doctrines absurdes et subversives d'hommes tels que Fénelon, Rollin,
Montesquieu, Rousseau, je n'entends certes pas dire qu'on ne doive
à ces grands écrivains des pages pleines de raison et de moralité.
Mais ce qu'il y a de faux dans leurs livres vient du conventionalisme
classique, et ce qu'il y a de vrai dérive d'une autre source. C'est
précisément ma thèse que l'enseignement exclusif des lettres grecques
et latines fait de nous tous des _contradictions vivantes_. Il nous
tire violemment vers un passé dont il glorifie jusqu'aux horreurs,
pendant que le christianisme, l'esprit du siècle et ce fonds de
bon sens qui ne perd jamais ses droits, nous montrent l'idéal dans
l'avenir.
Je vous fais grâce de Morelly, Brissot, Raynal, justifiant, que
dis-je? exaltant à l'envi la guerre, l'esclavage, l'imposture
sacerdotale, la communauté des biens, l'oisiveté. Qui pourrait se
méprendre sur la source impure de pareilles doctrines? Cette source,
j'ai pourtant besoin de la nommer encore, c'est l'éducation classique
telle qu'elle nous est imposée à tous par le Baccalauréat.
Ce n'est pas seulement dans les oeuvres littéraires que la _calme,
paisible et pure_ antiquité a versé son poison, mais encore dans les
livres des jurisconsultes. Je défie bien qu'on trouve dans aucun de
nos légistes quelque chose qui approche d'une notion raisonnable
sur le droit de propriété. Et que peut être une législation d'où
cette notion est absente? Ces jours-ci, j'ai eu l'occasion d'ouvrir
le _Traité du droit des gens_, par Vattel. J'y vois que l'auteur a
consacré un chapitre à l'examen de cette question: _Est-il permis
d'enlever des femmes?_ Il est clair que la légende des Romains et des
Sabines nous a valu ce précieux morceau. L'auteur, après avoir pesé,
avec le plus grand sérieux, le _pour_ et le _contre_, se décide en
faveur de l'affirmative. Il devait cela à la gloire de Rome. Est-ce
que les Romains ont eu jamais tort? Il y a un _conventionalisme_ qui
nous défend de le penser; ils sont Romains, cela suffit. Incendie,
pillage, rapt, tout ce qui vient d'eux est _calme, paisible et pur_.
Alléguera-t-on que ce ne sont là que des appréciations personnelles!
Il faudrait que notre société jouât de bonheur pour que l'action
uniforme de l'enseignement classique, renforcée par l'assentiment de
Montaigne, Corneille, Fénelon, Rollin, Montesquieu, Rousseau, Raynal,
Mably, ne concourût pas à former l'opinion générale. C'est ce que
nous verrons.
En attendant, nous avons la preuve que l'idée communiste ne
s'était pas emparée seulement de quelques individualités, mais
de corporations entières, et les plus instruites comme les plus
influentes. Quand les jésuites voulurent organiser un ordre social
au Paraguay, quels furent les plans que leur suggérèrent leurs études
passées? Ceux de Minos, Platon et Lycurgue. Ils réalisèrent le
communisme, qui, à son tour, ne manqua pas de réaliser ses tristes
conséquences. Les Indiens descendirent à quelques degrés au-dessous
de l'état sauvage. Cependant, telle était la prévention invétérée des
Européens en faveur des institutions communistes, toujours présentées
comme le type de la perfection, qu'on célébrait de toutes parts le
bonheur et la vertu de ces êtres sans nom (car ce n'étaient plus des
hommes), végétant sous la houlette des jésuites.
Rousseau, Mably, Montesquieu, Raynal, ces grands prôneurs des
Missions, avaient-ils vérifié les faits? Pas le moins du monde.
Est-ce que les livres grecs et latins peuvent tromper? Est-ce qu'on
peut s'égarer en prenant pour guide Platon? Donc, les Indiens du
Paraguay étaient heureux ou devaient l'être, sous peine d'être
misérables contre toutes les règles. Azara, Bougainville et d'autres
voyageurs partirent sous l'influence de ces idées préconçues pour
aller admirer tant de merveilles. D'abord, la triste réalité avait
beau leur crever les yeux, ils ne pouvaient y croire. Il fallut
pourtant se rendre à l'évidence, et ils finirent par constater, à
leur grand regret, que le communisme, séduisante chimère, est une
affreuse réalité.
