les personnes du premier rang, après vous, seront vêtues de
blanc...; celles du second rang, de bleu...; les troisièmes, de
vert...; les quatrièmes d'un jaune aurore...; les cinquièmes,
d'un rouge pâle ou rose...; les sixièmes, d'un gris de lin...;
et les septièmes, qui seront les dernières du peuple, d'une
couleur mêlée de jaune et de blanc. Voilà les habits de sept
conditions différentes pour les hommes libres. Tous les esclaves
seront vêtus de gris brun. ON[104] ne souffrira jamais aucun
changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des
habits.
[Note 104: Les pétrisseurs de sociétés ont quelquefois assez de
pudeur pour ne pas dire: JE ferai, JE disposerai. Ils se servent
volontiers de cette forme détournée, mais équivalente: ON fera,
ON ne souffrira pas.]
«Il régla de même la nourriture des citoyens et des esclaves.
«Il retrancha ensuite la musique molle et efféminée.
«Il donna des modèles d'une architecture simple et gracieuse. Il
voulut que chaque maison un peu considérable eût un salon et un
péristyle, avec de petites chambres pour toutes _les personnes
libres_.
«Au reste, la modération et la frugalité de Mentor n'empêchèrent
pas qu'il n'autorisât tous les grands bâtiments destinés aux
courses de chevaux et de chariots, aux _combats de lutteurs et à
ceux du ceste_.
«La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu'il
n'est pas permis d'abandonner; mais il voulut qu'on souffrît
dans Salente peu d'hommes attachés à ces arts.»
Ne reconnaît-on pas là une imagination enflammée par la lecture de
Platon et l'exemple de Lycurgue, s'amusant à faire ses expériences
sur les hommes comme sur de la vile matière?
Et qu'on ne justifie pas de telles chimères en disant qu'elles sont
le fruit d'une excessive bienveillance. Autant il en est de tous les
organisateurs et désorganisateurs de sociétés.
_Rollin._ Il est un autre homme, presque l'égal de Fénelon par
l'intelligence et par le coeur, et qui, plus que Fénelon, s'est
occupé d'éducation, c'est Rollin. Eh bien! à quel degré d'abjection
intellectuelle et morale la longue fréquentation de l'antiquité
n'avait-elle pas réduit ce bonhomme Rollin! On ne peut lire ses
livres sans se sentir saisi de tristesse et de pitié. On ne sait s'il
est chrétien ou païen, tant il se montre impartial entre Dieu et les
dieux. Les miracles de la Bible et les légendes des temps héroïques
trouvent en lui la même crédulité. Sur sa physionomie placide on
voit toujours errer l'ombre des passions guerrières; il ne parle que
de javelots, d'épées et de catapultes. C'est pour lui, comme pour
Bossuet, un des problèmes sociaux les plus intéressants, de savoir
si la phalange macédonienne valait mieux que la légion romaine. Il
exalte les Romains pour ne s'être adonnés qu'aux sciences qui ont
pour objet la domination: l'éloquence, la politique, la guerre. À ses
yeux, toutes les autres connaissances sont des sources de corruption,
et ne sont propres qu'à incliner les hommes vers la paix; aussi
il les bannit soigneusement de ses colléges, aux applaudissements
de M. Thiers. Tout son encens est pour Mars et Bellone; à peine
s'il en détourne quelques grains pour le Christ. Triste jouet du
_conventionalisme_ qu'a fait prédominer l'instruction classique, il
est si décidé d'avance à admirer les Romains, que, en ce qui les
concerne, la simple abstention des plus grands forfaits est mise par
lui au niveau des plus hautes vertus. Alexandre, pour avoir regretté
d'avoir assassiné son meilleur ami, Scipion, pour n'avoir pas enlevé
une femme à son époux, font preuve, à ses yeux, d'un héroïsme
inimitable. Enfin, s'il a fait de chacun de nous une _contradiction
vivante_, il en est, certes, le plus parfait modèle.
