Qu'il me soit permis de faire ici une réserve. En citant les

doctrines absurdes et subversives d'hommes tels que Fénelon, Rollin,

Montesquieu, Rousseau, je n'entends certes pas dire qu'on ne doive

à ces grands écrivains des pages pleines de raison et de moralité.

Mais ce qu'il y a de faux dans leurs livres vient du conventionalisme

classique, et ce qu'il y a de vrai dérive d'une autre source. C'est

précisément ma thèse que l'enseignement exclusif des lettres grecques

et latines fait de nous tous des _contradictions vivantes_. Il nous

tire violemment vers un passé dont il glorifie jusqu'aux horreurs,

pendant que le christianisme, l'esprit du siècle et ce fonds de

bon sens qui ne perd jamais ses droits, nous montrent l'idéal dans

l'avenir.

Je vous fais grâce de Morelly, Brissot, Raynal, justifiant, que

dis-je? exaltant à l'envi la guerre, l'esclavage, l'imposture

sacerdotale, la communauté des biens, l'oisiveté. Qui pourrait se

méprendre sur la source impure de pareilles doctrines? Cette source,

j'ai pourtant besoin de la nommer encore, c'est l'éducation classique

telle qu'elle nous est imposée à tous par le Baccalauréat.

Ce n'est pas seulement dans les oeuvres littéraires que la _calme,

paisible et pure_ antiquité a versé son poison, mais encore dans les

livres des jurisconsultes. Je défie bien qu'on trouve dans aucun de

nos légistes quelque chose qui approche d'une notion raisonnable

sur le droit de propriété. Et que peut être une législation d'où

cette notion est absente? Ces jours-ci, j'ai eu l'occasion d'ouvrir

le _Traité du droit des gens_, par Vattel. J'y vois que l'auteur a

consacré un chapitre à l'examen de cette question: _Est-il permis

d'enlever des femmes?_ Il est clair que la légende des Romains et des

Sabines nous a valu ce précieux morceau. L'auteur, après avoir pesé,

avec le plus grand sérieux, le _pour_ et le _contre_, se décide en

faveur de l'affirmative. Il devait cela à la gloire de Rome. Est-ce

que les Romains ont eu jamais tort? Il y a un _conventionalisme_ qui

nous défend de le penser; ils sont Romains, cela suffit. Incendie,

pillage, rapt, tout ce qui vient d'eux est _calme, paisible et pur_.

Alléguera-t-on que ce ne sont là que des appréciations personnelles!

Il faudrait que notre société jouât de bonheur pour que l'action

uniforme de l'enseignement classique, renforcée par l'assentiment de

Montaigne, Corneille, Fénelon, Rollin, Montesquieu, Rousseau, Raynal,

Mably, ne concourût pas à former l'opinion générale. C'est ce que

nous verrons.

En attendant, nous avons la preuve que l'idée communiste ne

s'était pas emparée seulement de quelques individualités, mais

de corporations entières, et les plus instruites comme les plus

influentes. Quand les jésuites voulurent organiser un ordre social

au Paraguay, quels furent les plans que leur suggérèrent leurs études

passées? Ceux de Minos, Platon et Lycurgue. Ils réalisèrent le

communisme, qui, à son tour, ne manqua pas de réaliser ses tristes

conséquences. Les Indiens descendirent à quelques degrés au-dessous

de l'état sauvage. Cependant, telle était la prévention invétérée des

Européens en faveur des institutions communistes, toujours présentées

comme le type de la perfection, qu'on célébrait de toutes parts le

bonheur et la vertu de ces êtres sans nom (car ce n'étaient plus des

hommes), végétant sous la houlette des jésuites.

Rousseau, Mably, Montesquieu, Raynal, ces grands prôneurs des

Missions, avaient-ils vérifié les faits? Pas le moins du monde.

Est-ce que les livres grecs et latins peuvent tromper? Est-ce qu'on

peut s'égarer en prenant pour guide Platon? Donc, les Indiens du

Paraguay étaient heureux ou devaient l'être, sous peine d'être

misérables contre toutes les règles. Azara, Bougainville et d'autres

voyageurs partirent sous l'influence de ces idées préconçues pour

aller admirer tant de merveilles. D'abord, la triste réalité avait

beau leur crever les yeux, ils ne pouvaient y croire. Il fallut

pourtant se rendre à l'évidence, et ils finirent par constater, à

leur grand regret, que le communisme, séduisante chimère, est une

affreuse réalité.