La logique est inflexible. Il est bien clair que les auteurs que je
viens de citer n'avaient pas osé pousser leur doctrine jusqu'au bout.
Morelly et Brissot se chargèrent de réparer cette inconséquence. En
vrais platoniciens, ils prêchèrent ouvertement la communauté des
biens et des femmes, et cela, remarquons-le bien, en invoquant sans
cesse les exemples et les préceptes de cette belle antiquité que tout
le monde est convenu d'admirer.
Tel était, sur la Famille, la Propriété, la Liberté, la Société,
l'état où l'éducation donnée par le clergé avait réduit l'opinion
publique en France, quand éclata la Révolution. Elle s'explique,
sans doute, par des causes étrangères à l'enseignement classique.
Mais est-il permis de douter que cet enseignement n'y ait mêlé une
foule d'idées fausses, de sentiments brutaux, d'utopies subversives,
d'expérimentations fatales? Qu'on lise les discours prononcés à
l'Assemblée législative et à la Convention. C'est la langue de
Rousseau et de Mably. Ce ne sont que prosopopées, invocations,
apostrophes à Fabricius, à Caton, aux deux Brutus, aux Gracques, à
Catilina. Va-t-on commettre une atrocité? On trouve toujours, pour
la glorifier, l'exemple d'un Romain. Ce que l'éducation a mis dans
l'esprit passe dans les actes. Il est convenu que Sparte et Rome
sont des modèles; donc il faut les imiter ou les parodier. L'un
veut instituer les jeux Olympiques, l'autre les lois agraires et un
troisième le brouet noir dans les rues.
Je ne puis songer à épuiser ici cette question, bien digne qu'une
main exercée y consacre autre chose qu'un pamphlet «De l'influence
des lettres grecques et latines sur l'esprit de nos révolutions.» Je
dois me borner à quelques traits.
Deux grandes figures dominent la Révolution française et semblent la
personnifier: Mirabeau et Robespierre. Quelle était leur doctrine sur
la Propriété?
Nous avons vu que les peuples qui, dans l'antiquité, avaient fondé
leurs moyens d'existence sur la rapine et l'esclavage ne pouvaient
rattacher la propriété à son véritable principe. Ils étaient obligés
de la considérer comme un fait de convention, et ils la faisaient
reposer sur la loi; ce qui permet d'y faire entrer l'esclavage et le
vol, comme l'explique si naïvement Rollin.
Rousseau avait dit aussi: «La propriété est de convention et
d'institution humaine, au lieu que la liberté est un don de la
nature.»
Mirabeau professait la même doctrine:
«La propriété, dit-il, est une _création sociale_. Les lois
ne protégent pas, ne maintiennent pas seulement la propriété,
_elles la font naître_, elles la déterminent, elles lui donnent
le rang et l'étendue qu'elle occupe dans les droits des
citoyens.»
Et quand Mirabeau s'exprimait ainsi, ce n'était pas pour faire de
la théorie. Son but actuel était d'engager le législateur à limiter
l'exercice d'un droit qui était bien à sa discrétion, puisqu'il
l'avait créé.
Robespierre reproduit les définitions de Rousseau.
«En définissant la Liberté, ce premier besoin de l'homme, le
plus sacré des droits qu'il _tient de la nature_, nous avons
dit, avec raison, qu'elle a pour limite le droit d'autrui.
Pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la Propriété,
_qui est une institution sociale_, comme si les lois de la
nature étaient moins inviolables que les _conventions_ des
hommes?»
Après ce préambule, Robespierre passe à la définition.
«La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
disposer des biens qui lui sont garantis _par la loi_.»
Ainsi voilà l'opposition bien marquée entre la Liberté et la
Propriété. Ce sont deux droits d'origine différente. L'un vient _de
la nature_, l'autre est _d'institution sociale_. Le premier est
_naturel_, le second _conventionnel_.
Or, qui fait la loi? Le législateur. Il peut donc mettre à l'exercice
du droit de propriété, puisqu'il le confère, les conditions qu'il lui
plaît.
