accomplisse ses destinées. Il y a une physiologie sociale
providentielle comme il y a une physiologie humaine providentielle.
Les organes sociaux sont aussi constitués de manière à se développer
harmoniquement au grand air de la Liberté. Arrière donc les
empiriques et les organisateurs! Arrière leurs anneaux, leurs
chaînes, leurs crochets, leurs tenailles! arrière leurs moyens
artificiels! arrière leur atelier social, leur phalanstère, leur
gouvernementalisme, leur centralisation, leurs tarifs, leurs
universités, leurs religions d'État, leurs banques gratuites ou
leurs banques monopolisées, leurs compressions, leurs restrictions,
leur moralisation ou leur égalisation par l'impôt! Et puisqu'on a
vainement infligé au corps social tant de systèmes, qu'on finisse par
où l'on aurait dû commencer, qu'on repousse les systèmes, qu'on mette
enfin à l'épreuve la Liberté,--la Liberté, qui est un acte de foi en
Dieu et en son oeuvre.
PROPRIÉTÉ ET SPOLIATION.
Première lettre[86].
[Note 86: Elle parut dans le _Journal des Débats_, nº du 24 juillet
1848.
(_Note de l'éditeur._)]
Juillet 1848.
L'assemblée nationale est saisie d'une question immense, dont la
solution intéresse au plus haut degré la prospérité et le repos de
la France. Un Droit nouveau frappe à la porte de la Constitution:
c'est le _Droit au travail_. Il n'y demande pas seulement une place;
il prétend y prendre, en tout ou en partie, celle du _Droit de
propriété_.
M. Louis Blanc a déjà proclamé provisoirement ce droit nouveau, et
l'on sait avec quel succès;
M. Proudhon le réclame pour tuer la Propriété;
M. Considérant, pour la raffermir, en la légitimant.
Ainsi selon ces publicistes, la Propriété porte en elle quelque chose
d'injuste et de faux, un germe de mort. Je prétends démontrer qu'elle
est la vérité et la justice même, et que ce qu'elle porte dans son
sein, c'est le principe du progrès et de la vie.
Ils paraissent croire que, dans la lutte qui va s'engager, les
pauvres sont intéressés au triomphe du _droit au travail_ et les
riches à la défense du _droit de propriété_. Je me crois en mesure de
prouver que le droit de propriété est essentiellement démocratique,
et que tout ce qui le nie ou le viole est fondamentalement
aristocratique et anarchique.
J'ai hésité à demander place dans un journal pour une dissertation
d'économie sociale. Voici ce qui peut justifier cette tentative:
D'abord, la gravité et l'actualité du sujet.
Ensuite, MM. Louis Blanc, Considérant, Proudhon ne sont pas seulement
publicistes; ils sont aussi chefs d'écoles; ils ont derrière eux
de nombreux et ardents sectateurs, comme le témoigne leur présence
à l'assemblée nationale. Leurs doctrines exercent dès aujourd'hui
une influence considérable,--selon moi, funeste dans le monde des
affaires,--et, ce qui ne laisse pas d'être grave, elles peuvent
s'étayer de concessions échappées à l'orthodoxie des maîtres de la
science.
Enfin, pourquoi ne l'avouerais-je pas? quelque chose, au fond de ma
conscience, me dit qu'au milieu de cette controverse brûlante, il me
sera peut-être donné de jeter un de ces rayons inattendus de clarté
qui illuminent le terrain où s'opère quelquefois la réconciliation
des écoles les plus divergentes.
C'en est assez, j'espère pour que ces lettres trouvent grâce auprès
des lecteurs.
Je dois établir d'abord le reproche qu'on adresse à la Propriété.
Voici en résumé comment M. Considérant s'en explique. Je ne crois pas
altérer sa théorie, en l'abrégeant[87].
[Note 87: Voir le petit volume publié par M. Considérant sous ce
titre: _Théorie du Droit de propriété et du Droit au travail_.]
«Tout homme possède légitimement la chose que son activité a créée.
Il peut la consommer, la donner, l'échanger, la transmettre, sans que
personne, ni même la société tout entière, ait rien à y voir.
«Le propriétaire possède donc légitimement non-seulement les produits
qu'il a créés sur le sol, mais encore la _plus-value_ qu'il a donnée
au sol lui-même par la culture.