La logique est inflexible. Il est bien clair que les auteurs que je

viens de citer n'avaient pas osé pousser leur doctrine jusqu'au bout.

Morelly et Brissot se chargèrent de réparer cette inconséquence. En

vrais platoniciens, ils prêchèrent ouvertement la communauté des

biens et des femmes, et cela, remarquons-le bien, en invoquant sans

cesse les exemples et les préceptes de cette belle antiquité que tout

le monde est convenu d'admirer.

Tel était, sur la Famille, la Propriété, la Liberté, la Société,

l'état où l'éducation donnée par le clergé avait réduit l'opinion

publique en France, quand éclata la Révolution. Elle s'explique,

sans doute, par des causes étrangères à l'enseignement classique.

Mais est-il permis de douter que cet enseignement n'y ait mêlé une

foule d'idées fausses, de sentiments brutaux, d'utopies subversives,

d'expérimentations fatales? Qu'on lise les discours prononcés à

l'Assemblée législative et à la Convention. C'est la langue de

Rousseau et de Mably. Ce ne sont que prosopopées, invocations,

apostrophes à Fabricius, à Caton, aux deux Brutus, aux Gracques, à

Catilina. Va-t-on commettre une atrocité? On trouve toujours, pour

la glorifier, l'exemple d'un Romain. Ce que l'éducation a mis dans

l'esprit passe dans les actes. Il est convenu que Sparte et Rome

sont des modèles; donc il faut les imiter ou les parodier. L'un

veut instituer les jeux Olympiques, l'autre les lois agraires et un

troisième le brouet noir dans les rues.

Je ne puis songer à épuiser ici cette question, bien digne qu'une

main exercée y consacre autre chose qu'un pamphlet «De l'influence

des lettres grecques et latines sur l'esprit de nos révolutions.» Je

dois me borner à quelques traits.

Deux grandes figures dominent la Révolution française et semblent la

personnifier: Mirabeau et Robespierre. Quelle était leur doctrine sur

la Propriété?

Nous avons vu que les peuples qui, dans l'antiquité, avaient fondé

leurs moyens d'existence sur la rapine et l'esclavage ne pouvaient

rattacher la propriété à son véritable principe. Ils étaient obligés

de la considérer comme un fait de convention, et ils la faisaient

reposer sur la loi; ce qui permet d'y faire entrer l'esclavage et le

vol, comme l'explique si naïvement Rollin.

Rousseau avait dit aussi: «La propriété est de convention et

d'institution humaine, au lieu que la liberté est un don de la

nature.»

Mirabeau professait la même doctrine:

«La propriété, dit-il, est une _création sociale_. Les lois

ne protégent pas, ne maintiennent pas seulement la propriété,

_elles la font naître_, elles la déterminent, elles lui donnent

le rang et l'étendue qu'elle occupe dans les droits des

citoyens.»

Et quand Mirabeau s'exprimait ainsi, ce n'était pas pour faire de

la théorie. Son but actuel était d'engager le législateur à limiter

l'exercice d'un droit qui était bien à sa discrétion, puisqu'il

l'avait créé.

Robespierre reproduit les définitions de Rousseau.

«En définissant la Liberté, ce premier besoin de l'homme, le

plus sacré des droits qu'il _tient de la nature_, nous avons

dit, avec raison, qu'elle a pour limite le droit d'autrui.

Pourquoi n'avez-vous pas appliqué ce principe à la Propriété,

_qui est une institution sociale_, comme si les lois de la

nature étaient moins inviolables que les _conventions_ des

hommes?»

Après ce préambule, Robespierre passe à la définition.

«La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de

disposer des biens qui lui sont garantis _par la loi_.»

Ainsi voilà l'opposition bien marquée entre la Liberté et la

Propriété. Ce sont deux droits d'origine différente. L'un vient _de

la nature_, l'autre est _d'institution sociale_. Le premier est

_naturel_, le second _conventionnel_.

Or, qui fait la loi? Le législateur. Il peut donc mettre à l'exercice

du droit de propriété, puisqu'il le confère, les conditions qu'il lui

plaît.

