositions si déplorables

ont une cause sans doute. À la rigueur ne serait-il pas possible

que votre enseignement mythologique, platonicien, belliqueux et

factieux y fût pour quelque chose? Je ne vous dis pas de le changer

cependant, ce serait trop exiger de vous. Mais je vous dis: Puisque

vous laissez naître à côté de vos Lycées, et dans des conditions déjà

bien difficiles, des écoles dites _libres_, permettez-leur d'essayer,

à leurs périls et risques, les voies chrétiennes et scientifiques.

L'expérience vaut la peine d'être faite. Qui sait? Peut-être,

sera-t-elle un progrès. Et vous voulez l'étouffer dans son germe!

Enfin, examinons la question au point de vue de la Société, et

remarquons d'abord qu'il serait étrange que la société fût libre, en

matière d'enseignement, si les instituteurs et les pères de famille

ne le sont pas.

La première phrase du rapport de M. Thiers sur l'instruction

secondaire, en 1844, proclamait cette terrible vérité:

«L'éducation publique est l'intérêt peut-être le plus grand

d'une nation civilisée, et, par ce motif, _le plus grand objet

de l'ambition des partis_.»

Il semble que la conclusion à tirer de là, c'est qu'une nation qui

ne veut pas être la proie des partis doit se hâter de supprimer

l'éducation _publique_, c'est-à-dire _par l'État_, et de proclamer la

liberté de l'enseignement. S'il y a une éducation confiée au pouvoir,

les partis auront un motif de plus pour chercher à s'emparer du

pouvoir, puisque, du même coup, ce sera s'emparer de l'enseignement,

_le plus grand objet de leur ambition_. La soif de gouverner

n'inspire-t-elle pas déjà assez de convoitise? ne provoque-t-elle pas

assez de luttes, de révolutions et de désordres? et est-il sage de

l'irriter encore par l'appât d'une si haute influence?

Et pourquoi les partis ambitionnent-ils la direction des études?

Parce qu'ils connaissent ce mot de Leibnitz: «Faites-moi maître

de l'enseignement, et je me charge de changer la face du monde.»

L'enseignement par le pouvoir, c'est donc l'enseignement par un

parti, par une secte momentanément triomphante; c'est l'enseignement

au profit d'une idée, d'un système exclusif. «Nous avons fait

la république, disait Robespierre, il nous reste à faire des

républicains; tentative qui a été renouvelée en 1848. Bonaparte ne

voulait faire que des soldats, Frayssinous que des dévots, Villemain

que des rhéteurs. M. Guizot ne ferait que doctrinaires, Enfantin

que des saint-simoniens, et tel qui s'indigne de voir l'humanité

ainsi dégradée, s'il était jamais en position de dire _l'État c'est

moi_, serait peut-être tenté de ne faire que des économistes. Eh

quoi! ne verra-t-on jamais le danger de fournir aux partis, à mesure

qu'ils s'arrachent le pouvoir l'occasion d'imposer universellement

et uniformément leurs opinions, que dis-je? leurs erreurs _par

la force_? Car c'est bien employer la force que d'interdire

législativement toute autre idée que celle dont on est soi-même

infatué.

Une telle prétention est essentiellement monarchiste, encore que

nul ne l'affiche plus résolument que le parti républicain; car

elle repose sur cette donnée que les gouvernés sont faits pour les

gouvernants, que la société appartient au pouvoir, qu'il doit la

façonner à son image; tandis que, selon notre droit public, assez

chèrement conquis, le pouvoir n'est qu'une émanation de la société,

une des manifestations de sa pensée.

Je ne puis concevoir, quant à moi, surtout dans la bouche des

républicains, un cercle vicieux plus absurde que celui-ci: D'année en

année, par le mécanisme du suffrage universel, la pensée nationale

s'incarnera dans les magistrats, et puis ces magistrats façonneront à

leur gré la pensée nationale.

Cette doctrine implique ces deux assertions: Pensée nationale fausse,

pensée gouvernementale infaillible.

Et s'il en est ainsi, républicains, rétablissez donc tout à la fois

Autocratie, Enseignement par l'État, Légitimité, Droit divin, Pouvoir

absolu, irresponsable et infaillible, toutes institutions qui ont un

principe commun et émanent de la même source.

S'il y a, dans le monde, un homme (ou une secte) infaillible,

remettons-lui non-seulement l'éducation, mais tous les pouvoirs, et

que ça finisse. Sinon, éclairons-nous le mieux que nous pourrons,

mais n'abdiquons pas.

Maintenant, je répète ma question: Au point de vue social, la loi

que nous discutons réalise-t-elle la liberté?