«Mais il y a une chose qu'il n'a pas créée, qui n'est le fruit
d'aucun travail; c'est la terre brute, c'est le capital primitif,
c'est la puissance productive des agents naturels. Or, le
propriétaire s'est emparé de ce capital. Là est l'usurpation, la
confiscation, l'injustice, l'illégitimité permanente.
«L'espèce humaine est placée sur ce globe pour y vivre et se
développer. _L'espèce_ est donc usufruitière de la surface du globe.
Or, maintenant, cette surface est confisquée par le petit nombre, à
l'exclusion du grand nombre.
«Il est vrai que cette confiscation est inévitable; car comment
cultiver, si chacun peut exercer à l'aventure et en liberté ses
droits naturels, c'est-à-dire les droits de la sauvagerie?
«Il ne faut donc pas détruire la propriété, mais il faut la
légitimer. Comment? par la reconnaissance du _droit au travail_.
«En effet, les sauvages n'exercent leurs quatre droits (chasse,
pêche, cueillette et pâture) que sous la condition du travail; c'est
donc sous la même condition que la société doit aux prolétaires
l'équivalent de l'usufruit dont elle les a dépouillés.
«En définitive, la société doit à tous les membres de l'espèce, à
charge de travail, un salaire qui les place dans une condition telle,
qu'elle puisse être jugée aussi favorable que celle des sauvages.
«Alors la propriété sera légitime de tous points, et la
réconciliation sera faite entre les riches et les pauvres.»
Voilà toute la théorie de M. Considérant[88]. Il affirme que cette
question de la propriété est des plus simples, qu'il ne faut qu'un
peu de bon sens pour la résoudre, et que cependant personne, avant
lui, n'y avait rien compris.
[Note 88: M. Considérant n'est pas le seul qui la professe, témoin le
passage suivant, extrait du _Juif errant_ de M. Eugène Sue:
«_Mortification_ exprimerait mieux le manque complet de ces choses
essentiellement vitales, qu'une société équitablement organisée
devrait, oui, devrait forcément à tout travailleur actif et probe,
puisque la civilisation l'a dépossédé de tout droit au sol, et qu'il
naît avec ses bras pour seul patrimoine.
«Le sauvage ne jouit pas des avantages de la civilisation, mais, du
moins, il a pour se nourrir les animaux des forêts, les oiseaux de
l'air, les poissons des rivières, les fruits de la terre; et, pour
s'abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.
«Le civilisé, déshérité de ces dons de Dieu, le civilisé qui regarde
la Propriété comme sainte et sacrée peut donc, en retour de son rude
labeur quotidien qui enrichit le pays, peut donc demander un salaire
suffisant pour _vivre sainement_, rien de plus, rien de moins.»]
Le compliment n'est pas flatteur pour le genre humain; mais, en
compensation, je ne puis qu'admirer l'extrême modestie que l'auteur
met dans ses conclusions.
Que demande-t-il, en effet, à la société?
Qu'elle reconnaisse le Droit au travail comme l'équivalent, au profit
de l'_espèce_, de l'usufruit de la terre brute.
Et à combien estime-t-il cet équivalent?
À ce que la terre brute peut faire vivre de sauvages.
Comme c'est à peu près un habitant par lieue carrée, les
propriétaires du sol français peuvent légitimer leur usurpation à
très-bon marché assurément. Ils n'ont qu'à prendre l'engagement que
trente à quarante mille non-propriétaires s'élèveront, à leur côté, à
toute la hauteur des Esquimaux.
Mais, que dis-je? Pourquoi parler de la France? Dans ce système, il
n'y a plus de France, il n'y a plus de propriété nationale, puisque
l'_usufruit_ de la terre appartient, de plein droit, à l'_espèce_.
Au reste, je n'ai pas l'intention d'examiner en détail la théorie de
M. Considérant, cela me mènerait trop loin. Je ne veux m'attaquer
qu'à ce qu'il y a de grave et de sérieux au fond de cette théorie, je
veux dire la question de la _Rente_.
Le système de M. Considérant peut se résumer ainsi:
Un produit agricole existe par le concours de deux actions:
L'_action de l'homme_, ou le travail, qui donne ouverture au droit de
propriété;
L'_action de la nature_, qui devrait être gratuite, et que les
propriétaires font injustement tourner à leur profit. C'est là ce qui
constitue l'usurpation des droits de l'_espèce_.
