pas proportionnels à la durée ou à l'intensité du travail. Ils ne se
mesurent pas au dynamomètre ou au chronomètre. Que j'aie pris une
peine d'une heure ou d'un jour, peu importe à celui à qui j'offre
mon service. Ce qu'il regarde, ce n'est pas la peine que je prends,
mais celle que je lui épargne[98]. Pour économiser de la fatigue et
du temps, je cherche à me faire aider par une _force naturelle_.
Tant que nul, excepté moi, ne sait tirer parti de cette force, je
rends aux autres, à temps égal, plus de services qu'ils ne s'en
peuvent rendre eux-mêmes. Je suis bien rémunéré, je m'enrichis sans
nuire à personne. La _force naturelle_ tourne à mon seul profit, ma
capacité est récompensée: _À chacun selon sa capacité._ Mais bientôt
mon secret se divulgue. L'imitation s'empare de mon procédé, la
concurrence me force à réduire mes prétentions. Le prix du produit
baisse jusqu'à ce que mon travail ne reçoive plus que la rémunération
normale de tous les travaux analogues. La _force naturelle_ n'est
pas perdue pour cela; elle m'échappe, mais elle est recueillie par
l'humanité tout entière, qui désormais se procure une satisfaction
égale avec un moindre travail. Quiconque exploite cette force pour
son propre usage prend moins de peine qu'autrefois et, par suite,
quiconque l'exploite pour autrui a droit à une moindre rémunération.
S'il veut accroître son bien-être, il ne lui reste d'autre ressource
que d'accroître son travail. _À chaque capacité selon ses oeuvres._
En définitive, il s'agit de _travailler mieux_ ou de _travailler
plus_, ce qui est la traduction rigoureuse de l'axiome saint-simonien.
[Note 98: Sur _l'Effort épargné_, considéré comme l'élément le plus
important de la valeur, voy. le chap. V du tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
SOCIALISTES. _Partage équitable entre le talent, le capital et le
travail._
L'équité dans le partage résulte de la loi: _les services s'échangent
contre les services_, pourvu que ces échanges soient libres,
c'est-à-dire pourvu que la Propriété soit reconnue et respectée.
Il est bien clair d'abord que celui qui a plus de _talent_ rend
plus de _services_, à peine égale; d'où il suit qu'on lui alloue
volontairement une plus grande rémunération.
Quant au Capital et au Travail, c'est un sujet sur lequel je regrette
de ne pouvoir m'étendre ici, car il n'en est pas qui ait été présenté
au public sous un jour plus faux et plus funeste.
On représente souvent le Capital comme un monstre dévorant, comme
l'ennemi du Travail. On est parvenu ainsi à jeter une sorte
d'antagonisme irrationnel entre deux puissances qui, au fond, sont
de même origine, de même nature, concourent, s'entr'aident, et
ne peuvent se passer l'une de l'autre. Quand je vois le Travail
s'irriter contre le Capital, il me semble voir l'Inanition repousser
les aliments.
Je définis le Capital ainsi: _Des matériaux, des instruments et des
provisions_, dont l'usage est _gratuit_, ne l'oublions pas, en tant
que la nature a concouru à les produire, et dont la Valeur seule,
fruit du travail, se fait payer.
Pour exécuter une oeuvre utile, il faut des _matériaux_; pour peu
qu'elle soit compliquée, il faut des _instruments_; pour peu qu'elle
soit de longue haleine, il faut des _provisions_. Par exemple: pour
qu'un chemin de fer soit entrepris, il faut que la société ait
épargné assez de moyens d'existence pour faire vivre des milliers
d'hommes pendant plusieurs années.
Matériaux, instruments, provisions sont eux-mêmes le fruit d'un
travail antérieur, lequel n'a pas encore été rémunéré. Lors donc que
le travail antérieur et le travail actuel se combinent pour une fin,
pour une oeuvre commune, ils se rémunèrent l'un par l'autre; il y a
là échange de travaux, _échange de services_ à conditions débattues.
