Je le dis sincèrement: je crois que nous entrons dans une voie

où, avec des formes fort douces, fort subtiles, fort ingénieuses,

revêtues des beaux noms de solidarité et de fraternité, la spoliation

va prendre des développements dont l'imagination ose à peine mesurer

l'étendue. Cette forme, la voici: Sous la dénomination d'_État_, on

considère la collection des citoyens comme un être réel, ayant sa

vie propre, sa richesse propre, indépendamment de la vie et de la

richesse des citoyens eux-mêmes, et puis chacun s'adresse à cet être

fictif pour en obtenir qui l'instruction, qui le travail, qui le

crédit, qui les aliments, etc., etc. Or, l'État ne peut rien donner

aux citoyens qu'il n'ait commencé par le leur prendre. Les seuls

effets de cet intermédiaire, c'est d'abord une grande déperdition

de forces, et ensuite la complète destruction de l'_équivalence des

services_, car l'effort de chacun sera de livrer le moins possible

aux caisses de l'État et d'en retirer le plus possible. En d'autres

termes, le Trésor public sera au pillage. Et ne voyons-nous pas dès

aujourd'hui quelque chose de semblable? Quelle classe ne sollicite

pas les faveurs de l'État? Il semble que c'est en lui qu'est le

principe de vie. Sans compter la race innombrable de ses propres

agents, l'agriculture, les manufactures, le commerce, les arts, les

théâtres, les colonies, la navigation attendent tout de lui. On

veut qu'il défriche, qu'il irrigue, qu'il colonise, qu'il enseigne

et même qu'il amuse. Chacun mendie une prime, une subvention, un

encouragement et surtout la _gratuité_ de certains services, comme

l'instruction et le crédit. Et pourquoi pas demander à l'État la

gratuité de tous les services? pourquoi pas exiger de l'État qu'il

nourrisse, abreuve, loge et habille gratuitement tous les citoyens?

Une classe était restée étrangère à ces folles prétentions,

Une pauvre servante au moins m'était restée,

Qui de ce mauvais air n'était pas infectée;

c'était le peuple proprement dit, l'innombrable classe des

travailleurs. Mais la voilà aussi sur les rangs. Elle verse largement

au Trésor; en toute justice, en vertu du principe de l'égalité, elle

a les mêmes droits à cette dilapidation universelle dont les autres

classes lui ont donné le signal. Regrettons profondément que le jour

où sa voix s'est fait entendre, ç'ait été pour demander part au

pillage et non pour le faire cesser. Mais cette classe pouvait-elle

être plus éclairée que les autres? N'est-elle pas excusable d'être

dupe de l'illusion qui nous aveugle tous?

Cependant, par le seul fait du nombre des solliciteurs, qui est

aujourd'hui égal au nombre des citoyens, l'erreur que je signale

ici ne peut être de longue durée, et l'on en viendra bientôt, je

l'espère, à ne demander à l'État que les seuls services de sa

compétence, justice, défense nationale, travaux publics, etc.

Nous sommes en présence d'une autre cause d'inégalité, plus

active peut-être que toutes les autres, _la guerre au Capital_.

Le Prolétariat ne peut s'affranchir que d'une seule manière, par

l'accroissement du capital national. Quand le capital s'accroît plus

rapidement que la population, il s'ensuit deux effets infaillibles

qui tous deux concourent à améliorer le sort des ouvriers: baisse des

produits, hausse des salaires. Mais, pour que le capital s'accroisse,

il lui faut avant tout de la _sécurité_. S'il a peur, il se cache,

s'exile, se dissipe et se détruit. C'est alors que le travail

s'arrête et que les bras s'offrent au rabais. Le plus grand de tous

les malheurs pour la classe ouvrière, c'est donc de s'être laissé

entraîner par des flatteurs à une guerre contre le capital, aussi

absurde que funeste. C'est une menace perpétuelle de spoliation pire

que la spoliation même.

En résumé, s'il est vrai, comme j'ai essayé de le démontrer, que

la Liberté, qui est la libre disposition des propriétés, et, par

conséquent, la consécration suprême du Droit de Propriété; s'il est

vrai, dis-je, que la Liberté tend invinciblement à amener la _juste

équivalence des services_, à réaliser progressivement l'Égalité,

à rapprocher tous les hommes d'un même niveau qui s'élève sans

cesse, ce n'est pas à la Propriété qu'il faut imputer l'Inégalité

désolante dont le monde nous offre encore le triste aspect, mais au

principe opposé, à la Spoliation, qui a déchaîné sur notre planète

les guerres, l'esclavage, le servage, la féodalité, l'exploitation

de l'ignorance et de la crédulité publiques, les priviléges, les

monopoles, les restrictions, les emprunts publics, les fraudes

commerciales, les impôts excessifs, et, en dernier lieu, la guerre au

capital et l'absurde prétention de chacun de vivre et se développer

aux dépens de tous.

