Si chaque homme a le droit de défendre, même par la force, sa

Personne, sa Liberté, sa Propriété, plusieurs hommes ont le Droit

de se concerter, de s'entendre, d'organiser une Force commune pour

pourvoir régulièrement à cette défense.

Le Droit collectif a donc son principe, sa raison d'être, sa

légitimité dans le Droit individuel; et la Force commune ne peut

avoir rationnellement d'autre but, d'autre mission que les forces

isolées auxquelles elle se substitue.

Ainsi, comme la Force d'un individu ne peut légitimement attenter à

la Personne, à la Liberté, à la Propriété d'un autre individu, par la

même raison la Force commune ne peut être légitimement appliquée à

détruire la Personne, la Liberté, la Propriété des individus ou des

classes.

Car cette perversion de la Force serait, en un cas comme dans

l'autre, en contradiction avec nos prémisses. Qui osera dire que

la Force nous a été donnée non pour défendre nos Droits, mais pour

anéantir les Droits égaux de nos frères? Et si cela n'est pas vrai de

chaque force individuelle, agissant isolément, comment cela serait-il

vrai de la force collective, qui n'est que l'union organisée des

forces isolées?

Donc, s'il est une chose évidente, c'est celle-ci: La Loi, c'est

l'organisation du Droit naturel de légitime défense; c'est la

substitution de la force collective aux forces individuelles, pour

agir dans le cercle où celles-ci ont le droit d'agir, pour faire ce

que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les Personnes, les

Libertés, les Propriétés, pour maintenir chacun dans son Droit, pour

faire régner entre tous la JUSTICE.

Et s'il existait un peuple constitué sur cette base, il me semble

que l'ordre y prévaudrait dans les faits comme dans les idées. Il me

semble que ce peuple aurait le gouvernement le plus simple, le plus

économique, le moins lourd, le moins senti, le moins responsable, le

plus juste, et par conséquent le plus solide qu'on puisse imaginer,

quelle que fût d'ailleurs sa forme politique.

Car, sous un tel régime, chacun comprendrait bien qu'il a toute la

plénitude comme toute la responsabilité de son Existence. Pourvu que

la personne fût respectée, le travail libre et les fruits du travail

garantis contre toute injuste atteinte, nul n'aurait rien à démêler

avec l'État. Heureux, nous n'aurions pas, il est vrai, à le remercier

de nos succès; mais malheureux, nous ne nous en prendrions pas plus

à lui de nos revers que nos paysans ne lui attribuent la grêle ou la

gelée. Nous ne le connaîtrions que par l'inestimable bienfait de la

SURETÉ.

On peut affirmer encore que, grâce à la non-intervention de

l'État dans les affaires privées, les Besoins et les Satisfactions

se développeraient dans l'ordre naturel. On ne verrait point les

familles pauvres chercher l'instruction littéraire avant d'avoir

du pain. On ne verrait point la ville se peupler aux dépens des

campagnes, ou les campagnes aux dépens des villes. On ne verrait

pas ces grands déplacements de capitaux, de travail, de population,

provoqués par des mesures législatives, déplacement qui rendent si

incertaines et si précaires les sources mêmes de l'existence, et

aggravent par là, dans une si grande mesure, la responsabilité des

gouvernements.

Par malheur, il s'en faut que la Loi se soit renfermée dans son rôle.

Même il s'en faut qu'elle ne s'en soit écartée que dans des vues

neutres et discutables. Elle a fait pis: elle a agi contrairement à

sa propre fin; elle a détruit son propre but; elle s'est appliquée à

anéantir cette Justice qu'elle devait faire régner, à effacer, entre

les Droits, cette limite que sa mission était de faire respecter;

elle a mis la force collective au service de ceux qui veulent

exploiter, sans risque et sans scrupule, la Personne, la Liberté ou

la Propriété d'autrui; elle a converti la Spoliation en Droit, pour

la protéger, et la légitime défense en crime, pour la punir.

Comment cette perversion de la Loi s'est-elle accomplie? Quelles en

ont été les conséquences?

La Loi s'est pervertie sous l'influence de deux causes bien

différentes: l'égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie.

Parlons de la première.

