son, c'est une anomalie bien bizarre! Comment s'est-elle perpétuée
jusqu'à nos jours? L'explication est dans ce seul mot: MONOPOLE. Le
monopole est ainsi fait qu'il frappe d'immobilisme tout ce qu'il
touche.
Aussi, j'aurais désiré que l'Assemblée législative réalisât la
liberté, c'est-à-dire le progrès de l'enseignement. Il est maintenant
décidé qu'il n'en sera pas ainsi. Nous n'aurons pas la liberté
complète. Qu'il me soit permis de tenter un effort pour en sauver un
lambeau.
La liberté peut être considérée au point de vue des personnes et
relativement aux matières--_ratione personæ et ratione materiæ_,
comme disent les légistes; car supprimer la concurrence des méthodes,
ce n'est pas un moindre attentat à la liberté que de supprimer la
concurrence des hommes.
Il y en a qui disent: «La carrière de l'enseignement va être libre,
car chacun y pourra entrer.» C'est une grande illusion.
L'État, ou pour mieux dire le parti, la faction, la secte, l'homme
qui s'empare momentanément, et même très-légalement, de l'influence
gouvernementale, peut donner à l'enseignement la direction qu'il lui
plaît, et façonner à son gré toutes les intelligences par le seul
mécanisme des grades.
Donnez à un homme la collation des grades, et, tout en vous laissant
libres d'enseigner, l'enseignement sera, de fait, dans la servitude.
Moi, père de famille, et le professeur avec lequel je me concerte
pour l'éducation de mon fils, nous pouvons croire que la véritable
instruction consiste à savoir ce que les choses sont et ce qu'elles
produisent, tant dans l'ordre physique que dans l'ordre moral. Nous
pouvons penser que celui-là est le mieux instruit qui se fait l'idée
la plus exacte des phénomènes et sait le mieux l'enchaînement des
effets aux causes. Nous voudrions baser l'enseignement sur cette
donnée.--Mais l'État a une autre idée. Il pense qu'être savant c'est
être en mesure de scander les vers de Plaute, et de citer, sur le feu
et sur l'air, les opinions de Thalès et de Pythagore.
Or, que fait l'État? Il nous dit: Enseignez ce que vous voudrez à
votre élève; mais, quand il aura vingt ans, je le ferai interroger
sur les opinions de Pythagore et de Thalès, je lui ferai scander
les vers de Plaute, et, s'il n'est assez fort en ces matières pour
me prouver qu'il y a consacré toute sa jeunesse, il ne pourra être
ni médecin, ni avocat, ni magistrat, ni consul, ni diplomate, ni
professeur.
Dès lors, je suis bien forcé de me soumettre, car je ne prendrai pas
sur moi la responsabilité de fermer à mon fils tant de si belles
carrières. Vous aurez beau me dire que je suis libre; j'affirme que
je ne le suis pas, puisque vous me réduisez à faire de mon fils, du
moins à mon point de vue, un pédant,--peut-être _un affreux petit
rhéteur_,--et, à coup sûr, un turbulent factieux.
Car si encore les connaissances exigées par le baccalauréat avaient
quelques rapports avec les besoins et les intérêts de notre
époque! si du moins elles n'étaient qu'inutiles! mais elles sont
déplorablement funestes. Fausser l'esprit humain, c'est le problème
que semblent s'être posé et qu'ont résolu les corps auxquels a été
livré le monopole de l'enseignement. C'est ce que je vais essayer de
démontrer.
Depuis le commencement de ce débat, l'Université et le Clergé se
renvoient les accusations comme des balles. Vous pervertissez la
jeunesse avec votre rationalisme philosophique, dit le Clergé; vous
l'abrutissez avec votre dogmatisme religieux, répond l'Université.
Surviennent les conciliateurs qui disent: La religion et la
philosophie sont soeurs. Fusionnons le libre examen et l'autorité.
Université, Clergé, vous avez eu tour à tour le monopole;
partagez-le, et que ça finisse.
Nous avons entendu le vénérable évêque de Langres apostropher
ainsi l'Université: «C'est vous qui nous avez donné la génération
socialiste de 1848.»
Et M. Crémieux s'est hâté de rétorquer l'apostrophe en ces termes:
«C'est vous qui avez élevé la génération révolutionnaire de 1793.»