Aussi Robespierre se hâte de déduire de sa définition le _droit au

travail_, le _droit à l'assistance_ et _l'impôt progressif_.

«La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses

membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant des

moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état de travailler.

«Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche

envers le pauvre. _Il appartient à la loi_ de déterminer la

manière dont cette dette doit être acquittée.

«Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est nécessaire

à leur subsistance sont dispensés de contribuer aux dépenses

publiques. Les autres doivent les supporter _progressivement_,

selon l'étendue de leur fortune.»

Robespierre, dit M. Sudre, adoptait ainsi toutes les mesures qui,

dans l'esprit de leurs inventeurs, comme dans la réalité, constituent

la transition de la propriété au communisme. Par l'application du

_Traité des lois_ de Platon, il s'acheminait, sans le savoir, vers la

réalisation de l'état social décrit dans le livre de la _République_.

(On sait que Platon a fait deux livres: l'un pour signaler la

perfection idéale--communauté des biens et des femmes--c'est le livre

de la _République_; l'autre pour enseigner les moyens de transition,

c'est le _Traité des lois_.)

Robespierre peut être considéré, d'ailleurs, comme un enthousiaste

de la _calme, paisible et pure_ antiquité. Son discours même sur la

Propriété abonde en déclamations du goût de celles-ci: «Aristide

n'aurait pas envié les trésors de Crassus! La chaumière de Fabricius

n'a rien à envier au palais de Crassus!» etc.

Une fois que Mirabeau et Robespierre attribuaient, en principe, au

législateur la faculté de fixer la limite du droit de propriété,

il importe peu de savoir à quel degré ils jugeaient opportun de

placer cette limite. Il pouvait leur convenir de ne pas aller plus

loin que le droit au travail, le droit à l'assistance et l'impôt

progressif. Mais d'autres, plus conséquents, ne s'arrêtaient pas

là. Si la loi, qui crée la propriété et en dispose, peut faire un

pas vers l'égalité, pourquoi n'en ferait-elle pas deux? Pourquoi ne

réaliserait-elle pas l'égalité absolue?

Aussi Robespierre fut dépassé par Saint-Just, cela devait être, et

Saint-Just par Babeuf, cela devait être encore. Dans cette voie, il

n'y a qu'un terme raisonnable. Il a été marqué par le divin Platon.

Saint-Just... mais je me laisse trop circonscrire dans la question

de propriété. J'oublie que j'ai entrepris de montrer comment

l'éducation classique a perverti toutes les notions morales.

Convaincu que le lecteur voudra bien me croire sur parole, quand

j'affirme que Saint-Just a dépassé Robespierre dans la voie du

communisme, je reprends mon sujet.

Il faut d'abord savoir que les erreurs de Saint-Just se rattachaient

aux études classiques. Comme tous les hommes de son temps et du

nôtre, il était imprégné d'Antiquité. Il se croyait un Brutus. Retenu

loin de Paris par son parti, il écrivait:

«Ô Dieu! faut-il que Brutus languisse, oublié, loin de Rome! Mon

parti est pris, cependant, et si Brutus ne tue point les autres,

il se tuera lui-même.»

Tuer! il semble que ce soit ici-bas la destination de l'homme.

Tous les hellénistes et latinistes sont convenus que le principe

d'une république, c'est la _vertu_, et Dieu sait ce qu'ils entendent

par ce mot! C'est pourquoi Saint-Just écrivait:

«Un gouvernement républicain a la Vertu pour principe, sinon la

Terreur.»

C'est encore un opinion dominante dans l'antiquité que le travail est

infâme. Aussi Saint-Just le condamnait en ces termes:

«Un métier s'accorde mal avec le véritable citoyen. La main de

l'homme n'est faite que pour la terre et pour les armes.»

Et c'est pour que personne ne pût s'avilir à exercer un métier qu'il

voulait distribuer des terres à tout le monde.

Nous avons vu que, selon les idées des anciens, le législateur est à

l'humanité ce que le potier est à l'argile. Malheureusement, quand

cette idée domine, nul ne veut être argile et chacun veut être

potier. On pense bien que Saint-Just s'attribuait le beau rôle:

«Le jour où je me serai convaincu qu'il est impossible _de

donner_ aux Français des moeurs douces, sensibles et inexorables

pour la tyrannie et l'injustice, je me poignarderai.