Aussi Robespierre se hâte de déduire de sa définition le _droit au
travail_, le _droit à l'assistance_ et _l'impôt progressif_.
«La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses
membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant des
moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.
«Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche
envers le pauvre. _Il appartient à la loi_ de déterminer la
manière dont cette dette doit être acquittée.
«Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est nécessaire
à leur subsistance sont dispensés de contribuer aux dépenses
publiques. Les autres doivent les supporter _progressivement_,
selon l'étendue de leur fortune.»
Robespierre, dit M. Sudre, adoptait ainsi toutes les mesures qui,
dans l'esprit de leurs inventeurs, comme dans la réalité, constituent
la transition de la propriété au communisme. Par l'application du
_Traité des lois_ de Platon, il s'acheminait, sans le savoir, vers la
réalisation de l'état social décrit dans le livre de la _République_.
(On sait que Platon a fait deux livres: l'un pour signaler la
perfection idéale--communauté des biens et des femmes--c'est le livre
de la _République_; l'autre pour enseigner les moyens de transition,
c'est le _Traité des lois_.)
Robespierre peut être considéré, d'ailleurs, comme un enthousiaste
de la _calme, paisible et pure_ antiquité. Son discours même sur la
Propriété abonde en déclamations du goût de celles-ci: «Aristide
n'aurait pas envié les trésors de Crassus! La chaumière de Fabricius
n'a rien à envier au palais de Crassus!» etc.
Une fois que Mirabeau et Robespierre attribuaient, en principe, au
législateur la faculté de fixer la limite du droit de propriété,
il importe peu de savoir à quel degré ils jugeaient opportun de
placer cette limite. Il pouvait leur convenir de ne pas aller plus
loin que le droit au travail, le droit à l'assistance et l'impôt
progressif. Mais d'autres, plus conséquents, ne s'arrêtaient pas
là. Si la loi, qui crée la propriété et en dispose, peut faire un
pas vers l'égalité, pourquoi n'en ferait-elle pas deux? Pourquoi ne
réaliserait-elle pas l'égalité absolue?
Aussi Robespierre fut dépassé par Saint-Just, cela devait être, et
Saint-Just par Babeuf, cela devait être encore. Dans cette voie, il
n'y a qu'un terme raisonnable. Il a été marqué par le divin Platon.
Saint-Just... mais je me laisse trop circonscrire dans la question
de propriété. J'oublie que j'ai entrepris de montrer comment
l'éducation classique a perverti toutes les notions morales.
Convaincu que le lecteur voudra bien me croire sur parole, quand
j'affirme que Saint-Just a dépassé Robespierre dans la voie du
communisme, je reprends mon sujet.
Il faut d'abord savoir que les erreurs de Saint-Just se rattachaient
aux études classiques. Comme tous les hommes de son temps et du
nôtre, il était imprégné d'Antiquité. Il se croyait un Brutus. Retenu
loin de Paris par son parti, il écrivait:
«Ô Dieu! faut-il que Brutus languisse, oublié, loin de Rome! Mon
parti est pris, cependant, et si Brutus ne tue point les autres,
il se tuera lui-même.»
Tuer! il semble que ce soit ici-bas la destination de l'homme.
Tous les hellénistes et latinistes sont convenus que le principe
d'une république, c'est la _vertu_, et Dieu sait ce qu'ils entendent
par ce mot! C'est pourquoi Saint-Just écrivait:
«Un gouvernement républicain a la Vertu pour principe, sinon la
Terreur.»
C'est encore un opinion dominante dans l'antiquité que le travail est
infâme. Aussi Saint-Just le condamnait en ces termes:
«Un métier s'accorde mal avec le véritable citoyen. La main de
l'homme n'est faite que pour la terre et pour les armes.»
Et c'est pour que personne ne pût s'avilir à exercer un métier qu'il
voulait distribuer des terres à tout le monde.
Nous avons vu que, selon les idées des anciens, le législateur est à
l'humanité ce que le potier est à l'argile. Malheureusement, quand
cette idée domine, nul ne veut être argile et chacun veut être
potier. On pense bien que Saint-Just s'attribuait le beau rôle:
«Le jour où je me serai convaincu qu'il est impossible _de
donner_ aux Français des moeurs douces, sensibles et inexorables
pour la tyrannie et l'injustice, je me poignarderai.