Se conserver, se développer, c'est l'aspiration commune à tous les

hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre exercice de

ses facultés et de la libre disposition de leurs produits, le progrès

social serait incessant, ininterrompu, infaillible.

Mais il est une autre disposition qui leur est aussi commune. C'est

de vivre et de se développer, quand ils le peuvent, aux dépens les

uns des autres. Ce n'est pas là une imputation hasardée, émanée

d'un esprit chagrin et pessimiste. L'histoire en rend témoignage

par les guerres incessantes, les migrations de peuples, les

oppressions sacerdotales, l'universalité de l'esclavage, les fraudes

industrielles et les monopoles dont ses annales sont remplies.

Cette disposition funeste prend naissance dans la constitution même

de l'homme, dans ce sentiment primitif, universel, invincible, qui le

pousse vers le bien-être et lui fait fuir la douleur.

L'homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une

appropriation perpétuelle, c'est-à-dire par une perpétuelle

application de ses facultés sur les choses, ou par le travail. De là

la Propriété.

Mais, en fait, il peut vivre et jouir en s'assimilant, en

s'appropriant le produit des facultés de son semblable. De là la

Spoliation.

Or, le travail étant en lui-même une peine, et l'homme étant

naturellement porté à fuir la peine, il s'ensuit, l'histoire est là

pour le prouver, que partout où la spoliation est moins onéreuse que

le travail, elle prévaut; elle prévaut sans que ni religion ni morale

puissent, dans ce cas, l'empêcher.

Quand donc s'arrête la spoliation? Quand elle devient plus onéreuse,

plus dangereuse que le travail.

Il est bien évident que la Loi devrait avoir pour but d'opposer le

puissant obstacle de la force collective à cette funeste tendance;

qu'elle devrait prendre parti pour la propriété contre la Spoliation.

Mais la Loi est faite, le plus souvent, par un homme ou par une

classe d'hommes. Et la Loi n'existant point sans sanction, sans

l'appui d'une force prépondérante, il ne se peut pas qu'elle ne mette

en définitive cette force aux mains de ceux qui légifèrent.

Ce phénomène inévitable, combiné avec le funeste penchant que nous

avons constaté dans le coeur de l'homme, explique la perversion à

peu près universelle de la Loi. On conçoit comment, au lieu d'être

un frein à l'injustice, elle devient un instrument et le plus

invincible instrument d'injustice. On conçoit que, selon la puissance

du législateur, elle détruit, à son profit, et à divers degrés, chez

le reste des hommes, la Personnalité par l'esclavage, la Liberté par

l'oppression, la Propriété par la spoliation.

Il est dans la nature des hommes de réagir contre l'iniquité dont

ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est organisée par la

Loi, au profit des classes qui la font, toutes les classes spoliées

tendent, par des voies pacifiques ou par des voies révolutionnaires,

à entrer pour quelque chose dans la confection des Lois. Ces classes,

selon le degré de lumières où elles sont parvenues, peuvent se

proposer deux buts bien différents quand elles poursuivent ainsi la

conquête de leurs droits politiques: ou elles veulent faire cesser la

spoliation légale, ou elles aspirent à y prendre part.

Malheur, trois fois malheur aux nations où cette dernière pensée

domine dans les masses, au moment où elles s'emparent à leur tour de

la puissance législative!

Jusqu'à cette époque la spoliation légale s'exerçait par le petit

nombre sur le grand nombre, ainsi que cela se voit chez les

peuples, où le droit de légiférer est concentré en quelques mains.

Mais le voilà devenu universel, et l'on cherche l'équilibre dans

la spoliation universelle. Au lieu d'extirper ce que la société

contenait d'injustice, on la généralise. Aussitôt que les classes

déshéritées ont recouvré leurs droits politiques, la première pensée

qui les saisit n'est pas de se délivrer de la spoliation (cela

supposerait en elles des lumières quelles ne peuvent avoir), mais

d'organiser, contre les autres classes et à leur propre détriment,

un système de représailles,--comme s'il fallait, avant que le règne

de la justice arrive, qu'une cruelle rétribution vînt les frapper

toutes, les unes à cause de leur iniquité, les autres à cause de leur

ignorance.

