12 fr. pour le travail actuel, } propriété légitime;

3 fr. pour le travail antérieur, }

3 fr. pour l'air, la pluie, le soleil, la vie végétale, propriété

illégitime?

Pourquoi tous les économistes de l'_école anglaise_ croient-ils que

ce dernier élément s'est furtivement introduit dans la valeur du blé?

Troisième lettre.

_Les services s'échangent contre des services._ Je suis obligé de me

faire violence pour résister à la tentation de montrer ce qu'il y a

de simplicité, de vérité et de fécondité dans cet axiome.

Que deviennent devant lui toutes ces subtilités: _Valeur d'usage

et valeur d'échange, produits matériels et produits immatériels,

classes productives et classes improductives?_ Industriels, avocats,

médecins, fonctionnaires, banquiers, négociants, marins, militaires,

artistes, ouvriers, tous tant que nous sommes, à l'exception des

hommes de rapine, nous rendons et recevons des _services_. Or, ces

services réciproques étant seuls commensurables entre eux, c'est en

eux seuls que réside la _valeur_, et non dans la matière gratuite et

dans les agents naturels gratuits qu'ils mettent en oeuvre. Qu'on ne

dise donc point, comme c'est aujourd'hui la mode, que le négociant

est un intermédiaire parasite. Prend-il ou ne prend-il pas une peine?

Nous épargne-t-il ou non du travail? Rend-il ou non des _services_?

S'il rend des _services_, il crée de la _valeur_ aussi bien que le

fabricant[93].

[Note 93: Voy., sur la question des intermédiaires, au tome V, le

chap. VI du pamphlet _Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas_, et au

tome VI, le commencement du chap. XVI.

(_Note de l'éditeur._)]

Comme le fabricant, pour faire tourner ses mille broches,

s'empare, par la machine à vapeur, du poids de l'atmosphère et de

l'expansibilité des gaz, de même le négociant, pour exécuter ses

transports, se sert de la direction des vents et de la fluidité

de l'eau. Mais ni l'un ni l'autre ne nous font payer ces _forces

naturelles_, car plus ils en sont secondés, plus ils sont forcés

de baisser leurs prix. Elles restent donc ce que Dieu a voulu

qu'elles fussent, un don gratuit, sous la condition du travail, pour

l'humanité tout entière.

En est-il autrement en agriculture? C'est ce que j'ai à examiner.

Supposons une île immense habitée par quelques sauvages. L'un d'entre

eux conçoit la pensée de se livrer à la culture. Il s'y prépare de

longue main, car il sait que l'entreprise absorbera bien des journées

de travail avant de donner la moindre récompense. Il accumule des

provisions, il fabrique de grossiers instruments. Enfin le voilà

prêt; il clôt et défriche un lopin de terre.

Ici deux questions:

Ce sauvage blesse-t-il les Droits de la communauté?

Blesse-t-il ses Intérêts?

Puisqu'il y a cent mille fois plus de terres que la communauté n'en

pourrait cultiver, il ne blesse pas plus ses droits que je ne blesse

ceux de mes compatriotes quand je puise dans la Seine un verre d'eau

pour boire, ou dans l'atmosphère un pied cube d'air pour respirer.

Il ne blesse pas davantage ses intérêts. Bien au contraire: ne chassant

plus ou chassant moins, ses compagnons ont proportionnellement plus

d'espace; en outre, s'il produit plus de subsistances qu'il n'en peut

consommer, il lui reste un excédant à échanger.

Dans cet échange, exerce-t-il la moindre oppression sur ses

semblables? Non, puisque ceux-ci sont libres d'accepter ou de refuser.

Se fait-il payer le concours de la terre, du soleil et de la pluie?

Non, puisque chacun peut recourir, comme lui, à ces agents de

production.

Veut-il vendre son lopin de terre, que pourra-t-il obtenir?