On pense bien que Rollin était enthousiaste du Communisme et des
institutions lacédémoniennes. Rendons-lui justice, cependant; son
admiration n'est pas exclusive. Il reprend, avec les ménagements
convenables, ce législateur d'avoir imprimé à son oeuvre quatre
taches légères:
1º L'oisiveté,
2º La promiscuité,
3º Le meurtre des enfants,
4º L'assassinat en masse des esclaves.
Ces quatre réserves une fois faites, le bonhomme, rentrant dans le
_conventionalisme_ classique, voit en Lycurgue non un homme, mais un
dieu, et trouve sa police parfaite.
L'intervention du législateur en toutes choses paraît à Rollin si
indispensable, qu'il félicite très-sérieusement les Grecs de ce qu'un
homme nommé _Pélasge_ soit venu leur enseigner à manger du gland.
Avant, dit-il, ils broutaient l'herbe comme les bêtes.
Ailleurs, il dit:
«Dieu devait l'empire du monde aux Romains en récompense de
leurs grandes vertus, qui ne sont qu'apparentes. Il n'aurait pas
fait justice s'il avait accordé à ces vertus, qui n'ont rien de
réel, un moindre prix.»
Ne voit-on pas clairement ici le conventionalisme et le christianisme
se disputer, dans la personne de Rollin, une pauvre âme en peine?
L'esprit de cette phrase, c'est l'esprit de tous les ouvrages du
fondateur de l'enseignement en France. Se contredire, faire Dieu se
contredire et nous apprendre à nous contredire, c'est tout Rollin,
c'est tout le Baccalauréat.
Si la Promiscuité et l'Infanticide éveillent les scrupules de Rollin,
à l'égard des institutions de Lycurgue, il se passionne pour tout
le reste, et trouve même, moyen de justifier le vol. Voici comment.
Le trait est curieux, et se rattache assez à mon sujet pour mériter
d'être rapporté.
Rollin commence par poser en principe que la LOI CRÉE LA
PROPRIÉTÉ,--principe funeste, commun à tous les organisateurs, et
que nous retrouverons bientôt dans la bouche de Rousseau, de Mably,
de Mirabeau, de Robespierre et de Babeuf. Or, puisque la loi est la
raison d'être de la propriété, ne peut-elle pas être aussi bien la
raison d'être du vol? Qu'opposer à ce raisonnement?
«Le vol était permis à Sparte, dit Rollin, il était sévèrement
puni chez les Scythes. La raison de cette différence est
sensible, c'est que la loi, _qui seule décide de la propriété et
de l'usage des biens_, n'avait rien accordé chez les Scythes à
un particulier sur le bien d'un autre, et que la loi, chez les
Lacédémoniens, avait fait tout le contraire.»
Ensuite, le bon Rollin, dans l'ardeur de son plaidoyer en faveur du
vol et de Lycurgue, invoque la plus incontestable des autorités,
celle de Dieu:
«Rien n'est plus ordinaire, dit-il, que des droits semblables
accordés sur le bien d'autrui: c'est ainsi que Dieu
non-seulement avait donné aux pauvres le pouvoir de cueillir du
raisin dans les vignes et de glaner dans les champs, et d'en
emporter les gerbes entières, mais avait encore accordé à tout
passant sans distinction la liberté d'entrer autant de fois
qu'il lui plaisait dans la vigne d'autrui, et d'en manger autant
de raisin qu'il voulait, _malgré le maître de la vigne_. Dieu en
rend lui-même la première raison. C'est que la terre d'Israël
était à lui et que les Israélites n'en jouissaient qu'à cette
condition onéreuse.»
On dira, sans doute, que c'est là une doctrine personnelle à Rollin.
C'est justement ce que je dis. Je cherche à montrer à quel état
d'infirmité morale la fréquentation habituelle de l'effroyable
Société antique peut réduire les plus belles et les plus honnêtes
intelligences.
_Montesquieu._ On a dit de Montesquieu qu'il avait retrouvé les
titres du genre humain. C'est un de ces grands écrivains dont chaque
phrase a le privilége de faire autorité. À Dieu ne plaise que je
veuille amoindrir sa gloire! Mais que ne faut-il pas penser de
l'éducation classique, si elle est parvenue à égarer cette noble
intelligence au point de lui faire admirer dans l'antiquité les
institutions les plus barbares?