«S'il y avait des moeurs, tout irait bien; il faut des

institutions pour les épurer. Pour réformer les moeurs, il faut

commencer par contenter le besoin et l'intérêt. Il faut donner

quelques terres à tout le monde.

«Les enfants sont vêtus de toile en toute saison. Ils couchent

sur des nattes et dorment huit heures. Ils sont nourris en

commun, et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes, de

pain et d'eau. Ils ne peuvent goûter de chair qu'après l'âge de

seize ans.

«Les hommes âgés de vingt-cinq ans seront tenus de déclarer

tous les ans, dans le temple, les noms de leurs amis. Celui qui

abandonne son ami sans raison suffisante sera banni!»

Ainsi Saint-Just, à l'imitation de Lycurgue, Platon, Fénelon,

Rousseau, s'attribue à lui-même sur les moeurs, les sentiments, les

richesses et les enfants des Français, plus de droits et de puissance

que n'en ont tous les Français ensemble. Que l'humanité est petite

auprès de lui! ou plutôt elle ne vit qu'en lui. Son cerveau est le

cerveau, son coeur est le coeur de l'humanité.

Voilà donc la marche imprimée à la révolution parle conventionalisme

gréco-latin. Platon a marqué l'idéal. Prêtres et laïques, au

dix-septième et au dix-huitième siècle, se mettent à célébrer cette

merveille. Vient l'heure de l'action: Mirabeau descend le premier

degré, Robespierre le second, Saint-Just le troisième, Antonelle

le quatrième, et Babeuf, plus logique que tous ses prédécesseurs,

se dresse au dernier, au communisme absolu, au platonisme pur. Je

devrais citer ici ses écrits; je me bornerai à dire, car ceci est

caractéristique, qu'il les signait _Caïus Gracchus_.

L'esprit de la révolution, au point de vue qui nous occupe, se montre

tout entier dans quelques citations. Que voulait Robespierre?

«_Élever les âmes à la hauteur des vertus républicaines des peuples

antiques._» (3 nivôse an III.) Que voulait Saint-Just? «_Nous offrir

le bonheur de Sparte et d'Athènes._» (23 nivôse an III.) Il voulait

en outre «_Que tous les citoyens portassent sous leur habit le

couteau de Brutus._» (Ibid.) Que voulait le sanguinaire Carrier?

«_Que toute la jeunesse envisage désormais le brasier de Scævola,

la ciguë de Socrate, la mort de Cicéron et l'épée de Caton._» Que

voulait Rabaut Saint-Étienne? «_Que, suivant les principes des

Crétois et des Spartiates, l'État s'empare de l'homme dès le berceau

et même avant la naissance._» (16 décembre 1692). Que voulait la

section des Quinze-Vingts? «_Qu'on consacre une église à la liberté,

et qu'on fasse élever un autel sur lequel brûlera un feu perpétuel

entretenu par de jeunes vestales._» (21 novembre 1794.) Que voulait

la Convention tout entière? «_Que nos communes ne renferment

désormais que des Brutus et des Publicola._» (19 mars 1794.)

Tous ces sectaires étaient de bonne foi cependant, et ils n'en

étaient que plus dangereux; car la sincérité dans l'erreur, c'est du

fanatisme, et le fanatisme est une force, surtout quand il agit sur

des masses préparées à subir son action. L'universel enthousiasme en

faveur d'un type social ne peut être toujours stérile, et l'opinion

publique, éclairée ou égarée, n'en est pas moins la reine du monde.

Quand une de ces erreurs fondamentales,--telle que la Glorification

de l'Antiquité,--pénétrant par l'enseignement dans tous les cerveaux

avec les premières lueurs de l'intelligence, s'y fixe à l'état de

_conventionalisme_, elle tend à passer des esprits aux actes. Qu'une

révolution fasse alors sonner l'heure des expériences, et qui peut

dire sous quel nom terrible apparaîtra celui qui, cent ans plus tôt,

se fût appelé Fénelon? Il eût déposé son idée dans un roman, il meurt

pour elle sur l'échafaud; il eût été poëte, il se fait martyr; il eût

amusé la société, il la bouleverse.

