il faut choisir. La Loi ne peut poursuivre qu'un de ces trois
résultats.
Spoliation _partielle_,--c'est le système qui a prévalu tant que
l'électorat a été _partiel_, système auquel on revient pour éviter
l'invasion du Socialisme.
Spoliation _universelle_,--c'est le système dont nous avons été
menacés quand l'électorat est devenu _universel_, la masse ayant
conçu l'idée de légiférer sur le principe des législateurs qui l'ont
précédée.
Absence de Spoliation,--c'est le principe de justice, de paix,
d'ordre, de stabilité, de conciliation, de bon sens que je
proclamerai de toute la force, hélas! bien insuffisante, de mes
poumons, jusqu'à mon dernier souffle.
Et, sincèrement, peut-on demander autre chose à la Loi? La Loi, ayant
pour sanction nécessaire la Force, peut-elle être raisonnablement
employée à autre chose qu'à maintenir chacun dans son Droit? Je
défie qu'on la fasse sortir de ce cercle, sans la tourner, et, par
conséquent, sans tourner la Force contre le Droit. Et comme c'est là
la plus funeste, la plus illogique perturbation sociale qui se puisse
imaginer, il faut bien reconnaître que la véritable solution, tant
cherchée, du problème social, est renfermée dans ces simples mots: LA
LOI, C'EST LA JUSTICE ORGANISÉE.
Or, remarquons-le bien: organiser la Justice par la Loi, c'est-à-dire
par la Force, exclut l'idée d'organiser par la Loi ou par la Force
une manifestation quelconque de l'activité humaine: Travail, Charité,
Agriculture, Commerce, Industrie, Instruction, Beaux-Arts, Religion;
car il n'est pas possible qu'une de ces organisations secondaires
n'anéantisse l'organisation essentielle. Comment imaginer, en effet,
la Force entreprenant sur la Liberté des citoyens, sans porter
atteinte à la Justice, sans agir contre son propre but?
Ici je me heurte au plus populaire des préjugés de notre époque. On
ne veut pas seulement que la Loi soit juste; on veut encore qu'elle
soit philanthropique. On ne se contente pas qu'elle garantisse à
chaque citoyen le libre et inoffensif exercice de ses facultés,
appliquées à son développement physique, intellectuel et moral; on
exige d'elle qu'elle répande directement sur la nation le bien-être,
l'instruction et la moralité. C'est le côté séduisant du Socialisme.
Mais, je le répète, ces deux missions de la Loi se contredisent. Il
faut opter. Le citoyen ne peut en même temps être libre et ne l'être
pas. M. de Lamartine m'écrivait un jour: «Votre doctrine n'est que la
moitié de mon programme; vous en êtes resté à la Liberté, j'en suis à
la Fraternité.» Je lui répondis:»La seconde moitié de votre programme
détruira la première.» Et, en effet, il m'est tout à fait impossible
de séparer le mot _fraternité_ du mot _volontaire_. Il m'est tout à
fait impossible de concevoir la Fraternité _légalement_ forcée, sans
que la Liberté soit _légalement_ détruite, et la Justice _légalement_
foulée aux pieds.
La Spoliation légale a deux racines: l'une, nous venons de le voir,
est dans l'Égoïsme humain; l'autre est dans la fausse Philanthropie.
Avant d'aller plus loin, je crois devoir m'expliquer sur le mot
Spoliation.
Je ne le prends pas, ainsi qu'on le fait trop souvent, dans une
acception vague, indéterminée, approximative, métaphorique: je m'en
sers au sens tout à fait scientifique, et comme exprimant l'idée
opposée à celle de la Propriété. Quand une portion de richesses passe
de celui qui l'a acquise, sans son consentement et sans compensation,
à celui qui ne l'a pas créée, que ce soit par force ou par ruse,
je dis qu'il y a atteinte à la Propriété, qu'il y a Spoliation. Je
dis que c'est là justement ce que la Loi devrait réprimer partout
et toujours. Que si la Loi accomplit elle-même l'acte qu'elle
devrait réprimer, je dis qu'il n'y a pas moins Spoliation, et même,
socialement parlant, avec circonstance aggravante. Seulement, en
ce cas, ce n'est pas celui qui profite de la Spoliation qui en est
responsable, c'est la Loi, c'est le législateur, c'est la société, et
c'est ce qui en fait le danger politique.