Quelle est celle des deux parties qui obtiendra les meilleures
conditions? Celle qui a moins besoin de l'autre. Nous rencontrons ici
l'inexorable loi de l'offre et de la demande; s'en plaindre c'est
une puérilité et une contradiction. Dire que le travail doit être
très-rémunéré quand les travailleurs sont nombreux et les capitaux
exigus, c'est dire que chacun doit être d'autant mieux pourvu que la
provision est plus petite.
Pour que le travail soit demandé et bien payé, il faut donc qu'il
y ait dans le pays beaucoup de matériaux, d'instruments et de
provisions, autrement dit, beaucoup de Capital.
Il suit de là que l'intérêt fondamental des ouvriers est que le
capital se forme rapidement; que par leur prompte accumulation, les
matériaux, les instruments et les provisions se fassent entre eux une
active concurrence. Il n'y a que cela qui puisse améliorer le sort
des travailleurs. Et quelle est la condition essentielle pour que
les capitaux se forment? C'est que chacun soit sûr d'être réellement
_propriétaire_, dans toute l'étendue du mot, de son travail et de ses
épargnes. Propriété, sécurité, liberté, ordre, paix, économie, voilà
ce qui intéresse tout le monde, mais surtout, et au plus haut degré,
les prolétaires.
COMMUNISTES. À toutes les époques, il s'est rencontré des coeurs
honnêtes et bienveillants, des Thomas Morus, des Harrington, des
Fénelon, qui, blessés par le spectacle des souffrances humaines et
de l'inégalité des conditions, ont cherché un refuge dans l'utopie
_communiste_.
Quelque étrange que cela puisse paraître, j'affirme que le régime
propriétaire tend à réaliser de plus en plus, sous nos yeux, cette
utopie. C'est pour cela que j'ai dit en commençant que la propriété
était essentiellement démocratique.
Sur quel fonds vit et se développe l'humanité? sur tout ce qui
_sert_, sur tout ce qui est _utile_. Parmi les choses _utiles_, il
y en a auxquelles le travail humain reste étranger, l'air, l'eau,
la lumière du soleil; pour celles-là la gratuité, la Communauté est
entière. Il y en a d'autres qui ne deviennent _utiles_ que par la
coopération du travail et de la nature. L'_utilité_ se décompose
donc en elles. Une portion y est mise par le Travail, et celle-là
seule est rémunérable, a de la Valeur et constitue la Propriété.
L'autre portion y est mise par les agents naturels, et celle-ci reste
gratuite et Commune.
Or, de ces deux forces, qui concourent à produire l'_utilité_, la
seconde, celle qui est gratuite et commune, se substitue incessamment
à la première, celle qui est onéreuse et par suite rémunérable.
C'est la loi du progrès. Il n'y a pas d'homme sur la terre qui ne
cherche un auxiliaire dans les puissances de la nature, et quand il
l'a trouvé, aussitôt il en fait jouir l'humanité tout entière, en
abaissant proportionnellement le prix du produit.
Ainsi, dans chaque produit donné, la portion d'utilité qui est à
titre _gratuit_ se substitue peu à peu à cette autre portion qui
reste à titre _onéreux_.
Le fonds _commun_ tend donc à dépasser dans des proportions
indéfinies le fonds _approprié_, et l'on peut dire qu'au sein de
l'humanité le domaine de la communauté s'élargit sans cesse.
D'un autre côté, il est clair que, sous l'influence de la liberté,
la portion d'utilité qui reste rémunérable ou appropriable tend
à se répartir d'une manière sinon rigoureusement égale, du moins
proportionnelle aux _services_ rendus, puisque ces services mêmes
sont la mesure de la rémunération.