Cependant il y a dans la réalité une puissance supérieure au

conventionalisme le plus universel. Quand l'éducation a déposé

dans le corps social une semence funeste, il y a en lui une force

de conservation, _vis medicatrix_, qui le fait se débarrasser à la

longue, à travers les souffrances et les larmes, du germe délétère.

Lors donc que le communisme eut assez effrayé et compromis la

société, une réaction devint infaillible. La France se prit à

reculer vers le despotisme. Dans son ardeur, elle eût fait bon

marché même des légitimes conquêtes de la Révolution. Elle eut le

Consulat et l'Empire. Mais, hélas! ai-je besoin de faire observer

que l'infatuation romaine la suivit dans cette phase nouvelle?

L'Antiquité est là, toujours là pour justifier toutes les formes

de la violence. Depuis Lycurgue jusqu'à César, que de modèles à

choisir! Donc,--et j'emprunte ici le langage de M. Thiers,--«nous

qui, après avoir été Athéniens avec Voltaire, avons un moment voulu

être Spartiates sous la Convention, nous nous fîmes soldats de César

sous Napoléon.» Peut-on méconnaître l'empreinte que notre engouement

pour Rome a laissée sur cette époque? Eh! mon Dieu, cette empreinte

est partout. Elle est dans les édifices, dans les monuments, dans

la littérature, dans les modes même de la France impériale: elle

est dans les noms ridicules imposés à toutes nos institutions. Ce

n'est pas par hasard, sans doute, que nous vîmes surgir de toute

part des _Consuls_, un _Empereur_, des _Sénateurs_, des _Tribuns_,

des _Préfets_, des _Sénatus-Consultes_, des _Aigles_, des _Colonnes

trajanes_, des _Légions_, des _Champs de Mars_, des _Prytanées_, des

_Lycées_.

La lutte entre les principes révolutionnaires et

contre-révolutionnaires semblait devoir se terminer aux journées de

Juillet 1830. Depuis cette époque, les forces intellectuelles de

ce pays se sont tournées vers l'étude des questions sociales, ce

qui n'a rien en soi que de naturel et d'utile. Malheureusement,

l'Université donne le premier branle à la marche de l'esprit humain,

et le dirige encore vers les sources empoisonnées de l'Antiquité; de

telle sorte que notre malheureuse patrie en est réduite à recommencer

son passé et à traverser les mêmes épreuves. Il semble qu'elle

soit condamnée à tourner dans ce cercle: Utopie, expérimentation,

réaction.--Platonisme littéraire, communisme révolutionnaire,

despotisme militaire.--Fénelon, Robespierre, Napoléon!--Peut-il

en être autrement? La jeunesse, où se recrutent la littérature et

le journalisme, au lieu de chercher à découvrir et à exposer les

lois naturelles de la société, se borne à reprendre en sous-oeuvre

cet axiome græco-romain: _L'ordre social est une création du

Législateur_. Point de départ déplorable qui ouvre une carrière

sans limites à l'imagination, et n'est que l'enfantement perpétuel

du _Socialisme_.--Car, si la société est une invention, qui ne veut

être l'inventeur? qui ne veut être ou Minos, ou Lycurgue, ou Platon,

ou Numa, ou Fénelon, ou Robespierre, ou Babeuf, ou Saint-Simon,

ou Fourier, ou Louis Blanc, ou Proudhon? Qui ne trouve glorieux

_d'instituer un Peuple_? Qui ne se complaît dans le titre de _Père

des nations_? Qui n'aspire à combiner, comme des éléments chimiques,

la Famille et la Propriété?

Mais, pour donner carrière à sa fantaisie ailleurs que dans les

colonnes d'un journal, il faut tenir le pouvoir, il faut occuper le

point central où aboutissent tous les fils de la puissance publique.

C'est le préalable obligé de toute expérimentation. Chaque secte,

chaque école fera donc tous ses efforts pour chasser du gouvernement

l'école ou la secte dominante, en sorte que, sous l'influence

de l'enseignement classique, la vie sociale ne peut être qu'une

interminable série de luttes et de révolutions, ayant pour objet la

question de savoir à quel utopiste restera la faculté de faire sur le

peuple, comme sur une vile matière, des expériences!