L'équivalent de son travail, et voilà tout. S'il disait: Donnez-moi

d'abord autant de votre temps que j'en ai consacré à l'opération,

et ensuite une autre portion de votre temps pour la valeur de la

terre brute; on lui répondrait: Il y a de la terre brute à côté de

la vôtre, je ne puis que vous restituer votre temps, puisque, avec

un temps égal, rien ne m'empêche de me placer dans une condition

semblable à la vôtre. C'est justement la réponse que nous ferions

au porteur d'eau qui nous demanderait deux sous pour la valeur de

son service et deux pour la valeur de l'eau; par où l'on voit que

la terre et l'eau ont cela de commun, que l'une et l'autre beaucoup

d'_utilité_, et que ni l'une ni l'autre n'ont de _valeur_.

Que si notre sauvage voulait _affermer_ son champ, il ne trouverait

jamais que la rémunération de son travail sous une autre forme. Des

prétentions plus exagérées rencontreraient toujours cette inexorable

réponse: «Il y a des terres dans l'île», réponse plus décisive que

celle du meunier de Sans-Souci: «Il y a des juges à Berlin[94].»

[Note 94: Nous avons entendu naguère nier la légitimité du fermage.

Sans aller jusque-là, beaucoup de personnes ont de la peine à

comprendre la pérennité du loyer des capitaux. Comment, disent-elles,

un capital une fois formé peut-il donner un revenu éternel? Voici,

par un exemple, cette légitimité et cette pérennité expliquées.

J'ai cent sacs de blé, je pourrais m'en servir pour vivre pendant

que je me livre à un travail utile. Au lieu de cela, je les prête

pour un an. Que me doit l'emprunteur? la restitution intégrale de

mes cent sacs de blé. Ne me doit-il que cela? En ce cas, j'aurais

rendu un service sans en recevoir. Il me doit donc, outre la

simple restitution de mon prêt, un _service_, une rémunération qui

sera déterminée par les lois de l'offre et de la demande: c'est

l'_intérêt_. On voit qu'au bout de l'an, j'ai encore cent sacs de

blé à prêter; et ainsi de suite pendant l'éternité. L'intérêt est

une petite portion du travail que mon prêt a mis l'emprunteur à

même d'exécuter. Si j'ai assez de sacs de blé pour que les intérêts

suffisent à mon existence, je puis être un homme de loisir sans faire

tort à personne, et il me serait facile de montrer que le loisir,

ainsi acheté, est lui-même un des ressorts progressifs de la société.]

Ainsi, à l'origine du moins, le propriétaire, soit qu'il vende les

produits de sa terre, ou sa terre elle-même, soit qu'il l'afferme, ne

fait autre chose que rendre et recevoir des _services_ sur le pied de

l'égalité. Ce sont ces services qui se comparent, et par conséquent

qui _valent_, la valeur n'étant attribuée au sol que par abréviation

ou _métonymie_.

Voyons ce qui survient à mesure que l'île se peuple et se cultive.

Il est bien évident que la facilité de se procurer des matières

premières, des subsistances et du _travail_ y augmente pour tout le

monde, sans privilége pour personne, comme on le voit aux États-Unis.

Là, il est absolument impossible aux propriétaires de se placer

dans une position plus favorable que les autres travailleurs,

puisque, à cause de l'abondance des terres, chacun a le choix de se

porter vers l'agriculture si elle devient plus lucrative que les

autres carrières. Cette liberté suffit pour maintenir l'_équilibre

des services_. Elle suffit aussi pour que les _agents naturels_,

dont on se sert dans un grand nombre d'industries aussi bien qu'en

agriculture, ne profitent pas aux producteurs, en tant que tels, mais

au public consommateur.

Deux frères se séparent; l'un va à la pêche de la baleine, l'autre

va défricher des terres dans le _Far-West_. Ils échangent ensuite de

l'huile contre du blé. L'un porte-t-il plus en compte la _valeur_ du

sol que la _valeur_ de la baleine? La comparaison ne peut porter que

sur les _services_ reçus et rendus. Ces services seuls ont donc de la

_valeur_.

Cela est si vrai que, si la nature a été très-libérale du côté de

la terre, c'est-à-dire si la récolte est abondante, le prix du

blé baisse, et _c'est le pêcheur qui en profite_. Si la nature a

été libérale du côté de l'Océan, en d'autres termes, si la pêche

a été heureuse, c'est l'huile qui est à bon marché, _au profit de

l'agriculteur_. Rien ne prouve mieux que le don gratuit de la nature,

quoique mis en oeuvre par le producteur, reste toujours gratuit pour

les masses, à la seule condition de payer cette mise en oeuvre qui

est le _service_.