Il est fâcheux que ce mot ait quelque chose de blessant. J'en ai
vainement cherché un autre, car en aucun temps, et moins aujourd'hui
que jamais, je ne voudrais jeter au milieu de nos discordes une
parole irritante. Aussi, qu'on le croie ou non, je déclare que je
n'entends accuser les intentions ni la moralité de qui que ce soit.
J'attaque une idée que je crois fausse, un système qui me semble
injuste, et cela tellement en dehors des intentions, que chacun de
nous en profite sans le vouloir et en souffre sans le savoir. Il
faut écrire sous l'influence de l'esprit de parti ou de la peur pour
révoquer en doute la sincérité du Protectionisme, du Socialisme et
même du Communisme, qui ne sont qu'une seule et même plante, à trois
périodes diverses de sa croissance. Tout ce qu'on pourrait dire,
c'est que la Spoliation est plus visible, par sa partialité, dans le
Protectionisme[82], par son universalité, dans le Communisme; d'où il
suit que des trois systèmes le Socialisme est encore le plus vague,
le plus indécis, et par conséquent le plus sincère.
[Note 82: Si la protection n'était accordée, en France, qu'à une
seule classe, par exemple, aux maîtres de forges, elle serait si
absurdement spoliatrice qu'elle ne pourrait se maintenir. Aussi nous
voyons toutes les industries protégées se liguer, faire cause commune
et même se recruter de manière à paraître embrasser l'ensemble du
_travail national_. Elles sentent instinctivement que la Spoliation
se dissimule en se généralisant.]
Quoi qu'il en soit, convenir que la spoliation légale a une de ses
racines dans la fausse philanthropie, c'est mettre évidemment les
intentions hors de cause.
Ceci entendu, examinons ce que vaut, d'où vient et où aboutit cette
aspiration populaire qui prétend réaliser le Bien général par la
Spoliation générale.
Les socialistes nous disent: Puisque la Loi organise la justice,
pourquoi n'organiserait-elle pas le travail, l'enseignement, la
religion?
Pourquoi? Parce qu'elle ne saurait organiser le travail,
l'enseignement, la religion, sans désorganiser la Justice.
Remarquez donc que la Loi, c'est la Force, et que, par conséquent,
le domaine de la Loi ne saurait dépasser légitimement le légitime
domaine de la Force.
Quand la loi et la Force retiennent un homme dans la Justice, elles
ne lui imposent rien qu'une pure négation. Elles ne lui imposent
que l'abstention de nuire. Elles n'attentent ni à sa Personnalité,
ni à sa Liberté, ni à sa Propriété. Seulement elles sauvegardent la
Personnalité, la Liberté et la Propriété d'autrui. Elles se tiennent
sur la défensive; elles défendent le Droit égal de tous. Elles
remplissent une mission dont l'innocuité est évidente, l'utilité
palpable, et la légitimité incontestée.
Cela est si vrai qu'ainsi qu'un de mes amis me le faisait remarquer,
dire que _le but de la Loi est de faire régner la Justice_, c'est
se servir d'une expression qui n'est pas rigoureusement exacte.
Il faudrait dire: _Le but de la Loi est d'empêcher l'Injustice de
régner._ En effet, ce n'est pas la Justice qui a une existence
propre, c'est l'Injustice. L'une résulte de l'absence de l'autre.
Mais quand la Loi,--par l'intermédiaire de son agent nécessaire,
la Force,--impose un mode de travail, une méthode ou une matière
d'enseignement, une foi ou un culte, ce n'est plus négativement,
c'est positivement qu'elle agit sur les hommes. Elle substitue
la volonté du législateur à leur propre volonté, l'initiative du
législateur à leur propre initiative. Ils n'ont plus à se consulter,
à comparer, à prévoir; la Loi fait tout cela pour eux. L'intelligence
leur devient un meuble inutile; ils cessent d'être hommes; ils
perdent leur Personnalité, leur Liberté, leur Propriété.
Essayez d'imaginer une forme de travail imposée par la Force, qui ne
soit une atteinte à la Liberté; une transmission de richesse imposée
par la Force, qui ne soit une atteinte à la Propriété. Si vous n'y
parvenez pas, convenez donc que la Loi ne peut organiser le travail
et l'industrie sans organiser l'Injustice.