S'il y a du vrai dans ces allégations, que faut-il en conclure?
Que les deux enseignements ont été funestes, non par ce qui les
différencie, mais par ce qui leur est commun.
Oui, c'est ma conviction: il y a entre ces deux enseignements un
point commun, c'est l'abus des études classiques, et c'est par là
que tous deux ont perverti le jugement et la moralité du pays. Ils
diffèrent en ce que l'un fait prédominer l'élément religieux,
l'autre l'élément philosophique; mais ces éléments, loin d'avoir fait
le mal, comme on se le reproche, l'ont atténué. Nous leur devons de
n'être pas aussi barbares que les barbares sans cesse proposés, par
le latinisme, à notre imitation.
Qu'on me permette une supposition un peu forcée, mais qui fera
comprendre ma pensée.
Je suppose donc qu'il existe quelque part, aux antipodes, une nation
qui, haïssant et méprisant le travail, ait fondé tous ses moyens
d'existence sur le pillage successif de tous les peuples voisins et
sur l'esclavage. Cette nation s'est fait une politique, une morale,
une religion, une opinion publique conformes au principe brutal qui
la conserve et la développe. La France ayant donné au Clergé le
monopole de l'éducation, celui-ci ne trouve rien de mieux à faire
que d'envoyer toute la jeunesse française chez ce peuple, vivre
de sa vie, s'inspirer de ses sentiments, s'enthousiasmer de ses
enthousiasmes, et respirer ses idées comme l'air. Seulement il a soin
que chaque écolier parte muni d'un petit volume appelé: _l'Évangile_.
Les générations ainsi élevées reviennent sur le sol de la patrie; une
révolution éclate: je laisse à penser le rôle qu'elles y jouent.
Ce que voyant, l'État arrache au Clergé le monopole de l'enseignement
et le remet à l'Université. L'Université, fidèle aux traditions,
envoie, elle aussi, la jeunesse aux antipodes, chez le peuple pillard
et possesseur d'esclaves, après l'avoir toutefois approvisionnée d'un
petit volume intitulé: _Philosophie_. Cinq ou six générations ainsi
élevées ont à peine revu le sol natal qu'une seconde révolution vient
à éclater. Formées à la même école que leurs devancières, elles s'en
montrent les dignes émules.
Alors vient la guerre entre les monopoleurs. C'est votre petit
livre qui a fait tout le mal, dit le Clergé. C'est le vôtre, répond
l'Université.
Eh non, Messieurs, vos petits livres ne sont pour rien en tout ceci.
Ce qui a fait le mal, c'est l'idée bizarre, par vous deux conçue
et exécutée, d'envoyer la jeunesse française, destinée au travail,
à la paix, à la liberté, s'imprégner, s'imbiber et se saturer des
sentiments et des opinions d'un peuple de brigands et d'esclaves.
J'affirme ceci: Les doctrines subversives auxquelles on a donné le
nom de _socialisme_ ou _communisme_ sont le fruit de l'enseignement
classique, qu'il soit distribué par le Clergé ou par l'Université.
J'ajoute que le Baccalauréat imposera de force l'enseignement
classique même à ces écoles prétendues libres qui doivent, dit-on,
surgir de la loi. C'est pour cela que je demande la suppression des
grades.
On vante beaucoup l'étude du latin comme moyen de développer
l'intelligence; c'est du pur _conventionalisme_. Les Grecs, qui
n'apprenaient pas le latin, ne manquaient pas d'intelligence, et
nous ne voyons pas que les femmes françaises en soient dépourvues,
non plus que de bon sens. Il serait étrange que l'esprit humain ne
pût se renforcer qu'en se faussant; et ne comprendra-t-on jamais que
l'avantage très-problématique qu'on allègue, s'il existe, est bien
chèrement acheté par le redoutable inconvénient de faire pénétrer
dans l'âme de la France, avec la langue des Romains, leurs idées,
leurs sentiments, leurs opinions et la caricature de leurs moeurs?
