Est-il nécessaire maintenant de faire voir par de fastidieuses

citations d'où procèdent Morelly, Babeuf, Owen, Saint-Simon, Fourier?

Je me bornerai à soumettre au lecteur quelques extraits du livre de

Louis Blanc sur l'organisation du travail.

«Dans notre projet, la société reçoit l'impulsion du pouvoir.»

(Page 126).

En quoi consiste l'impulsion que le Pouvoir donne à la société? À

imposer le _projet_ de M. L. Blanc.

D'un autre côté, la société, c'est le genre humain.

Donc, en définitive, le genre humain reçoit l'impulsion de M. L.

Blanc.

Libre à lui, dira-t-on. Sans doute le genre humain est libre de

suivre les _conseils_ de qui que ce soit. Mais ce n'est pas ainsi que

M. L. Blanc comprend la chose. Il entend que son projet soit converti

en _Loi_, et par conséquent imposé de force par le pouvoir.

«Dans notre projet, l'État ne fait que donner au travail

une législation (_excusez du peu_), en vertu de laquelle

le mouvement industriel peut et doit s'accomplir _en toute

liberté_. Il (l'État) ne fait que placer la liberté sur une

pente (_rien que cela_) qu'elle descend, une fois qu'elle y est

placée, par la seule force des choses et par une suite naturelle

du _mécanisme établi_.»

Mais quelle est cette pente?--Celle indiquée par M. L. Blanc.--Ne

conduit-elle pas aux abîmes?--Non, elle conduit au bonheur.--Comment

donc la société ne s'y place-t-elle pas d'elle-même?--Parce qu'elle

ne sait ce qu'elle veut et qu'elle a besoin d'_impulsion_.--Qui lui

donnera cette impulsion?--Le pouvoir.--Et qui donnera l'impulsion au

pouvoir?--L'inventeur du mécanisme, M. L. Blanc.

Nous ne sortons jamais de ce cercle: l'humanité passive et un grand

homme qui la meut par l'intervention de la Loi.

Une fois sur cette pente, la société jouirait-elle au moins de

quelque liberté?--Sans doute.--Et qu'est-ce que la liberté?

«Disons-le une fois pour toutes: la liberté consiste non pas

seulement dans le DROIT accordé, mais dans le POUVOIR donné à

l'homme d'exercer, de développer ses facultés, sous l'empire de

la justice et sous la sauvegarde de la loi.»

«Et ce n'est point là une distinction vaine: le sens en est

profond, les conséquences en sont immenses. Car dès qu'on admet

qu'il faut à l'homme, pour être vraiment libre, le POUVOIR

d'exercer et de développer ses facultés, il en résulte que la

société doit à chacun de ses membres l'instruction convenable,

sans laquelle l'esprit humain ne _peut_ se déployer, et les

instruments de travail, sans lesquels l'activité humaine ne

_peut_ se donner carrière. Or, par l'intervention de qui la

société donnera-t-elle à chacun de ses membres l'instruction

convenable et les instruments de travail nécessaires, si ce

n'est par l'intervention de l'État?»

Ainsi la liberté, c'est le pouvoir.--En quoi consiste ce POUVOIR?--À

posséder l'instruction et les instruments de travail.--Qui _donnera_

l'instruction et les instruments de travail?--La société, _qui les

doit_.--Par l'intervention de qui la société donnera-t-elle des

instruments de travail à ceux qui n'en ont pas?--Par l'_intervention

de l'État_.--À qui l'État les prendra-t-il?

C'est au lecteur de faire la réponse et de voir où tout ceci aboutit.

Un des phénomènes les plus étranges de notre temps, et qui

étonnera probablement beaucoup nos neveux, c'est que la doctrine

qui se fonde sur cette triple hypothèse: l'inertie radicale

de l'humanité,--l'omnipotence de la Loi,--l'infaillibilité du

Législateur,--soit le symbole sacré du parti qui se proclame

exclusivement démocratique.

Il est vrai qu'il se dit aussi _social_.

En tant que démocratique, il a une foi sans limite en l'humanité.

Comme _social_, il la met au-dessous de la boue.

