Enseigner un instrument qui, dès qu'on le sait, ne rend plus aucun

son, c'est une anomalie bien bizarre! Comment s'est-elle perpétuée

jusqu'à nos jours? L'explication est dans ce seul mot: MONOPOLE. Le

monopole est ainsi fait qu'il frappe d'immobilisme tout ce qu'il

touche.

Aussi, j'aurais désiré que l'Assemblée législative réalisât la

liberté, c'est-à-dire le progrès de l'enseignement. Il est maintenant

décidé qu'il n'en sera pas ainsi. Nous n'aurons pas la liberté

complète. Qu'il me soit permis de tenter un effort pour en sauver un

lambeau.

La liberté peut être considérée au point de vue des personnes et

relativement aux matières--_ratione personæ et ratione materiæ_,

comme disent les légistes; car supprimer la concurrence des méthodes,

ce n'est pas un moindre attentat à la liberté que de supprimer la

concurrence des hommes.

Il y en a qui disent: «La carrière de l'enseignement va être libre,

car chacun y pourra entrer.» C'est une grande illusion.

L'État, ou pour mieux dire le parti, la faction, la secte, l'homme

qui s'empare momentanément, et même très-légalement, de l'influence

gouvernementale, peut donner à l'enseignement la direction qu'il lui

plaît, et façonner à son gré toutes les intelligences par le seul

mécanisme des grades.

Donnez à un homme la collation des grades, et, tout en vous laissant

libres d'enseigner, l'enseignement sera, de fait, dans la servitude.

Moi, père de famille, et le professeur avec lequel je me concerte

pour l'éducation de mon fils, nous pouvons croire que la véritable

instruction consiste à savoir ce que les choses sont et ce qu'elles

produisent, tant dans l'ordre physique que dans l'ordre moral. Nous

pouvons penser que celui-là est le mieux instruit qui se fait l'idée

la plus exacte des phénomènes et sait le mieux l'enchaînement des

effets aux causes. Nous voudrions baser l'enseignement sur cette

donnée.--Mais l'État a une autre idée. Il pense qu'être savant c'est

être en mesure de scander les vers de Plaute, et de citer, sur le feu

et sur l'air, les opinions de Thalès et de Pythagore.

Or, que fait l'État? Il nous dit: Enseignez ce que vous voudrez à

votre élève; mais, quand il aura vingt ans, je le ferai interroger

sur les opinions de Pythagore et de Thalès, je lui ferai scander

les vers de Plaute, et, s'il n'est assez fort en ces matières pour

me prouver qu'il y a consacré toute sa jeunesse, il ne pourra être

ni médecin, ni avocat, ni magistrat, ni consul, ni diplomate, ni

professeur.

Dès lors, je suis bien forcé de me soumettre, car je ne prendrai pas

sur moi la responsabilité de fermer à mon fils tant de si belles

carrières. Vous aurez beau me dire que je suis libre; j'affirme que

je ne le suis pas, puisque vous me réduisez à faire de mon fils, du

moins à mon point de vue, un pédant,--peut-être _un affreux petit

rhéteur_,--et, à coup sûr, un turbulent factieux.

Car si encore les connaissances exigées par le baccalauréat avaient

quelques rapports avec les besoins et les intérêts de notre

époque! si du moins elles n'étaient qu'inutiles! mais elles sont

déplorablement funestes. Fausser l'esprit humain, c'est le problème

que semblent s'être posé et qu'ont résolu les corps auxquels a été

livré le monopole de l'enseignement. C'est ce que je vais essayer de

démontrer.

Depuis le commencement de ce débat, l'Université et le Clergé se

renvoient les accusations comme des balles. Vous pervertissez la

jeunesse avec votre rationalisme philosophique, dit le Clergé; vous

l'abrutissez avec votre dogmatisme religieux, répond l'Université.

Surviennent les conciliateurs qui disent: La religion et la

philosophie sont soeurs. Fusionnons le libre examen et l'autorité.

Université, Clergé, vous avez eu tour à tour le monopole;

partagez-le, et que ça finisse.

Nous avons entendu le vénérable évêque de Langres apostropher

ainsi l'Université: «C'est vous qui nous avez donné la génération

socialiste de 1848.»