Depuis que Dieu a prononcé sur les hommes cet arrêt: Vous mangerez
votre pain à la sueur de votre front,--l'existence est pour eux
une si grande, si absorbante affaire que, selon les moyens qu'ils
prennent pour y pourvoir, leurs moeurs, leurs habitudes, leurs
opinions, leur morale, leurs arrangements sociaux doivent présenter
de grandes différences.
Un peuple qui vit de chasse ne peut ressembler à un peuple qui vit de
pêche, ni une nation de pasteurs à une nation de marins.
Mais ces différences ne sont encore rien en comparaison de celle qui
doit caractériser deux peuples dont l'un vit de travail et l'autre de
vol.
Car entre chasseurs, pêcheurs, pasteurs, laboureurs, commerçants,
fabricants, il y a ceci de commun, que tous cherchent la satisfaction
de leurs besoins dans l'action qu'ils exercent sur les choses. Ce
qu'ils veulent soumettre à leur empire, c'est la nature.
Mais les hommes qui fondent leurs moyens d'existence sur le pillage
exercent leur action sur d'autres hommes; ce qu'ils aspirent
ardemment à dominer, ce sont leurs semblables.
Pour que les hommes existent, il faut nécessairement que cette action
sur la nature, qu'on nomme travail, soit exercée.
Il se peut que les fruits de cette action profitent à la nation qui
s'y livre; il est possible aussi qu'ils arrivent de seconde main, et
par force, à un autre peuple superposé sur le peuple travailleur.
Je ne puis développer ici toute cette pensée: mais qu'on veuille bien
y réfléchir, et l'on restera convaincu qu'entre deux agglomérations
d'hommes placées dans des conditions si opposées tout doit différer,
moeurs, coutumes, jugements, organisation, morale, religion; et à ce
point que les mots mêmes destinés à exprimer les relations les plus
fondamentales, comme les mots famille, propriété, liberté, vertu,
société, gouvernement, république, peuple, ne peuvent représenter,
chez l'une et chez l'autre, les mêmes idées.
Un peuple de guerrier comprend bientôt que la Famille peut affaiblir
le dévouement militaire (nous le sentons nous-mêmes, puisque nous
l'interdisons à nos soldats); cependant, il ne faut pas que la
population s'arrête. Comment résoudre le problème? Comme firent
Platon en théorie et Lycurgue en pratique: par la _promiscuité_.
Platon, Lycurgue, voilà pourtant des noms qu'on nous habitue à ne
prononcer qu'avec idolâtrie.
Pour ce qui est de la Propriété, je défie qu'on en trouve dans toute
l'antiquité une définition passable. Nous disons, nous: l'homme est
propriétaire de lui-même, par conséquent de ses facultés, et, par
suite, du produit de ses facultés. Mais les Romains pouvaient-ils
concevoir une telle notion? Possesseurs d'esclaves, pouvaient-ils
dire: l'homme s'appartient? Méprisant le travail, pouvaient-ils dire:
l'homme est propriétaire du produit de ses facultés? C'eût été ériger
en système le suicide collectif.
Sur quoi donc l'antiquité faisait-elle reposer la propriété? Sur la
loi,--idée funeste, la plus funeste qui se soit jamais introduite
dans le monde, puisqu'elle justifie l'usage et l'abus de tout ce
qu'il plaît à la loi de déclarer _propriété_, même des fruits du vol,
même de l'homme.
Dans ces temps de barbarie, la Liberté ne pouvait être mieux
comprise. Qu'est-ce que la Liberté? C'est l'ensemble des libertés.
Être libre, sous sa responsabilité, de penser et d'agir, de
parler et d'écrire, de travailler et d'échanger, d'enseigner et
d'apprendre, cela seul est être libre. Une nation disciplinée en
vue d'une bataille sans fin peut-elle ainsi concevoir la Liberté?
Non, les Romains prostituaient ce nom à une certaine audace dans
les luttes intestines que suscitait entre eux le partage du butin.
Les chefs voulaient tout; le peuple exigeait sa part. De là les
orages du Forum, les retraites au mont Aventin, les lois agraires,
l'intervention des tribuns, la popularité des conspirateurs; de là
cette maxime: _Malo periculosam libertatem_, etc., passée dans notre
langue, et dont j'enrichissais, au collége, tous mes livres de classe:
Ô liberté! que tes orages
Ont de charme pour les grands coeurs!