S'agit-il de droits politiques, s'agit-il de faire sortir de son sein

le Législateur, oh! alors, selon lui, le peuple a la science infuse;

il est doué d'un tact admirable; _sa volonté est toujours droite, la

volonté générale ne peut errer_. Le suffrage ne saurait être trop

_universel_. Nul ne doit à la société aucune garantie. La volonté

et la capacité de bien choisir sont toujours supposées. Est-ce que

le peuple peut se tromper? Est-ce que nous ne sommes pas dans le

siècle des lumières? Quoi donc! Le peuple sera-t-il éternellement en

tutelle? N'a-t-il pas conquis ses droits par assez d'efforts et de

sacrifices? N'a-t-il pas donné assez de preuves de son intelligence

et de sa sagesse? N'est-il pas arrivé à sa maturité? N'est-il pas en

état de juger pour lui-même? Ne connaît-il pas ses intérêts? Y a-t-il

un homme ou une classe qui ose revendiquer le droit de se substituer

au peuple, de décider et d'agir pour lui? Non, non, le peuple veut

être _libre_, et il le sera. Il veut diriger ses propres affaires, et

il les dirigera.

Mais le Législateur est-il une fois dégagé des comices par

l'élection, oh! alors le langage change. La nation rentre dans la

passivité, dans l'inertie, dans le néant, et le Législateur prend

possession de l'omnipotence. À lui l'invention, à lui la direction,

à lui l'impulsion, à lui l'organisation. L'humanité n'a plus qu'à

se laisser faire; l'heure du despotisme a sonné. Et remarquez

que cela est fatal; car ce peuple, tout à l'heure si éclairé, si

moral, si parfait, n'a plus aucunes tendances, ou, s'il en a, elles

l'entraînent toutes vers la dégradation. Et on lui laisserait un

peu de Liberté! Mais ne savez-vous pas que, selon M. Considérant,

_la liberté conduit fatalement au monopole_? Ne savez-vous pas que

la liberté c'est la concurrence? et que la concurrence, suivant M.

L. Blanc, c'est _pour le peuple un système d'extermination, pour la

bourgeoisie une cause de ruine_? Que c'est pour cela que les peuples

sont d'autant plus exterminés et ruinés qu'ils sont plus libres,

témoin la Suisse, la Hollande, l'Angleterre et les États-Unis? Ne

savez-vous pas, toujours selon M. L. Blanc, que _la concurrence

conduit au monopole_, et que, _par la même raison, le bon marché

conduit à l'exagération des prix_? Que _la concurrence tend à tarir

les sources de la consommation et pousse la production à une activité

dévorante_? Que _la concurrence force la production à s'accroître et

la consommation à décroître_;--d'où il suit que les peuples libres

produisent pour ne pas consommer;--_qu'elle est tout à la fois

oppression et démence_, et qu'il faut absolument que M. L. Blanc s'en

mêle?

Quelle liberté, d'ailleurs, pourrait-on laisser aux hommes? Serait-ce

la liberté de conscience? Mais on les verra tous profiter de la

permission pour se faire athées. La liberté d'enseignement? Mais les

pères se hâteront de payer des professeurs pour enseigner à leurs

fils l'immoralité et l'erreur; d'ailleurs, à en croire M. Thiers,

si l'enseignement était laissé à la liberté nationale, il cesserait

d'être national, et nous élèverions nos enfants dans les idées des

Turcs ou des Indous, au lieu que, grâce au despotisme légal de

l'université, ils ont le bonheur d'être élevés dans les nobles idées

des Romains. La liberté du travail? Mais c'est la concurrence, qui a

pour effet de laisser tous les produits non consommés, d'exterminer

le peuple et de ruiner la bourgeoisie. La liberté d'échanger? Mais

on sait bien, les protectionistes l'ont démontré à satiété, qu'un

homme se ruine quand il échange librement et que, pour s'enrichir, il

faut échanger sans liberté. La liberté d'association? Mais, d'après

la doctrine socialiste, liberté et association s'excluent, puisque

précisément on n'aspire à ravir aux hommes leur liberté que pour les

forcer de s'associer.

Vous voyez donc bien que les démocrates socialistes ne peuvent,

en bonne conscience, laisser aux hommes aucune liberté, puisque,

par leur nature propre, et si ces messieurs n'y mettent ordre, ils

tendent, de toute part, à tous les genres de dégradation et de

démoralisation.