Les anciens Grecs, pénétrés de la nécessité que les peuples qui
vivaient sous un gouvernement populaire fussent élevés _à la
vertu_, firent pour l'inspirer des institutions singulières.
Les lois de Crète étaient l'original de celles de Lacédémone; et
celles de Platon en étaient la correction.
Je prie qu'on fasse un peu d'attention à l'étendue de génie
qu'il fallut à ces législateurs pour voir qu'en choquant
tous les usages reçus, en confondant toutes les vertus, ils
montreraient à l'univers _leur sagesse_. Lycurgue, mêlant le
larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec
l'extrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus
grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla
lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent,
les murailles; on y a de l'ambition sans espérance d'être mieux;
_on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni
mari, ni père_; la pudeur même est ôtée à la chasteté. C'est par
ces chemins que Sparte est menée _à la grandeur et à la gloire_;
mais avec une telle infaillibilité de ses institutions, qu'on
n'obtenait rien contre elle en gagnant des batailles, si on ne
parvenait à lui ôter sa police.
(_Esprit des Lois_, livre IV, chap. VIII.)
_Ceux qui voudront_ faire des institutions pareilles établiront
la communauté des biens de la république de Platon; ce respect
qu'il demandait pour les dieux, cette séparation d'avec les
étrangers, pour la conservation des moeurs, et la cité faisant
le commerce et non pas les citoyens; ils donneront nos arts sans
notre luxe, et nos besoins sans nos désirs.
Montesquieu explique en ces termes la grande influence que les
anciens attribuaient à la musique.
... Je crois que je pourrais expliquer ceci: Il faut se mettre
dans l'esprit que dans les villes grecques, surtout celles qui
avaient _pour principal objet_ la guerre, tous les travaux
et toutes les professions qui pouvaient conduire à gagner de
l'argent étaient regardés comme _indignes d'un homme libre_.
«La plupart des arts, dit Xénophon, corrompent le corps de ceux
qui les exercent; ils obligent à s'asseoir à l'ombre ou près du
feu: on n'a de temps ni pour ses amis ni pour la république.» Ce
ne fut que dans _la corruption_ de quelques démocraties que les
artisans parvinrent à être citoyens. C'est ce qu'Aristote nous
apprend; et il soutient qu'une bonne république ne leur donnera
jamais le droit de cité.
L'agriculture était encore une profession _servile_, et
ordinairement c'était quelque peuple vaincu qui l'exerçait: les
Ilotes, chez les Lacédémoniens; les Périéciens chez les Crétois;
les Pénestes, chez les Thessaliens; d'autres peuples esclaves,
dans d'autres républiques.
Enfin, tout le commerce était _infâme_ chez les Grecs. _Il
aurait fallu qu'un citoyen eût rendu des services à un esclave_,
à un locataire, à un étranger: cette idée _choquait l'esprit de
la liberté grecque_. Aussi Platon veut-il dans ses lois qu'on
punisse un citoyen qui ferait le commerce.
ON était donc _fort embarrassé_ dans les républiques grecques:
ON ne voulait pas que les citoyens travaillassent au commerce,
à l'agriculture ni aux arts; ON ne voulait pas non plus qu'ils
fussent oisifs. Ils trouvaient une occupation dans les exercices
qui dépendent de la gymnastique et dans ceux qui avaient du
_rapport à la guerre_. L'institution ne leur en donnait point
d'autres. Il faut donc regarder les Grecs comme une société
d'athlètes et de combattants. Or ces exercices, si propres à
faire des gens durs et sauvages, avaient besoin d'être tempérés
par d'autres qui pussent adoucir les moeurs. La musique, qui
tient à l'esprit par les organes du corps, était très-propre à
cela.
(_Esprit des Lois_, livre V.)
Voilà l'idée que l'enseignement classique nous donne de la Liberté.
Voici maintenant comment il nous enseigne à comprendre l'Égalité et
la Frugalité:
Quoique dans la démocratie l'égalité réelle soit l'âme de
l'État, cependant elle est si difficile à établir qu'une
exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours.