RÉCLAMATION DE M. CONSIDÉRANT ET RÉPONSE DE F. BASTIAT,

Publiées par le _Journal des Débats_, dans son nº du 28 juillet 1848.

MONSIEUR,

Dans les discussions graves dont la question sociale va être

l'objet, je suis bien décidé à ne pas permettre que l'on donne

au public, comme m'appartenant, des opinions qui ne sont pas

les miennes, ou qu'on présente les miennes sous un jour qui les

altère et les défigure.

Je n'ai pas défendu le principe de la _propriété_, pendant vingt

ans, contre les Saint-Simoniens qui niaient le droit d'hérédité,

contre les Babouvistes, les Owenistes, et contre toutes les

variétés de Communistes, pour consentir à me voir rangé parmi

les adversaires de ce _droit de propriété_ dont je crois avoir

établi la légitimité logique sur des bases assez difficiles à

ébranler.

Je n'ai pas combattu, au Luxembourg, les doctrines de M. Louis

Blanc, je n'ai pas été maintes fois attaqué par M. Proudhon

comme un des défenseurs les plus acharnés de la propriété,

pour pouvoir laisser, sans réclamation, M. Bastiat me faire

figurer chez vous, avec ces deux socialistes, dans une sorte de

triumvirat _anti-propriétaire_.

Comme je voudrais d'ailleurs n'être pas forcé de réclamer de

votre loyauté des insertions trop considérables de ma prose

dans vos colonnes, et qu'en ceci vous devez être d'accord avec

mon désir, je vous demande la permission de faire à M. Bastiat,

avant qu'il aille plus loin, quelques observations propres à

abréger beaucoup les réponses qu'il peut me forcer de lui faire

et peut-être même à m'en dispenser complétement.

1º Je ne voudrais pas que M. Bastiat, lors même qu'il croit

analyser ma pensée très-fidèlement, donnât, en guillemettant

et comme citations textuelles de ma brochure sur le droit de

propriété et le droit au travail, ou de tout autre écrit, des

phrases qui sont de lui, et qui, notamment dans l'avant-dernière

de celles qu'il me prête, rendent inexactement mes idées. Ce

procédé n'est pas heureux, et peut mener celui qui l'emploie

beaucoup plus loin qu'il ne le voudrait lui-même. Abrégez et

analysez comme vous l'entendez, c'est votre droit; mais ne

donnez pas à votre abréviation analytique le caractère d'une

citation textuelle.

2º M. Bastiat dit: «Ils (les trois socialistes parmi lesquels je

figure) paraissent croire que dans la lutte qui va s'engager,

les pauvres sont intéressés au triomphe du _droit au travail_,

et les riches à la défense du _droit de propriété_.» Je ne

crois pour ma part, et même je ne crois pas _paraître croire_

rien de semblable. Je crois, au contraire, que les riches sont

aujourd'hui plus sérieusement intéressés que les pauvres à

la reconnaissance du _droit au travail_. C'est la pensée qui

domine tout mon écrit, publié pour la première fois, non pas

aujourd'hui, mais il y a dix ans, et composé pour donner aux

gouvernants et à la propriété un avertissement salutaire, en

même temps que pour défendre la propriété contre la logique

redoutable de ses adversaires. Je crois, en outre, que le

_droit de propriété_ est tout autant dans l'intérêt des pauvres

que dans celui des riches; car je regarde la négation de ce

droit comme la négation du principe de l'individualité; et

sa suppression, en quelque état de société que ce fût, me

paraîtrait le signal d'un retour à l'état sauvage, dont je ne me

suis jamais, que je sache, montré très-partisan.

3º Enfin M. Bastiat s'exprime ainsi:

«Au reste, je n'ai pas l'intention d'examiner en détail la

théorie de M. Considérant... Je ne veux m'attaquer qu'à ce qu'il

y a de grave et de sérieux au fond de cette théorie, je veux

dire la question de la _Rente_. Le système de M. Considérant

peut se résumer ainsi: Un produit agricole existe par le

concours de deux actions: _l'action de l'homme_, ou le travail,

qui donne ouverture au droit de propriété; _l'action de la

nature_, qui devrait être gratuite, et que les propriétaires

font injustement tourner à leur profit. C'est là ce qui

constitue l'usurpation des droits de l'espèce.»