Reste à deviner, en ce cas, sur quel fondement on réclame pour eux,

avec tant d'instance, le suffrage universel.

Les prétentions des organisateurs soulèvent une autre question,

que je leur ai souvent adressée, et à laquelle, que je sache, ils

n'ont jamais répondu. Puisque les tendances naturelles de l'humanité

sont assez mauvaises pour qu'on doive lui ôter sa liberté, comment

se fait-il que les tendances des organisateurs soient bonnes? Les

Législateurs et leurs agents ne font-ils pas partie du genre humain?

Se croient-ils pétris d'un autre limon que le reste des hommes? Ils

disent que la société, abandonnée à elle-même, court fatalement aux

abîmes parce que ses instincts sont pervers. Ils prétendent l'arrêter

sur cette pente et lui imprimer une meilleure direction. Ils ont

donc reçu du ciel une intelligence et des vertus qui les placent en

dehors et au-dessus de l'humanité; qu'ils montrent leurs titres. Ils

veulent être _bergers_, ils veulent que nous soyons _troupeau_. Cet

arrangement présuppose en eux une supériorité de nature, dont nous

avons bien le droit de demander la preuve préalable.

Remarquez que ce que je leur conteste, ce n'est pas le droit

d'inventer des combinaisons sociales, de les propager, de les

conseiller, de les expérimenter sur eux-mêmes, à leurs frais et

risques; mais bien le droit de nous les imposer par l'intermédiaire

de la Loi, c'est-à-dire des forces et des contributions publiques.

Je demande que les Cabétistes, les Fouriéristes, les Proudhoniens,

les Universitaires, les Protectionistes renoncent non à leurs

idées spéciales, mais à cette idée qui leur est commune, de nous

assujettir de force à leurs groupes et séries, à leurs ateliers

sociaux, à leur banque gratuite, à leur moralité gréco-romaine, à

leurs entraves commerciales. Ce que je leur demande, c'est de nous

laisser la faculté de juger leurs plans et de ne pas nous y associer,

directement ou indirectement, si nous trouvons qu'ils froissent nos

intérêts, ou s'ils répugnent à notre conscience.

Car la prétention de faire intervenir le pouvoir et l'impôt, outre

qu'elle est oppressive et spoliatrice, implique encore cette

hypothèse préjudicielle: l'infaillibilité de l'organisateur et

l'incompétence de l'humanité.

Et si l'humanité est incompétente à juger pour elle-même, que

vient-on nous parler de suffrage universel?

Cette contradiction dans les idées s'est malheureusement reproduite

dans les faits, et pendant que le peuple français a devancé tous les

autres dans la conquête de ses droits, ou plutôt de ses garanties

politiques, il n'en est pas moins resté le plus gouverné, dirigé,

administré, imposé, entravé et exploité de tous les peuples.

Il est aussi celui de tous où les révolutions sont le plus

imminentes, et cela doit être.

Dès qu'on part de cette idée, admise par tous nos publicistes et

si énergiquement exprimée par M. L. Blanc en ces mots: «La société

reçoit l'impulsion du pouvoir;» dès que les hommes se considèrent

eux-mêmes comme sensibles mais passifs, incapables de s'élever

par leur propre discernement et par leur propre énergie à aucune

moralité, à aucun bien-être, et réduits à tout attendre de la Loi;

en un mot, quand ils admettent que leurs rapports avec l'État sont

ceux du troupeau avec le berger, il est clair que la Responsabilité

du pouvoir est immense. Les biens et les maux, les vertus et les

vices, l'égalité et l'inégalité, l'opulence et la misère, tout

découle de lui. Il est chargé de tout, il entreprend tout, il fait

tout; donc il répond de tout. Si nous sommes heureux, il réclame

à bon droit notre reconnaissance; mais si nous sommes misérables,

nous ne pouvons nous en prendre qu'à lui. Ne dispose-t-il pas, en

principe, de nos personnes et de nos biens? La Loi n'est-elle pas

omnipotente? En créant le monopole universitaire, il s'est fait fort

de répondre aux espérances des pères de famille privés de liberté;

et si ces espérances sont déçues, à qui la faute? En réglementant

l'industrie, il s'est fait fort de la faire prospérer, sinon il eût

été absurde de lui ôter sa liberté; et si elle souffre, à qui la

faute? En se mêlant de pondérer la balance du commerce, par le jeu

des tarifs, il s'est fait fort de le faire fleurir; et si, loin de

fleurir, il se meurt, à qui la faute? En accordant aux armements

maritimes sa protection en échange de leur liberté, il s'est fait

fort de les rendre lucratifs; et s'ils sont onéreux, à qui la faute?