Beaux exemples, sublimes préceptes, précieuses semences à déposer
dans l'âme de la jeunesse française!
Que dire de la morale romaine? Et je ne parle pas ici des rapports
de père à fils, d'époux à épouse, de patron à client; de maître à
serviteur, d'homme à Dieu, rapports que l'esclavage, à lui tout seul,
ne pouvait manquer de transformer en un tissu de turpitudes; je veux
ne m'arrêter qu'à ce qu'on nomme le beau côté de la république, le
_patriotisme_. Qu'est-ce que ce patriotisme? la haine de l'étranger.
Détruire toute civilisation, étouffer tout progrès, promener sur
le monde la torche et l'épée, enchaîner des femmes, des enfants,
des vieillards aux chars de triomphe, c'était là la gloire, c'était
là la vertu. C'est à ces atrocités qu'étaient réservés le marbre
des statuaires et le chant des poëtes. Combien de fois nos jeunes
coeurs n'ont-ils pas palpité d'admiration, hélas! et d'émulation à
ce spectacle! C'est ainsi que nos professeurs, prêtres vénérables,
pleins de jours et de charité, nous préparaient à la vie chrétienne
et civilisée, tant est grande la puissance du _conventionalisme_!
La leçon n'a pas été perdue; et c'est de Rome sans doute que nous
vient cette sentence vraie du vol, fausse du travail: _Un peuple perd
ce qu'un autre gagne_, sentence qui gouverne encore le monde.
Pour nous faire une idée de la morale romaine, imaginons, au milieu
de Paris, une association d'hommes haïssant le travail, décidés à
se procurer des jouissances par la ruse et la force, par conséquent
en guerre avec la société. Il ne faut pas douter qu'il ne se formât
bientôt au sein de cette association une certaine morale et même
de fortes vertus. Courage, persévérance, dissimulation, prudence,
discipline, constance dans le malheur, secret profond, point
d'honneur, dévouement à la communauté, telles seront sans doute
les vertus que la nécessité et l'opinion développeraient parmi
ces brigands; telles furent celles des flibustiers; telles furent
celles des Romains. On dira que, quant à ceux-ci, la grandeur de
leur entreprise et l'immensité du succès a jeté sur leurs crimes un
voile assez glorieux pour les transformer en vertus.--Et c'est pour
cela que cette école est si pernicieuse. Ce n'est pas le vice abject,
c'est le vice couronné de splendeur qui séduit les âmes.
Enfin, relativement à la _société_, le monde ancien a légué au
nouveau deux fausses notions qui l'ébranlent et l'ébranleront
longtemps encore.
L'une: Que _la société est un état hors de nature, né d'un contrat_.
Cette idée n'était pas aussi erronée autrefois qu'elle l'est de nos
jours. Rome, Sparte, c'étaient bien deux associations d'hommes ayant
un but commun et déterminé: le pillage; ce n'étaient pas précisément
des sociétés, mais des armées.
L'autre, corollaire de la précédente: Que _la loi crée les droits_,
et que, par suite, le législateur et l'humanité sont entre eux dans
les mêmes rapports que le potier et l'argile. Minos, Lycurgue,
Solon, Numa avaient fabriqué les sociétés crétoise, lacédémonienne,
athénienne, romaine. Platon était fabricant de républiques
imaginaires devant servir de modèle aux futurs _instituteurs des
peuples_ et _pères des nations_.
Or, remarquez-le bien, ces deux idées forment le caractère spécial,
le cachet distinctif du _socialisme_, en prenant ce mot dans le sens
défavorable et comme la commune étiquette de toutes les utopies
sociales.
Quiconque, ignorant que le corps social est un ensemble de lois
naturelles, comme le corps humain, rêve de créer une société
artificielle, et se prend à manipuler à son gré la famille, la
propriété, le droit, l'humanité, est socialiste. Il ne fait pas de la
physiologie, il fait de la statuaire; il n'observe pas, il invente;
il ne croit pas en Dieu, il croit en lui-même; il n'est pas savant,
il est tyran; il ne sert pas les hommes, il en dispose; il n'étudie
pas leur nature, il la change, suivant le conseil de Rousseau[100].
Il s'inspire de l'antiquité; il procède de Lycurgue et de Platon.--Et
pour tout dire, à coup sûr, il est _bachelier_.