Et M. Crémieux s'est hâté de rétorquer l'apostrophe en ces termes:

«C'est vous qui avez élevé la génération révolutionnaire de 1793.»

S'il y a du vrai dans ces allégations, que faut-il en conclure?

Que les deux enseignements ont été funestes, non par ce qui les

différencie, mais par ce qui leur est commun.

Oui, c'est ma conviction: il y a entre ces deux enseignements un

point commun, c'est l'abus des études classiques, et c'est par là

que tous deux ont perverti le jugement et la moralité du pays. Ils

diffèrent en ce que l'un fait prédominer l'élément religieux,

l'autre l'élément philosophique; mais ces éléments, loin d'avoir fait

le mal, comme on se le reproche, l'ont atténué. Nous leur devons de

n'être pas aussi barbares que les barbares sans cesse proposés, par

le latinisme, à notre imitation.

Qu'on me permette une supposition un peu forcée, mais qui fera

comprendre ma pensée.

Je suppose donc qu'il existe quelque part, aux antipodes, une nation

qui, haïssant et méprisant le travail, ait fondé tous ses moyens

d'existence sur le pillage successif de tous les peuples voisins et

sur l'esclavage. Cette nation s'est fait une politique, une morale,

une religion, une opinion publique conformes au principe brutal qui

la conserve et la développe. La France ayant donné au Clergé le

monopole de l'éducation, celui-ci ne trouve rien de mieux à faire

que d'envoyer toute la jeunesse française chez ce peuple, vivre

de sa vie, s'inspirer de ses sentiments, s'enthousiasmer de ses

enthousiasmes, et respirer ses idées comme l'air. Seulement il a soin

que chaque écolier parte muni d'un petit volume appelé: _l'Évangile_.

Les générations ainsi élevées reviennent sur le sol de la patrie; une

révolution éclate: je laisse à penser le rôle qu'elles y jouent.

Ce que voyant, l'État arrache au Clergé le monopole de l'enseignement

et le remet à l'Université. L'Université, fidèle aux traditions,

envoie, elle aussi, la jeunesse aux antipodes, chez le peuple pillard

et possesseur d'esclaves, après l'avoir toutefois approvisionnée d'un

petit volume intitulé: _Philosophie_. Cinq ou six générations ainsi

élevées ont à peine revu le sol natal qu'une seconde révolution vient

à éclater. Formées à la même école que leurs devancières, elles s'en

montrent les dignes émules.

Alors vient la guerre entre les monopoleurs. C'est votre petit

livre qui a fait tout le mal, dit le Clergé. C'est le vôtre, répond

l'Université.

Eh non, Messieurs, vos petits livres ne sont pour rien en tout ceci.

Ce qui a fait le mal, c'est l'idée bizarre, par vous deux conçue

et exécutée, d'envoyer la jeunesse française, destinée au travail,

à la paix, à la liberté, s'imprégner, s'imbiber et se saturer des

sentiments et des opinions d'un peuple de brigands et d'esclaves.

J'affirme ceci: Les doctrines subversives auxquelles on a donné le

nom de _socialisme_ ou _communisme_ sont le fruit de l'enseignement

classique, qu'il soit distribué par le Clergé ou par l'Université.

J'ajoute que le Baccalauréat imposera de force l'enseignement

classique même à ces écoles prétendues libres qui doivent, dit-on,

surgir de la loi. C'est pour cela que je demande la suppression des

grades.

On vante beaucoup l'étude du latin comme moyen de développer

l'intelligence; c'est du pur _conventionalisme_. Les Grecs, qui

n'apprenaient pas le latin, ne manquaient pas d'intelligence, et

nous ne voyons pas que les femmes françaises en soient dépourvues,

non plus que de bon sens. Il serait étrange que l'esprit humain ne

pût se renforcer qu'en se faussant; et ne comprendra-t-on jamais que

l'avantage très-problématique qu'on allègue, s'il existe, est bien

chèrement acheté par le redoutable inconvénient de faire pénétrer

dans l'âme de la France, avec la langue des Romains, leurs idées,

leurs sentiments, leurs opinions et la caricature de leurs moeurs?