Ainsi, il n'y a pas une douleur dans la nation dont le Gouvernement

ne se soit volontairement rendu responsable. Faut-il s'étonner que

chaque souffrance soit une cause de révolution?

Et quel est le remède qu'on propose? C'est d'élargir indéfiniment le

domaine de la Loi, c'est-à-dire la Responsabilité du gouvernement.

Mais si le gouvernement se charge d'élever et de régler les

salaires et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'assister toutes

les infortunes et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'assurer des

retraites à tous les travailleurs et qu'il ne le puisse; s'il se

charge de fournir à tous les ouvriers des instruments de travail

et qu'il ne le puisse; s'il se charge d'ouvrir à tous les affamés

d'emprunts un crédit gratuit et qu'il ne le puisse; si, selon les

paroles que nous avons vues avec regret échapper à la plume de M. de

Lamartine, «l'État se donne la mission d'éclairer, de développer,

d'agrandir, de fortifier, de spiritualiser, et de sanctifier l'âme

des peuples,» et qu'il échoue; ne voit-on pas qu'au bout de chaque

déception, hélas! plus que probable, il y a une non moins inévitable

révolution?

Je reprends ma thèse et; je dis: immédiatement après la science

économique et à l'entrée de la science politique[85], se présente une

question dominante. C'est celle-ci:

Qu'est-ce que la Loi? que doit-elle être? quel est son domaine?

quelles sont ses limites? où s'arrêtent, par suite, les attributions

du Législateur?

[Note 85: L'économie politique précède la politique; celle-là dit si

les intérêts humains sont naturellement harmoniques ou antagoniques;

ce que celle-ci devrait savoir avant de fixer les attributions du

gouvernement.]

Je n'hésite pas à répondre: _La Loi, c'est la force commune organisée

pour faire obstacle à l'Injustice_,--et pour abréger, LA LOI, C'EST

LA JUSTICE.

Il n'est pas vrai que le Législateur ait sur nos personnes et nos

propriétés une puissance absolue, puisqu'elles préexistent et que son

oeuvre est de les entourer de garanties.

Il n'est pas vrai que la Loi ait pour mission de régir nos

consciences, nos idées, nos volontés, notre instruction, nos

sentiments, nos travaux, nos échanges, nos dons, nos jouissances.

Sa mission est d'empêcher qu'en aucune de ces matières le droit de

l'un n'usurpe le droit de l'autre.

La Loi, parce qu'elle a pour sanction nécessaire la Force, ne peut

avoir pour domaine légitime que le légitime domaine de la force, à

savoir: la Justice.

Et comme chaque individu n'a le droit de recourir à la force que

dans le cas de légitime défense, la force collective, qui n'est que

la réunion des forces individuelles, ne saurait être rationnellement

appliquée à une autre fin.

La Loi, c'est donc uniquement l'organisation du droit individuel

préexistant de légitime défense.

La Loi, c'est la Justice.

Il est si faux qu'elle puisse opprimer les personnes ou spolier les

propriétés, même dans un but philanthropique, que sa mission est de

les protéger.

Et qu'on ne dise pas qu'elle peut au moins être philanthropique,

pourvu qu'elle s'abstienne de toute oppression, de toute spoliation;

cela est contradictoire. La Loi ne peut pas ne pas agir sur nos

personnes ou nos biens; si elle ne les garantit, elle les viole par

cela seul qu'elle agit, par cela seul qu'elle est.

La Loi, c'est la Justice.

Voilà qui est clair, simple, parfaitement défini et délimité,

accessible à toute intelligence, visible à tout oeil, car la Justice

est une quantité donnée, immuable, inaltérable, qui n'admet ni _plus_

ni _moins_.