Il ne pouvait donc s'introduire dans la Société un plus grand

changement et un plus grand malheur que celui-là: la Loi convertie en

instrument de spoliation.

Quelles sont les conséquences d'une telle perturbation? Il faudrait

des volumes pour les décrire toutes. Contentons-nous d'indiquer les

plus saillantes.

La première, c'est d'effacer dans les consciences la notion du juste

et de l'injuste.

Aucune société ne peut exister si le respect des Lois n'y règne à

quelque degré; mais le plus sûr, pour que les lois soient respectées,

c'est qu'elles soient respectables. Quand la Loi et la Morale sont

en contradiction, le citoyen se trouve dans la cruelle alternative

ou de perdre la notion de Morale ou de perdre le respect de la Loi,

deux malheurs aussi grands l'un que l'autre et entre lesquels il est

difficile de choisir.

Il est tellement de la nature de la Loi de faire régner la Justice,

que Loi et Justice, c'est tout un, dans l'esprit des masses. Nous

avons tous une forte disposition à regarder ce qui est légal comme

légitime, à ce point qu'il y en a beaucoup qui font découler

faussement toute justice de la Loi. Il suffit donc que la Loi ordonne

et consacre la Spoliation pour que la spoliation semble juste et

sacrée à beaucoup de consciences. L'esclavage, la restriction,

le monopole trouvent des défenseurs non-seulement dans ceux qui

en profitent, mais encore dans ceux qui en souffrent. Essayez de

proposer quelques doutes sur la moralité de ces institutions. «Vous

êtes, dira-t-on, un novateur dangereux, un utopiste, un théoricien,

un contempteur des lois; vous ébranlez la base sur laquelle repose

la société.» Faites-vous un cours de morale, ou d'économie

politique? Il se trouvera des corps officiels pour faire parvenir au

gouvernement ce voeu:

«Que la science soit désormais enseignée, _non plus_ au seul

point de vue du Libre-Échange (de la Liberté, de la Propriété,

de la Justice), ainsi que cela a eu lieu jusqu'ici, mais aussi

et surtout au point de vue des faits et de la législation

(contraire à la Liberté, à la Propriété, à la Justice) qui régit

l'industrie française.»

«Que, dans les chaires publiques salariées par le Trésor, le

professeur s'abstienne rigoureusement de porter la moindre

atteinte au respect dû aux _lois en vigueur_[81], etc.»

[Note 81: Conseil général des manufactures, de l'agriculture et du

commerce. (Séance du 6 mai 1850.)]

En sorte que s'il existe une loi qui sanctionne l'esclavage ou le

monopole, l'oppression ou la spoliation sous une forme quelconque, il

ne faudra pas même en parler; car comment en parler sans ébranler le

respect qu'elle inspire? Bien plus, il faudra enseigner la morale et

l'économie politique au point de vue de cette loi, c'est-à-dire sur

la supposition qu'elle est juste par cela seul qu'elle est Loi.

Un autre effet de cette déplorable perversion de la Loi, c'est de

donner aux passions et aux luttes politiques, et, en général, à la

politique proprement dite, une prépondérance exagérée.

Je pourrais prouver cette proposition de mille manières. Je me

bornerai, par voie d'exemple, à la rapprocher du sujet qui a

récemment occupé tous les esprits: le suffrage universel.

Quoi qu'en pensent les adeptes de l'École de Rousseau, laquelle

se dit _très-avancée_ et que je crois _reculée_ de vingt siècles,

le suffrage _universel_ (en prenant ce mot dans son acception

rigoureuse) n'est pas un de ces dogmes sacrés, à l'égard desquels

l'examen et le doute même sont des crimes.

On peut lui opposer de graves objections.

D'abord le mot _universel_ cache un grossier sophisme. Il y a en

France trente-six millions d'habitants. Pour que le droit de suffrage

fût _universel_, il faudrait qu'il fût reconnu à trente-six millions

d'électeurs. Dans le système le plus large, on ne le reconnaît qu'à

neuf millions. Trois personnes sur quatre sont donc exclues et, qui

plus est, elles le sont par cette quatrième. Sur quel principe se

fonde cette exclusion? sur le principe de l'Incapacité. Suffrage

universel veut dire: suffrage universel des capables. Restent ces

questions de fait: quels sont les capables? l'âge, le sexe, les

condamnations judiciaires sont-ils les seuls signes auxquels on

puisse reconnaître l'incapacité?