Donc, tant qu'il y aura abondance de terres incultes dans le pays,

l'équilibre se maintiendra entre les services réciproques, et tout

avantage exceptionnel sera refusé aux propriétaires.

Il n'en serait pas ainsi, si les propriétaires parvenaient à

interdire tout nouveau défrichement. En ce cas, il est bien clair

qu'ils feraient la loi au reste de la communauté. La population

augmentant, le besoin de subsistance se faisant de plus en plus

sentir, il est clair qu'ils seraient en mesure de se faire payer plus

cher leurs _services_, ce que le langage ordinaire exprimerait ainsi,

par métonymie: _Le sol a plus de valeur._ Mais la preuve que ce

privilége inique conférerait une _valeur factice_ non à la matière,

mais aux services, c'est ce que nous voyons en France et à Paris

même. Par un procédé semblable à celui que nous venons de décrire,

la loi limite le nombre des courtiers, agents de change, notaires,

bouchers; et qu'arrive-t-il? C'est qu'en les mettant à même de mettre

à haut prix leurs _services_, elle crée en leur faveur un capital

qui n'est incorporé dans aucune matière. Le besoin d'abréger fait

dire alors: «Cette étude, ce cabinet, ce brevet _valent_ tant,» et la

_métonymie_ est évidente. Il en est de même pour le sol.

Nous arrivons à la dernière hypothèse, celle où le sol de l'île

entière est soumis à l'appropriation individuelle et à la culture.

Ici il semble que la position relative des deux classes va changer.

En effet, la population continue de s'accroître; elle va encombrer

toutes les carrières, excepté la seule où la place soit prise.

Le propriétaire fera donc la loi de l'échange! Ce qui limite la

_valeur d'un service_, ce n'est jamais la volonté de celui qui le

rend, c'est quand celui à qui on l'offre peut s'en passer, ou se le

rendre à lui-même, ou s'adresser à d'autres. Le prolétaire n'a plus

aucune de ces alternatives. Autrefois il disait au propriétaire:

«Si vous me demandez plus que la rémunération de votre travail, je

cultiverai moi-même;» et le propriétaire était forcé de se soumettre.

Aujourd'hui le propriétaire a trouvé cette réplique: «Il n'y a plus

de place dans le pays.» Ainsi, qu'on voie la Valeur dans les choses

ou dans les services, l'agriculteur profitera de l'absence de toute

concurrence, et comme les propriétaires feront la loi aux fermiers

et aux ouvriers des campagnes, en définitive ils la feront à tout le

monde.

Cette situation nouvelle a évidemment pour cause unique ce fait, que

les non-propriétaires ne peuvent plus contenir les exigences des

possesseurs du sol par ce mot: «Il reste du sol à défricher.»

Que faudrait-il donc pour que l'_équilibre des services_ fût

maintenu, pour que l'hypothèse actuelle rentrât à l'instant dans

l'hypothèse précédente? Une seule chose: c'est qu'à côté de notre

île il en surgît une seconde, ou, mieux encore, des continents non

entièrement envahis par la culture.

Alors le travail continuerait à se développer, se répartissant dans

de justes proportions entre l'agriculture et les autres industries,

sans oppression possible de part ni d'autre, puisque si le

propriétaire disait à l'artisan: «Je te vendrai mon blé à un prix qui

dépasse la rémunération normale du travail,» celui-ci se hâterait de

répondre: «Je travaillerai pour les propriétaires du continent, qui

ne peuvent avoir de telles prétentions.»

Cette période arrivée, la vraie garantie des masses est donc dans la

liberté de l'échange, dans le droit du travail[95].

[Note 95: Cette hypothèse a été examinée de nouveau par l'auteur dans

la dernière partie de sa lettre à M. Thiers. Voy. ci-après les 12

dernières pages de _Protectionisme et Communisme_.

(_Note de l'éditeur._)]

Le _droit du travail_, c'est la liberté, c'est la propriété.

L'artisan est propriétaire de son oeuvre, de ses services ou du

prix qu'il en a retiré, aussi bien que le propriétaire du sol.