Sortez de là, faites la Loi religieuse, fraternitaire, égalitaire,

philanthropique, industrielle, littéraire, artistique, aussitôt vous

êtes dans l'infini, dans l'incertain, dans l'inconnu, dans l'utopie

imposée, ou, qui pis est, dans la multitude des utopies combattant

pour s'emparer de la Loi et s'imposer; car la fraternité, la

philanthropie n'est pas comme la justice des limites fixes. Où vous

arrêterez-vous? Où s'arrêtera la Loi? L'un, comme M. de Saint-Cricq,

n'étendra sa philanthropie que sur quelques classes d'industriels,

et il demandera à la Loi qu'elle _dispose des consommateurs en

faveur des producteurs_. L'autre, comme M. Considérant, prendra en

main la cause des travailleurs et réclamera pour eux de la Loi

un MINIMUM _assuré, le vêtement, le logement, la nourriture et

toutes choses nécessaires à l'entretien de la vie_. Un troisième,

M. L. Blanc, dira, avec raison, que ce n'est là qu'une fraternité

ébauchée et que la Loi doit donner à tous les instruments de travail

et l'instruction. Un quatrième fera observer qu'un tel arrangement

laisse encore place à l'inégalité et que la Loi doit faire pénétrer,

dans les hameaux les plus reculés, le luxe, la littérature et les

arts. Vous serez conduits ainsi jusqu'au _communisme_, ou plutôt la

législation sera... ce qu'elle est déjà:--le champ de bataille de

toutes les rêveries et de toutes les cupidités.

La Loi, c'est la Justice.

Dans ce cercle, on conçoit un gouvernement simple, inébranlable.

Et je défie qu'on me dise d'où pourrait venir la pensée d'une

révolution, d'une insurrection, d'une simple émeute contre une force

publique bornée à réprimer l'injustice. Sous un tel régime, il y

aurait plus de bien-être, le bien-être serait plus également réparti,

et quant aux souffrances inséparables de l'humanité, nul ne songerait

à en accuser le gouvernement, qui y serait aussi étranger qu'il

l'est aux variations de la température. A-t-on jamais vu le peuple

s'insurger contre la cour de cassation ou faire irruption dans le

prétoire du juge de paix pour réclamer le minimum de salaires, le

crédit gratuit, les instruments de travail, les faveurs du tarif, ou

l'atelier social? Il sait bien que ces combinaisons sont hors de la

puissance du juge, et il apprendrait de même qu'elles sont hors de la

puissance de la Loi.

Mais faites la Loi sur le principe fraternitaire, proclamez que c'est

d'elle que découlent les biens et les maux, qu'elle est responsable

de toute douleur individuelle, de toute inégalité sociale, et vous

ouvrez la porte à une série sans fin de plaintes, de haines, de

troubles et de révolutions.

La Loi, c'est la Justice.

Et il serait bien étrange qu'elle pût être équitablement autre

chose! Est-ce que la justice n'est pas le droit? Est-ce que les

droits ne sont pas égaux? Comment donc la Loi interviendrait-elle

pour me soumettre aux plans sociaux de MM. Mimerel, de Melun, Thiers,

Louis Blanc, plutôt que pour soumettre ces messieurs à mes plans?

Croit-on que je n'aie pas reçu de la nature assez d'imagination pour

inventer aussi une utopie? Est-ce que c'est le rôle de la Loi de

faire un choix entre tant de chimères et de mettre la force publique

au service de l'une d'elles?

La Loi, c'est la Justice.

Et qu'on ne dise pas, comme on le fait sans cesse, qu'ainsi conçue

la Loi, athée, individualiste et sans entrailles, ferait l'humanité

à son image. C'est là une déduction absurde, bien digne de cet

engouement gouvernemental qui voit l'humanité dans la Loi.

Quoi donc! De ce que nous serons libres, s'ensuit-il que nous

cesserons d'agir? De ce que nous ne recevrons pas l'impulsion de la

Loi, s'ensuit-il que nous serons dénués d'impulsion? De ce que la

Loi se bornera à nous garantir le libre exercice de nos facultés,

s'ensuit-il que nos facultés seront frappées d'inertie? De ce que

la Loi ne nous imposera pas des formes de religion, des modes

d'association, des méthodes d'enseignement, des procédés de travail,

des directions d'échange, des plans de charité, s'ensuit-il que nous

nous empresserons de nous plonger dans l'athéisme, l'isolement,

l'ignorance, la misère et l'égoïsme? S'ensuit-il que nous ne saurons

plus reconnaître la puissance et la bonté de Dieu, nous associer,

nous entr'aider, aimer et secourir nos frères malheureux, étudier les

secrets de la nature, aspirer aux perfectionnements de notre être?