J'en demande mille fois pardon à M. Bastiat, mais il n'y a pas

un mot dans ma brochure qui puisse l'autoriser à me prêter les

opinions qu'il m'attribue bien gratuitement ici. En général,

je déguise peu ma pensée, et quand je pense midi, je n'ai

pas l'habitude de dire quatorze heures. Que M. Bastiat donc,

s'il veut me faire l'honneur de battre ma brochure en brèche,

combatte ce que j'y ai mis et non ce qu'il y met. Je n'y ai pas

écrit un mot contre la _Rente_; la question de la _Rente_, que

je connais comme tout le monde, n'y figure ni de près ni de

loin, ni en espèce ni même en apparence; et quand M. Bastiat me

fait dire «que l'action de la nature devrait être gratuite, que

les propriétaires la font injustement tourner à leur profit, et

que c'est là ce qui constitue, suivant moi, l'usurpation des

droits de l'_espèce_,» il reste encore et toujours dans un ordre

d'idées que je n'ai pas le moins du monde abordé; il me prête

une opinion que je considère comme absurde, et qui est même

diamétralement opposée à toute la doctrine de mon écrit. Je ne

me plains pas du tout, en effet, de ce que les propriétaires

jouissent de l'_action de la nature_; je demande, pour ceux qui

n'en jouissent pas, le droit à un travail qui leur permette de

pouvoir, à côté des propriétaires, créer des produits et vivre

en travaillant, quand la propriété (agricole ou industrielle) ne

leur en offre pas le moyen.

Au reste, Monsieur, je n'ai pas la prétention grande de

discuter, contradictoirement avec M. Bastiat, mes opinions dans

vos colonnes. C'est une faveur et un honneur auxquels je ne

suis point réservé. Que M. Bastiat fasse donc de mon système

des décombres et de la poussière, je ne me croirai en droit de

réclamer votre hospitalité pour mes observations que quand,

faute d'avoir compris, il m'attribuera des doctrines dont je

n'aurai point pris la responsabilité. Je sais bien qu'il devient

souvent facile de terrasser les gens quand on leur fait dire ce

que l'on veut en place de ce qu'ils disent; je sais bien surtout

qu'on a toujours plus aisément raison contre les _socialistes_,

quand on les combat confusément et en bloc que quand on les

prend chacun pour ce qu'ils proposent; mais, à tort ou à raison,

je tiens pour mon compte à ne porter d'autre responsabilité que

la mienne.

La discussion qu'engage dans vos colonnes M. Bastiat porte,

monsieur le Rédacteur, sur des sujets trop délicats et trop

graves pour que, en ceci du moins, vous ne soyez pas de

mon avis. Je me tiens donc pour assuré que vous approuverez

ma juste susceptibilité, et que vous donnerez loyalement à

ma réclamation, dans vos colonnes, une place visible et un

caractère lisible.

V. CONSIDÉRANT,

_Représentant du peuple_.

Paris, le 24 juillet 1848.

M. Considérant se plaint de ce que j'ai altéré ou défiguré son

opinion sur la propriété. Si j'ai commis cette faute, c'est bien

involontairement, et je ne saurais mieux faire, pour la réparer, que

de citer des textes.

Après avoir établi qu'il y a deux sortes de Droits, le Droit

naturel, qui est l'expression des rapports résultant de la nature

même des êtres ou des choses, et le Droit conventionnel ou légal,

_qui n'existe qu'à la condition de régir des rapports faux_, M.

Considérant poursuit ainsi:

«Cela posé, nous dirons nettement que la Propriété telle qu'elle

a été généralement constituée _chez tous les peuples industrieux

jusqu'à nos jours_, est entachée d'illégitimité et pèche contre

le Droit... L'espèce humaine est placée sur la terre pour y

vivre et se développer. L'espèce est donc usufruitière de la

surface du globe...

«Or, sous le régime qui constitue la Propriété dans toutes

les nations civilisées, le fonds commun sur lequel l'Espèce a

plein droit d'usufruit a été envahi; il se trouve confisqué par

le petit nombre à l'exclusion du grand nombre. Eh bien! n'y

eût-il en fait qu'un seul homme exclu de son droit à l'usufruit

du fonds commun par la nature du régime de propriété, cette

exclusion constituerait à elle seule une atteinte au Droit, et

le régime de propriété qui la consacrerait serait certainement

injuste, illégitime.

