Mais alors un grand cri s'élève: «Haro! haro! le beau mérite de faire

quelque chose avec des ressources! Il ne vaudrait pas la peine de

s'appeler l'ÉTAT. Loin de nous frapper de nouvelles taxes, nous vous

sommons de retirer les anciennes. Supprimez:

L'impôt du sel;

L'impôt des boissons;

L'impôt des lettres;

L'octroi;

Les patentes;

Les prestations.»

Au milieu de ce tumulte, et après que le pays a changé deux ou trois

fois son ÉTAT pour n'avoir pas satisfait à toutes ces demandes,

j'ai voulu faire observer qu'elles étaient contradictoires. De quoi

me suis-je avisé, bon Dieu! ne pouvais-je garder pour moi cette

malencontreuse remarque?

Me voilà discrédité à tout jamais; et il est maintenant reçu que je

suis un homme _sans coeur et sans entrailles_, un philosophe sec,

un individualiste, un bourgeois, et, pour tout dire en un mot, un

économiste de l'école anglaise ou américaine.

Oh! pardonnez-moi, écrivains sublimes, que rien n'arrête, pas même

les contradictions. J'ai tort, sans doute, et je me rétracte de grand

coeur. Je ne demande pas mieux, soyez-en sûrs, que vous ayez vraiment

découvert, en dehors de nous, un être bienfaisant et inépuisable,

s'appelant l'ÉTAT, qui ait du pain pour toutes les bouches, du

travail pour tous les bras, des capitaux pour toutes les entreprises,

du crédit pour tous les projets, de l'huile pour toutes les plaies,

du baume pour toutes les souffrances, des conseils pour toutes les

perplexités, des solutions pour tous les doutes, des vérités pour

toutes les intelligences, des distractions pour tous les ennuis,

du lait pour l'enfance, du vin pour la vieillesse, qui pourvoie à

tous nos besoins, prévienne tous nos désirs, satisfasse toutes nos

curiosités, redresse toutes nos erreurs, toutes nos fautes, et nous

dispense tous désormais de prévoyance, de prudence, de jugement,

de sagacité, d'expérience, d'ordre, d'économie, de tempérance et

d'activité.

Et pourquoi ne le désirerais-je pas? Dieu me pardonne, plus j'y

réfléchis, plus je trouve que la chose est commode, et il me tarde

d'avoir, moi aussi, à ma portée, cette source intarissable de

richesses et de lumières, ce médecin universel, ce trésor sans fond,

ce conseiller infaillible que vous nommez l'ÉTAT.

Aussi je demande qu'on me le montre, qu'on me le définisse, et

c'est pourquoi je propose la fondation d'un prix pour le premier

qui découvrira ce phénix. Car enfin, on m'accordera bien que cette

découverte précieuse n'a pas encore été faite, puisque, jusqu'ici,

tout ce qui se présente sous le nom d'ÉTAT, le peuple le renverse

aussitôt, précisément parce qu'il ne remplit pas les conditions

quelque peu contradictoires du programme.

Faut-il le dire? je crains que nous ne soyons, à cet égard, dupes

d'une des plus bizarres illusions qui se soient jamais emparées de

l'esprit humain.

L'homme répugne à la Peine, à la Souffrance. Et cependant il est

condamné par la nature à la Souffrance de la Privation, s'il ne

prend pas la Peine du Travail. Il n'a donc que le choix entre ces

deux maux: Comment faire pour les éviter tous deux? Il n'a jusqu'ici

trouvé et ne trouvera jamais qu'un moyen: c'est de _jouir du travail

d'autrui_; c'est de faire en sorte que la Peine et la Satisfaction

n'incombent pas à chacun selon la proportion naturelle, mais que

toute la peine soit pour les uns et toutes les satisfactions pour

les autres. De là l'esclavage, de là encore la spoliation, quelque

forme qu'elle prenne: guerres, impostures, violences, restrictions,

fraudes, etc., abus monstrueux, mais conséquents avec la pensée qui

leur a donné naissance. On doit haïr et combattre les oppresseurs, on

ne peut pas dire qu'ils soient absurdes.