Depuis que Dieu a prononcé sur les hommes cet arrêt: Vous mangerez

votre pain à la sueur de votre front,--l'existence est pour eux

une si grande, si absorbante affaire que, selon les moyens qu'ils

prennent pour y pourvoir, leurs moeurs, leurs habitudes, leurs

opinions, leur morale, leurs arrangements sociaux doivent présenter

de grandes différences.

Un peuple qui vit de chasse ne peut ressembler à un peuple qui vit de

pêche, ni une nation de pasteurs à une nation de marins.

Mais ces différences ne sont encore rien en comparaison de celle qui

doit caractériser deux peuples dont l'un vit de travail et l'autre de

vol.

Car entre chasseurs, pêcheurs, pasteurs, laboureurs, commerçants,

fabricants, il y a ceci de commun, que tous cherchent la satisfaction

de leurs besoins dans l'action qu'ils exercent sur les choses. Ce

qu'ils veulent soumettre à leur empire, c'est la nature.

Mais les hommes qui fondent leurs moyens d'existence sur le pillage

exercent leur action sur d'autres hommes; ce qu'ils aspirent

ardemment à dominer, ce sont leurs semblables.

Pour que les hommes existent, il faut nécessairement que cette action

sur la nature, qu'on nomme travail, soit exercée.

Il se peut que les fruits de cette action profitent à la nation qui

s'y livre; il est possible aussi qu'ils arrivent de seconde main, et

par force, à un autre peuple superposé sur le peuple travailleur.

Je ne puis développer ici toute cette pensée: mais qu'on veuille bien

y réfléchir, et l'on restera convaincu qu'entre deux agglomérations

d'hommes placées dans des conditions si opposées tout doit différer,

moeurs, coutumes, jugements, organisation, morale, religion; et à ce

point que les mots mêmes destinés à exprimer les relations les plus

fondamentales, comme les mots famille, propriété, liberté, vertu,

société, gouvernement, république, peuple, ne peuvent représenter,

chez l'une et chez l'autre, les mêmes idées.

Un peuple de guerrier comprend bientôt que la Famille peut affaiblir

le dévouement militaire (nous le sentons nous-mêmes, puisque nous

l'interdisons à nos soldats); cependant, il ne faut pas que la

population s'arrête. Comment résoudre le problème? Comme firent

Platon en théorie et Lycurgue en pratique: par la _promiscuité_.

Platon, Lycurgue, voilà pourtant des noms qu'on nous habitue à ne

prononcer qu'avec idolâtrie.

Pour ce qui est de la Propriété, je défie qu'on en trouve dans toute

l'antiquité une définition passable. Nous disons, nous: l'homme est

propriétaire de lui-même, par conséquent de ses facultés, et, par

suite, du produit de ses facultés. Mais les Romains pouvaient-ils

concevoir une telle notion? Possesseurs d'esclaves, pouvaient-ils

dire: l'homme s'appartient? Méprisant le travail, pouvaient-ils dire:

l'homme est propriétaire du produit de ses facultés? C'eût été ériger

en système le suicide collectif.

Sur quoi donc l'antiquité faisait-elle reposer la propriété? Sur la

loi,--idée funeste, la plus funeste qui se soit jamais introduite

dans le monde, puisqu'elle justifie l'usage et l'abus de tout ce

qu'il plaît à la loi de déclarer _propriété_, même des fruits du vol,

même de l'homme.

Dans ces temps de barbarie, la Liberté ne pouvait être mieux

comprise. Qu'est-ce que la Liberté? C'est l'ensemble des libertés.

Être libre, sous sa responsabilité, de penser et d'agir, de

parler et d'écrire, de travailler et d'échanger, d'enseigner et

d'apprendre, cela seul est être libre. Une nation disciplinée en

vue d'une bataille sans fin peut-elle ainsi concevoir la Liberté?

Non, les Romains prostituaient ce nom à une certaine audace dans

les luttes intestines que suscitait entre eux le partage du butin.

Les chefs voulaient tout; le peuple exigeait sa part. De là les

orages du Forum, les retraites au mont Aventin, les lois agraires,

l'intervention des tribuns, la popularité des conspirateurs; de là

cette maxime: _Malo periculosam libertatem_, etc., passée dans notre

langue, et dont j'enrichissais, au collége, tous mes livres de classe:

Ô liberté! que tes orages

Ont de charme pour les grands coeurs!