Si l'on y regarde de près, on aperçoit bien vite le motif pour

lequel le droit de suffrage repose sur la présomption de capacité,

le système le plus large ne différant à cet égard du plus restreint

que par l'appréciation des signes auxquels cette capacité peut se

reconnaître, ce qui ne constitue pas une différence de principe, mais

de degré.

Ce motif, c'est que l'électeur ne stipule pas pour lui, mais pour

tout le monde.

Si, comme le prétendent les républicains de la teinte grecque et

romaine, le droit de suffrage nous était échu avec la vie, il serait

inique aux adultes d'empêcher les femmes et les enfants de voter.

Pourquoi les empêche-t-on? Parce qu'on les présume incapables. Et

pourquoi l'Incapacité est-elle un motif d'exclusion? Parce que

l'électeur ne recueille pas seul la responsabilité de son vote; parce

que chaque vote engage et affecte la communauté tout entière; parce

que la communauté a bien le droit d'exiger quelques garanties, quant

aux actes d'où dépendent son bien-être et son existence.

Je sais ce qu'on peut répondre. Je sais aussi ce qu'on pourrait

répliquer. Ce n'est pas ici le lieu d'épuiser une telle controverse.

Ce que je veux faire observer, c'est que cette controverse même

(aussi bien que la plupart des questions politiques) qui agite,

passionne et bouleverse les peuples, perdrait presque toute son

importance, si la Loi avait toujours été ce qu'elle devrait être.

En effet, si la Loi se bornait à faire respecter toutes les

Personnes, toutes les Libertés, toutes les Propriétés; si elle

n'était que l'organisation du Droit individuel de légitime défense,

l'obstacle, le frein, le châtiment opposé à toutes les oppressions, à

toutes les spoliations, croit-on que nous nous disputerions beaucoup,

entre citoyens, à propos du suffrage plus ou moins universel?

Croit-on qu'il mettrait en question le plus grand des biens, la

paix publique? Croit-on que les classes exclues n'attendraient

pas paisiblement leur tour? Croit-on que les classes admises

seraient très-jalouses de leur privilége? Et n'est-il pas clair que

l'intérêt étant identique et commun, les uns agiraient, sans grand

inconvénient, pour les autres?

Mais que ce principe funeste vienne à s'introduire, que, sous

prétexte d'organisation, de réglementation, de protection,

d'encouragement, la Loi peut _prendre aux uns pour donner aux

autres_, puiser dans la richesse acquise par toutes les classes

pour augmenter celle d'une classe, tantôt celle des agriculteurs,

tantôt celle des manufacturiers, des négociants, des armateurs, des

artistes, des comédiens; oh! certes, en ce cas, il n'y a pas de

classe qui ne prétende, avec raison, mettre, elle aussi, la main

sur la Loi; qui ne revendique avec fureur son droit d'élection et

d'éligibilité; qui ne bouleverse la société plutôt que de ne pas

l'obtenir. Les mendiants et les vagabonds eux-mêmes vous prouveront

qu'ils ont des titres incontestables. Ils vous diront: «Nous

n'achetons jamais de vin, de tabac, de sel, sans payer l'impôt, et

une part de cet impôt est données législativement en primes, en

subventions à des hommes plus riches que nous. D'autres font servir

la Loi à élever artificiellement le prix du pain, de la viande, du

fer, du drap. Puisque chacun exploite la Loi à son profit, nous

voulons l'exploiter aussi. Nous voulons en faire sortir le _Droit à

l'assistance_, qui est la part de spoliation du pauvre. Pour cela,

il faut que nous soyons électeurs et législateurs, afin que nous

organisions en grand l'Aumône pour notre classe, comme vous avez

organisé en grand la Protection pour la vôtre. Ne nous dites pas

que vous nous ferez notre part, que vous nous jetterez, selon la

proposition de M. Mimerel, une somme de 600,000 francs pour nous

faire taire et comme un os à ronger. Nous avons d'autres prétentions

et, en tout cas, nous voulons stipuler pour nous-mêmes comme les

autres classes ont stipulé pour elles-mêmes!»