Lorsque du fond de son cabinet, un publiciste promène ses regards sur
la société, il est frappé du spectacle d'inégalité qui s'offre à lui.
Il gémit sur les souffrances qui sont le lot d'un si grand nombre
de nos frères, souffrances dont l'aspect est rendu plus attristant
encore par le contraste du luxe et de l'opulence.
Il devrait peut-être se demander si un tel état social n'a pas pour
cause d'anciennes Spoliations, exercées par voie de conquête, et
des Spoliations nouvelles, exercées par l'intermédiaire des Lois.
Il devrait se demander si, l'aspiration de tous les hommes vers le
bien-être et le perfectionnement étant donnée, le règne de la justice
ne suffit pas pour réaliser la plus grande activité de Progrès et la
plus grande somme d'Égalité, compatibles avec cette responsabilité
individuelle que Dieu a ménagée comme juste rétribution des vertus et
des vices.
Il n'y songe seulement pas. Sa pensée se porte vers des combinaisons,
des arrangements, des organisations légales ou factices. Il cherche
le remède dans la perpétuité et l'exagération de ce qui a produit le
mal.
Car, en dehors de la Justice, qui, comme nous l'avons vu, n'est
qu'une véritable négation, est-il aucun de ces arrangements légaux,
qui ne renferme le principe de la Spoliation?
Vous dites: «Voilà des hommes qui manquent de richesses,»--et vous
vous adressez à la Loi. Mais la Loi n'est pas une mamelle qui se
remplisse d'elle-même, ou dont les veines lactifères aillent puiser
ailleurs que dans la société. Il n'entre rien au trésor public, en
faveur d'un citoyen ou d'une classe, que ce que les autres citoyens
et les autres classes ont été _forcés_ d'y mettre. Si chacun n'y
puise que l'équivalent de ce qu'il y a versé, votre Loi, il est
vrai, n'est pas spoliatrice, mais elle ne fait rien pour ces hommes
qui _manquent de richesses_, elle ne fait rien pour l'égalité. Elle
ne peut être un instrument d'égalisation qu'autant qu'elle prend
aux uns pour donner aux autres, et alors elle est un instrument de
Spoliation. Examinez à ce point de vue la Protection des tarifs, les
primes d'encouragement, le Droit au profit, le Droit au travail, le
Droit à l'assistance, le Droit à l'instruction, l'impôt progressif,
la gratuité du crédit, l'atelier social, toujours vous trouverez au
fond la Spoliation légale, l'injustice organisée.
Vous dites: «Voilà des hommes qui manquent de lumières,»--et vous
vous adressez à la Loi. Mais la Loi n'est pas un flambeau répandant
au loin une clarté qui lui soit propre. Elle plane sur une société
où il y a des hommes qui savent et d'autres qui ne savent pas;
des citoyens qui ont besoin d'apprendre et d'autres qui sont
disposés à enseigner. Elle ne peut faire que de deux choses l'une:
ou laisser s'opérer librement ce genre de transactions, laisser se
satisfaire librement cette nature de besoins; ou bien forcer à cet
égard les volontés et prendre aux uns de quoi payer des professeurs
chargés d'instruire gratuitement les autres. Mais elle ne peut pas
faire qu'il n'y ait, au second cas, atteinte à la Liberté et à la
Propriété, Spoliation légale.
Vous dites: «Voilà des hommes qui manquent de moralité ou de
religion,»--et vous vous adressez à la Loi. Mais la Loi c'est la
Force, et ai-je besoin de dire combien c'est une entreprise violente
et folle que de faire intervenir la force en ces matières?
Au bout de ses systèmes et de ses efforts, il semble que le
Socialisme, quelque complaisance qu'il ait pour lui-même, ne
puisse s'empêcher d'apercevoir le monstre de la Spoliation légale.
Mais que fait-il? Il le déguise habilement à tous les yeux, même
aux siens, sous les noms séducteurs de Fraternité, Solidarité,
Organisation, Association. Et parce que nous ne demandons pas tant
à la Loi, parce que nous n'exigeons d'elle que Justice, il suppose
que nous repoussons la fraternité, la solidarité, l'organisation,
l'association, et nous jette à la face l'épithète d'_individualistes_.