Autrefois il y avait une Université. Pour enseigner, il fallait sa

permission. Elle imposait ses idées et ses méthodes, et force était

d'en passer par là. Elle était donc, selon la pensée de Leibnitz,

maîtresse des générations, et c'est pour cela sans doute que son chef

prenait le titre significatif de _grand maître_.

Maintenant tout cela est renversé. Il ne restera à l'Université que

deux attributions: 1º le droit de dire ce qu'il faudra savoir pour

obtenir les grades: 2º le droit de fermer d'innombrables carrières à

ceux qui ne se seront pas soumis.

Ce n'est presque rien, dit-on. Et moi je dis: Ce rien est tout.

Ceci m'entraîne à dire quelque chose d'un mot qui a été souvent

prononcé dans ce débat: c'est le mot UNITÉ; car beaucoup de personnes

voient dans le Baccalauréat le moyen d'imprimer à toutes les

intelligences une direction, sinon raisonnable et utile, du moins

uniforme, et bonne en cela.

Les admirateurs de l'Unité sont fort nombreux, et cela se conçoit.

Par décret providentiel, nous avons tous foi dans notre propre

jugement, et nous croyons qu'il n'y a au monde qu'une opinion

juste, à savoir: la nôtre. Aussi nous pensons que le législateur

ne pourrait mieux faire que de l'imposer à tous, et, pour plus de

sûreté, nous voulons tous être ce législateur. Mais les législateurs

se succèdent, et qu'arrive-t-il? C'est qu'à chaque changement, une

Unité en remplace une autre. L'enseignement par l'État fait donc

prévaloir l'uniformité en considérant isolément chaque période;

mais, si l'on compare les périodes successives, par exemple, la

Convention, le Directoire, l'Empire, la Restauration, la Monarchie

de Juillet, la République, on retrouve la diversité et, qui pis est,

la plus subversive de toutes les diversités, celle qui produit

dans le domaine intellectuel, comme sur un théâtre, des changements

à vue, selon le caprice des machinistes. Laisserons-nous toujours

descendre l'intelligence nationale, la conscience publique à ce degré

d'abaissement et d'indignité?

Il y a deux sortes d'Unités. L'une est un point de départ. Elle est

imposée par la force, par ceux qui détiennent momentanément la force.

L'autre est un résultat, la grande consommation de la perfectibilité

humaine. Elle résulte de la naturelle gravitation des intelligences

vers la vérité.

La première Unité a pour principe le mépris de l'espèce humaine,

et pour instrument le despotisme. Robespierre était Unitaire quand

il disait: «J'ai fait la république; je vais me mettre à faire des

républicains.» Napoléon était Unitaire quand il disait: «J'aime la

guerre, et je ferai de tous les Français des guerriers.» Frayssinous

était Unitaire quand il disait: «J'ai une foi, et par l'éducation je

plierai à cette foi toutes les consciences.» Procuste était Unitaire

quand il disait: «Voilà un lit: je raccourcirai ou j'allongerai

quiconque en dépassera ou n'en atteindra pas les dimensions.»

Le Baccalauréat est Unitaire quand il dit: «La vie sociale sera

interdite à quiconque ne subit pas mon programme.» Et qu'on

n'allègue pas que le conseil supérieur pourra tous les ans changer

ce programme; car, certes, on ne pourrait imaginer une circonstance

plus aggravante. Quoi donc! la nation tout entière serait assimilée à

l'argile que le potier brise quand il n'est pas satisfait de la forme

qu'il lui a donnée?

Dans son rapport de 1844, M. Thiers se montrait admirateur

très-ardent de cette nature d'Unité, tout en regrettant qu'elle fût

peu conforme au génie des nations modernes.

«Le pays où ne règne pas la liberté d'enseignement, disait-il,

serait celui où l'État, animé d'une volonté absolue, voulant

jeter la jeunesse dans le même moule, la frapper, comme une

monnaie, à son effigie, ne souffrirait aucune diversité dans le

régime d'éducation, et, pendant plusieurs années, ferait vivre

tous les enfants sous le même habit, les nourrirait des mêmes

aliments, les appliquerait aux mêmes études, les soumettrait aux

mêmes exercices, les plierait, etc...

«Gardons nous, ajoutait-il, de calomnier cette prétention de

l'État d'imposer l'unité de caractère à la nation, et de la

regarder comme une inspiration de la tyrannie. On pourrait

presque dire, au contraire, que cette volonté forte de l'État

d'amener tous les citoyens à un type commun, s'est proportionnée

au patriotisme de chaque pays. C'est dans les républiques

anciennes, où la patrie était le plus adorée, le mieux servie,

qu'elle montrait des exigences les plus grandes à l'égard des

moeurs et de l'esprit des citoyens... Et nous qui, dans le

siècle écoulé, avons présenté toutes les faces de la société

humaine, nous qui, après avoir été Athéniens avec Voltaire,

avons un moment voulu être Spartiates sous la Convention,

soldats de César sous Napoléon, si nous avons un moment songé à

imposer d'une manière absolue le joug de l'État sur l'éducation,

c'est sous la Convention nationale, au moment de la plus grande

exaltation patriotique.»