Si donc je venais à prouver que les hommes, dans leurs transactions,
ne se font réciproquement payer _que leur travail_, qu'ils ne font
pas entrer dans le prix des choses échangées l'_action de la nature_,
M. Considérant devrait se tenir pour complétement satisfait.
Les griefs de M. Proudhon contre la propriété sont absolument
les mêmes. «La propriété, dit-il, cessera d'être abusive _par la
mutualité des services_.» Donc, si je démontre que les hommes
n'échangent entre eux que des _services_, sans jamais se débiter
réciproquement d'une obole pour l'usage de ces _forces naturelles_
que Dieu a données gratuitement à tous, M. Proudhon, de son côté,
devra convenir que son utopie est réalisée.
Ces deux publicistes ne seront pas fondés à réclamer le _droit au
travail_. Peu importe que ce droit fameux soit considéré par eux
sous un jour si diamétralement opposé que, selon M. Considérant,
il doit légitimer la propriété, tandis que, selon M. Proudhon, il
doit la tuer; toujours est-il qu'il n'en sera plus question, pourvu
qu'il soit bien prouvé que, sous le régime propriétaire, les hommes
échangent peine contre peine, effort contre effort, travail contre
travail, _service contre service_, le concours de la nature étant
toujours livré _par-dessus le marché_; en sorte que les forces
naturelles, _gratuites_ par destination, ne cessent pas de rester
_gratuites_ à travers toutes les transactions humaines.
On voit que ce qui est contesté, c'est la légitimité de la _Rente_,
parce qu'on suppose qu'elle est, en tout ou en partie, un paiement
injuste que le consommateur fait au propriétaire, non pour un service
personnel, mais pour des bienfaits gratuits de la nature.
J'ai dit que les réformateurs modernes pouvaient s'appuyer sur
l'opinion des principaux économistes[89].
[Note 89: Cette proposition se trouve plus amplement développée aux
chapitres V et IX des _Harmonies économiques_, tome VI.
(_Note de l'éditeur._)]
En effet, Adam Smith dit que la Rente est souvent un intérêt
raisonnable du capital dépensé sur les terres en amélioration, mais
que souvent aussi cet intérêt n'est _qu'une partie de la Rente_.
Sur quoi Mac-Culloch fait cette déclaration positive:
«Ce qu'on nomme proprement la Rente, c'est la somme payée pour
l'usage _des forces naturelles et de la puissance inhérente au
sol_. Elle est entièrement distincte de la somme payée à raison des
constructions, clôtures, routes et autres améliorations foncières. La
rente est donc toujours un monopole.»
Buchanan va jusqu'à dire que «la Rente est une portion du revenu des
consommateurs qui passe dans la poche du propriétaire.»
Ricardo:
«Une portion de la Rente est payée pour l'usage du capital qui a été
employé à améliorer la qualité de la terre, élever des bâtisses,
etc.; _l'autre est donnée pour l'usage des puissances primitives et
indestructibles du sol_.»
Scrope:
«La valeur de la terre et la faculté d'en tirer une _rente_ sont
dues à deux circonstances: 1º _à l'appropriation de ses puissances
naturelles_; 2º au travail appliqué à son amélioration. Sous le
premier rapport, la Rente est un monopole. C'est une restriction
à l'usufruit des dons que le Créateur a faits aux hommes pour
leurs besoins. Cette restriction n'est juste qu'autant qu'elle est
nécessaire pour le bien commun.»
Senior:
«Les instruments de la production sont le travail et _les
agents naturels_. Les agents naturels ayant été appropriés, les
propriétaires _s'en font payer l'usage_ sous forme de rente, qui
n'est la récompense d'aucun sacrifice quelconque, et est reçue par
ceux qui n'ont ni travaillé ni fait des avances, mais qui se bornent
à tendre la main pour recevoir les offrandes de la communauté.»
Après avoir dit qu'une partie de la Rente est l'intérêt du capital,
Senior ajoute:
«Le surplus est prélevé par le propriétaire des agents naturels
et forme sa récompense, non pour avoir travaillé ou épargné, mais
simplement pour n'avoir pas gardé quand il pouvait garder, pour avoir
permis que les dons de la nature fussent acceptés.»