Beaux exemples, sublimes préceptes, précieuses semences à déposer

dans l'âme de la jeunesse française!

Que dire de la morale romaine? Et je ne parle pas ici des rapports

de père à fils, d'époux à épouse, de patron à client; de maître à

serviteur, d'homme à Dieu, rapports que l'esclavage, à lui tout seul,

ne pouvait manquer de transformer en un tissu de turpitudes; je veux

ne m'arrêter qu'à ce qu'on nomme le beau côté de la république, le

_patriotisme_. Qu'est-ce que ce patriotisme? la haine de l'étranger.

Détruire toute civilisation, étouffer tout progrès, promener sur

le monde la torche et l'épée, enchaîner des femmes, des enfants,

des vieillards aux chars de triomphe, c'était là la gloire, c'était

là la vertu. C'est à ces atrocités qu'étaient réservés le marbre

des statuaires et le chant des poëtes. Combien de fois nos jeunes

coeurs n'ont-ils pas palpité d'admiration, hélas! et d'émulation à

ce spectacle! C'est ainsi que nos professeurs, prêtres vénérables,

pleins de jours et de charité, nous préparaient à la vie chrétienne

et civilisée, tant est grande la puissance du _conventionalisme_!

La leçon n'a pas été perdue; et c'est de Rome sans doute que nous

vient cette sentence vraie du vol, fausse du travail: _Un peuple perd

ce qu'un autre gagne_, sentence qui gouverne encore le monde.

Pour nous faire une idée de la morale romaine, imaginons, au milieu

de Paris, une association d'hommes haïssant le travail, décidés à

se procurer des jouissances par la ruse et la force, par conséquent

en guerre avec la société. Il ne faut pas douter qu'il ne se formât

bientôt au sein de cette association une certaine morale et même

de fortes vertus. Courage, persévérance, dissimulation, prudence,

discipline, constance dans le malheur, secret profond, point

d'honneur, dévouement à la communauté, telles seront sans doute

les vertus que la nécessité et l'opinion développeraient parmi

ces brigands; telles furent celles des flibustiers; telles furent

celles des Romains. On dira que, quant à ceux-ci, la grandeur de

leur entreprise et l'immensité du succès a jeté sur leurs crimes un

voile assez glorieux pour les transformer en vertus.--Et c'est pour

cela que cette école est si pernicieuse. Ce n'est pas le vice abject,

c'est le vice couronné de splendeur qui séduit les âmes.

Enfin, relativement à la _société_, le monde ancien a légué au

nouveau deux fausses notions qui l'ébranlent et l'ébranleront

longtemps encore.

L'une: Que _la société est un état hors de nature, né d'un contrat_.

Cette idée n'était pas aussi erronée autrefois qu'elle l'est de nos

jours. Rome, Sparte, c'étaient bien deux associations d'hommes ayant

un but commun et déterminé: le pillage; ce n'étaient pas précisément

des sociétés, mais des armées.

L'autre, corollaire de la précédente: Que _la loi crée les droits_,

et que, par suite, le législateur et l'humanité sont entre eux dans

les mêmes rapports que le potier et l'argile. Minos, Lycurgue,

Solon, Numa avaient fabriqué les sociétés crétoise, lacédémonienne,

athénienne, romaine. Platon était fabricant de républiques

imaginaires devant servir de modèle aux futurs _instituteurs des

peuples_ et _pères des nations_.

Or, remarquez-le bien, ces deux idées forment le caractère spécial,

le cachet distinctif du _socialisme_, en prenant ce mot dans le sens

défavorable et comme la commune étiquette de toutes les utopies

sociales.

Quiconque, ignorant que le corps social est un ensemble de lois

naturelles, comme le corps humain, rêve de créer une société

artificielle, et se prend à manipuler à son gré la famille, la

propriété, le droit, l'humanité, est socialiste. Il ne fait pas de la

physiologie, il fait de la statuaire; il n'observe pas, il invente;

il ne croit pas en Dieu, il croit en lui-même; il n'est pas savant,

il est tyran; il ne sert pas les hommes, il en dispose; il n'étudie

pas leur nature, il la change, suivant le conseil de Rousseau[100].

Il s'inspire de l'antiquité; il procède de Lycurgue et de Platon.--Et

pour tout dire, à coup sûr, il est _bachelier_.