On voit par là avec quelle irrésistible puissance le principe de
la Propriété tend à réaliser l'égalité parmi les hommes. Il fonde
d'abord un _fonds commun_ que chaque progrès grossit sans cesse, et à
l'égard duquel l'égalité est parfaite, car tous les hommes sont égaux
devant une valeur _anéantie_, devant une utilité qui a cessé d'être
rémunérable. Tous les hommes sont égaux devant cette portion du prix
des livres que l'imprimerie a fait disparaître.
Ensuite, quant à la portion d'utilité qui correspond au travail
humain, à la peine ou à l'habileté, la concurrence tend à établir
l'équilibre des rémunérations, et il ne reste d'inégalité que celle
qui se justifie par l'inégalité même des efforts, de la fatigue, du
travail, de l'habileté, en un mot, des _services_ rendus; et, outre
qu'une telle inégalité sera éternellement juste, qui ne comprend que,
sans elle, les efforts s'arrêteraient tout à coup?
Je pressens l'objection! Voilà bien, dira-t-on, l'optimisme des
économistes. Ils vivent dans leurs théories et ne daignent pas jeter
les yeux sur les faits. Où sont, dans la réalité, ces tendances
égalitaires? Le monde entier ne présente-t-il pas le lamentable
spectacle de l'opulence à côté du paupérisme? du faste insultant
le dénûment? de l'oisiveté et de la fatigue? de la satiété et de
l'inanition?
Cette inégalité, ces misères, ces souffrances, je ne les nie pas.
Et qui pourrait les nier? Mais je dis: Loin que ce soit le principe
de la Propriété qui les engendre, elles sont imputables au principe
opposé, au principe de la Spoliation.
C'est ce qui me reste à démontrer.
Cinquième lettre.
Non, les économistes ne pensent pas, comme on le leur reproche, que
nous soyons dans le meilleur des mondes. Ils ne ferment ni leurs
yeux aux plaies de la société, ni leurs oreilles aux gémissements de
ceux qui souffrent. Mais, ces douleurs, ils en cherchent la cause,
et ils croient avoir reconnu que, parmi celles sur lesquelles la
société peut agir, il n'en est pas de plus active, de plus générale
que l'injustice. Voilà pourquoi ce qu'ils invoquent, avant tout et
surtout, c'est la justice, la justice universelle.
L'homme veut améliorer son sort, c'est sa première loi. Pour que
cette amélioration s'accomplisse, un travail préalable ou une
_peine_ est nécessaire. Le même principe qui pousse l'homme vers son
bien-être le porte aussi à éviter cette _peine_ qui en est le moyen.
Avant de s'adresser à son propre travail, il a trop souvent recours
au travail d'autrui.
On peut donc appliquer à l'_intérêt personnel_, ce qu'Esope disait
de la langue: Rien au monde n'a fait plus de bien ni plus de mal.
L'intérêt personnel crée tout ce par quoi l'humanité vit et se
développe; il stimule le travail, il enfante la _propriété_. Mais,
en même temps, il introduit sur la terre toutes les injustices qui,
selon leurs formes, prennent des noms divers et se résument dans ce
mot: _Spoliation_.
_Propriété_, _spoliation_, soeurs nées du même père, salut et fléau
de la société, génie du bien et génie du mal, puissances qui se
disputent, depuis le commencement, l'empire et les destinées du monde!
Il est aisé d'expliquer, par cette origine commune à la Propriété et
à la Spoliation, la facilité avec laquelle Rousseau et ses modernes
disciples ont pu calomnier et ébranler l'ordre social. Il suffisait
de ne montrer l'_Intérêt personnel_ que par une de ses faces.
Nous avons vu que les hommes sont naturellement Propriétaires de
leurs oeuvres, et qu'en se transmettant des uns aux autres ces
propriétés ils se rendent des _services_ réciproques.
Cela posé, le caractère général de la Spoliation consiste à employer
la force ou la ruse pour altérer à notre profit l'équivalence des
services.