Certes, au moment d'entrer en lutte avec des hommes qui proclament
une doctrine spécieuse en elle-même, propre à faire naître des
espérances et des sympathies parmi les classes souffrantes, et qui
s'appuie sur de telles autorités, il ne suffit pas de fermer les
yeux sur la gravité de la situation; il ne suffit pas de s'écrier
dédaigneusement qu'on n'a devant soi que des rêveurs, des utopistes,
des insensés, ou même des factieux; il faut étudier et résoudre la
question une fois pour toutes. Elle vaut bien un moment d'ennui.
Je crois qu'elle sera résolue d'une manière satisfaisante pour tous,
si je prouve que la propriété non-seulement laisse à ce qu'on nomme
les prolétaires l'usufruit gratuit des agents naturels, mais encore
décuple et centuple cet usufruit. J'ose espérer qu'il sortira de
cette démonstration la claire vue de quelques _harmonies_ propres à
satisfaire l'intelligence et à apaiser les prétentions de toutes les
écoles économistes, socialistes et même communistes[90].
[Note 90: Voy. à la fin de cet opuscule, la réclamation que provoqua
cette première lettre, de la part de M. Considérant, et la réponse de
F. Bastiat.
(_Note de l'éditeur._)]
Deuxième lettre.
Quelle inflexible puissance que celle de la Logique!
De rudes conquérants se partagent une île; ils vivent de _Rentes_
dans le loisir et le faste, au milieu des vaincus laborieux et
pauvres. Il y a donc, dit la Science, une autre source de _valeurs_
que le travail.
Alors elle se met à décomposer la Rente et jette au monde cette
théorie:
«La Rente, c'est, pour une partie, l'intérêt d'un capital dépensé.
Pour une autre partie, _c'est le monopole d'agents naturels usurpés
et confisqués_.»
Bientôt cette économie politique _de l'école anglaise_ passe le
détroit. La Logique socialiste s'en empare et dit aux travailleurs:
Prenez garde! dans le prix du pain que vous mangez, il entre trois
éléments. Il y a le travail du laboureur, vous le devez; il y a le
travail du propriétaire, vous le devez; il y a le travail de la
nature, vous ne le devez pas. Ce que l'on vous prend à ce titre,
c'est un monopole, comme dit Scrope; c'est une taxe prélevée sur les
dons que Dieu vous a faits, comme dit Senior.
La Science voit le danger de sa distinction. Elle ne la retire
pas néanmoins, mais l'explique: «Dans le mécanisme social, il est
vrai, dit-elle, que le rôle du propriétaire est commode, mais il est
nécessaire. On travaille pour lui, et il paie avec la chaleur du
soleil et la fraîcheur des rosées. Il faut en passer par là, sans
quoi il n'y aurait pas de culture.»
«Qu'à cela ne tienne, répond la Logique, j'ai mille organisations
en réserve pour effacer l'injustice, qui d'ailleurs n'est jamais
nécessaire.»
Donc, grâce à un faux principe, ramassé dans l'_école anglaise_, la
Logique bat en brèche la propriété foncière. S'arrêtera-t-elle là?
Gardez-vous de le croire. Elle ne serait pas la Logique.
Comme elle a dit à l'agriculteur: La loi de la vie végétale ne peut
être une propriété et donner un profit;
Elle dira au fabricant de drap: La loi de la gravitation ne peut être
une propriété et donner un profit;
Au fabricant de toiles: La loi de l'élasticité des vapeurs ne peut
être une propriété et donner un profit;
Au maître de forges: La loi de la combustion ne peut être une
propriété et donner un profit;
Au marin: Les lois de l'hydrostatique ne peuvent être une propriété
et donner un profit;
Au charpentier, au menuisier, au bûcheron: Vous vous servez de scies,
de haches, de marteaux; vous faites concourir ainsi à votre oeuvre la
dureté des corps et la résistance des milieux. Ces lois appartiennent
à tout le monde, et ne doivent pas donner lieu à un profit.
Oui, la Logique ira jusque-là, au risque de bouleverser la société
entière; après avoir nié la Propriété foncière, elle niera la
productivité du capital, toujours en se fondant sur cette donnée que
le Propriétaire et le Capitaliste se font rétribuer pour l'usage des
puissances naturelles. C'est pour cela qu'il importe de lui prouver
qu'elle part d'un faux principe; qu'il n'est pas vrai que dans aucun
art, dans aucun métier, dans aucune industrie, on se fasse payer
les forces de la nature, et qu'à cet égard l'agriculture n'est pas
privilégiée.