La Loi, c'est la Justice.

Et c'est sous la Loi de justice, sous le régime du droit, sous

l'influence de la liberté, de la sécurité, de la stabilité, de la

responsabilité, que chaque homme arrivera à toute sa valeur, à toute

la dignité de son être, et que l'humanité accomplira avec ordre, avec

calme, lentement sans doute, mais avec certitude, le progrès, qui est

sa destinée.

Il me semble que j'ai pour moi la théorie; car quelque question que

je soumette au raisonnement, qu'elle soit religieuse, philosophique,

politique, économique; qu'il s'agisse de bien-être, de moralité,

d'égalité, de droit, de justice, de progrès, de responsabilité, de

solidarité, de propriété, de travail, d'échange, de capital, de

salaires, d'impôts, de population, de crédit, de gouvernement; à

quelque point de l'horizon scientifique que je place le point de

départ de mes recherches, toujours invariablement j'aboutis à ceci:

la solution du problème social est dans la Liberté.

Et n'ai-je pas aussi pour moi l'expérience? Jetez les yeux sur le

globe. Quels sont les peuples les plus heureux, les plus moraux,

les plus paisibles? Ceux où la Loi intervient le moins dans

l'activité privée; où le gouvernement se fait le moins sentir; où

l'individualité a le plus de ressort et l'opinion publique le plus

d'influence; où les rouages administratifs sont les moins nombreux

et les moins compliqués; les impôts les moins lourds et les moins

inégaux; les mécontentements populaires les moins excités et les

moins justifiables; où la responsabilité des individus et des

classes est la plus agissante, et où, par suite, si les moeurs ne

sont pas parfaites elles tendent invinciblement à se rectifier; où

les transactions, les conventions, les associations sont le moins

entravées; où le travail, les capitaux, la population, subissent les

moindres déplacements artificiels; où l'humanité obéit le plus à sa

propre pente; où la pensée de Dieu prévaut le plus sur les inventions

des hommes; ceux, en un mot, qui approchent le plus de cette

solution: Dans les limites du droit, tout par la libre et perfectible

spontanéité de l'homme; rien par la Loi ou la force que la Justice

universelle.

Il faut le dire: il y a trop de grands hommes dans le monde; il y

a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés,

conducteurs de peuples, pères des nations, etc., etc. Trop de gens se

placent au-dessus de l'humanité pour la régenter, trop de gens font

métier de s'occuper d'elle.

On me dira: Vous vous en occupez bien, vous qui parlez. C'est vrai.

Mais on conviendra que c'est dans un sens et à un point de vue bien

différents, et si je me mêle aux réformateurs c'est uniquement pour

leur faire lâcher prise.

Je m'en occupe non comme Vaucanson, de son automate, mais comme un

physiologiste, de l'organisme humain: pour l'étudier et l'admirer.

Je m'en occupe, dans l'esprit qui animait un voyageur célèbre.

Il arriva au milieu d'une tribu sauvage. Un enfant venait de naître

et une foule de devins, de sorciers, d'empiriques l'entouraient,

armés d'anneaux, de crochets et de liens. L'un disait: cet enfant

ne flairera jamais le parfum d'un calumet, si je ne lui allonge les

narines. Un autre: il sera privé du sens de l'ouïe, si je ne lui fais

descendre les oreilles jusqu'aux épaules. Un troisième: il ne verra

pas la lumière du soleil, si je ne donne à ses yeux une direction

oblique. Un quatrième: il ne se tiendra jamais debout, si je ne lui

courbe les jambes. Un cinquième: il ne pensera pas, si je ne comprime

son cerveau. Arrière, dit le voyageur. Dieu fait bien ce qu'il fait;

ne prétendez pas en savoir plus que lui, et puisqu'il a donné des

organes à cette frêle créature, laissez ses organes se développer, se

fortifier par l'exercice, le tâtonnement, l'expérience et la Liberté.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 28 / 41 段