L'esclavage s'en va, grâce au Ciel, et, d'un autre côté, cette

disposition où nous sommes à défendre notre bien, fait que la

Spoliation directe et naïve n'est pas facile. Une chose cependant est

restée. C'est ce malheureux penchant primitif que portent en eux tous

les hommes à faire deux parts du lot complexe de la vie; rejetant la

Peine sur autrui et gardant la Satisfaction pour eux-mêmes. Reste à

voir sous quelle forme nouvelle se manifeste cette triste tendance.

L'oppresseur n'agit plus directement par ses propres forces sur

l'opprimé. Non, notre conscience est devenue trop méticuleuse

pour cela. Il y a bien encore le tyran et la victime, mais entre

eux se place un intermédiaire qui est l'État, c'est-à-dire la loi

elle-même. Quoi de plus propre à faire taire nos scrupules et, ce

qui est peut-être plus apprécié, à vaincre les résistances? Donc,

tous, à un titre quelconque, sous un prétexte ou sous un autre, nous

nous adressons à l'État. Nous lui disons: «Je ne trouve pas qu'il

y ait, entre mes jouissances et mon travail, une proportion qui

me satisfasse. Je voudrais bien, pour établir l'équilibre désiré,

prendre quelque peu sur le bien d'autrui. Mais c'est dangereux. Ne

pourriez-vous me faciliter la chose? ne pourriez-vous me donner une

bonne place? ou bien gêner l'industrie de mes concurrents? ou bien

encore me prêter gratuitement des capitaux que vous aurez pris à

leurs possesseurs? ou élever mes enfants aux frais du public? ou

m'accorder des primes d'encouragement? ou m'assurer le bien-être

quand j'aurai cinquante ans? Par ce moyen, j'arriverai à mon but en

toute quiétude de conscience, car la loi elle-même aura agi pour moi,

et j'aurai tous les avantages de la spoliation sans en avoir ni les

risques ni l'odieux!

Comme il est certain, d'un côté, que nous adressons tous à l'État

quelque requête semblable, et que, d'une autre part, il est avéré que

l'État ne peut procurer satisfaction aux uns sans ajouter au travail

des autres, en attendant une autre définition de l'État, je me crois

autorisé à donner ici la mienne. Qui sait si elle ne remportera pas

le prix? La voici:

L'ÉTAT, _c'est la grande fiction à travers laquelle_ TOUT LE MONDE

_s'efforce de vivre aux dépens de_ TOUT LE MONDE.

Car, aujourd'hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins,

voudrait bien profiter du travail d'autrui. Ce sentiment, on n'ose

l'afficher, on se le dissimule à soi-même; et alors que fait-on? On

imagine un intermédiaire, on s'adresse à l'ÉTAT, et chaque classe

tour à tour vient lui dire: «Vous qui pouvez prendre loyalement,

honnêtement, prenez au public, et nous partagerons.» Hélas! l'État

n'a que trop de pente à suivre le diabolique conseil; car il est

composé de ministres, de fonctionnaires, d'hommes enfin, qui, comme

tous les hommes, portent au coeur le désir et saisissent toujours

avec empressement l'occasion de voir grandir leurs richesses et

leur influence. L'État comprend donc bien vite le parti qu'il peut

tirer du rôle que le public lui confie. Il sera l'arbitre, le maître

de toutes les destinées; il prendra beaucoup, donc il lui restera

beaucoup à lui-même; il multipliera le nombre de ses agents, il

élargira le cercle de ses attributions; il finira par acquérir des

proportions écrasantes.

Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est l'étonnant aveuglement

du public en tout ceci. Quand des soldats heureux réduisaient les

vaincus en esclavage, ils étaient barbares, mais ils n'étaient pas

absurdes. Leur but, comme le nôtre, était de vivre aux dépens

d'autrui; mais, comme nous, ils ne le manquaient pas. Que devons-nous

penser d'un peuple où l'on ne paraît pas se douter que le _pillage

réciproque_ n'en est pas moins pillage parce qu'il est réciproque;

qu'il n'en est pas moins criminel parce qu'il s'exécute légalement et

avec ordre; qu'il n'ajoute rien au bien-être public; qu'il le diminue

au contraire de tout ce que coûte cet intermédiaire dispendieux que

nous nommons l'ÉTAT?