Il est des choses qui sont _utiles_ sans que le travail intervienne:
la terre, l'air, l'eau, la lumière et la chaleur du soleil; les
matériaux et les forces que nous fournit la nature.
Il en est d'autres qui ne deviennent _utiles_ que parce que le
travail s'exerce sur ces matériaux et s'empare de ces forces.
L'_utilité_ est donc due quelquefois à la nature seule, quelquefois
au travail seul, presque toujours à l'activité combinée du travail et
de la nature.
Que d'autres se perdent dans les définitions. Pour moi, j'entends par
_Utilité_ ce que tout le monde comprend par ce mot, dont l'étymologie
marque très-exactement le sens. Tout ce qui _sert_, que ce soit de
par la nature, de par le travail ou de par les deux, est _Utile_.
J'appelle _Valeur_ cette portion seulement d'_utilité_ que le travail
communique ou ajoute aux choses, en sorte que deux choses se _valent_
quand ceux qui les ont _travaillées_ les échangent librement l'une
contre l'autre. Voici mes motifs:
Qu'est-ce qui fait qu'un homme refuse un échange? c'est la
connaissance qu'il a que la chose qu'on lui offre exigerait de lui
moins de travail que celle qu'on lui demande. On aura beau lui dire:
J'ai moins travaillé que vous, mais la gravitation m'a aidé, et je la
mets en ligne de compte; il répondra: Je puis aussi me servir de la
gravitation, avec un travail égal au vôtre.
Quand deux hommes sont isolés, s'ils travaillent, _c'est pour se
rendre service à eux-mêmes_; que l'échange intervienne, chacun
_rend service_ à l'autre et en reçoit un service _équivalent_. Si
l'un d'eux se fait aider par une puissance naturelle qui soit à
la disposition de l'autre, cette puissance ne comptera pas dans le
marché; le droit de refus s'y oppose.
Robinson chasse et Vendredi pêche. Il est clair que la quantité de
poisson échangée contre du gibier sera déterminée par le travail.
Si Robinson disait à Vendredi: «La nature prend plus de peine pour
faire un oiseau que pour faire un poisson; donne-moi donc plus de
ton travail que je ne t'en donne du mien, puisque je te cède, en
compensation, un plus grand effort de la nature...» Vendredi ne
manquerait pas de répondre: «Il ne t'est pas donnée, non plus qu'à
moi, d'apprécier les efforts de la nature. Ce qu'il faut comparer,
c'est ton travail au mien, et si tu veux établir nos relations sur
ce pied que je devrai, d'une manière permanente, travailler plus que
toi, je vais me mettre à chasser, et tu pêcheras si tu veux.»
On voit que la libéralité de la nature, dans cette hypothèse, ne peut
devenir un monopole à moins de violence. On voit encore que si elle
entre pour beaucoup dans l'_utilité_, elle n'entre pour rien dans la
_valeur_.
J'ai signalé autrefois la métaphore comme un ennemi de l'économie
politique, j'accuserai ici la métonymie du même méfait[91].
[Note 91: Voy. le chap. XXII de la I{re} série des _Sophismes_.
(_Note de l'éditeur._)]
Se sert-on d'un langage bien exact quand on dit: «L'eau _vaut_ deux
sous?»
On raconte qu'un célèbre astronome ne pouvait se décider à dire: Ah!
le beau coucher du soleil! Même en présence des dames, il s'écriait,
dans son étrange enthousiasme: Ah! le beau spectacle que celui de la
rotation de la terre, quand les rayons du soleil la frappent par la
tangente!
Cet astronome était exact et ridicule. Un économiste ne le serait pas
moins qui dirait: Le travail qu'il faut faire pour aller chercher
l'eau à la source vaut deux sous.
L'étrangeté de la périphrase n'en empêche pas l'exactitude.
En effet, l'eau ne _vaut_ pas. Elle n'a pas de _valeur_, quoiqu'elle
ait de l'_utilité_. Si nous avions tous et toujours une source à nos
pieds, évidemment l'eau n'aurait aucune _valeur_, puisqu'elle ne
pourrait donner lieu à aucun échange. Mais est-elle à un quart de
lieue, il faut l'aller chercher, c'est un travail, et voilà l'origine
de la _valeur_. Est-elle à une demi-lieue, c'est un travail double,
et, partant, une _valeur_ double, quoique l'_utilité_ reste la même.