Tant que, en vertu de ce droit, il peut les échanger sur toute

la surface du globe contre des produits agricoles, il maintient

_forcément_ le propriétaire foncier dans cette position d'_égalité_

que j'ai précédemment décrite, où _les services s'échangent contre

des services_, sans que la possession du sol confère par elle-même,

pas plus que la possession d'une machine à vapeur ou du plus simple

outil, un avantage indépendant du travail.

Mais si, usurpant la puissance législative, les propriétaires

défendent aux prolétaires de travailler pour le dehors contre de la

subsistance, alors l'équilibre des services est rompu. Par respect

pour l'exactitude scientifique, je ne dirai pas que par là ils

élèvent artificiellement la _valeur du sol ou des agents_ naturels;

mais je dirai qu'ils élèvent artificiellement la _valeur de leurs

services_. Avec _moins_ de travail ils paient _plus_ de travail.

Ils oppriment. Ils font comme tous les monopoleurs brevetés; ils

font comme les propriétaires de l'autre période qui prohibaient les

défrichements; ils introduisent dans la société une cause d'inégalité

et de misère; ils altèrent les notions de justice et de propriété;

ils creusent sous leurs pas un abîme[96].

[Note 96: Sur la propriété foncière, voy. les chap. IX et XIII des

_Harmonies économiques_, au tome VI.--Voy. aussi, au tome II, la

seconde parabole du discours prononcé, le 29 septembre 1846, à la

salle Montesquieu.

(_Note de l'éditeur._)]

Mais quel soulagement pourraient trouver les non-propriétaires dans

la proclamation du _droit au travail_? En quoi ce droit nouveau

accroîtrait-il les subsistances ou les travaux à distribuer aux

masses? Est-ce que tous les capitaux ne sont pas consacrés à faire

travailler? Est-ce qu'ils grossissent en passant par les coffres de

l'État? Est-ce qu'en les ravissant au peuple par l'impôt, l'État ne

ferme pas au moins autant de sources de travail d'un côté qu'il en

ouvre de l'autre?

Et puis, en faveur de qui stipulez-vous ce droit? Selon la théorie

qui vous l'a révélé, ce serait en faveur de quiconque n'a plus sa

part d'usufruit de la terre brute. Mais les banquiers, négociants,

manufacturiers, légistes, médecins, fonctionnaires, artistes,

artisans ne sont pas propriétaires fonciers. Voulez-vous dire

que les possesseurs du sol seront tenus d'assurer du travail à

tous ces citoyens? Mais tous se créent des débouchés les uns aux

autres. Entendez-vous seulement que les riches, propriétaires ou

non-propriétaires du sol, doivent venir au secours des pauvres? Alors

vous parlez d'_assistance_, et non d'un droit ayant sa source dans

l'appropriation du sol.

En fait de droits, celui qu'il faut réclamer, parce qu'il est

incontestable, rigoureux, sacré, c'est le _droit du travail_; c'est

la liberté, c'est la propriété, non celle du sol seulement, mais

celle des bras, de l'intelligence, des facultés, de la personnalité,

propriété qui est violée si une classe peut interdire aux autres

l'_échange libre des services_ au dehors comme au dedans. Tant que

cette liberté existe, la propriété foncière n'est pas un privilége;

elle n'est, comme toutes les autres, que la _propriété d'un travail_.

Il me reste à déduire quelques conséquences de cette doctrine.

Quatrième lettre.

Les physiocrates disaient: La terre seule est productive.

Certains économistes ont dit: Le travail seul est productif.

Quand on voit le laboureur courbé sur le sillon qu'il arrose de

ses sueurs, on ne peut guère nier son concours à l'oeuvre de la

production. D'un autre côté, la nature ne se repose pas. Et le rayon

qui perce la nue, et la nue que chasse le vent, et le vent qui amène

la pluie, et la pluie qui dissout les substances fertilisantes, et

ces substances qui développent dans la jeune plante le mystère de

la vie, toutes les puissances connues et inconnues de la nature

préparent la moisson pendant que le laboureur cherche dans le sommeil

une trêve à ses fatigues.

Il est donc impossible de ne pas le reconnaître: le Travail et la

nature se combinent pour accomplir le phénomène de la production.

