dans les vues les plus philanthropiques sans doute, le peuple
d'Ithaque, et, pour plus de sûreté, il lui en donne l'exemple à
Salente.
Voilà comment nous recevons nos premières notions politiques. On
nous enseigne à traiter les hommes à peu près comme Olivier de Serres
enseigne aux agriculteurs à traiter et mélanger les terres.
MONTESQUIEU. «Pour maintenir l'esprit de commerce, il faut que
toutes les lois le favorisent; que ces mêmes lois, par leurs
dispositions, divisant les fortunes à mesure que le commerce les
grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande
aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque
citoyen riche dans une telle médiocrité qu'il ait besoin de
travailler pour conserver ou pour acquérir.....»
Ainsi les Lois disposent de toutes les fortunes.
«Quoique dans la démocratie l'égalité réelle soit l'âme de
l'État, cependant elle est si difficile à établir qu'une
exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours.
Il suffit que l'ON établisse un cens qui réduise ou fixe les
différences à un certain point. Après quoi c'est à des lois
particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités, par les
charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles
accordent aux pauvres....»
C'est bien là encore l'égalisation des fortunes par la loi, par la
force.
«Il y avait dans la Grèce deux sortes de républiques. Les
unes étaient militaires, comme Lacédémone; d'autres étaient
commerçantes, comme Athènes. Dans les unes ON _voulait_ que les
citoyens fussent oisifs; dans les autres ON _cherchait_ à donner
de l'amour pour le travail.»
«Je prie qu'on fasse un peu d'attention à l'étendue du génie
qu'il fallut à ces législateurs pour voir qu'en choquant
tous les usages reçus, en confondant toutes les vertus, ils
montreraient à l'univers _leur sagesse_. Lycurgue, mêlant le
larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec
l'extrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus
grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla
lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent,
les murailles: on y a de l'ambition sans espérance d'être mieux;
on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni
mari, ni père; la pudeur même est ôtée à la chasteté. _C'est par
ce chemin que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire...._»
«Cet extraordinaire que l'on voyait dans les institutions de la
Grèce, nous l'avons vu _dans la lie et la corruption des temps
modernes_. Un législateur honnête homme a formé un peuple où
la probité paraît aussi naturelle que la bravoure chez les
Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue, et quoique le
premier ait eu la paix pour objet comme l'autre a eu la guerre,
ils se ressemblent dans la voie singulière où ils ont mis _leur_
peuple, dans l'ascendant qu'ils ont eu sur des hommes libres,
dans les préjugés qu'ils ont vaincus, dans les passions qu'ils
ont soumises.»
«Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu
en faire un crime à la _Société_, qui regarde le plaisir de
commander comme le seul bien de la vie; mais il sera toujours
beau _de gouverner les hommes en les rendant plus heureux_....»
«_Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront
la communauté des biens_ de la République de Platon, ce respect
qu'il demandait pour les dieux, cette séparation d'avec les
étrangers pour la conservation des moeurs, et la cité faisant le
commerce et non pas les citoyens; ils donneront nos arts sans
notre luxe, et nos besoins sans nos désirs.»
L'engouement vulgaire aura beau s'écrier: C'est du Montesquieu, donc
c'est magnifique! c'est sublime! j'aurai le courage de mon opinion et
de dire:
Quoi! vous avez le front de trouver cela beau!
Mais c'est affreux! abominable! et ces extraits, que je pourrais
multiplier, montrent que, dans les idées de Montesquieu, les
personnes, les libertés, les propriétés, l'humanité entière ne sont
que des matériaux propres à exercer la sagacité du Législateur.
ROUSSEAU. Bien que ce publiciste, suprême autorité des démocrates,
fasse reposer l'édifice social sur la _volonté générale_, personne
n'a admis, aussi complétement que lui, l'hypothèse de l'entière
passivité du genre humain en présence du Législateur.
«S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce
d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que
l'autre doit proposer. _Celui-ci est le mécanicien qui invente
la machine_, celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la
fait marcher.»
Et que sont les hommes en tout ceci? La machine qu'on monte et qui
marche, ou plutôt la matière brute dont la machine est faite!
Ainsi entre le Législateur et le Prince, entre le Prince et
les sujets, il y a les mêmes rapports qu'entre l'agronome et
l'agriculteur, l'agriculteur et la glèbe. À quelle hauteur au-dessus
de l'humanité est donc placé le publiciste, qui régente les
Législateurs eux-mêmes et leur enseigne leur métier en ces termes
impératifs:
«Voulez-vous donner de la consistance à l'État? rapprochez les
degrés extrêmes autant qu'il est possible. Ne souffrez ni des
gens opulents ni des gueux.
Le sol est-il ingrat on stérile, ou le pays trop serré pour les
habitants, _tournez-vous_ du côté de l'industrie et des arts,
dont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous
manquent... Dans un bon terrain, _manquez-vous_ d'habitants,
donnez tous vos soins à l'agriculture, qui multiplie les hommes,
et _chassez_ les arts, qui ne feraient qu'achever de dépeupler
le pays... Occupez-vous des rivages étendus et commodes,
_couvrez la mer_ de vaisseaux, vous aurez une existence
brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que
des rochers inaccessibles, _restez barbares_ et ichthyophages,
vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut-être, et, à coup
sûr, plus heureux. En un mot, outre les maximes communes à tous,
chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne
d'une manière particulière, et rend sa législation propre à lui
seul. C'est ainsi qu'autrefois les Hébreux, et récemment les
Arabes, ont eu pour principal objet la religion; les Athéniens,
les lettres; Carthage et Tyr, le commerce; Rhodes, la marine;
Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. L'auteur de l'_Esprit des
Lois_ a montré par quel art _le législateur dirige l'institution
vers chacun de ces objets_... Mais si le législateur, se
trompant dans son objet, prend un principe différent de celui
qui naît de la nature des choses, que l'un tende à la servitude
et l'autre à la liberté; l'un aux richesses, l'autre à la
population; l'un à la paix, l'autre aux conquêtes; on verra les
lois s'affaiblir insensiblement, la constitution s'altérer, et
l'État ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit détruit ou
changé, et que l'invincible nature ait repris son empire.»
Mais si la nature est assez invincible pour _reprendre_ son empire,
pourquoi Rousseau n'admet-il pas qu'elle n'avait pas besoin du
Législateur pour _prendre_ cet empire dès l'origine? Pourquoi
n'admet-il pas qu'obéissant à leur propre initiative, les hommes se
_tourneront_ d'eux-mêmes vers le commerce sur des rivages étendus et
commodes, sans qu'un Lycurgue, un Solon, un Rousseau s'en mêlent, au
risque de _se tromper_?
Quoi qu'il en soit, on comprend la terrible responsabilité que
Rousseau fait peser sur les inventeurs, instituteurs, conducteurs,
législateurs et manipuleurs de Sociétés. Aussi est-il, à leur égard,
très-exigeant.
«Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se
sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine,
de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout
parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout, dont cet
individu reçoive, en tout ou en partie, sa vie et son être;
d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer, de
substituer une existence partielle et morale à l'existence
physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature.
Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses propres forces pour
lui en donner qui lui soient étrangères...»
Pauvre espèce humaine, que feraient de ta dignité les adeptes de
Rousseau?
RAYNAL. «Le climat, c'est-à-dire le ciel et le sol, est la
première règle du législateur. _Ses_ ressources lui dictent
ses devoirs. C'est d'abord _sa_ position locale qu'il doit
consulter. Une peuplade jetée sur les côtes maritimes aura des
lois relatives à la navigation... Si la colonie est portée dans
les terres, un législateur doit prévoir et leur genre et leur
degré de fécondité..»
«C'est surtout dans la distribution de la propriété qu'éclatera
la sagesse de la législation. En général, et dans tous les pays
du monde, quand on fonde une colonie, il faut donner des terres
à tous les hommes, c'est-à-dire à chacun une étendue suffisante
pour l'entretien d'une famille...»
«Dans une île sauvage qu'ON _peuplerait_ d'enfants, ON
n'aurait qu'à laisser éclore les germes de la vérité dans les
développements de la raison... Mais quand ON établit un peuple
déjà vieux dans un pays nouveau, l'habileté consiste _à ne lui
laisser_ que les opinions et les habitudes nuisibles dont on
ne peut le guérir et le corriger. Veut-on empêcher qu'elles
ne se transmettent, ON veillera sur la seconde génération par
une éducation commune et publique des enfants. Un prince, un
législateur, ne devrait jamais fonder une colonie sans y envoyer
d'avance des hommes sages pour l'instruction de la jeunesse...
Dans une colonie naissante, toutes les facilités sont ouvertes
aux précautions du Législateur qui veut _épurer le sang et les
moeurs d'un peuple_. Qu'il ait du génie et de la vertu, les
terres et les hommes qu'il aura _dans ses mains_ inspireront
à son âme un plan de société, qu'un écrivain ne peut jamais
tracer que d'une manière vague et sujette à l'instabilité des
hypothèses, qui varient et se compliquent avec une infinité de
circonstances trop difficiles à prévoir et à combiner...»
Ne semble-t-il pas entendre un professeur d'agriculture dire à ses
élèves: «Le climat est la première règle de l'agriculteur? _Ses_
ressources lui dictent _ses_ devoirs. C'est d'abord _sa_ position
locale qu'il doit consulter. Est-il sur un sol argileux, il doit se
conduire de telle façon. A-t-il affaire à du sable, voici comment il
doit s'y prendre. Toutes les facilités sont ouvertes à l'agriculteur
qui veut nettoyer et améliorer son sol. Qu'il ait de l'habileté, les
terres, les engrais qu'il aura _dans ses mains_ lui inspireront un
plan d'exploitation, qu'un professeur ne peut jamais tracer que d'une
manière vague et sujette à l'instabilité des hypothèses, qui varient
et se compliquent avec une infinité de circonstances trop difficiles
à prévoir et à combiner.»
Mais, ô sublimes écrivains, veuillez donc vous souvenir quelquefois
que cette argile, ce sable, ce fumier, dont vous disposez si
arbitrairement, ce sont des Hommes, vos égaux, des êtres intelligents
et libres comme vous, qui ont reçu de Dieu, comme vous, la faculté de
voir, de prévoir, de penser et de juger pour eux-mêmes!
MABLY. (Il suppose les lois usées par la rouille du temps, la
négligence de la sécurité, et poursuit ainsi:)
«Dans ces circonstances, il faut être convaincu que les ressorts
du gouvernement se sont relâchés. _Donnez-leur_ une nouvelle
tension (c'est au lecteur que Mably s'adresse), et le mal sera
guéri... Songez moins à punir des fautes qu'à encourager les
vertus _dont vous avez besoin_. Par cette méthode vous rendrez
à _votre république_ la vigueur de la jeunesse. C'est pour
n'avoir pas été connue des peuples libres qu'ils ont perdu la
liberté! Mais si les progrès du mal sont tels que les magistrats
ordinaires ne puissent y remédier efficacement, _ayez recours_
à une magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et
la puissance considérable. L'imagination des citoyens a besoin
alors d'être frappée...»
Et tout dans ce goût durant vingt volumes.
Il a été une époque où, sous l'influence de tels enseignements, qui
sont le fond de l'éducation classique, chacun a voulu se placer en
dehors et au-dessus de l'humanité, pour l'arranger, l'organiser et
l'instituer à sa guise.
CONDILLAC. «Érigez-vous, Monseigneur, en Lycurgue ou en Solon.
Avant que de poursuivre la lecture de cet écrit, amusez-vous
à donner des lois à quelque peuple sauvage d'Amérique ou
d'Afrique. Établissez dans des demeures fixes ces hommes
errants; apprenez-leur à nourrir des troupeaux...; travaillez
à développer les qualités sociales que la nature a mises en
eux... Ordonnez-leur de commencer à pratiquer les devoirs de
l'humanité... Empoisonnez par des châtiments les plaisirs que
promettent les passions, et vous verrez ces barbares, à chaque
article de votre législation, perdre un vice et prendre une
vertu.»
«Tous les peuples ont eu des lois. Mais peu d'entre eux ont été
heureux. Quelle en est la cause? c'est que les législateurs ont
presque toujours ignoré que l'objet de la société est d'unir les
familles par un intérêt commun.»
«L'impartialité des lois consiste en deux choses: à établir
l'égalité dans la fortune et dans la dignité des citoyens... À
mesure que vos lois établiront une plus grande égalité, elles
deviendront plus chères à chaque citoyen... Comment l'avarice,
l'ambition, la volupté, la paresse, l'oisiveté, l'envie, la
haine, la jalousie agiteraient-elles des hommes égaux en fortune
et en dignité, et à qui les lois ne laisseraient pas l'espérance
de rompre l'égalité?» (Suit l'idylle.)
«Ce qu'on vous a dit de la république de Sparte doit vous donner
de grandes lumières sur cette question. Aucun autre État n'a
jamais eu des lois plus conformes à l'ordre de la nature et de
l'égalité[83].»
[Note 83: Dans le pamphlet _Baccalauréat et Socialisme_ (le 5me
d'après notre classement), l'auteur, par une série de citations
analogues, montre encore la filiation de la même erreur.
(_Note de l'éditeur._)]
Il n'est pas surprenant que les dix-septième et dix-huitième siècles
aient considéré le genre humain comme une matière inerte attendant,
recevant tout, forme, figure, impulsion, mouvement et vie d'un grand
Prince, d'un grand Législateur, d'un grand Génie. Ces siècles étaient
nourris de l'étude de l'antiquité, et l'antiquité nous offre en
effet partout, en Égypte, en Perse, en Grèce, à Rome, le spectacle
de quelques hommes manipulant à leur gré l'humanité asservie par
la force ou par l'imposture. Qu'est-ce que cela prouve? Que, parce
que l'homme et la société sont perfectibles, l'erreur, l'ignorance,
le despotisme, l'esclavage, la superstition doivent s'accumuler
davantage au commencement des temps. Le tort des écrivains que j'ai
cités n'est pas d'avoir constaté le fait, mais de l'avoir proposé,
comme règle, à l'admiration et à l'imitation des races futures. Leur
tort est d'avoir, avec une inconcevable absence de critique, et sur
la foi d'un _conventionalisme_ puéril, admis ce qui est inadmissible,
à savoir la grandeur, la dignité, la moralité et le bien-être de
ces sociétés factices de l'ancien monde; de n'avoir pas compris que
le temps produit et propage la lumière; qu'à mesure que la lumière
se fait, la force passe du côté du Droit, et la société reprend
possession d'elle-même.
Et en effet, quel est le travail politique auquel nous assistons?
Il n'est autre que l'effort instinctif de tous les peuples vers la
liberté[84]. Et qu'est-ce que la Liberté, ce mot qui a la puissance
de faire battre tous les coeurs et d'agiter le monde, si ce
n'est l'ensemble de toutes les libertés, liberté de conscience,
d'enseignement, d'association, de presse, de locomotion, de travail,
d'échange; en d'autres termes, le franc exercice, pour tous, de
toutes les facultés inoffensives; en d'autres termes encore, la
destruction de tous les despotismes, même le despotisme légal, et la
réduction de la Loi à sa seule attribution rationnelle, qui est de
régulariser le Droit individuel de légitime défense ou de réprimer
l'injustice.
[Note 84: Pour qu'un peuple soit heureux, il est indispensable que
les individus qui le composent aient de la prévoyance, de la prudence
et de cette confiance les uns dans les autres qui naît de la sûreté.
Or, il ne peut guère acquérir ces choses que par l'expérience.
Il devient prévoyant, quand il a souffert pour n'avoir pas
prévu;--Prudent, quand sa témérité a été souvent punie, etc., etc.
Il résulte de là que la liberté commence toujours par être
accompagnée des maux qui suivent l'usage inconsidéré qu'on en fait.
À ce spectacle, des hommes se lèvent qui demandent que la liberté
soit proscrite.
«Que l'État, disent-ils, soit prévoyant et prudent pour tout le
monde.»
Sur quoi, je pose ces questions:
1º Cela est-il possible? Peut-il sortir un État expérimenté d'une
nation inexpérimentée?
2º En tout cas, n'est-ce pas étouffer l'expérience dans son germe?
Si le pouvoir impose les actes individuels, comment l'individu
s'instruira-t-il par les conséquences de ses actes? Il sera donc en
tutelle à perpétuité?
Et l'État ayant tout ordonné sera responsable de tout.
Il y a là un foyer de révolutions, et de révolutions sans issue,
puisqu'elles seront faites par un peuple auquel, en interdisant
l'expérience, on a interdit le progrès.
(_Pensée tirée des manuscrits de l'auteur._)]
Cette tendance du genre humain, il faut en convenir, est grandement
contrariée, particulièrement dans notre patrie, par la funeste
disposition,--fruit de l'enseignement classique,--commune à tous les
publicistes, de se placer en dehors de l'humanité pour l'arranger,
l'organiser et l'instituer à leur guise.
Car, pendant que la société s'agite pour réaliser la Liberté, les
grands hommes qui se placent à sa tête, imbus des principes des
dix-septième et dix-huitième siècles, ne songent qu'à la courber sous
le philanthropique despotisme de leurs inventions sociales et à lui
faire porter docilement, selon l'expression de Rousseau, le joug de
la félicité publique, telle qu'ils l'ont imaginée.
On le vit bien en 1789. À peine l'ancien régime légal fut-il
détruit, qu'on s'occupa de soumettre la société nouvelle à d'autres
arrangements artificiels, toujours en partant de ce point convenu:
l'omnipotence de la Loi.
SAINT-JUST. «Le Législateur commande à l'avenir. C'est à lui de
_vouloir le bien_. C'est à lui de rendre les hommes ce qu'_il veut_
qu'ils soient.»
ROBESPIERRE. «La fonction du gouvernement est de diriger les forces
physiques et morales de la nation vers le but de son institution.»
BILLAUD-VARENNES. «_Il faut_ recréer le peuple qu'on veut rendre à
la liberté. Puisqu'_il faut_ détruire d'anciens préjugés, changer
d'antiques habitudes, perfectionner les affections dépravées,
restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés; il
faut donc une action forte, une impulsion véhémente... Citoyens,
l'inflexible austérité de Lycurgue devint à Sparte la base
inébranlable de la république; le caractère faible et confiant de
Solon replongea Athènes dans l'esclavage. Ce parallèle renferme toute
la science du gouvernement.»
LEPELLETIER. «Considérant à quel point l'espèce humaine est
dégradée, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière
régénération et, si je puis m'exprimer ainsi, de créer un nouveau
peuple.»
On le voit, les hommes ne sont rien que de vils matériaux. Ce n'est
pas à eux de _vouloir le bien_;--ils en sont incapables,--c'est au
Législateur, selon Saint-Just. Les hommes ne sont que ce qu'_il veut_
qu'ils soient.
Suivant Robespierre, qui copie littéralement Rousseau, le
Législateur commence par assigner le but de l'_institution de la
nation_. Ensuite les gouvernements n'ont plus qu'à diriger vers ce
but toutes les _forces physiques et morales_. La nation elle-même
reste toujours passive en tout ceci, et Billaud-Varennes nous
enseigne qu'elle ne doit avoir que les préjugés, les habitudes,
les affections et les besoins que le Législateur autorise. Il va
jusqu'à dire que l'inflexible austérité d'un homme est la base de la
république.
On a vu que, dans le cas où le mal est si grand que les magistrats
ordinaires n'y peuvent remédier, Mably conseillait la dictature
pour faire fleurir la vertu. «_Ayez recours_, dit-il, à une
magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance
considérable. L'imagination des citoyens a besoin d'être frappée.»
Cette doctrine n'a pas été perdue. Écoutons Robespierre:
«Le principe du gouvernement républicain, c'est la vertu, et son
moyen, pendant qu'il s'établit, la terreur. Nous voulons substituer,
dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur,
les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de
la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du
malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité,
l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la
bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la
vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la
grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime,
puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole, misérable;
c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République
à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.»
À quelle hauteur au-dessus du reste de l'humanité se place ici
Robespierre! Et remarquez la circonstance dans laquelle il parle.
Il ne se borne pas à exprimer le voeu d'une grande rénovation du
coeur humain; il ne s'attend même pas à ce qu'elle résultera d'un
gouvernement régulier. Non, il veut l'opérer lui-même et par la
terreur. Le discours, d'où est extrait ce puéril et laborieux amas
d'antithèses, avait pour objet d'exposer les _principes de morale
qui doivent diriger un gouvernement révolutionnaire_. Remarquez
que, lorsque Robespierre vient demander la dictature, ce n'est pas
seulement pour repousser l'étranger et combattre les factions; c'est
bien pour faire prévaloir par la terreur, et préalablement au jeu de
la Constitution, ses propres principes de morale. Sa prétention ne
va à rien moins que d'extirper du pays, par la terreur, _l'égoïsme,
l'honneur, les usages, les bienséances, la mode, la vanité, l'amour
de l'argent, la bonne compagnie, l'intrigue, le bel esprit, la
volupté et la misère_. Ce n'est qu'après que lui, Robespierre, aura
accompli ces _miracles_,--comme il les appelle avec raison,--qu'il
permettra aux lois de reprendre leur empire.--Eh! misérables, qui
vous croyez si grands, qui jugez l'humanité si petite, qui voulez
tout réformer, réformez-vous vous-mêmes, cette tâche vous suffit.
Cependant, en général, messieurs les Réformateurs, Législateurs et
Publicistes ne demandent pas à exercer sur l'humanité un despotisme
immédiat. Non, ils sont trop modérés et trop philanthropes pour cela.
Ils ne réclament que le despotisme, l'absolutisme, l'omnipotence de
la Loi. Seulement ils aspirent à faire la Loi.
Pour montrer combien cette disposition étrange des esprits a été
universelle, en France, de même qu'il m'aurait fallu copier tout
Mably, tout Raynal, tout Rousseau, tout Fénelon, et de longs extraits
de Bossuet et Montesquieu, il me faudrait aussi reproduire le procès
verbal tout entier des séances de la Convention. Je m'en garderai
bien et j'y renvoie le lecteur.
On pense bien que cette idée dut sourire à Bonaparte. Il l'embrassa
avec ardeur et la mit énergiquement en pratique. Se considérant comme
un chimiste, il ne vit dans l'Europe qu'une matière à expériences.
Mais bientôt cette matière se manifesta comme un réactif puissant.
Aux trois quarts désabusé, Bonaparte, à Sainte-Hélène, parut
reconnaître qu'il y a quelque initiative dans les peuples, et il se
montra moins hostile à la liberté. Cela ne l'empêcha pas cependant de
donner par son testament cette leçon à son fils: «Gouverner, c'est
répandre la moralité, l'instruction et le bien-être.»