[Note 100: «Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se

sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine...,

d'altérer la constitution physique et morale de l'homme, etc.»

(_Contrat social_, chap. VII.)]

Vous exagérez, me dira-t-on, il n'est pas possible que notre

studieuse jeunesse puise, dans la belle antiquité, des opinions et

des sentiments si déplorables.

Et que voulez-vous qu'elle y puise que ce qui y est? Faites un effort

de mémoire et rappelez-vous dans quelle disposition d'esprit, au

sortir du collége, vous êtes entré dans le monde. Est-ce que vous

ne brûliez pas du désir d'imiter les ravageurs de la terre et les

agitateurs du Forum? Pour moi, quand je vois la société actuelle

jeter les jeunes gens, par dizaines de mille, dans le moule des

Brutus et des Gracques, pour les lancer ensuite, incapables de tout

travail honnête (_opus servile_), dans la presse et dans la rue,

je m'étonne qu'elle résiste à cette épreuve. Car l'enseignement

classique n'a pas seulement l'imprudence de nous plonger dans la

vie romaine. Il nous y plonge en nous habituant à nous passionner

pour elle, à la considérer comme le beau idéal de l'humanité, type

sublime, trop haut placé pour les âmes modernes, mais que nous devons

nous efforcer d'imiter sans jamais prétendre à l'atteindre[101].

[Note 101: Voy. les pages 365 à 380 du présent volume.

(_Note de l'éditeur._)]

Objectera-t-on que le Socialisme a envahi les classes qui n'aspirent

pas au Baccalauréat?

Je répondrai avec M. Thiers:

«L'enseignement secondaire apprend aux enfants des classes

aisées les langues anciennes..... Ce ne sont pas seulement des

mots qu'on apprend aux enfants en leur apprenant le grec et

le latin, ce sont de nobles et sublimes choses (la spoliation,

la guerre et l'esclavage), c'est l'histoire de l'humanité sous

des images simples, grandes, _ineffaçables_..... L'instruction

secondaire forme ce qu'on appelle les classes éclairées d'une

nation. Or, si les classes éclairées ne sont pas la nation tout

entière, elles la caractérisent. Leurs vices, leurs qualités,

leurs penchants bons et mauvais sont bientôt ceux de la nation

tout entière, elles font le peuple lui-même par la contagion de

leurs idées et de leurs sentiments[102].» (Très-bien.)

[Note 102: Rapport de M. Thiers sur la loi de l'instruction

secondaire. 1844.]

Rien n'est plus vrai, et rien n'explique mieux les déviations

funestes et factices de nos révolutions.

«L'antiquité, ajoutait M. Thiers, osons le dire à un siècle

orgueilleux de lui-même, l'antiquité est _ce qu'il y a de plus

beau au monde_. Laissons, Messieurs, laissons l'enfance dans

l'antiquité, comme dans un asile _calme_, _paisible_ et _sain_,

destiné à la conserver fraîche et pure.»

Le calme de Rome! la paix de Rome! la pureté de Rome! oh! si la

longue expérience et le remarquable bon sens de M. Thiers n'ont pu le

préserver d'un engouement si étrange, comment voulez-vous que notre

ardente jeunesse s'en défende[103]?

[Note 103: L'éloignement ne contribue pas peu à donner à des figures

antiques un caractère de grandeur. Si l'on nous parle du citoyen

romain, nous ne nous représentons pas ordinairement un brigand

occupé d'acquérir, aux dépens de peuples pacifiques, du butin et

des esclaves; nous ne le voyons pas circuler, à demi nu, hideux de

malpropreté, dans des rues bourbeuses; nous ne le surprenons pas

fouettant jusqu'au sang ou mettant à mort l'esclave qui montre un peu

d'énergie et de fierté.--Nous préférons nous représenter une belle

tête supportée par un buste plein de force et de majesté, et drapé

comme une statue antique. Nous aimons à contempler ce personnage dans

ses méditations sur les hautes destinées de sa patrie. Il nous semble

voir sa famille entourant le foyer qu'honore la présence des dieux;

l'épouse préparant le simple repas du guerrier et jetant un regard

de confiance et d'admiration sur le front de son époux; les jeunes

enfants attentifs aux discours d'un vieillard qui endort les heures

par le récit des exploits et des vertus de leur père...