Il suffit que l'on établisse un cens qui réduise ou fixe les
différences à un certain point; après quoi c'est à des lois
particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités, par les
charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles
accordent aux pauvres.
(_Esprit des Lois_, livre V, chap. V.)
Il ne suffit pas dans une bonne démocratie que les portions de
terre soient égales; il faut qu'elles soient petites comme chez
les Romains...
Comme l'égalité des fortunes entretient la frugalité, la
frugalité maintient l'égalité des fortunes. Ces choses, quoique
différentes, sont telles qu'elles ne peuvent subsister l'une
sans l'autre.
(_Esprit des Lois_, chap. VI.)
Les Samnites avaient une coutume qui, dans une petite
république, et surtout dans la situation où était la leur,
devait produire d'_admirables effets_. On assemblait tous les
jeunes gens et on les jugeait. Celui qui était déclaré _le
meilleur_ de tous prenait pour sa femme la fille qu'il voulait;
celui qui avait les suffrages après lui choisissait encore, et
ainsi de suite... Il serait difficile d'imaginer une récompense
plus noble, plus grande, moins à charge à un petit État, plus
capable d'agir sur l'un et l'autre sexe.
Les Samnites descendaient des Lacédémoniens; et Platon, dont les
institutions ne sont que la _perfection_ des lois de Lycurgue,
donna à peu près une pareille loi.
(_Esprit des Lois_, livre VII, chap. XVI.)
_Rousseau._ Aucun homme n'a exercé sur la révolution française
autant, d'influence que Rousseau. «Ses ouvrages, dit L. Blanc,
étaient sur la table du comité de salut public.» «Ses paradoxes,
dit-il encore, que son siècle prit pour des hardiesses littéraires,
devaient bientôt retentir dans les assemblées de la nation sous la
forme de vérités dogmatiques et _tranchantes comme l'épée_.» Et, afin
que le lien moral qui rattache Rousseau à l'antiquité ne soit pas
méconnu, le même panégyriste ajoute: «Son style rappelait le langage
pathétique et véhément d'un _fils de Cornélie_.»
Qui ne sait, d'ailleurs, que Rousseau était l'admirateur le plus
passionné des idées et des moeurs qu'on est convenu d'attribuer
aux Romains et aux Spartiates? Il dit lui-même que la lecture de
Plutarque l'a fait ce qu'il est.
Son premier écrit fut dirigé contre l'intelligence humaine. Aussi,
dès les premières pages, il s'écrie:
Oublierai-je que ce fut dans le sein de la Grèce qu'on vit
s'élever cette cité aussi célèbre par son _heureuse ignorance_
que par la _sagesse_ de ses lois, cette république _de
demi-dieux plutôt que d'hommes_, tant leurs vertus semblaient
supérieures à l'humanité? Ô Sparte! opprobre éternel d'une vaine
doctrine! tandis que les vices conduits par les beaux-arts
s'introduisaient dans Athènes, tandis qu'un tyran y rassemblait
avec tant de soin les ouvrages du prince des poëtes, tu chassais
de tes murs les arts et les artistes, les sciences et les
savants!
(_Discours sur le rétablissement des sciences et des arts._)
Dans son second ouvrage, le _Discours sur l'inégalité des
conditions_, il s'emporta avec plus de véhémence, encore contre
toutes les bases de la société et de la civilisation. C'est pourquoi
il se croyait l'interprète de la sagesse antique:
«Je me supposerai dans le lycée d'Athènes, répétant les leçons
de _mes maîtres_, ayant les Platon et les Xénocrate pour juges,
et le genre humain pour auditeur.»
L'idée dominante de ce discours célèbre peut se résumer ainsi:
Le sort le plus affreux attend ceux qui, ayant le malheur de
naître après nous, ajouteront leurs connaissances aux nôtres. Le
développement de nos facultés nous rend déjà très-malheureux. Nos
pères l'étaient moins étant plus ignorants. Rome approchait de la
perfection; Sparte l'avait réalisée, autant que la perfection est
compatible avec l'état social. Mais le vrai bonheur pour l'homme,
c'est de vivre dans les bois, seul, nu, sans liens, sans affections,
sans langage, sans religion, sans idées, sans famille, enfin dans cet
état où il était si rapproché de la bête qu'il est fort douteux qu'il
se tînt debout et que ses mains ne fussent pas des pieds.