Qu'il sache donc que ce que nous repoussons, ce n'est pas
l'organisation naturelle, mais l'organisation forcée.
Ce n'est pas l'association libre, mais les formes d'association qu'il
prétend nous imposer.
Ce n'est pas la fraternité spontanée, mais la fraternité légale.
Ce n'est pas la solidarité providentielle, mais la solidarité
artificielle, qui n'est qu'un déplacement injuste de Responsabilité.
Le Socialisme, comme la vieille politique d'où il émane, confond
le Gouvernement et la Société. C'est pourquoi, chaque fois que nous
ne voulons pas qu'une chose soit faite par le Gouvernement, il en
conclut que nous ne voulons pas que cette chose soit faite du tout.
Nous repoussons l'instruction par l'État; donc nous ne voulons pas
d'instruction. Nous repoussons une religion d'État; donc nous ne
voulons pas de religion. Nous repoussons l'égalisation par l'État;
donc nous ne voulons pas d'égalité, etc., etc. C'est comme s'il nous
accusait de ne vouloir pas que les hommes mangent, parce que nous
repoussons la culture du blé par l'État.
Comment a pu prévaloir, dans le monde politique, l'idée bizarre
de faire découler de la Loi ce qui n'y est pas: le Bien, en mode
positif, la Richesse, la Science, la Religion?
Les publicistes modernes, particulièrement ceux de l'école
socialiste, fondent leurs théories diverses sur une hypothèse
commune, et assurément la plus étrange, la plus orgueilleuse qui
puisse tomber dans un cerveau humain.
Ils divisent l'humanité en deux parts. L'universalité des hommes,
moins un, forme la première; le publiciste, à lui tout seul, forme la
seconde et, de beaucoup, la plus importante.
En effet, ils commencent par supposer que les hommes ne portent en
eux-mêmes ni un principe d'action, ni un moyen de discernement;
qu'ils sont dépourvus d'initiative; qu'ils sont de la matière inerte,
des molécules passives, des atomes sans spontanéité, tout au plus une
végétation indifférente à son propre mode d'existence, susceptible de
recevoir, d'une volonté et d'une main extérieures, un nombre infini
de formes plus ou moins symétriques, artistiques, perfectionnées.
Ensuite chacun d'eux suppose sans façon qu'il est lui-même, sous les
noms d'Organisateur, de Révélateur, de Législateur, d'Instituteur, de
Fondateur, cette volonté et cette main, ce mobile universel, cette
puissance créatrice dont la sublime mission est de réunir en société
ces matériaux épars, qui sont des hommes.
Partant de cette donnée, comme chaque jardinier, selon son caprice,
taille ses arbres en pyramides, en parasols, en cubes, en cônes, en
vases, en espaliers, en quenouilles, en éventails, chaque socialiste,
suivant sa chimère, taille la pauvre humanité en groupes, en séries,
en centres, en sous-centres, en alvéoles, en ateliers sociaux,
harmoniques, contrastés, etc., etc.
Et de même que le jardinier, pour opérer la taille des arbres,
a besoin de haches, de scies, de serpettes et de ciseaux, le
publiciste, pour arranger sa société, a besoin de forces qu'il ne
peut trouver que dans les Lois; loi de douane, loi d'impôt, loi
d'assistance, loi d'instruction.
Il est si vrai que les socialistes considèrent l'humanité comme
matière à combinaisons sociales, que si, par hasard, ils ne sont pas
bien sûrs du succès de ces combinaisons, ils réclament du moins une
parcelle d'humanité comme _matière à expériences_: on sait combien
est populaire parmi eux l'idée d'_expérimenter tous les systèmes_, et
on a vu un de leurs chefs venir sérieusement demander à l'assemblée
constituante une commune avec tous ses habitants, pour faire son
essai.
C'est ainsi que tout inventeur fait sa machine en petit avant de
la faire en grand. C'est ainsi que le chimiste sacrifie quelques
réactifs, que l'agriculteur sacrifie quelques semences et un coin de
son champ pour faire l'épreuve d'une idée.
Mais quelle distance incommensurable entre le jardinier et ses
arbres, entre l'inventeur et sa machine, entre le chimiste et ses
réactifs, entre l'agriculteur et ses semences!... Le socialiste croit
de bonne foi que la même distance le sépare de l'humanité.