Rendons justice à M. Thiers. Il ne proposait pas de suivre de tels

exemples. «Il ne faut, disait-il, ni les imiter ni les flétrir.

C'était du délire, mais le délire du patriotisme.»

Il n'en reste pas moins que M. Thiers se montre encore ici fidèle à

ce jugement par lui prononcé: «L'Antiquité est ce qu'il y a de plus

beau au monde.» Il montre une prédilection secrète pour le despotisme

absolu de l'État, une admiration instinctive pour les institutions

de Crète et de Lacédémone qui donnaient au législateur le pouvoir

de jeter toute la jeunesse dans le moule, de la frapper, comme une

monnaie, à son effigie, etc., etc.

Et je ne puis m'empêcher de signaler ici, car cela rentre bien dans

mon sujet, les traces de ce _conventionalisme_ classique qui nous

fait admirer dans l'antiquité, comme des vertus, ce qui était le

résultat de la plus dure et de la plus immorale des nécessités.

Ces anciens qu'on exalte, je ne saurais trop le répéter, vivaient

de brigandage, et, pour rien au monde, n'auraient touché un outil.

Ils avaient pour ennemi le genre humain tout entier. Ils s'étaient

condamnés à une guerre perpétuelle et placés dans l'alternative de

toujours vaincre ou de périr. Dès lors il n'y avait et ne pouvait y

avoir pour eux qu'un métier, celui de soldat. La communauté devait

s'attacher à développer uniformément chez tous les citoyens les

qualités militaires, et les citoyens se soumettaient à cette _unité_

qui était la garantie de leur existence[105].

[Note 105: Dans l'ébauche à laquelle nous avons emprunté la note

précédente (page 454), l'auteur examine ces deux questions:

1º Si le renoncement à soi-même est un ressort politique préférable à

l'intérêt personnel;

2º Si les peuples anciens, et notamment les Romains, ont mieux

pratiqué ce renoncement que les modernes.

Il se prononce, on le pense bien, pour la négative sur la première

comme sur la seconde. Voici l'un de ses motifs à l'égard de celle-ci:

«Lorsque je sacrifie une partie de ma fortune à faire construire des

murs et un toit, qui me préservent des voleurs et de l'intempérie

des saisons, on ne peut pas dire que je sois animé du renoncement à

moi-même, mais qu'au contraire, j'aspire à ma conservation.

«De même lorsque les Romains sacrifiaient leurs divisions intestines

à leur salut, lorsqu'ils exposaient leur vie dans les combats,

lorsqu'ils se soumettaient au joug d'une discipline presque

insupportable, ils ne renonçaient pas à eux-mêmes; bien au contraire,

ils embrassaient le seul moyen qu'ils eussent de se conserver et

d'échapper à l'extermination dont les menaçait sans cesse la réaction

des peuples contre leurs violences.

«Je sais que plusieurs Romains ont fait preuve d'une grande

abnégation personnelle, et se sont dévoués pour le salut de

Rome. Mais cela s'explique aisément. L'intérêt qui détermina

leur organisation politique n'était pas leur seul mobile. Des

hommes habitués à vaincre ensemble, à détester tout ce qui est

étranger à leur association, doivent avoir un orgueil national, un

patriotisme très-exalté. Toutes les nations guerrières, depuis les

hordes sauvages jusqu'aux peuples civilisés, qui ne font la guerre

qu'accidentellement, tombent dans l'exaltation patriotique. À plus

forte raison les Romains dont l'existence même était une guerre

permanente. Cet orgueil national si exalté, joint au courage que

donnent les habitudes guerrières, au mépris de la mort qu'il inspire,

à l'amour de la gloire, au désir de «vivre dans la postérité, devait

fréquemment produire des actions éclatantes.

«Aussi, je ne dis pas qu'aucune vertu ne puisse surgir d'une société

purement militaire. Je serais démenti par les faits, et les bandes de

brigands elles-mêmes nous offrent des exemples de courage, d'énergie

de dévouement, de mépris de la mort, de libéralité, etc.--Mais je

prétends que, comme les bandes de pillards, les peuples pillards, au

point de vue du renoncement à soi-même, ne l'emportent pas sur les

peuples industrieux, et j'ajoute que les vices énormes et permanents

de ceux-là ne peuvent être effacés par quelques actions éclatantes,

indignes peut-être du nom de vertu, puisqu'elles tournent au

détriment de l'humanité.»