Malheureusement, cet âge d'or ne s'est pas perpétué. Les hommes ont
passé par un état intermédiaire qui ne laissait pas que d'avoir des
charmes:
«Tant qu'ils se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant
qu'ils se contentèrent de coudre leurs habits de peaux avec des
arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le
corps de diverses couleurs... tant qu'ils ne s'occupèrent que
des ouvrages _qu'un seul_ pouvait faire, ils vécurent libres,
sains, bons et heureux.»
Hélas! ils ne surent pas s'arrêter à ce premier degré de culture:
«Dès l'instant qu'un homme _eut besoin du secours d'un autre_
(voilà la société qui fait sa funeste apparition); dès qu'on
s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions
pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le
travail devint nécessaire...
«La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont
l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poëte,
c'est l'or et l'argent, pour le philosophe, c'est le _fer_ et le
_blé_ qui ont civilisé les hommes et _perdu le genre humain_.
Il fallut donc sortir de l'_état de nature_ pour entrer dans la
_société_. Ceci est l'occasion du troisième ouvrage de Rousseau, _le
Contrat social_.
Il n'entre pas dans mon sujet d'analyser ici cette oeuvre; je
me bornerai à faire remarquer que les idées gréco-romaines s'y
reproduisent à chaque page.
Puisque la société est un pacte, chacun a droit de stipuler pour
lui-même.
Il n'appartient qu'à ceux qui s'associent de régler les
conditions de la société.
Mais cela n'est pas facile.
Comment les régleront-ils? sera-ce d'un commun accord, par
une inspiration subite?... Comment une multitude aveugle, qui
souvent ne sait ce qu'elle veut, exécuterait-elle d'elle-même
une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de
législation?... De là la nécessité d'un législateur.
Ainsi le suffrage universel est aussitôt escamoté en pratique
qu'admis en théorie.
Car comment s'y prendra ce législateur, qui _doit être, à tous
égards, un homme extraordinaire, qui, osant entreprendre d'instituer
un peuple, doit se sentir en état de changer la nature humaine,
d'altérer la constitution physique et morale de l'homme_, qui doit,
en un mot, _inventer la machine_ dont les hommes sont la matière?
Rousseau prouve fort bien ici que le législateur ne peut compter ni
sur la force, ni sur la persuasion. Comment sortir de ce pas? Par
l'imposture.
«Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations à
recourir à l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur
propre sagesse... Cette raison sublime, qui s'élève au-dessus
des âmes vulgaires, est celle dont le législateur met les
décisions dans la bouche des immortels, pour entraîner, par
l'autorité divine, ceux que ne pourrait ébranler la prudence
humaine. Mais il n'appartient pas à tout le monde de faire
parler les _dieux_.» (_Les Dieux! les Immortels!_ réminiscence
classique.)
Comme Platon et Lycurgue, ses maîtres, comme les Spartiates et les
Romains, ses héros, Rousseau donnait aux mots _travail_ et _liberté_
un sens selon lequel ils expriment deux idées incompatibles. Dans
l'état social, il faut donc opter: renoncer à être libre, ou
mourir de faim. Il y a cependant une issue à la difficulté, c'est
l'esclavage.
«À l'instant qu'un peuple se donne des représentants, il n'est
plus libre; il n'est plus!
«Chez les Grecs, tout ce que le peuple avait à faire, il le
faisait lui-même. Il était sans cesse assemblé sur la place;
_des esclaves faisaient ses travaux; sa grande affaire était la
liberté_. N'ayant plus les mêmes avantages, comment conserver
les mêmes droits? Vous donnez plus à votre gain qu'à votre
liberté, et vous craignez bien moins l'esclavage que la misère.
«Quoi! la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude?
Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est pas
dans la nature a ses inconvénients, et la société civile plus
que tout le reste. Il y a telles positions malheureuses où on ne
peut sauver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et où
le citoyen ne peut être extrêmement libre que l'esclave ne soit
extrêmement esclave. Telle était la position de Sparte. Pour
vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves, mais vous
l'êtes, etc.»