Il ne faut pas s'étonner que les publicistes du dix-neuvième siècle
considèrent la société comme une création artificielle sortie du
génie du Législateur.
Cette idée, fruit de l'éducation classique, a dominé tous les
penseurs, tous les grands écrivains de notre pays.
Tous ont vu entre l'humanité et le législateur les mêmes rapports qui
existent entre l'argile et le potier.
Bien plus, s'ils ont consenti à reconnaître, dans le coeur de
l'homme, un principe d'action et, dans son intelligence, un principe
de discernement, ils ont pensé que Dieu lui avait fait, en cela,
un don funeste, et que l'humanité, sous l'influence de ces deux
moteurs, tendait fatalement vers sa dégradation. Ils ont posé en fait
qu'abandonnée à ses penchants, l'humanité ne s'occuperait de religion
que pour aboutir à l'athéisme, d'enseignement que pour arriver à
l'ignorance, de travail et d'échanges que pour s'éteindre dans la
misère.
Heureusement, selon ces mêmes écrivains, il y a quelques hommes,
nommés Gouvernants, Législateurs, qui ont reçu du ciel, non-seulement
pour eux-mêmes, mais pour tous les autres, des tendances opposées.
Pendant que l'humanité penche vers le Mal, eux inclinent au Bien;
pendant que l'humanité marche vers les ténèbres, eux aspirent à la
lumière; pendant que l'humanité est entraînée vers le vice, eux sont
attirés par la vertu. Et, cela posé, ils réclament la Force, afin
qu'elle les mette à même de substituer leurs propres tendances aux
tendances du genre humain.
Il suffit d'ouvrir, à peu près au hasard, un livre de philosophie,
de politique ou d'histoire pour voir combien est fortement enracinée
dans notre pays cette idée, fille des études classiques et mère du
Socialisme, que l'humanité est une matière inerte recevant du pouvoir
la vie, l'organisation, la moralité et la richesse;--ou bien, ce qui
est encore pis, que d'elle-même l'humanité tend vers sa dégradation
et n'est arrêtée sur cette pente que par la main mystérieuse du
Législateur. Partout le Conventionalisme classique nous montre,
derrière la société passive, une puissance occulte qui, sous les noms
de Loi, Législateur, ou sous cette expression plus commode et plus
vague de ON, meut l'humanité, l'anime, l'enrichit et la moralise.
BOSSUET. «Une des choses qu'ON (qui?) imprimait le plus
fortement dans l'esprit des Égyptiens, c'était l'amour de la
patrie.... _Il n'était pas permis_ d'être inutile à l'État;
la Loi assignait à chacun son emploi, qui se perpétuait de
père en fils. On ne pouvait ni en avoir deux ni changer de
profession... Mais il y avait une occupation qui _devait_ être
commune, c'était l'étude des lois et de la sagesse. L'ignorance
de la religion et de la police du pays n'était excusée en aucun
état. Au reste, chaque profession avait son canton qui lui était
assigné (par qui?)... Parmi de bonnes lois, ce qu'il y avait
de meilleur, c'est que tout le monde était nourri (par qui?)
dans l'esprit de les observer..... Leurs mercures ont rempli
l'Égypte d'inventions merveilleuses, et ne lui avaient presque
rien laissé ignorer de ce qui pouvait rendre la vie commode et
tranquille.»
Ainsi, les hommes, selon Bossuet, ne tirent rien d'eux-mêmes:
patriotisme, richesses, activité, sagesse, inventions, labourage,
sciences, tout leur venait par l'opération des Lois ou des Rois. Il
ne s'agissait pour eux que de _se laisser faire_. C'est à ce point
que Diodore ayant accusé les Égyptiens de rejeter la lutte et la
musique, Bossuet l'en reprend. Comment cela est-il possible, dit-il,
puisque ces arts avaient été inventés par Trismégiste?
De même chez les Perses:
«Un des premiers soins _du prince_ était de faire fleurir
l'agriculture... Comme il y avait des charges établies pour
la conduite des armées, il y en avait aussi pour veiller aux
travaux rustiques... Le respect qu'ON inspirait aux Perses pour
l'autorité royale allait jusqu'à l'excès.»