Oh! que d'illusions seraient dissipées si nous pouvions évoquer le

passé, nous promener dans les rues de Rome, et voir de près les

hommes que, de loin, nous admirons de si bonne foi!...

(_Ébauche inédite de l'auteur, un peu antérieure à 1830._)]

Ces jours-ci l'Assemblée nationale a assisté à un dialogue comique,

digne assurément du pinceau de Molière.

M. THIERS, s'adressant du haut de la tribune, et sans rire, à

M. Barthélemy Saint-Hilaire: «Vous avez tort; non pas sous le

rapport de l'art, mais _sous le rapport moral_, de préférer pour

des Français surtout, qui sont une nation latine, les lettres

grecques aux latines.»

M. BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE, aussi sans rire: «Et Platon!»

M. THIERS, toujours sans rire: «On a bien fait, on fait bien de

soigner les études grecques et latines. Je préfère les latines

_dans un but moral_. Mais on a voulu que ces pauvres jeunes

gens sussent en même temps l'allemand, l'anglais, les sciences

exactes, les sciences physiques, l'histoire, etc.»

_Savoir ce qui est_, voilà le mal. S'imprégner des moeurs romaines,

voilà la moralité!

M. Thiers n'est ni le premier ni le seul qui ait succombé à cette

illusion, j'ai presque dit à cette mystification. Qu'il me soit

permis de signaler, en peu de mots, l'empreinte profonde (et quelle

empreinte!) que l'enseignement classique a imprimée à la littérature,

à la morale et à la politique de notre pays.

C'est un tableau que je n'ai ni le loisir ni la prétention d'achever,

car quel écrivain ne devrait comparaître? Contentons-nous d'une

esquisse.

Je ne remonterai pas à Montaigne. Chacun sait qu'il était aussi

Spartiate par ses velléités qu'il l'était peu par ses goûts.

Quant à Corneille, dont je suis l'admirateur sincère, je crois qu'il

a rendu un triste service à l'esprit du siècle en revêtant de beaux

vers, en donnant un cachet de grandeur sublime à des sentiments

forcés, outrés, farouches, antisociaux, tels que ceux-ci:

Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,

S'attacher au combat contre un autre soi-même...

Une telle vertu n'appartenait qu'à nous...

Rome a choisi mon bras, je n'examine rien,

Avec une allégresse aussi pleine et sincère

Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère.

Et j'avoue que je me sens disposé à partager le sentiment de Curiace,

en en faisant l'application non à un fait particulier, mais à

l'histoire de Rome tout entière, quand il dit:

Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain

Pour conserver encor quelque chose d'humain.

_Fénelon._ Aujourd'hui, le _Communisme_ nous fait horreur, parce

qu'il nous effraie; mais la longue fréquentation des anciens

n'avait-elle pas fait un communiste de Fénelon, de cet homme que

l'Europe moderne regarde avec raison comme le plus beau type de la

perfection morale? Lisez son _Télémaque_, ce livre qu'on se hâte de

mettre dans les mains de l'enfance; vous y verrez Fénelon empruntant

les traits de la Sagesse elle-même pour instruire les législateurs.

Et sur quel plan organise-t-il sa société-modèle? D'un côté, le

législateur pense, invente, agit: de l'autre, la société, impassible

et inerte, se laisse faire. Le mobile moral, le principe d'action

est ainsi arraché à tous les hommes pour être l'attribut d'un seul.

Fénelon, précurseur de nos modernes organisateurs les plus hardis,

décide de l'alimentation, du logement, du vêtement, des jeux, des

occupations de tous les Salentins. Il dit ce qu'il leur sera permis

de boire et de manger, sur quel plan leurs maisons devront être

bâties, combien elles auront de chambres, comment elles seront

meublées.

Il dit... mais je lui cède la parole.

«Mentor établit des magistrats à qui les marchands rendaient

compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses et

de leurs entreprises... D'ailleurs, la liberté du commerce

était entière... Il défendit toutes les marchandises de pays

étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse... Il

retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des

étoffes façonnées, etc..... Il régla les habits, la nourriture,

les meubles, la grandeur et l'ornement des maisons pour toutes

les conditions différentes.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 33 / 41 段