«Tout homme qui venant au monde dans une société civilisée ne

possède rien et trouve la terre confisquée tout autour de lui,

ne pourrait-il pas dire à ceux qui lui prêchent le respect pour

le régime existant de la propriété, en alléguant le respect

qu'on doit au droit de propriété: «Mes amis, entendons-nous et

distinguons un peu les choses; je suis fort partisan du droit

de propriété et très-disposé à le respecter à l'égard d'autrui,

à la seule condition qu'autrui le respecte à mon égard. Or, en

tant que membre de l'espèce, j'ai droit à l'usufruit du fonds,

qui est la propriété commune de l'espèce et que la nature n'a

pas, que je sache, donné aux uns au détriment des autres. En

vertu du régime de propriété que je trouve établi en arrivant

ici, le fonds commun est confisqué et très-bien gardé. Votre

régime de propriété est donc fondé sur la spoliation de mon

droit d'usufruit. Ne confondez pas le droit de propriété avec le

régime particulier de propriété que je trouve établi par votre

droit factice.»

«Le régime actuel de la propriété est donc illégitime et repose

sur une fondamentale spoliation.»

M. Considérant arrive enfin à poser le _principe fondamental_ du

droit de propriété en ces termes:

«Tout homme possède légitimement la chose que son travail, son

intelligence, ou plus généralement que son activité a créée.»

Pour montrer la portée de ce principe, il suppose une première

génération cultivant une île isolée. Les résultats du travail de

cette génération se divisent en deux catégories.

«La première comprend les produits du sol qui appartenaient

à cette première génération en sa qualité d'usufruitière,

augmentés, raffinés ou fabriqués par son travail, par son

industrie: ces produits bruts ou fabriqués consistent soit en

objets de consommation, soit en instruments de travail. Il

est clair que ces produits appartiennent en toute et légitime

propriété à ceux qui les ont créés par leur activité...

«Non-seulement cette génération a créé les produits que

nous venons de désigner... mais encore elle a ajouté une

_plus-value_ à la valeur primitive du sol par la culture, par

les constructions, par tous les travaux de fonds et immobiliers

qu'elle a exécutés.

«Cette _plus-value_ constitue évidemment un produit, une valeur

due à l'activité de la première génération.»

M. Considérant reconnaît que cette seconde valeur est aussi une

propriété légitime. Puis il ajoute:

«Nous pouvons donc parfaitement reconnaître que, quand la

seconde génération arrivera, elle trouvera sur la terre deux

sortes de capitaux:

«A. Le _capital primitif ou naturel_, qui n'a pas été créé par

les hommes de la première génération, c'est-à-dire la valeur de

la terre brute.

«B. Le _capital créé_ par la première génération, comprenant,

1º les produits, denrées et instruments qui n'auront pas été

consommés et usés par la première génération; 2º la _plus-value_

que le travail de la première génération aura ajoutée à la

valeur de la terre brute.

«Il est donc évident et il résulte clairement et nécessairement

du principe fondamental du Droit de propriété tout à l'heure

établi, que chaque individu de la deuxième génération a un

Droit égal au capital Primitif ou Naturel, tandis qu'il n'a

aucun Droit à l'autre Capital, au Capital Créé par la première

génération. Chaque individu de celle-ci pourra donc disposer de

sa part du Capital Créé en faveur de tels ou tels individus de

la seconde génération qu'il lui plaira choisir, enfants, amis,

etc.»

Ainsi dans cette seconde génération il y a deux sortes d'individus

ceux qui héritent du capital créé et ceux qui n'en héritent pas. Il y

a aussi deux sortes de capitaux, le capital primitif ou naturel et le

capital créé. Ce dernier appartient légitimement aux héritiers, mais

le premier appartient légitimement à tout le monde. _Chaque individu

de la seconde génération a un droit égal au capital primitif._ Or il

est arrivé que les héritiers du capital créé se sont emparés aussi du

capital non créé, l'ont envahi, usurpé, confisqué. Voilà pourquoi et

en quoi le _régime actuel_ de la propriété est illégitime, contraire

au droit et repose sur une fondamentale spoliation.