Que peut-on répondre à cet argument? Oui, tant qu'il sera admis en

principe que la Loi peut être détournée de sa vraie mission, qu'elle

peut violer les propriétés au lieu de les garantir, chaque classe

voudra faire la Loi, soit pour se défendre contre la spoliation,

soit pour l'organiser aussi à son profit. La question politique sera

toujours préjudicielle, dominante, absorbante; en un mot, on se

battra à la porte du Palais législatif. La lutte ne sera pas moins

acharnée au dedans. Pour en être convaincu, il est à peine nécessaire

de regarder ce qui se passe dans les Chambres en France et en

Angleterre; il suffit de savoir comment la question y est posée.

Est-il besoin de prouver que cette odieuse perversion de la Loi est

une cause perpétuelle de haine, de discorde, pouvant aller jusqu'à

la désorganisation sociale? Jetez les yeux sur les États-Unis. C'est

le pays du monde où la Loi reste le plus dans son rôle, qui est de

garantir à chacun sa liberté et sa propriété. Aussi c'est le pays

du monde où l'ordre social paraît reposer sur les bases les plus

stables. Cependant, aux États-Unis même, il est deux questions, et

il n'en est que deux, qui, depuis l'origine, ont mis plusieurs fois

l'ordre politique en péril. Et quelles sont ces deux questions? Celle

de l'Esclavage et celle des Tarifs, c'est-à-dire précisément les

deux seules questions où, contrairement à l'esprit général de cette

république, la Loi a pris le caractère spoliateur. L'Esclavage est

une violation, sanctionnée par la loi, des droits de la Personne.

La Protection est une violation, perpétrée par la loi, du droit de

Propriété; et certes, il est bien remarquable qu'au milieu de tant

d'autres débats, ce double _fléau légal_, triste héritage de l'ancien

monde, soit le seul qui puisse amener et amènera peut-être la rupture

de l'Union. C'est qu'en effet on ne saurait imaginer, au sein d'une

société, un fait plus considérable que celui-ci: _La Loi devenue un

instrument d'injustice._ Et si ce fait engendre des conséquences si

formidables aux États-Unis, où il n'est qu'une exception, que doit-ce

être dans notre Europe, où il est un Principe, un Système?

M. de Montalembert, s'appropriant la pensée d'une proclamation

fameuse de M. Carlier, disait: Il faut faire la guerre au

Socialisme.--Et par Socialisme, il faut croire que, selon la

définition de M. Charles Dupin, il désignait la Spoliation.

Mais de quelle Spoliation voulait-il parler? Car il y en a de deux

sortes. Il y a la _spoliation extra-légale_ et la _spoliation légale_.

Quant à la spoliation extra-légale, celle qu'on appelle vol,

escroquerie, celle qui est définie, prévue et punie par le Code

pénal, en vérité, je ne pense pas qu'on la puisse décorer du nom

de Socialisme. Ce n'est pas celle qui menace systématiquement la

société dans ses bases. D'ailleurs, la guerre contre ce genre de

spoliation n'a pas attendu le signal de M. de Montalembert ou de M.

Carlier. Elle se poursuit depuis le commencement du monde; la France

y avait pourvu, dès longtemps avant la révolution de février, dès

longtemps avant l'apparition du Socialisme, par tout un appareil de

magistrature, de police, de gendarmerie, de prisons, de bagnes et

d'échafauds. C'est la Loi elle-même qui conduit cette guerre, et ce

qui serait, selon moi, à désirer, c'est que la Loi gardât toujours

cette attitude à l'égard de la Spoliation.

Mais il n'en est pas ainsi. La Loi prend quelquefois parti pour elle.

Quelquefois elle l'accomplit de ses propres mains, afin d'en épargner

au bénéficiaire la honte, le danger et le scrupule. Quelquefois

elle met tout cet appareil de magistrature, police, gendarmerie et

prison au service du spoliateur, et traite en criminel le spolié qui

se défend. En un mot, il y a la _spoliation légale_, et c'est de

celle-là sans doute que parle M. de Montalembert.