L'_utilité_, qui est le fonds sur lequel vit le genre humain, résulte

de cette coopération, et cela est aussi vrai de presque toutes les

industries que de l'agriculture.

Mais, dans les échanges que les hommes accomplissent entre eux,

il n'y a qu'une chose qui se compare et se puisse comparer, c'est

le travail humain, c'est le service reçu et rendu. Ces services

sont seuls commensurables entre eux; c'est donc eux seuls qui sont

rémunérables, c'est en eux seuls que réside la Valeur, et il est

très-exact de dire qu'en définitive l'homme n'est _propriétaire_ que

de son oeuvre _propre_.

Quant à la portion d'utilité due au concours de la nature, quoique

très-réelle, quoique immensément supérieure à tout ce que l'homme

pourrait accomplir, elle est _gratuite_; elle se transmet de main

en main par-dessus le marché; elle est sans Valeur proprement

dite. Et qui pourrait apprécier, mesurer, déterminer la valeur des

lois naturelles qui agissent, depuis le commencement du monde,

pour produire un effet quand le travail les sollicite? à quoi les

comparer? comment les _évaluer_? Si elles avaient une Valeur,

elles figureraient sur nos comptes et nos inventaires; nous nous

ferions rétribuer pour leur usage. Et comment y parviendrions-nous,

puisqu'elles sont à la disposition de tous sous la même condition,

celle du travail[97]?

[Note 97: Sur l'objection tirée d'un prétendu accaparement des agents

naturels, voy., au tome V, la lettre XIVe de _Gratuité du crédit_,

et, au tome VI, les deux dernières pages du chap. XIV.

(_Note de l'éditeur._)]

Ainsi, toute production utile est l'oeuvre de la nature qui agit

gratuitement et du travail qui se rémunère.

Mais, pour arriver à la production d'une utilité donnée, ces deux

contingents, _travail humain_, _forces naturelles_, ne sont pas

dans des rapports fixes et immuables. Bien loin de là. Le progrès

consiste à faire que la proportion du _concours naturel_ s'accroisse

sans cesse et vienne diminuer d'autant, en s'y substituant, la

proportion du _travail humain_. En d'autres termes, pour une quantité

donnée d'utilité, la coopération gratuite de la _nature_ tend à

remplacer de plus en plus la coopération onéreuse du _travail_. La

partie _commune_ s'accroît aux dépens de la partie rémunérable et

_appropriée_.

Si vous aviez à transporter un fardeau d'un quintal, de Paris à

Lille, sans l'intervention d'aucune force naturelle, c'est-à-dire

à dos d'homme, il vous faudrait un mois de fatigue; si, au lieu de

prendre cette peine vous-même, vous la donniez à un autre, vous

auriez à lui restituer une peine égale, sans quoi il ne la prendrait

pas. Viennent le traîneau, puis la charrette, puis le chemin de fer;

à chaque progrès, c'est une partie de l'oeuvre mise à la charge des

forces naturelles, c'est une diminution de peine à prendre ou à

rémunérer. Or, il est évident que toute rémunération anéantie est une

conquête, non au profit de celui qui rend le service, mais de celui

qui le reçoit, c'est-à-dire de l'humanité.

Avant l'invention de l'imprimerie, un scribe ne pouvait copier une

Bible en moins d'un an, et c'était la mesure de la rémunération

qu'il était en droit d'exiger. Aujourd'hui, on peut avoir une Bible

pour 5 francs, ce qui ne répond guère qu'à une journée de travail.

La force naturelle et _gratuite_ s'est donc substituée à la force

rémunérable pour deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties sur trois

cents; une partie représente le _service_ humain et reste _Propriété

personnelle_; deux cent quatre-vingt-dix-neuf parties représentent le

_concours naturel_, ne se paient plus et sont par conséquent tombées

dans le domaine de la gratuité et de la communauté.

Il n'y a pas un outil, un instrument, une machine qui n'ait eu pour

résultat de diminuer le concours du travail humain, soit la Valeur du

produit, soit encore ce qui fait le fondement de la Propriété.

Cette observation qui, j'en conviens, n'est que bien imparfaitement

exposée ici, me semble devoir rallier sur un terrain commun, celui

de la _Propriété_ et de la _Liberté_, les écoles qui se partagent

aujourd'hui d'une manière si fâcheuse l'empire de l'opinion.