Et cette grande chimère, nous l'avons placée, pour l'édification du

peuple, au frontispice de la Constitution. Voici les premiers mots du

préambule:

«La France s'est constituée en République pour... appeler tous les

citoyens à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumière et de

bien-être.»

Ainsi, c'est la France ou l'_abstraction_ qui appelle les Français ou

les _réalités_ à la moralité, au bien-être, etc. N'est-ce pas abonder

dans le sens de cette bizarre illusion qui nous porte à tout attendre

d'une autre énergie que la nôtre? N'est-ce pas donner à entendre

qu'il y a, à côté et en dehors des Français, un être vertueux,

éclairé, riche, qui peut et doit verser sur eux ses bienfaits?

N'est-ce pas supposer, et certes bien gratuitement, qu'il y a entre

la France et les Français, entre la simple dénomination abrégée,

abstraite, de toutes les individualités et ces individualités mêmes,

des rapports de père à fils, de tuteur à pupille, de professeur à

écolier? Je sais bien qu'on dit quelquefois métaphoriquement: La

patrie est une mère tendre. Mais pour prendre en flagrant délit

d'inanité la proposition constitutionnelle, il suffit de montrer

qu'elle peut être retournée, je ne dirai pas sans inconvénient, mais

même avec avantage. L'exactitude souffrirait-elle si le préambule

avait dit:

«Les Français se sont constitués en République pour appeler la

France à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumière et de

bien-être?»

Or, quelle est la valeur d'un axiome où le sujet et l'attribut

peuvent chasser-croiser sans inconvénient? Tout le monde comprend

qu'on dise: la mère allaitera l'enfant. Mais il serait ridicule de

dire: l'enfant allaitera la mère.

Les Américains se faisaient une autre idée des relations des citoyens

avec l'État, quand ils placèrent en tête de leur Constitution ces

simples paroles:

«Nous, le peuple des États-Unis, pour former une union plus parfaite,

établir la justice, assurer la tranquillité intérieure, pourvoir à

la défense commune, accroître le bien-être général et assurer les

bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, décrétons,

etc.»

Ici point de création chimérique, point d'_abstraction_ à laquelle

les citoyens demandent tout. Ils n'attendent rien que d'eux-mêmes et

de leur propre énergie.

Si je me suis permis de critiquer les premières paroles de notre

Constitution, c'est qu'il ne s'agit pas, comme on pourrait le

croire, d'une pure subtilité métaphysique. Je prétends que cette

_personnification_ de l'ÉTAT a été dans le passé et sera dans

l'avenir une source féconde de calamités et de révolutions.

Voilà le Public d'un côté, l'État de l'autre, considérés, comme deux

êtres distincts, celui-ci tenu, d'épandre sur celui-là, celui-là

ayant droit de réclamer de celui-ci le torrent des félicités

humaines. Que doit-il arriver?

Au fait, l'État n'est pas manchot et ne peut l'être. Il a deux mains,

l'une pour recevoir et l'autre pour donner, autrement dit, la main

rude et la main douce. L'activité de la seconde est nécessairement

subordonnée à l'activité de la première. À la rigueur, l'État peut

prendre et ne pas rendre. Cela s'est vu et s'explique par la nature

poreuse et absorbante de ses mains, qui retiennent toujours une

partie et quelquefois la totalité de ce qu'elles touchent. Mais ce

qui ne s'est jamais vu, ce qui ne se verra jamais et ne se peut

même concevoir, c'est que l'État rende au public plus qu'il ne lui

a pris. C'est donc bien follement que nous prenons autour de lui

l'humble attitude de mendiants. Il lui est radicalement impossible de

conférer un avantage particulier à quelques-unes des individualités

qui constituent la communauté, sans infliger un dommage supérieur à

la communauté entière.

Il se trouve donc placé, par nos exigences, dans un cercle vicieux

manifeste.

S'il refuse le bien qu'on exige de lui, il est accusé d'impuissance,

de mauvais vouloir, d'incapacité. S'il essaie de le réaliser, il

est réduit à frapper le peuple de taxes redoublées, à faire plus de

mal que de bien, et à s'attirer, par un autre bout, la désaffection

générale.

Ainsi, dans le public deux espérances, dans le gouvernement deux

promesses: _beaucoup de bienfaits et pas d'impôts_. Espérances et

promesses qui, étant contradictoires, ne se réalisent jamais.