Les Grecs, quoique pleins d'esprit, n'en étaient pas moins étrangers
à leurs propres destinées, jusque-là que, d'eux-mêmes, ils ne se
seraient pas élevés, comme les chiens et les chevaux, à la hauteur
des jeux les plus simples. Classiquement, c'est une chose convenue
que tout vient du dehors aux peuples.
«Les Grecs, naturellement pleins d'esprit et de courage,
_avaient été cultivés_ de bonne heure par des Rois et des
colonies venues d'Égypte. C'est de là qu'ils avaient appris
les exercices du corps, la _course à pied_, à cheval et sur
des chariots.... Ce que les Égyptiens leur avaient appris de
meilleur était à se rendre dociles, à se laisser former par des
lois pour le bien public.»
FÉNELON. Nourri dans l'étude et l'admiration de l'antiquité, témoin
de la puissance de Louis XIV, Fénelon ne pouvait guère échapper à
cette idée que l'humanité est passive, et que ses malheurs comme ses
prospérités, ses vertus comme ses vices lui viennent d'une action
extérieure, exercée sur elle par la Loi ou celui qui la fait. Aussi,
dans son utopique Salente, met-il les hommes, avec leurs intérêts,
leurs facultés, leurs désirs et leurs biens, à la discrétion absolue
du Législateur. En quelque matière que ce soit, ce ne sont jamais eux
qui jugent pour eux-mêmes, c'est le Prince. La nation n'est qu'une
matière informé, dont le Prince est l'âme. C'est en lui que réside
la pensée, la prévoyance, le principe de toute organisation, de tout
progrès et, par conséquent, la Responsabilité.
Pour prouver cette assertion, il me faudrait transcrire ici tout le
X{me} livre de Télémaque. J'y renvoie le lecteur, et me contente de
citer quelques passages pris au hasard dans ce célèbre poëme, auquel,
sous tout autre rapport, je suis le premier à rendre justice.
Avec cette crédulité surprenante qui caractérise les classiques,
Fénelon admet, malgré l'autorité du raisonnement et des faits, la
félicité générale des Égyptiens, et il l'attribue, non à leur propre
sagesse, mais à celle de leurs Rois.
«Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans
apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne
agréablement situées, des terres qui se couvrent tous les ans
d'une moisson dorée, sans se reposer jamais; des prairies
pleines de troupeaux; des laboureurs accablés sous le poids
des fruits que la terre épanchait de son sein; des bergers qui
faisaient répéter les doux sons de leurs flûtes et de leurs
chalumeaux à tous les échos d'alentour. _Heureux_, disait
Mentor, _le peuple qui est conduit par un sage Roi_.
«Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l'abondance
répandues dans toute la campagne d'Égypte, où l'on comptait
jusqu'à vingt-deux mille villes; la justice exercée en faveur du
pauvre _contre_ le riche; la bonne éducation des enfants qu'on
accoutumait à l'obéissance, au travail, à la sobriété, à l'amour
des arts et des lettres; l'exactitude pour toutes les cérémonies
de la religion, le désintéressement, le désir de l'honneur,
la fidélité pour les hommes et la crainte pour les dieux, que
chaque père inspirait à ses enfants. Il ne se lassait point
d'admirer ce bel ordre. _Heureux_, me disait-il, _le peuple
qu'un sage Roi conduit ainsi_.»
Fénelon fait, sur la Crète, une idylle encore plus séduisante. Puis
il ajoute, par la bouche de Mentor:
«Tout ce que vous verrez dans cette île merveilleuse est le
fruit des lois de Minos. L'éducation qu'il faisait donner aux
enfants rend le corps sain et robuste. ON les accoutume d'abord
à une vie simple, frugale et laborieuse; ON suppose que toute
volupté amollit le corps et l'esprit; ON ne leur propose jamais
d'autre plaisir que celui d'être invincibles par la vertu et
d'acquérir beaucoup de gloire.... Ici ON punit trois vices
qui sont impunis chez les autres peuples, l'ingratitude, la
dissimulation et l'avarice. Pour le faste et la mollesse, ON n'a
jamais besoin de les réprimer, car ils sont inconnus en Crète...
ON n'y souffre ni meubles précieux, ni habits magnifiques, ni
festins délicieux, ni palais dorés.»