«S'il y avait des moeurs, tout irait bien; il faut des
institutions pour les épurer. Pour réformer les moeurs, il faut
commencer par contenter le besoin et l'intérêt. Il faut donner
quelques terres à tout le monde.
«Les enfants sont vêtus de toile en toute saison. Ils couchent
sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en
commun, et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de
pain et d'eau. Ils ne peuvent goûter de chair qu'après l'âge de
seize ans.
«Les hommes âgés de vingt-cinq ans seront tenus de déclarer
tous les ans, dans le temple, les noms de leurs amis. Celui qui
abandonne son ami sans raison suffisante sera banni!»
Ainsi Saint-Just, à l'imitation de Lycurgue, Platon, Fénelon,
Rousseau, s'attribue à lui-même sur les moeurs, les sentiments, les
richesses et les enfants des Français, plus de droits et de puissance
que n'en ont tous les Français ensemble. Que l'humanité est petite
auprès de lui! ou plutôt elle ne vit qu'en lui. Son cerveau est le
cerveau, son coeur est le coeur de l'humanité.
Voilà donc la marche imprimée à la révolution parle conventionalisme
gréco-latin. Platon a marqué l'idéal. Prêtres et laïques, au
dix-septième et au dix-huitième siècle, se mettent à célébrer cette
merveille. Vient l'heure de l'action: Mirabeau descend le premier
degré, Robespierre le second, Saint-Just le troisième, Antonelle
le quatrième, et Babeuf, plus logique que tous ses prédécesseurs,
se dresse au dernier, au communisme absolu, au platonisme pur. Je
devrais citer ici ses écrits; je me bornerai à dire, car ceci est
caractéristique, qu'il les signait _Caïus Gracchus_.
L'esprit de la révolution, au point de vue qui nous occupe, se montre
tout entier dans quelques citations. Que voulait Robespierre?
«_Élever les âmes à la hauteur des vertus républicaines des peuples
antiques._» (3 nivôse an III.) Que voulait Saint-Just? «_Nous offrir
le bonheur de Sparte et d'Athènes._» (23 nivôse an III.) Il voulait
en outre «_Que tous les citoyens portassent sous leur habit le
couteau de Brutus._» (Ibid.) Que voulait le sanguinaire Carrier?
«_Que toute la jeunesse envisage désormais le brasier de Scævola,
la ciguë de Socrate, la mort de Cicéron et l'épée de Caton._» Que
voulait Rabaut Saint-Étienne? «_Que, suivant les principes des
Crétois et des Spartiates, l'État s'empare de l'homme dès le berceau
et même avant la naissance._» (16 décembre 1692). Que voulait la
section des Quinze-Vingts? «_Qu'on consacre une église à la liberté,
et qu'on fasse élever un autel sur lequel brûlera un feu perpétuel
entretenu par de jeunes vestales._» (21 novembre 1794.) Que voulait
la Convention tout entière? «_Que nos communes ne renferment
désormais que des Brutus et des Publicola._» (19 mars 1794.)
Tous ces sectaires étaient de bonne foi cependant, et ils n'en
étaient que plus dangereux; car la sincérité dans l'erreur, c'est du
fanatisme, et le fanatisme est une force, surtout quand il agit sur
des masses préparées à subir son action. L'universel enthousiasme en
faveur d'un type social ne peut être toujours stérile, et l'opinion
publique, éclairée ou égarée, n'en est pas moins la reine du monde.
Quand une de ces erreurs fondamentales,--telle que la Glorification
de l'Antiquité,--pénétrant par l'enseignement dans tous les cerveaux
avec les premières lueurs de l'intelligence, s'y fixe à l'état de
_conventionalisme_, elle tend à passer des esprits aux actes. Qu'une
révolution fasse alors sonner l'heure des expériences, et qui peut
dire sous quel nom terrible apparaîtra celui qui, cent ans plus tôt,
se fût appelé Fénelon? Il eût déposé son idée dans un roman, il meurt
pour elle sur l'échafaud; il eût été poëte, il se fait martyr; il eût
amusé la société, il la bouleverse.