Les combinaisons de la Spoliation sont inépuisables, comme les
ressources de la sagacité humaine. Il faut deux conditions pour
que les services échangés puissent être tenus pour légitimement
équivalents. La première, c'est que le jugement de l'une des parties
contractantes ne soit pas faussé par les manoeuvres de l'autre; la
seconde, c'est que la transaction soit libre. Si un homme parvient
à extorquer de son semblable un service réel, en lui faisant croire
que ce qu'il lui donne en retour est aussi un service réel, tandis
que ce n'est qu'un service illusoire, il y a spoliation. À plus forte
raison, s'il a recours à la force.
On est d'abord porté à penser que la Spoliation ne se manifeste
que sous la forme de ces _vols_ définis et punis par le Code. S'il
en était ainsi, je donnerais, en effet, une trop grande importance
sociale à des faits exceptionnels, que la conscience publique
réprouve et que la loi réprime. Mais, hélas! il y a la spoliation qui
s'exerce avec le consentement de la loi, par l'opération de la loi,
avec l'assentiment et souvent aux applaudissements de la société.
C'est cette Spoliation seule qui peut prendre des proportions
énormes, suffisantes pour altérer la distribution de la richesse dans
le corps social, paralyser pour longtemps la force de nivellement qui
est dans la Liberté, créer l'inégalité permanente des conditions,
ouvrir le gouffre de la misère, et répandre sur le monde ce déluge de
maux que des esprits superficiels attribuent à la Propriété. Voilà la
Spoliation dont je parle, quand je dis qu'elle dispute au principe
opposé, depuis l'origine, l'empire du monde. Signalons brièvement
quelques-unes de ses manifestations.
Qu'est-ce d'abord que la guerre, telle surtout qu'on la comprenait
dans l'antiquité? Des hommes s'associaient, se formaient en corps de
nation, dédaignaient d'appliquer leurs facultés à l'exploitation de
la nature pour en obtenir des moyens d'existence; mais, attendant que
d'autres peuples eussent formé des _propriétés_, ils les attaquaient,
le fer et le feu à la main, et les dépouillaient périodiquement de
leurs biens. Aux vainqueurs alors non-seulement le butin, mais la
gloire, les chants des poëtes, les acclamations des femmes, les
récompenses nationales et l'admiration de la postérité! Certes,
un tel régime, de telles idées universellement acceptées devaient
infliger bien des tortures, bien des souffrances, amener une bien
grande inégalité parmi les hommes. Est-ce la faute de la Propriété?
Plus tard, les spoliateurs se raffinèrent. Passer les vaincus au
fil de l'épée, ce fut, à leurs yeux, détruire un trésor. Ne ravir
que des propriétés, c'était une spoliation transitoire; ravir les
hommes avec les choses, c'était organiser la spoliation permanente.
De là l'esclavage, qui est la spoliation poussée jusqu'à sa
limite idéale, puisqu'elle dépouille le vaincu de toute propriété
actuelle et de toute propriété future, de ses oeuvres, de ses
bras, de son intelligence, de ses facultés, de ses affections, de
sa personnalité tout entière. Il se résume en ceci: exiger d'un
homme tous les services que la force peut lui arracher, et ne lui
en rendre aucun. Tel a été l'état du monde jusqu'à une époque qui
n'est pas très-éloignée de nous. Tel il était en particulier à
Athènes, à Sparte, à Rome, et il est triste de penser que ce sont
les idées et les moeurs de ces républiques que l'éducation offre à
notre engouement et fait pénétrer en nous par tous les pores. Nous
ressemblons à ces plantes, auxquelles l'horticulteur a fait absorber
des eaux colorées et qui reçoivent ainsi une teinte artificielle
ineffaçable. Et l'on s'étonne que des générations ainsi instruites
ne puissent fonder une République honnête! Quoi qu'il en soit, on
conviendra qu'il y avait là une cause d'inégalité qui n'est certes
pas imputable au régime propriétaire tel qu'il a été défini dans les
précédents articles.