N'est-ce pas là la cause de toutes nos révolutions? Car entre l'État,

qui prodigue les promesses impossibles, et le public, qui a conçu

des espérances irréalisables, viennent s'interposer deux classes

d'hommes: les ambitieux et les utopistes. Leur rôle est tout tracé

par la situation. Il suffit à ces courtisans de popularité de crier

aux oreilles du peuple: «Le pouvoir te trompe; si nous étions à sa

place, nous te comblerions de bienfaits et t'affranchirions de taxes.»

Et le peuple croit, et le peuple espère, et le peuple fait une

révolution.

Ses amis ne sont pas plus tôt aux affaires, qu'ils sont sommés de

s'exécuter. «Donnez-moi donc du travail, du pain, des secours, du

crédit, de l'instruction, des colonies, dit le peuple, et cependant,

selon vos promesses, délivrez-moi des serres du fisc.»

L'_État_ nouveau n'est pas moins embarrassé que l'État ancien,

car, en fait d'impossible, on peut bien promettre, mais non tenir.

Il cherche à gagner du temps, il lui en faut pour mûrir ses vastes

projets. D'abord il fait quelques timides essais; d'un côté, il étend

quelque peu l'instruction primaire; de l'autre, il modifie quelque

peu l'impôt des boissons (1830). Mais la contradiction se dresse

toujours devant lui: s'il veut être philanthrope, il est forcé de

rester fiscal; et s'il renonce à la fiscalité, il faut qu'il renonce

aussi à la philanthropie.

Ces deux promesses s'empêchent toujours et nécessairement l'une

l'autre. User du crédit, c'est-à-dire dévorer l'avenir, est bien un

moyen actuel de les concilier; on essaie de faire un peu de bien

dans le présent aux dépens de beaucoup de mal dans l'avenir. Mais ce

procédé évoque le spectre de la banqueroute qui chasse le crédit. Que

faire donc? Alors l'État nouveau prend son parti en brave; il réunit

des forces pour se maintenir, il étouffe l'opinion, il a recours à

l'arbitraire, il ridiculise ses anciennes maximes, il déclare qu'on

ne peut administrer qu'à la condition d'être impopulaire; bref, il se

proclame _gouvernemental_.

Et c'est là que d'autres courtisans de popularité l'attendent. Ils

exploitent la même illusion, passent par la même voie, obtiennent le

même succès, et vont bientôt s'engloutir dans le même gouffre.

C'est ainsi que nous sommes arrivés en Février. À cette époque,

l'illusion qui fait le sujet de cet article avait pénétré plus avant

que jamais dans les idées du peuple, avec les doctrines socialistes.

Plus que jamais, il s'attendait à ce que l'_État_, sous la forme

républicaine, ouvrirait toute grande la source des bienfaits et

fermerait celle de l'impôt. «On m'a souvent trompé, disait le peuple,

mais je veillerai moi-même à ce qu'on ne me trompe pas encore une

fois.»

Que pouvait faire le gouvernement provisoire? Hélas! ce qu'on fait

toujours en pareille conjoncture: promettre, et gagner du temps. Il

n'y manqua pas, et pour donner à ses promesses plus de solennité, il

les fixa dans des décrets. «Augmentation de bien-être, diminution de

travail, secours, crédit, instruction gratuite, colonies agricoles,

défrichements, et en même temps réduction sur la taxe du sel, des

boissons, des lettres, de la viande, tout sera accordé... vienne

l'Assemblée nationale.»

L'Assemblée nationale est venue, et comme on ne peut réaliser deux

contradictions, sa tâche, sa triste tâche, s'est bornée à retirer,

le plus doucement possible, l'un après l'autre, tous les décrets du

gouvernement provisoire.

Cependant, pour ne pas rendre la déception trop cruelle, il a bien

fallu transiger quelque peu. Certains engagements ont été maintenus,

d'autres ont reçu un tout petit commencement d'exécution. Aussi

l'administration actuelle s'efforce-t-elle d'imaginer de nouvelles

taxes.

Maintenant je me transporte par la pensée à quelques mois dans

l'avenir, et je me demande, la tristesse dans l'âme, ce qu'il

adviendra quand des agents de nouvelle création iront dans nos

campagnes prélever les nouveaux impôts sur les successions, sur les

revenus, sur les profits de l'exploitation agricole. Que le Ciel

démente mes pressentiments, mais je vois encore là un rôle à jouer

pour les courtisans de popularité.