Cette spoliation peut n'être, dans la législation d'un peuple, qu'une

tache exceptionnelle et, dans ce cas, ce qu'il y a de mieux à faire,

sans tant de déclamations et de jérémiades, c'est de l'y effacer le

plus tôt possible, malgré les clameurs des intéressés. Comment la

reconnaître? C'est bien simple. Il faut examiner si la Loi prend aux

uns ce qui leur appartient pour donner aux autres ce qui ne leur

appartient pas. Il faut examiner si la Loi accomplit, au profit

d'un citoyen et au détriment des autres, un acte que ce citoyen ne

pourrait accomplir lui-même sans crime. Hâtez-vous d'abroger cette

Loi; elle n'est pas seulement une iniquité, elle est une source

féconde d'iniquités; car elle appelle les représailles, et si vous

n'y prenez garde, le fait exceptionnel s'étendra, se multipliera

et deviendra systématique. Sans doute, le bénéficiaire jettera les

hauts cris; il invoquera les _droits acquis_. Il dira que l'État doit

Protection et Encouragement à son industrie; il alléguera qu'il est

bon que l'État l'enrichisse, parce qu'étant plus riche il dépense

davantage, et répand ainsi une pluie de salaires sur les pauvres

ouvriers. Gardez-vous d'écouter ce sophiste, car c'est justement

par la systématisation de ces arguments que se systématisera la

_spoliation légale_.

C'est ce qui est arrivé. La chimère du jour est d'enrichir toutes

les classes aux dépens les unes des autres; c'est de généraliser

la Spoliation sous prétexte de l'_organiser_. Or, la spoliation

légale peut s'exercer d'une multitude infinie de manières; de là

une multitude infinie de plans d'organisation: tarifs, protection,

primes, subventions, encouragements, impôt progressif, instruction

gratuite, Droit au travail, Droit au profit, Droit au salaire, Droit

à l'assistance, Droit aux instruments de travail, gratuité du crédit,

etc., etc. Et c'est l'ensemble de tous ces plans, en ce qu'ils ont de

commun, la spoliation légale, qui prend le nom de Socialisme.

Or le socialisme, ainsi défini, formant un corps de doctrine, quelle

guerre voulez-vous lui faire, si ce n'est une guerre de doctrine?

Vous trouvez cette doctrine fausse, absurde, abominable. Réfutez-la.

Cela vous sera d'autant plus aisé qu'elle est plus fausse, plus

absurde, plus abominable. Surtout, si vous voulez être fort,

commencez par extirper de votre législation tout ce qui a pu s'y

glisser de Socialisme,--et l'oeuvre n'est pas petite.

On a reproché à M. de Montalembert de vouloir tourner contre le

Socialisme la force brutale. C'est un reproche dont il doit être

exonéré, car il a dit formellement: Il faut faire au Socialisme la

guerre qui est compatible avec la loi, l'honneur et la justice.

Mais comment M. de Montalembert ne s'aperçoit-il pas qu'il se place

dans un cercle vicieux? Vous voulez opposer au Socialisme la Loi?

Mais précisément le Socialisme invoque la Loi. Il n'aspire pas à la

spoliation extra-légale, mais à la spoliation légale. C'est de la Loi

même, à l'instar des monopoleurs de toute sorte, qu'il prétend se

faire un instrument; et une fois qu'il aura la Loi pour lui, comment

voulez-vous tourner la Loi contre lui? Comment voulez-vous le placer

sous le coup de vos tribunaux, de vos gendarmes, de vos prisons?

Aussi que faites-vous? Vous voulez l'empêcher de mettre la main à

la confection des Lois. Vous voulez le tenir en dehors du Palais

législatif. Vous n'y réussirez pas, j'ose vous le prédire, tandis

qu'au dedans on légiférera sur le principe de la Spoliation légale.

C'est trop inique, c'est trop absurde.

Il faut absolument que cette question de Spoliation légale se vide,

et il n'y a que trois solutions.

Que le petit nombre spolie le grand nombre.

Que tout le monde spolie tout le monde.

Que personne ne spolie personne.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 25 / 41 段