[Note 100: «Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se
sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine...,
d'altérer la constitution physique et morale de l'homme, etc.»
(_Contrat social_, chap. VII.)]
Vous exagérez, me dira-t-on, il n'est pas possible que notre
studieuse jeunesse puise, dans la belle antiquité, des opinions et
des sentiments si déplorables.
Et que voulez-vous qu'elle y puise que ce qui y est? Faites un effort
de mémoire et rappelez-vous dans quelle disposition d'esprit, au
sortir du collége, vous êtes entré dans le monde. Est-ce que vous
ne brûliez pas du désir d'imiter les ravageurs de la terre et les
agitateurs du Forum? Pour moi, quand je vois la société actuelle
jeter les jeunes gens, par dizaines de mille, dans le moule des
Brutus et des Gracques, pour les lancer ensuite, incapables de tout
travail honnête (_opus servile_), dans la presse et dans la rue,
je m'étonne qu'elle résiste à cette épreuve. Car l'enseignement
classique n'a pas seulement l'imprudence de nous plonger dans la
vie romaine. Il nous y plonge en nous habituant à nous passionner
pour elle, à la considérer comme le beau idéal de l'humanité, type
sublime, trop haut placé pour les âmes modernes, mais que nous devons
nous efforcer d'imiter sans jamais prétendre à l'atteindre[101].
[Note 101: Voy. les pages 365 à 380 du présent volume.
(_Note de l'éditeur._)]
Objectera-t-on que le Socialisme a envahi les classes qui n'aspirent
pas au Baccalauréat?
Je répondrai avec M. Thiers:
«L'enseignement secondaire apprend aux enfants des classes
aisées les langues anciennes..... Ce ne sont pas seulement des
mots qu'on apprend aux enfants en leur apprenant le grec et
le latin, ce sont de nobles et sublimes choses (la spoliation,
la guerre et l'esclavage), c'est l'histoire de l'humanité sous
des images simples, grandes, _ineffaçables_..... L'instruction
secondaire forme ce qu'on appelle les classes éclairées d'une
nation. Or, si les classes éclairées ne sont pas la nation tout
entière, elles la caractérisent. Leurs vices, leurs qualités,
leurs penchants bons et mauvais sont bientôt ceux de la nation
tout entière, elles font le peuple lui-même par la contagion de
leurs idées et de leurs sentiments[102].» (Très-bien.)
[Note 102: Rapport de M. Thiers sur la loi de l'instruction
secondaire. 1844.]
Rien n'est plus vrai, et rien n'explique mieux les déviations
funestes et factices de nos révolutions.
«L'antiquité, ajoutait M. Thiers, osons le dire à un siècle
orgueilleux de lui-même, l'antiquité est _ce qu'il y a de plus
beau au monde_. Laissons, Messieurs, laissons l'enfance dans
l'antiquité, comme dans un asile _calme_, _paisible_ et _sain_,
destiné à la conserver fraîche et pure.»
Le calme de Rome! la paix de Rome! la pureté de Rome! oh! si la
longue expérience et le remarquable bon sens de M. Thiers n'ont pu le
préserver d'un engouement si étrange, comment voulez-vous que notre
ardente jeunesse s'en défende[103]?
[Note 103: L'éloignement ne contribue pas peu à donner à des figures
antiques un caractère de grandeur. Si l'on nous parle du citoyen
romain, nous ne nous représentons pas ordinairement un brigand
occupé d'acquérir, aux dépens de peuples pacifiques, du butin et
des esclaves; nous ne le voyons pas circuler, à demi nu, hideux de
malpropreté, dans des rues bourbeuses; nous ne le surprenons pas
fouettant jusqu'au sang ou mettant à mort l'esclave qui montre un peu
d'énergie et de fierté.--Nous préférons nous représenter une belle
tête supportée par un buste plein de force et de majesté, et drapé
comme une statue antique. Nous aimons à contempler ce personnage dans
ses méditations sur les hautes destinées de sa patrie. Il nous semble
voir sa famille entourant le foyer qu'honore la présence des dieux;
l'épouse préparant le simple repas du guerrier et jetant un regard
de confiance et d'admiration sur le front de son époux; les jeunes
enfants attentifs aux discours d'un vieillard qui endort les heures
par le récit des exploits et des vertus de leur père...