Je passe par-dessus le _servage_, le _régime féodal_ et ce qui l'a
suivi jusqu'en 89. Mais je ne puis m'empêcher de mentionner la
Spoliation qui s'est si longtemps exercée par l'abus des influences
religieuses. Recevoir des hommes des services positifs, et ne leur
rendre en retour que des services imaginaires, frauduleux, illusoires
et dérisoires, c'est les spolier de leur consentement, il est vrai;
circonstance aggravante, puisqu'elle implique qu'on a commencé
par pervertir la source même de tout progrès, le jugement. Je
n'insisterai pas là-dessus. Tout le monde sait ce que l'exploitation
de la crédulité publique, par l'abus des religions vraies ou fausses,
avait mis de distance entre le sacerdoce et le vulgaire dans l'Inde,
en Égypte, en Italie, en Espagne. Est-ce encore la faute de la
Propriété?
Nous venons au dix-neuvième siècle, après ces grandes iniquités
sociales qui ont imprimé sur le sol une trace profonde; et qui peut
nier qu'il faut du temps pour qu'elle s'efface, alors même que
nous ferions prévaloir dès aujourd'hui dans toutes nos lois, dans
toutes nos relations, le principe de la propriété, qui n'est que la
_liberté_, qui n'est que l'expression de la _justice universelle_?
Rappelons-nous que le _servage_ couvre, de nos jours, la moitié
de l'Europe; qu'en France, il y a à peine un demi-siècle que la
féodalité a reçu le dernier coup; qu'elle est encore dans toute sa
splendeur en Angleterre; que toutes les nations font des efforts
inouïs pour tenir debout de puissantes armées, ce qui implique ou
qu'elles menacent réciproquement leurs propriétés, ou que ces armées
ne sont elles-mêmes qu'une grande spoliation. Rappelons-nous que
tous les peuples succombent sous le poids de dettes dont il faut
bien rattacher l'origine à des folies passées; n'oublions pas que
nous-mêmes nous payons des millions annuellement pour prolonger la
vie artificielle de colonies à esclaves, d'autres millions pour
empêcher la traite sur les côtes d'Afrique (ce qui nous a impliqués
dans une de nos plus grandes difficultés diplomatiques), et que
nous sommes sur le point de livrer 100 millions aux planteurs pour
couronner les sacrifices que ce genre de spoliation nous a infligés
sous tant de formes.
Ainsi le passé nous tient, quoi que nous puissions dire. Nous ne
nous en dégageons que progressivement. Est-il surprenant qu'il y ait
de l'Inégalité parmi les hommes, puisque le principe Égalitaire,
la Propriété, a été jusqu'ici si peu respecté? D'où viendra le
nivellement des conditions qui est le voeu ardent de notre époque
et qui la caractérise d'une manière si honorable? Il viendra de
la simple Justice, de la réalisation de cette loi: _Service pour
service._ Pour que deux services s'échangent selon leur _valeur_
réelle, il faut deux choses aux parties contractantes: lumières dans
le jugement, liberté dans la transaction. Si le jugement n'est pas
éclairé, en retour de services réels, on acceptera, même librement,
des services dérisoires. C'est encore pis si la force intervient dans
le contrat.
Ceci posé, et reconnaissant qu'il y a entre les hommes une inégalité
dont les causes sont historiques, et ne peuvent céder qu'à l'action
du temps, voyons si du moins notre siècle, faisant prévaloir partout
la _justice_, va enfin bannir la force et la ruse des transactions
humaines, laisser s'établir naturellement l'équivalence des services,
et faire triompher la cause démocratique et égalitaire de la
Propriété.
Hélas! je rencontre ici tant d'abus naissants, tant d'exceptions,
tant de déviations directes ou indirectes, apparaissant à l'horizon
du nouvel ordre social, que je ne sais par où commencer.