Je puis certainement me tromper; mais il me semble que cette doctrine

reproduit exactement, quoique en d'autres termes, celle de Buchanan,

Mac-Culloch et Senior sur la _Rente_. Eux aussi reconnaissent la

propriété légitime de ce qu'on a créé par le travail. Mais ils

regardent comme illégitime l'usurpation de ce que M. Considérant

appelle la _valeur de la terre brute_, et de ce qu'ils nomment _force

productive_ de la terre.

Voyons maintenant comment cette injustice peut être réparée.

«Le sauvage jouit, au milieu des forêts, des savanes, des quatre

droits naturels: chasse, pêche, cueillette, pâture. Telle est la

première forme du Droit.

«Dans toutes les sociétés civilisées, l'homme du peuple, le

prolétaire, qui n'hérite de rien et ne possède rien, est

purement et simplement dépouillé de ces droits. On ne peut

donc pas dire que le droit primitif ait ici changé de forme,

puisqu'il n'existe plus. La forme a disparu avec le fond.

«Or quelle serait la forme sous laquelle le Droit pourrait se

concilier avec les conditions d'une société industrieuse? La

réponse est facile. Dans l'état sauvage, pour user de son droit,

l'homme est _obligé d'agir_. Les travaux de la pêche, de la

chasse, de la cueillette, de la pâture, sont les conditions de

l'exercice de son droit. Le droit primitif n'est donc que le

_droit à ces travaux_.

«Eh bien! qu'une société industrieuse, qui a pris possession

de la terre, et qui enlève à l'homme la faculté d'exercer à

l'aventure et en liberté sur la surface du sol ses quatre

droits naturels; que cette société reconnaisse à l'individu, en

compensation de ces droits, dont elle le dépouille, le DROIT AU

TRAVAIL,--alors en principe, et sauf application convenable,

l'individu n'aura plus à se plaindre. En effet, son droit

primitif était le droit au travail exercé au sein d'un atelier

pauvre, au sein de la nature brute; son droit actuel serait le

même droit exercé dans un atelier mieux pourvu, plus riche, où

l'activité individuelle doit être plus productive.

«La condition _sine quâ non_, pour la légitimité de la

propriété, est donc que la société reconnaisse au prolétaire le

_droit au travail_, et qu'elle lui _assure_ au moins autant de

moyens de subsistance, pour un exercice d'activité donné, que

cet exercice eût pu lui en procurer dans l'état primitif.»

Maintenant je laisse au lecteur à juger si j'avais altéré ou défiguré

les opinions de M. Considérant.

M. Considérant croit être un défenseur acharné du _droit de

propriété_. Sans doute il défend ce droit tel qu'il le comprend, mais

il le comprend à sa manière, et la question est de savoir si c'est la

bonne. En tout cas, ce n'est pas celle de tout le monde.

Il dit lui-même que, _quoiqu'il ne fallût qu'une modeste dose de bon

sens pour résoudre la question de la propriété, elle n'a jamais été

bien comprise._ Il m'est bien permis de ne pas souscrire à cette

condamnation de l'intelligence humaine.

Ce n'est pas seulement la théorie que M. Considérant accuse. Je la

lui abandonnerais, pensant avec lui qu'en cette matière, comme en

bien d'autres, elle s'est souvent fourvoyée.

Mais il condamne aussi la pratique universelle. Il dit nettement:

«La propriété, telle qu'elle a été généralement constituée _chez

tous les peuples industrieux jusqu'à nos jours_, est entachée

d'illégitimité et pèche singulièrement contre le droit.»

Si donc M. Considérant est un défenseur acharné de la propriété,

c'est au moins d'un mode de propriété différent de celui qui a été

reconnu et pratiqué parmi les hommes depuis le commencement du monde.

Je suis bien convaincu que M. Louis Blanc et M. Proudhon se disent

aussi défenseurs de la propriété comme ils l'entendent.

Moi-même je n'ai pas d'autre prétention que de donner de la propriété

une explication que je crois vraie et qui peut-être est fausse.

Je crois que la propriété foncière, telle qu'elle se forme

naturellement, est toujours le fruit du travail; qu'elle repose par

conséquent sur le principe même établi par M. Considérant; qu'elle

n'exclut pas les prolétaires de l'usufruit de la terre brute; qu'au

contraire elle décuple et centuple pour eux cet usufruit: qu'elle

n'est donc pas entachée d'illégitimité, et que tout ce qui l'ébranle

dans les faits et dans les convictions est une calamité autant pour

ceux qui ne possèdent pas le sol que pour ceux qui le possèdent.

C'est ce que je voudrais m'efforcer de démontrer, autant que cela se

peut faire dans les colonnes d'un journal.