Oh! que d'illusions seraient dissipées si nous pouvions évoquer le
passé, nous promener dans les rues de Rome, et voir de près les
hommes que, de loin, nous admirons de si bonne foi!...
(_Ébauche inédite de l'auteur, un peu antérieure à 1830._)]
Ces jours-ci l'Assemblée nationale a assisté à un dialogue comique,
digne assurément du pinceau de Molière.
M. THIERS, s'adressant du haut de la tribune, et sans rire, à
M. Barthélemy Saint-Hilaire: «Vous avez tort; non pas sous le
rapport de l'art, mais _sous le rapport moral_, de préférer pour
des Français surtout, qui sont une nation latine, les lettres
grecques aux latines.»
M. BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE, aussi sans rire: «Et Platon!»
M. THIERS, toujours sans rire: «On a bien fait, on fait bien de
soigner les études grecques et latines. Je préfère les latines
_dans un but moral_. Mais on a voulu que ces pauvres jeunes
gens sussent en même temps l'allemand, l'anglais, les sciences
exactes, les sciences physiques, l'histoire, etc.»
_Savoir ce qui est_, voilà le mal. S'imprégner des moeurs romaines,
voilà la moralité!
M. Thiers n'est ni le premier ni le seul qui ait succombé à cette
illusion, j'ai presque dit à cette mystification. Qu'il me soit
permis de signaler, en peu de mots, l'empreinte profonde (et quelle
empreinte!) que l'enseignement classique a imprimée à la littérature,
à la morale et à la politique de notre pays.
C'est un tableau que je n'ai ni le loisir ni la prétention d'achever,
car quel écrivain ne devrait comparaître? Contentons-nous d'une
esquisse.
Je ne remonterai pas à Montaigne. Chacun sait qu'il était aussi
Spartiate par ses velléités qu'il l'était peu par ses goûts.
Quant à Corneille, dont je suis l'admirateur sincère, je crois qu'il
a rendu un triste service à l'esprit du siècle en revêtant de beaux
vers, en donnant un cachet de grandeur sublime à des sentiments
forcés, outrés, farouches, antisociaux, tels que ceux-ci:
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même...
Une telle vertu n'appartenait qu'à nous...
Rome a choisi mon bras, je n'examine rien,
Avec une allégresse aussi pleine et sincère
Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère.
Et j'avoue que je me sens disposé à partager le sentiment de Curiace,
en en faisant l'application non à un fait particulier, mais à
l'histoire de Rome tout entière, quand il dit:
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain
Pour conserver encor quelque chose d'humain.
_Fénelon._ Aujourd'hui, le _Communisme_ nous fait horreur, parce
qu'il nous effraie; mais la longue fréquentation des anciens
n'avait-elle pas fait un communiste de Fénelon, de cet homme que
l'Europe moderne regarde avec raison comme le plus beau type de la
perfection morale? Lisez son _Télémaque_, ce livre qu'on se hâte de
mettre dans les mains de l'enfance; vous y verrez Fénelon empruntant
les traits de la Sagesse elle-même pour instruire les législateurs.
Et sur quel plan organise-t-il sa société-modèle? D'un côté, le
législateur pense, invente, agit: de l'autre, la société, impassible
et inerte, se laisse faire. Le mobile moral, le principe d'action
est ainsi arraché à tous les hommes pour être l'attribut d'un seul.
Fénelon, précurseur de nos modernes organisateurs les plus hardis,
décide de l'alimentation, du logement, du vêtement, des jeux, des
occupations de tous les Salentins. Il dit ce qu'il leur sera permis
de boire et de manger, sur quel plan leurs maisons devront être
bâties, combien elles auront de chambres, comment elles seront
meublées.
Il dit... mais je lui cède la parole.
«Mentor établit des magistrats à qui les marchands rendaient
compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses et
de leurs entreprises... D'ailleurs, la liberté du commerce
était entière... Il défendit toutes les marchandises de pays
étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse... Il
retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des
étoffes façonnées, etc..... Il régla les habits, la nourriture,
les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons pour toutes
les conditions différentes.