Nous avons d'abord les priviléges de toute espèce. Nul ne peut
se faire avocat, médecin, professeur, agent de change, courtier,
notaire, avoué, pharmacien, imprimeur, boucher, boulanger, sans
rencontrer des prohibitions légales. Ce sont autant de _services_
qu'il est défendu de rendre, et, par suite, ceux à qui l'autorisation
est accordée les mettent à plus haut prix, à ce point que ce
privilége seul, sans travail, a souvent une grande valeur. Ce dont
je me plains ici, ce n'est pas qu'on exige des garanties de ceux
qui rendent ces _services_, quoiqu'à vrai dire la garantie efficace
se trouve en ceux qui les reçoivent et les paient. Mais encore
faudrait-il que ces garanties n'eussent rien d'exclusif. Exigez de
moi que je sache ce qu'il faut savoir pour être avocat ou médecin,
soit; mais n'exigez pas que je l'aie appris en telle ville, en tel
nombre d'années, etc.
Vient ensuite le prix artificiel, la valeur supplémentaire qu'on
essaie de donner, par le jeu des tarifs, à la plupart des choses
nécessaires, blé, viande, étoffes, fer, outils, etc.
Il y a là évidemment un effort pour détruire l'équivalence dès
services, une atteinte violente à la plus sacrée de toutes les
propriétés, celle des bras et des facultés. Ainsi que je l'ai
précédemment démontré, quand le sol d'un pays a été successivement
occupé, si la population ouvrière continue à croître, son droit est
de limiter les prétentions du propriétaire foncier, en travaillant
pour le dehors, en faisant venir du dehors sa subsistance. Cette
population n'a que du travail à livrer en échange des produits, et
il est clair que si le premier terme s'accroît sans cesse, quand
le second demeure stationnaire, il faudra donner plus de travail
contre moins de produits. Cet effet se manifeste par la baisse des
salaires, le plus grand des malheurs, quand elle est due à des
causes naturelles, le plus grand des crimes, quand elle provient de
la loi.
Arrive ensuite l'impôt. Il est devenu un moyen de vivre
très-recherché. Ou sait que le nombre des places a toujours été
croissant et que le nombre des solliciteurs s'accroît encore plus
vite que le nombre des places. Or, quel est le solliciteur qui se
demande s'il rendra au public des _services_ équivalents à ceux qu'il
en attend? Ce fléau est-il près de cesser? Comment le croire, quand
on voit que l'opinion publique elle-même pousse à tout faire faire
par cet être fictif _l'État_, qui signifie _une collection d'agents
salariés_? Après avoir jugé tous les hommes sans exception capables
de gouverner le pays, nous les déclarons incapables de se gouverner
eux-mêmes. Bientôt il y aura deux ou trois agents salariés auprès de
chaque Français, l'un pour l'empêcher de trop travailler, l'autre
pour faire son éducation, un troisième pour lui fournir du crédit, un
quatrième pour entraver ses transactions, etc., etc. Où nous conduira
cette illusion qui nous porte à croire que l'État est un personnage
qui a une fortune inépuisable indépendante de la nôtre?
Le peuple commence à savoir que la machine gouvernementale est
coûteuse. Mais ce qu'il ne sait pas, c'est que le fardeau retombe
_inévitablement_ sur lui. On lui fait croire que si jusqu'ici sa part
a été lourde, la République a un moyen, tout en augmentant le fardeau
général, d'en repasser au moins la plus grande partie sur les épaules
du riche. Funeste illusion! Sans doute on peut arriver à ce que le
percepteur s'adresse à telle personne plutôt qu'à telle autre, et
que, matériellement, il reçoive l'argent de la main du riche. Mais
l'impôt une fois payé, tout n'est pas fini. Il se fait un travail
ultérieur dans la société, il s'opère des réactions sur la valeur
respective des services, et l'on ne peut pas éviter que la charge ne
se répartisse à la longue sur tout le monde, le pauvre compris. Son
véritable intérêt est donc, non qu'on frappe une classe, mais qu'on
les ménage toutes, à cause de la solidarité qui les lie.
Or, rien annonce-t-il que le temps soit venu où les taxes vont être
diminuées?