F. BASTIAT.

BACCALAURÉAT

ET SOCIALISME

CITOYENS REPRÉSENTANTS,

J'ai soumis à l'Assemblée un amendement qui a pour objet la

_suppression des grades universitaires_. Ma santé ne me permet pas

de le développer à la tribune. Permettez-moi d'avoir recours à la

plume[99].

[Note 99: Vingt ans auparavant, l'auteur, dans son premier écrit,

signalait déjà la liberté de l'enseignement comme l'une des réformes

que la nation devait s'efforcer d'obtenir. Voy., au tome Ier,

l'opuscule intitulé: _Aux électeurs du département des Landes_.

(_Note de l'éditeur._)]

La question est extrêmement grave. Quelque défectueuse que soit

la loi qui a été élaborée par votre commission, je crois qu'elle

marquerait un progrès signalé sur l'état actuel de l'instruction

publique, si elle était amendée ainsi que je le propose.

Les grades universitaires ont le triple inconvénient d'_uniformiser_

l'enseignement (l'uniformité n'est pas l'unité) et de l'_immobiliser_

après lui avoir imprimé la _direction la plus funeste_.

S'il y a quelque chose au monde qui soit progressif par nature, c'est

l'enseignement. Qu'est-ce, en effet, sinon la transmission, de

génération en génération, des connaissances acquises par la société,

c'est-à-dire d'un trésor qui s'épure et s'accroît tous les jours?

Comment est-il arrivé que l'enseignement, en France, soit demeuré

uniforme et stationnaire, à partir des ténèbres du moyen âge? Parce

qu'il a été monopolisé et renfermé, par les grades universitaires,

dans un cercle infranchissable.

Il fut un temps où, pour arriver à quelque connaissance que ce soit,

il était aussi nécessaire d'apprendre le latin et le grec, qu'il

était indispensable aux Basques et aux Bas-Bretons de commencer par

apprendre le français. Les langues vivantes n'étaient pas fixées;

l'imprimerie n'avait pas été découverte; l'esprit humain ne s'était

pas appliqué à pénétrer les secrets de la nature. Être instruit,

c'était savoir ce qu'avaient pensé Épicure et Aristote. Dans les

rangs élevés on se vantait de ne savoir pas lire: Une seule classe

possédait et communiquait l'instruction, celle des Clercs. Quelle

pouvait être alors cette instruction? Évidemment, elle devait être

bornée à la connaissance des langues mortes, et principalement du

latin. Il n'y avait que des livres latins; on n'écrivait qu'en latin;

le latin était la langue de la religion; les Clercs ne pouvaient

enseigner que ce qu'ils avaient appris, le latin.

On comprend donc qu'au moyen âge l'enseignement fût circonscrit à

l'étude des langues mortes, fort improprement dites savantes.

Est-il naturel, est-il bon qu'il en soit ainsi au dix-neuvième

siècle? Le latin est-il un instrument nécessaire à l'acquisition

des connaissances? Est-ce dans les écrits que nous ont laissés les

Romains qu'on peut apprendre la religion, la physique, la chimie,

l'astronomie, la physiologie, l'histoire, le droit, la morale, la

technologie industrielle, ou la science sociale?

Savoir une langue, comme savoir lire, c'est posséder un instrument.

Et n'est-il pas étrange que nous passions toute notre jeunesse à nous

rendre maîtres d'un instrument qui n'est plus bon à rien,--ou pas à

grand'chose, puisqu'on n'a rien de plus pressé, quand on commence à

le savoir, que de l'oublier?--Hélas! que ne peut-on oublier aussi

vite les impressions que laisse cette funeste étude!

Que dirions-nous si, à Saint-Cyr, pour préparer la jeunesse aux

sciences militaires modernes, on lui enseignait exclusivement à

lancer des pierres avec la fronde?

La loi de notre pays décide que les carrières les plus honorables

seront fermées à quiconque n'est pas Bachelier. Elle décide, en

outre, que pour être bachelier il faut avoir bourré sa tête de

latinité, au point de n'y pas laisser entrer autre chose. Or,

qu'arrive-t-il, de l'aveu de tout le monde? C'est que les jeunes gens

_ont calculé la juste mesure rigoureusement nécessaire pour atteindre

le grade_, et ils s'en tiennent là. Vous vous récriez, vous gémissez.

Eh! ne comprenez-vous pas que c'est le cri de la conscience publique

qui ne veut pas se laisser imposer un effort inutile?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 32 / 41 段