(_Ébauche inédite de l'auteur, un peu antérieure à 1830._)]

Mais qu'y a-t-il de commun entre ces temps de barbarie et les temps

modernes?

Aujourd'hui, dans quel objet précis et bien déterminé frapperait-on

tous les citoyens, comme une monnaie, à la même effigie? Est-ce

parce qu'ils se destinent tous à des carrières diverses? Sur quoi se

fonderait-on pour les jeter dans le même moule?... _et qui tiendra

le moule?_ Question terrible, qui devrait nous faire réfléchir. _Qui

tiendra le moule?_ S'il y a un moule (et le Baccalauréat en est

un), chacun en voudra tenir le manche, M. Thiers, M. Parisis, M.

Barthélemy Saint-Hilaire, moi, les rouges, les blancs, les bleus, les

noirs. Il faudra donc se battre pour vider cette question préalable,

qui renaîtra sans cesse. N'est-il pas plus simple de briser ce moule

fatal, et de proclamer loyalement la Liberté?

D'autant que la Liberté, c'est le terrain où germe la véritable

Unité et l'atmosphère qui la féconde. La concurrence a pour effet de

provoquer, révéler et universaliser les bonnes méthodes, et de faire

sombrer les mauvaises. Il faut bien admettre que l'esprit humain a

une plus naturelle proportion avec la vérité qu'avec l'erreur, avec

ce qui est bien qu'avec ce qui est mal, avec ce qui est utile qu'avec

ce qui est funeste. S'il n'en était pas ainsi, si la chute était

naturellement réservée au Vrai, et le triomphe au Faux, tous nos

efforts seraient vains; l'humanité serait fatalement poussée, comme

le croyait Rousseau, vers une dégradation inévitable et progressive.

Il faudrait dire, avec M. Thiers: _L'antiquité est ce qu'il y a de

plus beau au monde_, ce qui n'est pas seulement une erreur, mais un

blasphème.--Les intérêts des hommes, bien compris, sont harmoniques,

et la lumière qui les leur fait comprendre brille d'un éclat toujours

plus vif. Donc les efforts individuels et collectifs, l'expérience,

les tâtonnements, les déceptions même, la concurrence, en un mot,

la Liberté--font graviter les hommes vers cette Unité, qui est

l'expression des lois de leur nature, et la réalisation du bien

général.

Comment est-il arrivé que le parti _libéral_ soit tombé dans cette

étrange contradiction de méconnaître la liberté, la dignité, la

perfectibilité de l'homme, et de leur préférer une Unité factice,

stationnaire, dégradante, imposée tour à tour par tous les

despotismes au profit des systèmes les plus divers?

Il y a à cela plusieurs raisons: c'est d'abord qu'il a reçu, lui

aussi, l'empreinte romaine de l'éducation classique. N'a-t-il pas

pour meneurs des Bacheliers? Ensuite, à travers les péripéties

parlementaires, il espère bien voir tomber en ses mains cet

instrument précieux, ce _moule_ intellectuel, objet, selon M. Thiers,

de toutes les ambitions. Enfin les nécessités de la défense contre

l'injuste agression de l'Europe, en 92, n'ont pas peu contribué à

populariser en France l'idée d'une puissante Unité.

Mais de tous les mobiles qui déterminent le libéralisme à sacrifier

la liberté, le plus puissant est la crainte que lui inspirent, en

matière d'éducation, les envahissements du clergé.

Cette crainte je ne la partage pas, mais je la comprends.

Considérez, dit le libéralisme, la situation du clergé en France,

sa savante hiérarchie, sa forte discipline, sa milice de quarante

mille membres, tous célibataires et occupant le premier poste dans

chaque commune du pays, l'influence qu'il doit à la nature de ses

fonctions, celle qu'il tire de la parole qu'il fait retentir sans

contradiction et avec autorité en chaire, ou qu'il murmure au

confessionnal, les liens qui l'attachent à l'État par le budget des

cultes, ceux qui l'assujettissent à un chef spirituel qui est en même

temps roi étranger, le concours que lui prête une compagnie ardente

et dévouée, les ressources qu'il trouve dans les aumônes dont il est

le distributeur; considérez qu'il regarde comme son premier devoir

de s'emparer de l'éducation, et dites si, dans ces conditions, la

liberté de l'enseignement n'est pas un leurre.

Il faudrait un volume pour traiter cette vaste question et toutes

celles qui s'y rattachent. Je me bornerai à une considération, et je

dis:

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 36 / 41 段