Oui, j'accuse le Baccalauréat de préparer, comme à plaisir, toute

la jeunesse française aux utopies socialistes, aux expérimentations

sociales. Et c'est là sans doute la raison d'un phénomène fort

étrange, je veux parler de l'impuissance que manifestent à réfuter

le socialisme ceux-là mêmes qui s'en croient menacés. Hommes de

la bourgeoisie, propriétaires, capitalistes, les systèmes de

Saint-Simon, de Fourier, de Louis Blanc, de Leroux, de Proudhon ne

sont, après tout, que des doctrines. Elles sont fausses, dites-vous.

Pourquoi ne les réfutez-vous pas? Parce que vous avez bu à la même

coupe: parce que la fréquentation des anciens, parce que votre

engouement de convention pour tout ce qui est Grec ou Romain vous ont

inoculé le socialisme.

Vous en êtes un peu dans votre âme entiché.

Votre nivellement des fortunes par l'action des tarifs, votre loi

d'assistance, vos appels à l'instruction gratuite, vos primes

d'encouragement, votre centralisation, votre foi dans l'État, votre

littérature, votre théâtre, tout atteste que vous êtes socialistes.

Vous différez des apôtres par le degré, mais vous êtes sur la même

pente. Voilà pourquoi, quand vous vous sentez distancés, au lieu de

réfuter,--ce que vous ne savez pas faire, et ce que vous ne pourriez

faire sans vous condamner vous-mêmes,--vous vous tordez les bras,

vous vous arrachez les cheveux, vous en appelez à la compression, et

vous dites piteusement: _La France s'en va!_

Non, la France ne s'en va pas. Car voici ce qui arrive: pendant

que vous vous livrez à vos stériles lamentations, les socialistes

se réfutent eux-mêmes. Ses docteurs sont en guerre ouverte.

Le phalanstère y est resté; la triade y est restée, l'atelier

national y est resté; votre nivellement des conditions par la Loi y

restera. Qu'y a-t-il encore debout? _Le crédit gratuit._ Que n'en

démontrez-vous l'absurdité? Hélas! c'est vous qui l'avez inventé.

Vous l'avez prêché pendant mille ans. Quand vous n'avez pu étouffer

l'Intérêt, vous l'avez réglementé. Vous l'avez soumis au _maximum_,

donnant ainsi à penser que la _propriété est une création de la Loi_,

ce qui est justement l'idée de Platon, de Lycurgue, de Fénelon, de

Rollin, de Robespierre; ce qui est, je ne crains pas de l'affirmer,

l'essence et la quintessence non-seulement du socialisme, mais du

communisme. Ne me vantez donc pas un enseignement qui ne vous a rien

enseigné de ce que vous devriez savoir, et qui vous laisse consternés

et muets devant la première chimère qu'il plaît à un fou d'imaginer.

Vous n'êtes pas en mesure d'opposer la vérité à l'erreur; laissez au

moins les erreurs se détruire les unes par les autres. Gardez-vous de

bâillonner les utopistes, et d'élever ainsi leur propagande sur le

piédestal de la persécution. L'esprit des masses laborieuses, sinon

des classes moyennes, s'est attaché aux grandes questions sociales.

Il les résoudra. Il arrivera à trouver pour ces mots: Famille,

Propriété, Liberté, Justice, Société, d'autres définitions que

celles que nous fournit votre enseignement. Il vaincra non-seulement

le socialisme qui se proclame tel, mais encore le socialisme qui

s'ignore. Il tuera votre universelle intervention de l'État, votre

centralisation, votre unité factice, votre système protecteur, votre

philanthropie officielle, vos lois sur l'usure, votre diplomatie

barbare, votre enseignement monopolisé.

Et c'est pourquoi je dis: Non, la France ne s'en va pas. Elle sortira

de la lutte, plus heureuse, plus éclairée, mieux ordonnée, plus

grande, plus libre, plus morale, plus religieuse que vous ne l'avez

faite.

Après tout, veuillez bien remarquer ceci: quand je m'élève contre les

études classiques, je ne demande pas qu'elles soient _interdites_; je

demande seulement qu'elles ne soient pas _imposées_. Je n'interpelle

pas l'État pour lui dire: Soumettez tout le monde à mon opinion, mais

bien: Ne me courbez pas sous l'opinion d'autrui. La différence est

grande, et qu'il n'y ait pas de méprise à cet égard.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 35 / 41 段