Cependant il y a dans la réalité une puissance supérieure au
conventionalisme le plus universel. Quand l'éducation a déposé
dans le corps social une semence funeste, il y a en lui une force
de conservation, _vis medicatrix_, qui le fait se débarrasser à la
longue, à travers les souffrances et les larmes, du germe délétère.
Lors donc que le communisme eut assez effrayé et compromis la
société, une réaction devint infaillible. La France se prit à
reculer vers le despotisme. Dans son ardeur, elle eût fait bon
marché même des légitimes conquêtes de la Révolution. Elle eut le
Consulat et l'Empire. Mais, hélas! ai-je besoin de faire observer
que l'infatuation romaine la suivit dans cette phase nouvelle?
L'Antiquité est là, toujours là pour justifier toutes les formes
de la violence. Depuis Lycurgue jusqu'à César, que de modèles à
choisir! Donc,--et j'emprunte ici le langage de M. Thiers,--«nous
qui, après avoir été Athéniens avec Voltaire, avons un moment voulu
être Spartiates sous la Convention, nous nous fîmes soldats de César
sous Napoléon.» Peut-on méconnaître l'empreinte que notre engouement
pour Rome a laissée sur cette époque? Eh! mon Dieu, cette empreinte
est partout. Elle est dans les édifices, dans les monuments, dans
la littérature, dans les modes même de la France impériale: elle
est dans les noms ridicules imposés à toutes nos institutions. Ce
n'est pas par hasard, sans doute, que nous vîmes surgir de toute
part des _Consuls_, un _Empereur_, des _Sénateurs_, des _Tribuns_,
des _Préfets_, des _Sénatus-Consultes_, des _Aigles_, des _Colonnes
trajanes_, des _Légions_, des _Champs de Mars_, des _Prytanées_, des
_Lycées_.
La lutte entre les principes révolutionnaires et
contre-révolutionnaires semblait devoir se terminer aux journées de
Juillet 1830. Depuis cette époque, les forces intellectuelles de
ce pays se sont tournées vers l'étude des questions sociales, ce
qui n'a rien en soi que de naturel et d'utile. Malheureusement,
l'Université donne le premier branle à la marche de l'esprit humain,
et le dirige encore vers les sources empoisonnées de l'Antiquité; de
telle sorte que notre malheureuse patrie en est réduite à recommencer
son passé et à traverser les mêmes épreuves. Il semble qu'elle
soit condamnée à tourner dans ce cercle: Utopie, expérimentation,
réaction.--Platonisme littéraire, communisme révolutionnaire,
despotisme militaire.--Fénelon, Robespierre, Napoléon!--Peut-il
en être autrement? La jeunesse, où se recrutent la littérature et
le journalisme, au lieu de chercher à découvrir et à exposer les
lois naturelles de la société, se borne à reprendre en sous-oeuvre
cet axiome græco-romain: _L'ordre social est une création du
Législateur_. Point de départ déplorable qui ouvre une carrière
sans limites à l'imagination, et n'est que l'enfantement perpétuel
du _Socialisme_.--Car, si la société est une invention, qui ne veut
être l'inventeur? qui ne veut être ou Minos, ou Lycurgue, ou Platon,
ou Numa, ou Fénelon, ou Robespierre, ou Babeuf, ou Saint-Simon,
ou Fourier, ou Louis Blanc, ou Proudhon? Qui ne trouve glorieux
_d'instituer un Peuple_? Qui ne se complaît dans le titre de _Père
des nations_? Qui n'aspire à combiner, comme des éléments chimiques,
la Famille et la Propriété?
Mais, pour donner carrière à sa fantaisie ailleurs que dans les
colonnes d'un journal, il faut tenir le pouvoir, il faut occuper le
point central où aboutissent tous les fils de la puissance publique.
C'est le préalable obligé de toute expérimentation. Chaque secte,
chaque école fera donc tous ses efforts pour chasser du gouvernement
l'école ou la secte dominante, en sorte que, sous l'influence
de l'enseignement classique, la vie sociale ne peut être qu'une
interminable série de luttes et de révolutions, ayant pour objet la
question de savoir à quel utopiste restera la faculté de faire sur le
peuple, comme sur une vile matière, des expériences!