Toutes les écoles se résument en un axiome.

Axiome Économiste: Laissez faire, laissez passer.

Axiome Égalitaire: Mutualité des services.

Axiome Saint-Simonien: À chacun selon sa capacité, à chaque capacité

selon ses oeuvres.

Axiome Socialiste: Partage équitable entre le capital, le talent et

le travail.

Axiome Communiste: Communauté des biens.

Je vais indiquer (car je ne puis faire ici autre chose) que la

doctrine exposée dans les lignes précédentes satisfait à tous ces

voeux.

ÉCONOMISTES. Il n'est guère nécessaire de prouver que les Économistes

doivent accueillir une doctrine qui procède évidemment de _Smith_ et

de _Say_, et ne fait que montrer une conséquence des lois générales

qu'ils ont découvertes. _Laissez faire, laissez passer_, c'est ce que

résume le mot _liberté_, et je demande s'il est possible de concevoir

la notion de _propriété_ sans liberté. Suis-je propriétaire de mes

oeuvres, de mes facultés, de mes bras, si je ne puis les employer

à rendre des _services_ volontairement acceptés? Ne dois-je pas

être _libre_ ou d'exercer mes forces isolément, ce qui entraîne la

nécessité de l'échange, ou de les unir à celles de mes frères, ce qui

est _association_ ou échange sous une autre forme?

Et si la liberté est gênée, n'est-ce pas la Propriété elle-même qui

est atteinte? D'un autre côté, comment les _services_ réciproques

auront-ils tous leur juste Valeur relative, s'ils ne s'échangent pas

librement, si la loi défend au travail humain de se porter vers ceux

qui sont les mieux rémunérés? La propriété, la justice, l'égalité,

l'équilibre des services ne peuvent évidemment résulter que de

la Liberté. C'est encore la Liberté qui fait tomber le concours

des forces naturelles dans le domaine _commun_; car, tant qu'un

privilége légal m'attribue l'exploitation exclusive d'une force

naturelle, je me fais payer non-seulement pour mon travail, mais pour

l'usage de cette force. Je sais combien il est de mode aujourd'hui de

maudire la liberté. Le siècle semble avoir pris au sérieux l'ironique

refrain de notre grand chansonnier:

Mon coeur en belle haine

A pris la liberté.

Fi de la liberté!

À bas la liberté!

Pour moi, qui l'aimai toujours par instinct, je la défendrai toujours

par raison.

ÉGALITAIRES. La _mutualité des services_ à laquelle ils aspirent est

justement ce qui résulte du régime _propriétaire_.

En apparence, l'homme est propriétaire de la chose tout entière,

de toute l'utilité que cette chose renferme. En réalité, il n'est

propriétaire que de sa Valeur, de cette portion d'utilité communiquée

par le travail, puisque, en la cédant, il ne peut se faire rémunérer

que pour le _service_ qu'il rend. Le représentant des égalitaires

condamnait ces jours-ci à la tribune la Propriété, restreignant ce

mot à ce qu'il nomme les _usures_, l'usage du sol, de l'argent,

des maisons, du crédit, etc. Mais ces _usures_ sont du travail

et ne peuvent être que du travail. Recevoir un service implique

l'obligation de le rendre. C'est en quoi consiste la _mutualité des

services_. Quand je prête une chose que j'ai produite à la sueur de

mon front, et dont je pourrais tirer parti, je rends un _service_

à l'emprunteur, lequel me doit aussi un _service_. Il ne m'en

rendrait aucun s'il se bornait à me restituer la chose au bout de

l'an. Pendant cet intervalle, il aurait profité de mon travail à mon

détriment. Si je me faisais rémunérer pour autre chose que pour mon

travail, l'objection des Égalitaires serait spécieuse. Mais il n'en

est rien. Une fois donc qu'ils se seront assurés de la vérité de la

théorie exposée dans ces articles, s'ils sont conséquents, ils se

réuniront à nous pour raffermir la Propriété et réclamer ce qui la

complète ou plutôt ce qui la constitue, la Liberté.

SAINT-SIMONIENS: _À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon

ses oeuvres._

C'est encore ce que réalise le régime propriétaire.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 30 / 41 段