L'eau est pour moi un don gratuit de la nature, à la condition de
l'aller chercher. Si je le fais moi-même, je me rends un service
moyennant une peine. Si j'en charge un autre, je lui donne une
peine et lui dois un service. Ce sont deux peines, deux services à
comparer, à débattre. Le don de la nature reste toujours gratuit. En
vérité, il me semble que c'est dans le _travail_ et non dans l'eau
que réside la _valeur_, et qu'on fait une métonymie aussi bien quand
on dit: _L'eau vaut deux sous_, que lorsqu'on dit: _J'ai bu une
bouteille._
L'air est un don gratuit de la nature, il n'a pas de _valeur_. Les
économistes disent: Il n'a pas de valeur d'échange, mais il a de la
valeur d'usage. Quelle langue! Eh! Messieurs, avez-vous pris à tâche
de dégoûter de la science? Pourquoi ne pas dire tout simplement: Il
n'a pas de _valeur_, mais il a de l'_utilité_? Il a de l'_utilité_
parce qu'il _sert_. Il n'a pas de _valeur_ parce que la nature a fait
tout et le _travail_ rien. Si le travail n'y est pour rien, personne
n'a à cet égard de _service_ à rendre, à recevoir ou à rémunérer.
Il n'y a ni peine à prendre, ni échange à faire; il n'y a rien à
comparer, il n'y a pas de _valeur_.
Mais entrez dans une cloche à plongeur et chargez un homme de vous
envoyer de l'air par une pompe pendant deux heures; il prendra une
peine, il vous rendra un service; vous aurez à vous _acquitter_.
Est-ce l'air que vous paierez? Non, c'est le travail. Donc, est-ce
l'air qui a acquis de la _valeur_? Parlez ainsi pour abréger, si vous
voulez, mais n'oubliez pas que c'est une _métonymie_; que l'air reste
gratuit; et qu'aucune intelligence humaine ne saurait lui assigner
une _valeur_; que s'il en a une, c'est celle qui se mesure par la
peine prise, comparée à la peine donnée en échange.
Un blanchisseur est obligé de faire sécher le linge dans un grand
établissement par l'action du feu. Un autre se contente de l'exposer
au soleil. Ce dernier prend moins de peine; il n'est ni ne peut être
aussi exigeant. Il ne me fait donc pas payer la chaleur des rayons du
soleil, et c'est moi consommateur qui en profite.
Ainsi la grande loi économique est celle-ci:
Les services s'échangent contre des services.
_Do ut des; do ut facias; facio ut des; facio ut facias; fais ceci
pour moi, et je ferai cela pour toi_, c'est bien trivial, bien
vulgaire; ce n'en est pas moins le commencement, le milieu et la fin
de la science[92].
[Note 92: «Il ne suffit pas que la valeur ne soit pas dans la
matière ou dans les forces naturelles. Il ne suffit pas qu'elle
soit exclusivement dans les _services_. Il faut encore que les
services eux-mêmes ne puissent pas avoir une _valeur_ exagérée. Car
qu'importe à un malheureux ouvrier de payer le blé cher, parce que le
propriétaire se fait payer les puissances productives du sol ou bien
se fait payer démesurément son intervention?»
«C'est l'oeuvre de la Concurrence d'égaliser les services sur le pied
de la justice. Elle y travaille sans cesse.»
(_Pensée inédite de l'auteur._)
Pour les développements sur la _Valeur_ et la _Concurrence_, voy. les
chap. V et X des _Harmonies économiques_, au tome VI.
Voy., de plus, au présent volume, les exemples cités pag. 38 et suiv.
(_Note de l'éditeur._)]
Nous pouvons tirer de ces trois exemples cette conclusion générale:
Le consommateur rémunère tous les _services_ qu'on lui rend, toute
la peine qu'on lui épargne, tous les travaux qu'il occasionne; mais
il jouit, sans les payer, des dons gratuits de la nature et des
puissances que le producteur a mises en oeuvre.
Voilà trois hommes qui ont mis à ma disposition de l'air, de l'eau et
de la chaleur, sans se rien faire payer que leur peine.
Qu'est-ce donc qui a pu faire croire que l'agriculteur, qui se sert
aussi de l'air, de l'eau et de la chaleur, me fait payer la prétendue
_valeur intrinsèque_ de ces _agents naturels_? qu'il me porte en
compte de l'utilité créée et de l'utilité non créée? que, par
exemple, le prix du blé vendu à 18 fr. se décompose ainsi: