C'est ainsi que Mentor prépare son élève à triturer et manipuler,

dans les vues les plus philanthropiques sans doute, le peuple

d'Ithaque, et, pour plus de sûreté, il lui en donne l'exemple à

Salente.

Voilà comment nous recevons nos premières notions politiques. On

nous enseigne à traiter les hommes à peu près comme Olivier de Serres

enseigne aux agriculteurs à traiter et mélanger les terres.

MONTESQUIEU. «Pour maintenir l'esprit de commerce, il faut que

toutes les lois le favorisent; que ces mêmes lois, par leurs

dispositions, divisant les fortunes à mesure que le commerce les

grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande

aisance pour pouvoir travailler comme les autres, et chaque

citoyen riche dans une telle médiocrité qu'il ait besoin de

travailler pour conserver ou pour acquérir.....»

Ainsi les Lois disposent de toutes les fortunes.

«Quoique dans la démocratie l'égalité réelle soit l'âme de

l'État, cependant elle est si difficile à établir qu'une

exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours.

Il suffit que l'ON établisse un cens qui réduise ou fixe les

différences à un certain point. Après quoi c'est à des lois

particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités, par les

charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles

accordent aux pauvres....»

C'est bien là encore l'égalisation des fortunes par la loi, par la

force.

«Il y avait dans la Grèce deux sortes de républiques. Les

unes étaient militaires, comme Lacédémone; d'autres étaient

commerçantes, comme Athènes. Dans les unes ON _voulait_ que les

citoyens fussent oisifs; dans les autres ON _cherchait_ à donner

de l'amour pour le travail.»

«Je prie qu'on fasse un peu d'attention à l'étendue du génie

qu'il fallut à ces législateurs pour voir qu'en choquant

tous les usages reçus, en confondant toutes les vertus, ils

montreraient à l'univers _leur sagesse_. Lycurgue, mêlant le

larcin avec l'esprit de justice, le plus dur esclavage avec

l'extrême liberté, les sentiments les plus atroces avec la plus

grande modération, donna de la stabilité à sa ville. Il sembla

lui ôter toutes les ressources, les arts, le commerce, l'argent,

les murailles: on y a de l'ambition sans espérance d'être mieux;

on y a les sentiments naturels, et on n'y est ni enfant, ni

mari, ni père; la pudeur même est ôtée à la chasteté. _C'est par

ce chemin que Sparte est menée à la grandeur et à la gloire...._»

«Cet extraordinaire que l'on voyait dans les institutions de la

Grèce, nous l'avons vu _dans la lie et la corruption des temps

modernes_. Un législateur honnête homme a formé un peuple où

la probité paraît aussi naturelle que la bravoure chez les

Spartiates. M. Penn est un véritable Lycurgue, et quoique le

premier ait eu la paix pour objet comme l'autre a eu la guerre,

ils se ressemblent dans la voie singulière où ils ont mis _leur_

peuple, dans l'ascendant qu'ils ont eu sur des hommes libres,

dans les préjugés qu'ils ont vaincus, dans les passions qu'ils

ont soumises.»

«Le Paraguay peut nous fournir un autre exemple. On a voulu

en faire un crime à la _Société_, qui regarde le plaisir de

commander comme le seul bien de la vie; mais il sera toujours

beau _de gouverner les hommes en les rendant plus heureux_....»

«_Ceux qui voudront faire des institutions pareilles établiront

la communauté des biens_ de la République de Platon, ce respect

qu'il demandait pour les dieux, cette séparation d'avec les

étrangers pour la conservation des moeurs, et la cité faisant le

commerce et non pas les citoyens; ils donneront nos arts sans

notre luxe, et nos besoins sans nos désirs.»

L'engouement vulgaire aura beau s'écrier: C'est du Montesquieu, donc

c'est magnifique! c'est sublime! j'aurai le courage de mon opinion et

de dire:

Quoi! vous avez le front de trouver cela beau!

Mais c'est affreux! abominable! et ces extraits, que je pourrais

multiplier, montrent que, dans les idées de Montesquieu, les

personnes, les libertés, les propriétés, l'humanité entière ne sont

que des matériaux propres à exercer la sagacité du Législateur.

ROUSSEAU. Bien que ce publiciste, suprême autorité des démocrates,

fasse reposer l'édifice social sur la _volonté générale_, personne

n'a admis, aussi complétement que lui, l'hypothèse de l'entière

passivité du genre humain en présence du Législateur.

«S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce

d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que

l'autre doit proposer. _Celui-ci est le mécanicien qui invente

la machine_, celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la

fait marcher.»

Et que sont les hommes en tout ceci? La machine qu'on monte et qui

marche, ou plutôt la matière brute dont la machine est faite!

Ainsi entre le Législateur et le Prince, entre le Prince et

les sujets, il y a les mêmes rapports qu'entre l'agronome et

l'agriculteur, l'agriculteur et la glèbe. À quelle hauteur au-dessus

de l'humanité est donc placé le publiciste, qui régente les

Législateurs eux-mêmes et leur enseigne leur métier en ces termes

impératifs:

«Voulez-vous donner de la consistance à l'État? rapprochez les

degrés extrêmes autant qu'il est possible. Ne souffrez ni des

gens opulents ni des gueux.

Le sol est-il ingrat on stérile, ou le pays trop serré pour les

habitants, _tournez-vous_ du côté de l'industrie et des arts,

dont vous échangerez les productions contre les denrées qui vous

manquent... Dans un bon terrain, _manquez-vous_ d'habitants,

donnez tous vos soins à l'agriculture, qui multiplie les hommes,

et _chassez_ les arts, qui ne feraient qu'achever de dépeupler

le pays... Occupez-vous des rivages étendus et commodes,

_couvrez la mer_ de vaisseaux, vous aurez une existence

brillante et courte. La mer ne baigne-t-elle sur vos côtes que

des rochers inaccessibles, _restez barbares_ et ichthyophages,

vous en vivrez plus tranquilles, meilleurs peut-être, et, à coup

sûr, plus heureux. En un mot, outre les maximes communes à tous,

chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne

d'une manière particulière, et rend sa législation propre à lui

seul. C'est ainsi qu'autrefois les Hébreux, et récemment les

Arabes, ont eu pour principal objet la religion; les Athéniens,

les lettres; Carthage et Tyr, le commerce; Rhodes, la marine;

Sparte, la guerre, et Rome, la vertu. L'auteur de l'_Esprit des

Lois_ a montré par quel art _le législateur dirige l'institution

vers chacun de ces objets_... Mais si le législateur, se

trompant dans son objet, prend un principe différent de celui

qui naît de la nature des choses, que l'un tende à la servitude

et l'autre à la liberté; l'un aux richesses, l'autre à la

population; l'un à la paix, l'autre aux conquêtes; on verra les

lois s'affaiblir insensiblement, la constitution s'altérer, et

l'État ne cessera d'être agité jusqu'à ce qu'il soit détruit ou

changé, et que l'invincible nature ait repris son empire.»

Mais si la nature est assez invincible pour _reprendre_ son empire,

pourquoi Rousseau n'admet-il pas qu'elle n'avait pas besoin du

Législateur pour _prendre_ cet empire dès l'origine? Pourquoi

n'admet-il pas qu'obéissant à leur propre initiative, les hommes se

_tourneront_ d'eux-mêmes vers le commerce sur des rivages étendus et

commodes, sans qu'un Lycurgue, un Solon, un Rousseau s'en mêlent, au

risque de _se tromper_?

Quoi qu'il en soit, on comprend la terrible responsabilité que

Rousseau fait peser sur les inventeurs, instituteurs, conducteurs,

législateurs et manipuleurs de Sociétés. Aussi est-il, à leur égard,

très-exigeant.

«Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se

sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine,

de transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout

parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout, dont cet

individu reçoive, en tout ou en partie, sa vie et son être;

d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer, de

substituer une existence partielle et morale à l'existence

physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature.

Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses propres forces pour

lui en donner qui lui soient étrangères...»

Pauvre espèce humaine, que feraient de ta dignité les adeptes de

Rousseau?

RAYNAL. «Le climat, c'est-à-dire le ciel et le sol, est la

première règle du législateur. _Ses_ ressources lui dictent

ses devoirs. C'est d'abord _sa_ position locale qu'il doit

consulter. Une peuplade jetée sur les côtes maritimes aura des

lois relatives à la navigation... Si la colonie est portée dans

les terres, un législateur doit prévoir et leur genre et leur

degré de fécondité..»

«C'est surtout dans la distribution de la propriété qu'éclatera

la sagesse de la législation. En général, et dans tous les pays

du monde, quand on fonde une colonie, il faut donner des terres

à tous les hommes, c'est-à-dire à chacun une étendue suffisante

pour l'entretien d'une famille...»

«Dans une île sauvage qu'ON _peuplerait_ d'enfants, ON

n'aurait qu'à laisser éclore les germes de la vérité dans les

développements de la raison... Mais quand ON établit un peuple

déjà vieux dans un pays nouveau, l'habileté consiste _à ne lui

laisser_ que les opinions et les habitudes nuisibles dont on

ne peut le guérir et le corriger. Veut-on empêcher qu'elles

ne se transmettent, ON veillera sur la seconde génération par

une éducation commune et publique des enfants. Un prince, un

législateur, ne devrait jamais fonder une colonie sans y envoyer

d'avance des hommes sages pour l'instruction de la jeunesse...

Dans une colonie naissante, toutes les facilités sont ouvertes

aux précautions du Législateur qui veut _épurer le sang et les

moeurs d'un peuple_. Qu'il ait du génie et de la vertu, les

terres et les hommes qu'il aura _dans ses mains_ inspireront

à son âme un plan de société, qu'un écrivain ne peut jamais

tracer que d'une manière vague et sujette à l'instabilité des

hypothèses, qui varient et se compliquent avec une infinité de

circonstances trop difficiles à prévoir et à combiner...»

Ne semble-t-il pas entendre un professeur d'agriculture dire à ses

élèves: «Le climat est la première règle de l'agriculteur? _Ses_

ressources lui dictent _ses_ devoirs. C'est d'abord _sa_ position

locale qu'il doit consulter. Est-il sur un sol argileux, il doit se

conduire de telle façon. A-t-il affaire à du sable, voici comment il

doit s'y prendre. Toutes les facilités sont ouvertes à l'agriculteur

qui veut nettoyer et améliorer son sol. Qu'il ait de l'habileté, les

terres, les engrais qu'il aura _dans ses mains_ lui inspireront un

plan d'exploitation, qu'un professeur ne peut jamais tracer que d'une

manière vague et sujette à l'instabilité des hypothèses, qui varient

et se compliquent avec une infinité de circonstances trop difficiles

à prévoir et à combiner.»

Mais, ô sublimes écrivains, veuillez donc vous souvenir quelquefois

que cette argile, ce sable, ce fumier, dont vous disposez si

arbitrairement, ce sont des Hommes, vos égaux, des êtres intelligents

et libres comme vous, qui ont reçu de Dieu, comme vous, la faculté de

voir, de prévoir, de penser et de juger pour eux-mêmes!

MABLY. (Il suppose les lois usées par la rouille du temps, la

négligence de la sécurité, et poursuit ainsi:)

«Dans ces circonstances, il faut être convaincu que les ressorts

du gouvernement se sont relâchés. _Donnez-leur_ une nouvelle

tension (c'est au lecteur que Mably s'adresse), et le mal sera

guéri... Songez moins à punir des fautes qu'à encourager les

vertus _dont vous avez besoin_. Par cette méthode vous rendrez

à _votre république_ la vigueur de la jeunesse. C'est pour

n'avoir pas été connue des peuples libres qu'ils ont perdu la

liberté! Mais si les progrès du mal sont tels que les magistrats

ordinaires ne puissent y remédier efficacement, _ayez recours_

à une magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et

la puissance considérable. L'imagination des citoyens a besoin

alors d'être frappée...»

Et tout dans ce goût durant vingt volumes.

Il a été une époque où, sous l'influence de tels enseignements, qui

sont le fond de l'éducation classique, chacun a voulu se placer en

dehors et au-dessus de l'humanité, pour l'arranger, l'organiser et

l'instituer à sa guise.

CONDILLAC. «Érigez-vous, Monseigneur, en Lycurgue ou en Solon.

Avant que de poursuivre la lecture de cet écrit, amusez-vous

à donner des lois à quelque peuple sauvage d'Amérique ou

d'Afrique. Établissez dans des demeures fixes ces hommes

errants; apprenez-leur à nourrir des troupeaux...; travaillez

à développer les qualités sociales que la nature a mises en

eux... Ordonnez-leur de commencer à pratiquer les devoirs de

l'humanité... Empoisonnez par des châtiments les plaisirs que

promettent les passions, et vous verrez ces barbares, à chaque

article de votre législation, perdre un vice et prendre une

vertu.»

«Tous les peuples ont eu des lois. Mais peu d'entre eux ont été

heureux. Quelle en est la cause? c'est que les législateurs ont

presque toujours ignoré que l'objet de la société est d'unir les

familles par un intérêt commun.»

«L'impartialité des lois consiste en deux choses: à établir

l'égalité dans la fortune et dans la dignité des citoyens... À

mesure que vos lois établiront une plus grande égalité, elles

deviendront plus chères à chaque citoyen... Comment l'avarice,

l'ambition, la volupté, la paresse, l'oisiveté, l'envie, la

haine, la jalousie agiteraient-elles des hommes égaux en fortune

et en dignité, et à qui les lois ne laisseraient pas l'espérance

de rompre l'égalité?» (Suit l'idylle.)

«Ce qu'on vous a dit de la république de Sparte doit vous donner

de grandes lumières sur cette question. Aucun autre État n'a

jamais eu des lois plus conformes à l'ordre de la nature et de

l'égalité[83].»

[Note 83: Dans le pamphlet _Baccalauréat et Socialisme_ (le 5me

d'après notre classement), l'auteur, par une série de citations

analogues, montre encore la filiation de la même erreur.

(_Note de l'éditeur._)]

Il n'est pas surprenant que les dix-septième et dix-huitième siècles

aient considéré le genre humain comme une matière inerte attendant,

recevant tout, forme, figure, impulsion, mouvement et vie d'un grand

Prince, d'un grand Législateur, d'un grand Génie. Ces siècles étaient

nourris de l'étude de l'antiquité, et l'antiquité nous offre en

effet partout, en Égypte, en Perse, en Grèce, à Rome, le spectacle

de quelques hommes manipulant à leur gré l'humanité asservie par

la force ou par l'imposture. Qu'est-ce que cela prouve? Que, parce

que l'homme et la société sont perfectibles, l'erreur, l'ignorance,

le despotisme, l'esclavage, la superstition doivent s'accumuler

davantage au commencement des temps. Le tort des écrivains que j'ai

cités n'est pas d'avoir constaté le fait, mais de l'avoir proposé,

comme règle, à l'admiration et à l'imitation des races futures. Leur

tort est d'avoir, avec une inconcevable absence de critique, et sur

la foi d'un _conventionalisme_ puéril, admis ce qui est inadmissible,

à savoir la grandeur, la dignité, la moralité et le bien-être de

ces sociétés factices de l'ancien monde; de n'avoir pas compris que

le temps produit et propage la lumière; qu'à mesure que la lumière

se fait, la force passe du côté du Droit, et la société reprend

possession d'elle-même.

Et en effet, quel est le travail politique auquel nous assistons?

Il n'est autre que l'effort instinctif de tous les peuples vers la

liberté[84]. Et qu'est-ce que la Liberté, ce mot qui a la puissance

de faire battre tous les coeurs et d'agiter le monde, si ce

n'est l'ensemble de toutes les libertés, liberté de conscience,

d'enseignement, d'association, de presse, de locomotion, de travail,

d'échange; en d'autres termes, le franc exercice, pour tous, de

toutes les facultés inoffensives; en d'autres termes encore, la

destruction de tous les despotismes, même le despotisme légal, et la

réduction de la Loi à sa seule attribution rationnelle, qui est de

régulariser le Droit individuel de légitime défense ou de réprimer

l'injustice.

[Note 84: Pour qu'un peuple soit heureux, il est indispensable que

les individus qui le composent aient de la prévoyance, de la prudence

et de cette confiance les uns dans les autres qui naît de la sûreté.

Or, il ne peut guère acquérir ces choses que par l'expérience.

Il devient prévoyant, quand il a souffert pour n'avoir pas

prévu;--Prudent, quand sa témérité a été souvent punie, etc., etc.

Il résulte de là que la liberté commence toujours par être

accompagnée des maux qui suivent l'usage inconsidéré qu'on en fait.

À ce spectacle, des hommes se lèvent qui demandent que la liberté

soit proscrite.

«Que l'État, disent-ils, soit prévoyant et prudent pour tout le

monde.»

Sur quoi, je pose ces questions:

1º Cela est-il possible? Peut-il sortir un État expérimenté d'une

nation inexpérimentée?

2º En tout cas, n'est-ce pas étouffer l'expérience dans son germe?

Si le pouvoir impose les actes individuels, comment l'individu

s'instruira-t-il par les conséquences de ses actes? Il sera donc en

tutelle à perpétuité?

Et l'État ayant tout ordonné sera responsable de tout.

Il y a là un foyer de révolutions, et de révolutions sans issue,

puisqu'elles seront faites par un peuple auquel, en interdisant

l'expérience, on a interdit le progrès.

(_Pensée tirée des manuscrits de l'auteur._)]

Cette tendance du genre humain, il faut en convenir, est grandement

contrariée, particulièrement dans notre patrie, par la funeste

disposition,--fruit de l'enseignement classique,--commune à tous les

publicistes, de se placer en dehors de l'humanité pour l'arranger,

l'organiser et l'instituer à leur guise.

Car, pendant que la société s'agite pour réaliser la Liberté, les

grands hommes qui se placent à sa tête, imbus des principes des

dix-septième et dix-huitième siècles, ne songent qu'à la courber sous

le philanthropique despotisme de leurs inventions sociales et à lui

faire porter docilement, selon l'expression de Rousseau, le joug de

la félicité publique, telle qu'ils l'ont imaginée.

On le vit bien en 1789. À peine l'ancien régime légal fut-il

détruit, qu'on s'occupa de soumettre la société nouvelle à d'autres

arrangements artificiels, toujours en partant de ce point convenu:

l'omnipotence de la Loi.

SAINT-JUST. «Le Législateur commande à l'avenir. C'est à lui de

_vouloir le bien_. C'est à lui de rendre les hommes ce qu'_il veut_

qu'ils soient.»

ROBESPIERRE. «La fonction du gouvernement est de diriger les forces

physiques et morales de la nation vers le but de son institution.»

BILLAUD-VARENNES. «_Il faut_ recréer le peuple qu'on veut rendre à

la liberté. Puisqu'_il faut_ détruire d'anciens préjugés, changer

d'antiques habitudes, perfectionner les affections dépravées,

restreindre des besoins superflus, extirper des vices invétérés; il

faut donc une action forte, une impulsion véhémente... Citoyens,

l'inflexible austérité de Lycurgue devint à Sparte la base

inébranlable de la république; le caractère faible et confiant de

Solon replongea Athènes dans l'esclavage. Ce parallèle renferme toute

la science du gouvernement.»

LEPELLETIER. «Considérant à quel point l'espèce humaine est

dégradée, je me suis convaincu de la nécessité d'opérer une entière

régénération et, si je puis m'exprimer ainsi, de créer un nouveau

peuple.»

On le voit, les hommes ne sont rien que de vils matériaux. Ce n'est

pas à eux de _vouloir le bien_;--ils en sont incapables,--c'est au

Législateur, selon Saint-Just. Les hommes ne sont que ce qu'_il veut_

qu'ils soient.

Suivant Robespierre, qui copie littéralement Rousseau, le

Législateur commence par assigner le but de l'_institution de la

nation_. Ensuite les gouvernements n'ont plus qu'à diriger vers ce

but toutes les _forces physiques et morales_. La nation elle-même

reste toujours passive en tout ceci, et Billaud-Varennes nous

enseigne qu'elle ne doit avoir que les préjugés, les habitudes,

les affections et les besoins que le Législateur autorise. Il va

jusqu'à dire que l'inflexible austérité d'un homme est la base de la

république.

On a vu que, dans le cas où le mal est si grand que les magistrats

ordinaires n'y peuvent remédier, Mably conseillait la dictature

pour faire fleurir la vertu. «_Ayez recours_, dit-il, à une

magistrature extraordinaire, dont le temps soit court et la puissance

considérable. L'imagination des citoyens a besoin d'être frappée.»

Cette doctrine n'a pas été perdue. Écoutons Robespierre:

«Le principe du gouvernement républicain, c'est la vertu, et son

moyen, pendant qu'il s'établit, la terreur. Nous voulons substituer,

dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité à l'honneur,

les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l'empire de

la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du

malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité,

l'amour de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la

bonne compagnie, le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la

vérité à l'éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la

grandeur de l'homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime,

puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole, misérable;

c'est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la République

à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.»

À quelle hauteur au-dessus du reste de l'humanité se place ici

Robespierre! Et remarquez la circonstance dans laquelle il parle.

Il ne se borne pas à exprimer le voeu d'une grande rénovation du

coeur humain; il ne s'attend même pas à ce qu'elle résultera d'un

gouvernement régulier. Non, il veut l'opérer lui-même et par la

terreur. Le discours, d'où est extrait ce puéril et laborieux amas

d'antithèses, avait pour objet d'exposer les _principes de morale

qui doivent diriger un gouvernement révolutionnaire_. Remarquez

que, lorsque Robespierre vient demander la dictature, ce n'est pas

seulement pour repousser l'étranger et combattre les factions; c'est

bien pour faire prévaloir par la terreur, et préalablement au jeu de

la Constitution, ses propres principes de morale. Sa prétention ne

va à rien moins que d'extirper du pays, par la terreur, _l'égoïsme,

l'honneur, les usages, les bienséances, la mode, la vanité, l'amour

de l'argent, la bonne compagnie, l'intrigue, le bel esprit, la

volupté et la misère_. Ce n'est qu'après que lui, Robespierre, aura

accompli ces _miracles_,--comme il les appelle avec raison,--qu'il

permettra aux lois de reprendre leur empire.--Eh! misérables, qui

vous croyez si grands, qui jugez l'humanité si petite, qui voulez

tout réformer, réformez-vous vous-mêmes, cette tâche vous suffit.

Cependant, en général, messieurs les Réformateurs, Législateurs et

Publicistes ne demandent pas à exercer sur l'humanité un despotisme

immédiat. Non, ils sont trop modérés et trop philanthropes pour cela.

Ils ne réclament que le despotisme, l'absolutisme, l'omnipotence de

la Loi. Seulement ils aspirent à faire la Loi.

Pour montrer combien cette disposition étrange des esprits a été

universelle, en France, de même qu'il m'aurait fallu copier tout

Mably, tout Raynal, tout Rousseau, tout Fénelon, et de longs extraits

de Bossuet et Montesquieu, il me faudrait aussi reproduire le procès

verbal tout entier des séances de la Convention. Je m'en garderai

bien et j'y renvoie le lecteur.

On pense bien que cette idée dut sourire à Bonaparte. Il l'embrassa

avec ardeur et la mit énergiquement en pratique. Se considérant comme

un chimiste, il ne vit dans l'Europe qu'une matière à expériences.

Mais bientôt cette matière se manifesta comme un réactif puissant.

Aux trois quarts désabusé, Bonaparte, à Sainte-Hélène, parut

reconnaître qu'il y a quelque initiative dans les peuples, et il se

montra moins hostile à la liberté. Cela ne l'empêcha pas cependant de

donner par son testament cette leçon à son fils: «Gouverner, c'est

répandre la moralité, l'instruction et le bien-être.»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 27 / 41 段