Lisez le dernier Manifeste des Montagnards, celui qu'ils ont émis à

propos de l'élection présidentielle. Il est un peu long, mais, après

tout, il se résume en deux mots: _L'État doit beaucoup donner aux

citoyens et peu leur prendre._ C'est toujours la même tactique, ou,

si l'on veut, la même erreur.

«L'État doit gratuitement l'instruction et l'éducation à tous les

citoyens.»

Il doit:

«Un enseignement général et professionnel approprié, autant que

possible, aux besoins, aux vocations et aux capacités de chaque

citoyen.»

Il doit:

«Lui apprendre ses devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers

lui-même; développer ses sentiments, ses aptitudes et ses facultés,

lui donner enfin la science de son travail, l'intelligence de ses

intérêts et la connaissance de ses droits.»

Il doit:

«Mettre à la portée de tous les lettres et les arts, le patrimoine

de la pensée, les trésors de l'esprit, toutes les jouissances

intellectuelles qui élèvent et fortifient l'âme.»

Il doit:

«Réparer tout sinistre, incendie, inondation, etc. (cet _et cætera_

en dit plus qu'il n'est gros) éprouvé par un citoyen.»

Il doit:

«Intervenir dans les rapports du capital avec le travail et se faire

le régulateur du crédit.»

Il doit:

«À l'agriculture des encouragements sérieux et une protection

efficace.»

Il doit:

«Racheter les chemins de fer, les canaux, les mines,» et sans doute

aussi les administrer avec cette capacité industrielle qui le

caractérise.

Il doit:

«Provoquer les tentatives généreuses, les encourager et les aider par

toutes les ressources capables de les faire triompher. Régulateur du

crédit, il commanditera largement les associations industrielles et

agricoles, afin d'en assurer le succès.»

L'État doit tout cela, sans préjudice des services auxquels il fait

face aujourd'hui; et, par exemple, il faudra qu'il soit toujours à

l'égard des étrangers dans une attitude menaçante; car, disent les

signataires du programme, «liés par cette solidarité sainte et par

les précédents de la France républicaine, nous portons nos voeux et

nos espérances au delà des barrières que le despotisme élève entre

les nations: le droit que nous voulons pour nous, nous le voulons

pour tous ceux qu'opprime le joug des tyrannies; nous voulons que

notre glorieuse armée soit encore, s'il le faut, l'armée de la

liberté.»

Vous voyez que la main douce de l'État, cette bonne main qui donne et

qui répand, sera fort occupée sous le gouvernement des Montagnards.

Vous croyez peut-être qu'il en sera de même de la main rude, de cette

main qui pénètre et puise dans nos poches?

Détrompez-vous. Les courtisans de popularité ne sauraient pas leur

métier, s'ils n'avaient l'art, en montrant la main douce; de cacher

la main rude.

Leur règne sera assurément le jubilé du contribuable.

«C'est le superflu, disent-ils, non le nécessaire que l'impôt doit

atteindre.»

Ne sera-ce pas un bon temps que celui où, pour nous accabler de

bienfaits, le fisc se contentera d'écorner notre superflu?

Ce n'est pas tout. Les Montagnards aspirent à ce que «l'impôt perde

son caractère oppressif et ne soit plus qu'un acte de fraternité.»

Bonté du ciel! je savais bien qu'il est de mode de fourrer la

fraternité partout, mais je ne me doutais pas qu'on la pût mettre

dans le bulletin du percepteur.

Arrivant aux détails, les signataires du programme disent:

«Nous voulons l'abolition immédiate des impôts qui frappent les

objets de première nécessité, comme le sel, les boissons, _et

cætera_.

«La réforme de l'impôt foncier, des octrois, des patentes.

«La justice gratuite, c'est-à-dire la simplification des formes et la

réduction des frais.» (Ceci a sans doute trait au timbre.)

Ainsi, impôt foncier, octrois, patentes, timbre, sel, boissons,

postes, tout y passe. Ces messieurs ont trouvé le secret de donner

une activité brûlante à la _main douce_ de l'État tout en paralysant

sa _main rude_.