Voilà bien le conventionalisme classique. Les anciens avaient été
poussés à se donner des esclaves par leurs instincts brutaux. Mais
comme c'est un parti pris, une tradition de collége de trouver beau
tout ce qu'ils ont fait, on leur attribue des raisonnements raffinés
sur la quintessence de la liberté.
L'opposition qu'établit Rousseau entre l'état de la nature et l'état
social est aussi funeste à la morale privée qu'à la morale publique.
Selon ce système, la société est le résultat d'un pacte qui donne
naissance à la Loi, laquelle, à son tour, tire du néant la justice et
la moralité. Dans l'état de nature, il n'y a ni moralité ni justice.
Le père n'a aucun devoir envers son fils, le fils envers son père,
le mari envers sa femme, la femme envers son mari. «Je ne dois rien
à qui je n'ai rien promis; je ne reconnais à autrui que ce qui m'est
inutile; j'ai un droit illimité à tout ce qui me tente et que je puis
atteindre.»
Il suit de là que si le pacte social une fois conclu vient à être
dissous, tout s'écroule à la fois, société, loi, moralité, justice,
devoir. «Chacun, dit Rousseau, rentre dans ses droits primitifs, et
reprend sa liberté naturelle en perdant la liberté conventionnelle
pour laquelle il y renonça.»
Or, il faut savoir qu'il faut bien peu de chose pour que le pacte
social soit dissous. Cela arrive toutes les fois qu'un particulier
viole ses engagements ou se soustrait à l'exécution d'une loi
quelconque. Qu'un condamné s'évade quand la société lui dit: _Il
est expédient que tu meures_; qu'un citoyen refuse l'impôt, qu'un
comptable mette la main dans la caisse publique, _à l'instant_ le
contrat social est violé, tous les devoirs moraux cessent, la justice
n'existe plus, les pères, les mères, les enfants, les époux ne se
doivent rien; chacun a un droit illimité à tout ce qui le tente; en
un mot, la population tout entière rentre dans l'état de nature.
Je laisse à penser les ravages que doivent faire de pareilles
doctrines aux époques révolutionnaires.
Elles ne sont pas moins funestes à la morale privée. Quel est le
jeune homme, entrant dans le monde plein de fougue et de désirs,
qui ne se dise: «Les impulsions de mon coeur sont la voix de la
nature, qui ne se trompe jamais. Les institutions qui me font
obstacle viennent des hommes, et ne sont que des conventions
arbitraires auxquelles je n'ai pas concouru. En foulant aux pieds ces
institutions, j'aurai le double plaisir de satisfaire mes penchants
et de me croire un héros.»
Faut-il rappeler ici cette triste et douloureuse page des
_Confessions_?
«Mon troisième enfant fut donc mis aux Enfants trouvés, ainsi
que les deux premiers. Il en fut de même des deux suivants, car
j'en ai eu cinq en tout. Cet arrangement me parut si bon, que,
si je ne m'en vantai pas, ce fut uniquement par égard pour leur
mère... En livrant mes enfants à l'éducation publique... _je me
regardais comme un membre de la république de Platon!_»
_Mably._ Il n'est pas besoin de citations pour prouver la
gréco-romano-manie de l'abbé Mably. Homme tout d'une pièce, d'un
esprit plus étroit, d'un coeur moins sensible que Rousseau, l'idée
chez lui admettait moins de tempéraments et de mélanges. Aussi fut-il
franchement platonicien, c'est-à-dire communiste. Convaincu, comme
tous les classiques, que l'humanité est une matière première pour les
fabricants d'institutions, comme tous les classiques aussi, il aimait
mieux être fabricant que matière première. En conséquence, il se pose
comme Législateur. À ce titre, il fut d'abord appelé à _instituer_
la Pologne, et il ne paraît pas avoir réussi. Ensuite, il offrit aux
Anglo-Américains le brouet noir des Spartiates, à quoi il ne put les
décider. Outré de cet aveuglement, il prédit la chute de l'Union et
ne lui donna pas pour cinq ans d'existence.