Oui, j'accuse le Baccalauréat de préparer, comme à plaisir, toute
la jeunesse française aux utopies socialistes, aux expérimentations
sociales. Et c'est là sans doute la raison d'un phénomène fort
étrange, je veux parler de l'impuissance que manifestent à réfuter
le socialisme ceux-là mêmes qui s'en croient menacés. Hommes de
la bourgeoisie, propriétaires, capitalistes, les systèmes de
Saint-Simon, de Fourier, de Louis Blanc, de Leroux, de Proudhon ne
sont, après tout, que des doctrines. Elles sont fausses, dites-vous.
Pourquoi ne les réfutez-vous pas? Parce que vous avez bu à la même
coupe: parce que la fréquentation des anciens, parce que votre
engouement de convention pour tout ce qui est Grec ou Romain vous ont
inoculé le socialisme.
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché.
Votre nivellement des fortunes par l'action des tarifs, votre loi
d'assistance, vos appels à l'instruction gratuite, vos primes
d'encouragement, votre centralisation, votre foi dans l'État, votre
littérature, votre théâtre, tout atteste que vous êtes socialistes.
Vous différez des apôtres par le degré, mais vous êtes sur la même
pente. Voilà pourquoi, quand vous vous sentez distancés, au lieu de
réfuter,--ce que vous ne savez pas faire, et ce que vous ne pourriez
faire sans vous condamner vous-mêmes,--vous vous tordez les bras,
vous vous arrachez les cheveux, vous en appelez à la compression, et
vous dites piteusement: _La France s'en va!_
Non, la France ne s'en va pas. Car voici ce qui arrive: pendant
que vous vous livrez à vos stériles lamentations, les socialistes
se réfutent eux-mêmes. Ses docteurs sont en guerre ouverte.
Le phalanstère y est resté; la triade y est restée, l'atelier
national y est resté; votre nivellement des conditions par la Loi y
restera. Qu'y a-t-il encore debout? _Le crédit gratuit._ Que n'en
démontrez-vous l'absurdité? Hélas! c'est vous qui l'avez inventé.
Vous l'avez prêché pendant mille ans. Quand vous n'avez pu étouffer
l'Intérêt, vous l'avez réglementé. Vous l'avez soumis au _maximum_,
donnant ainsi à penser que la _propriété est une création de la Loi_,
ce qui est justement l'idée de Platon, de Lycurgue, de Fénelon, de
Rollin, de Robespierre; ce qui est, je ne crains pas de l'affirmer,
l'essence et la quintessence non-seulement du socialisme, mais du
communisme. Ne me vantez donc pas un enseignement qui ne vous a rien
enseigné de ce que vous devriez savoir, et qui vous laisse consternés
et muets devant la première chimère qu'il plaît à un fou d'imaginer.
Vous n'êtes pas en mesure d'opposer la vérité à l'erreur; laissez au
moins les erreurs se détruire les unes par les autres. Gardez-vous de
bâillonner les utopistes, et d'élever ainsi leur propagande sur le
piédestal de la persécution. L'esprit des masses laborieuses, sinon
des classes moyennes, s'est attaché aux grandes questions sociales.
Il les résoudra. Il arrivera à trouver pour ces mots: Famille,
Propriété, Liberté, Justice, Société, d'autres définitions que
celles que nous fournit votre enseignement. Il vaincra non-seulement
le socialisme qui se proclame tel, mais encore le socialisme qui
s'ignore. Il tuera votre universelle intervention de l'État, votre
centralisation, votre unité factice, votre système protecteur, votre
philanthropie officielle, vos lois sur l'usure, votre diplomatie
barbare, votre enseignement monopolisé.
Et c'est pourquoi je dis: Non, la France ne s'en va pas. Elle sortira
de la lutte, plus heureuse, plus éclairée, mieux ordonnée, plus
grande, plus libre, plus morale, plus religieuse que vous ne l'avez
faite.
Après tout, veuillez bien remarquer ceci: quand je m'élève contre les
études classiques, je ne demande pas qu'elles soient _interdites_; je
demande seulement qu'elles ne soient pas _imposées_. Je n'interpelle
pas l'État pour lui dire: Soumettez tout le monde à mon opinion, mais
bien: Ne me courbez pas sous l'opinion d'autrui. La différence est
grande, et qu'il n'y ait pas de méprise à cet égard.