Eh bien, je le demande au lecteur impartial, n'est-ce pas là de

l'enfantillage, et, de plus, de l'enfantillage dangereux? Comment le

peuple ne ferait-il pas révolution sur révolution, s'il est une fois

décidé à ne s'arrêter que lorsqu'il aura réalisé cette contradiction:

«Ne rien donner à l'État et en recevoir beaucoup!»

Croit-on que si les Montagnards arrivaient au pouvoir, ils ne

seraient pas les victimes des moyens qu'ils emploient pour le saisir?

Citoyens, dans tous les temps deux systèmes politiques ont été en

présence, et tous les deux peuvent se soutenir par de bonnes raisons.

Selon l'un, l'État doit beaucoup faire, mais aussi il doit beaucoup

prendre. D'après l'autre, sa double action doit se faire peu sentir.

Entre ces deux systèmes il faut opter. Mais quant au troisième

système, participant des deux autres, et qui consiste à tout exiger

de l'État sans lui rien donner, il est chimérique, absurde, puéril,

contradictoire, dangereux. Ceux qui le mettent en avant, pour se

donner le plaisir d'accuser tous les gouvernements d'impuissance

et les exposer ainsi à vos coups, ceux-là vous flattent et vous

trompent, ou du moins ils se trompent eux-mêmes.

Quant à nous, nous pensons que l'État, ce n'est ou ce ne devrait

être autre chose que la _force commune_ instituée, non pour être

entre tous les citoyens un instrument d'oppression et de spoliation

réciproque, mais, au contraire, pour garantir à chacun le sien, et

faire régner la justice et la sécurité[78].

[Note 78: Voy. au tome VI, le chap. XVII des _Harmonies_, et au tome

Ier, l'opuscule de 1830, intitulé: _Aux électeurs du département des

Landes_.

(_Note de l'éditeur._)]

LA LOI[79].

[Note 79: Ce fut en juin 1850 que l'auteur, pendant quelques jours

passés dans sa famille à Mugron, écrivit ce pamphlet.

(_Note de l'éditeur._)]

La loi pervertie! La loi--et à sa suite toutes les forces collectives

de la nation,--la Loi, dis-je, non-seulement détournée de son but,

mais appliquée à poursuivre un but directement contraire! La Loi

devenue l'instrument de toutes les cupidités, au lieu d'en être le

frein! La Loi accomplissant elle-même l'iniquité qu'elle avait pour

mission de punir! Certes, c'est là un fait grave, s'il existe, et sur

lequel il doit m'être permis d'appeler l'attention de mes concitoyens.

Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous, la

Vie,--la vie physique, intellectuelle et morale.

Mais la vie ne se soutient pas d'elle-même. Celui qui nous l'a donnée

nous a laissé le soin de l'entretenir, de la développer, de la

perfectionner.

Pour cela, il nous a pourvus d'un ensemble de Facultés merveilleuses;

il nous a plongés dans un milieu d'éléments divers. C'est par

l'application de nos facultés à ces éléments que se réalise le

phénomène de l'_Assimilation_, de l'_Appropriation_, par lequel la

vie parcourt le cercle qui lui a été assigné.

Existence, Facultés, Assimilation,--en d'autres termes,

Personnalité, Liberté, Propriété,--voilà l'homme.

C'est de ces trois choses qu'on peut dire, en dehors de toute

subtilité démagogique, qu'elles sont antérieures et supérieures à

toute législation humaine.

Ce n'est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la

Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire;

c'est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété

préexistent que les hommes font des Lois.

Qu'est-ce donc que la Loi? Ainsi que je l'ai dit ailleurs, c'est

l'organisation collective du Droit individuel de légitime défense[80].

[Note 80: Voy. au tome V, les deux dernières pages du pamphlet,

_Spoliation et Loi_.

(_Note de l'éditeur._)]

Chacun de nous tient certainement de la nature, de Dieu, le droit

de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, puisque ce sont

les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la Vie, éléments

qui se complètent l'un par l'autre et ne se peuvent comprendre l'un

sans l'autre. Car que sont nos Facultés, sinon un prolongement de

nôtre Personnalité, et qu'est-ce que la Propriété si ce n'est un

prolongement de nos Facultés?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 24 / 41 段