quelque chose avec des ressources! Il ne vaudrait pas la peine de
s'appeler l'ÉTAT. Loin de nous frapper de nouvelles taxes, nous vous
sommons de retirer les anciennes. Supprimez:
L'impôt du sel;
L'impôt des boissons;
L'impôt des lettres;
L'octroi;
Les patentes;
Les prestations.»
Au milieu de ce tumulte, et après que le pays a changé deux ou trois
fois son ÉTAT pour n'avoir pas satisfait à toutes ces demandes,
j'ai voulu faire observer qu'elles étaient contradictoires. De quoi
me suis-je avisé, bon Dieu! ne pouvais-je garder pour moi cette
malencontreuse remarque?
Me voilà discrédité à tout jamais; et il est maintenant reçu que je
suis un homme _sans coeur et sans entrailles_, un philosophe sec,
un individualiste, un bourgeois, et, pour tout dire en un mot, un
économiste de l'école anglaise ou américaine.
Oh! pardonnez-moi, écrivains sublimes, que rien n'arrête, pas même
les contradictions. J'ai tort, sans doute, et je me rétracte de grand
coeur. Je ne demande pas mieux, soyez-en sûrs, que vous ayez vraiment
découvert, en dehors de nous, un être bienfaisant et inépuisable,
s'appelant l'ÉTAT, qui ait du pain pour toutes les bouches, du
travail pour tous les bras, des capitaux pour toutes les entreprises,
du crédit pour tous les projets, de l'huile pour toutes les plaies,
du baume pour toutes les souffrances, des conseils pour toutes les
perplexités, des solutions pour tous les doutes, des vérités pour
toutes les intelligences, des distractions pour tous les ennuis,
du lait pour l'enfance, du vin pour la vieillesse, qui pourvoie à
tous nos besoins, prévienne tous nos désirs, satisfasse toutes nos
curiosités, redresse toutes nos erreurs, toutes nos fautes, et nous
dispense tous désormais de prévoyance, de prudence, de jugement,
de sagacité, d'expérience, d'ordre, d'économie, de tempérance et
d'activité.
Et pourquoi ne le désirerais-je pas? Dieu me pardonne, plus j'y
réfléchis, plus je trouve que la chose est commode, et il me tarde
d'avoir, moi aussi, à ma portée, cette source intarissable de
richesses et de lumières, ce médecin universel, ce trésor sans fond,
ce conseiller infaillible que vous nommez l'ÉTAT.
Aussi je demande qu'on me le montre, qu'on me le définisse, et
c'est pourquoi je propose la fondation d'un prix pour le premier
qui découvrira ce phénix. Car enfin, on m'accordera bien que cette
découverte précieuse n'a pas encore été faite, puisque, jusqu'ici,
tout ce qui se présente sous le nom d'ÉTAT, le peuple le renverse
aussitôt, précisément parce qu'il ne remplit pas les conditions
quelque peu contradictoires du programme.
Faut-il le dire? je crains que nous ne soyons, à cet égard, dupes
d'une des plus bizarres illusions qui se soient jamais emparées de
l'esprit humain.
L'homme répugne à la Peine, à la Souffrance. Et cependant il est
condamné par la nature à la Souffrance de la Privation, s'il ne
prend pas la Peine du Travail. Il n'a donc que le choix entre ces
deux maux: Comment faire pour les éviter tous deux? Il n'a jusqu'ici
trouvé et ne trouvera jamais qu'un moyen: c'est de _jouir du travail
d'autrui_; c'est de faire en sorte que la Peine et la Satisfaction
n'incombent pas à chacun selon la proportion naturelle, mais que
toute la peine soit pour les uns et toutes les satisfactions pour
les autres. De là l'esclavage, de là encore la spoliation, quelque
forme qu'elle prenne: guerres, impostures, violences, restrictions,
fraudes, etc., abus monstrueux, mais conséquents avec la pensée qui
leur a donné naissance. On doit haïr et combattre les oppresseurs, on
ne peut pas dire qu'ils soient absurdes.
L'esclavage s'en va, grâce au Ciel, et, d'un autre côté, cette
disposition où nous sommes à défendre notre bien, fait que la
Spoliation directe et naïve n'est pas facile. Une chose cependant est
restée. C'est ce malheureux penchant primitif que portent en eux tous
les hommes à faire deux parts du lot complexe de la vie; rejetant la
Peine sur autrui et gardant la Satisfaction pour eux-mêmes. Reste à
voir sous quelle forme nouvelle se manifeste cette triste tendance.
L'oppresseur n'agit plus directement par ses propres forces sur
l'opprimé. Non, notre conscience est devenue trop méticuleuse
pour cela. Il y a bien encore le tyran et la victime, mais entre
eux se place un intermédiaire qui est l'État, c'est-à-dire la loi
elle-même. Quoi de plus propre à faire taire nos scrupules et, ce
qui est peut-être plus apprécié, à vaincre les résistances? Donc,
tous, à un titre quelconque, sous un prétexte ou sous un autre, nous
nous adressons à l'État. Nous lui disons: «Je ne trouve pas qu'il
y ait, entre mes jouissances et mon travail, une proportion qui
me satisfasse. Je voudrais bien, pour établir l'équilibre désiré,
prendre quelque peu sur le bien d'autrui. Mais c'est dangereux. Ne
pourriez-vous me faciliter la chose? ne pourriez-vous me donner une
bonne place? ou bien gêner l'industrie de mes concurrents? ou bien
encore me prêter gratuitement des capitaux que vous aurez pris à
leurs possesseurs? ou élever mes enfants aux frais du public? ou
m'accorder des primes d'encouragement? ou m'assurer le bien-être
quand j'aurai cinquante ans? Par ce moyen, j'arriverai à mon but en
toute quiétude de conscience, car la loi elle-même aura agi pour moi,
et j'aurai tous les avantages de la spoliation sans en avoir ni les
risques ni l'odieux!
Comme il est certain, d'un côté, que nous adressons tous à l'État
quelque requête semblable, et que, d'une autre part, il est avéré que
l'État ne peut procurer satisfaction aux uns sans ajouter au travail
des autres, en attendant une autre définition de l'État, je me crois
autorisé à donner ici la mienne. Qui sait si elle ne remportera pas
le prix? La voici:
L'ÉTAT, _c'est la grande fiction à travers laquelle_ TOUT LE MONDE
_s'efforce de vivre aux dépens de_ TOUT LE MONDE.
Car, aujourd'hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins,
voudrait bien profiter du travail d'autrui. Ce sentiment, on n'ose
l'afficher, on se le dissimule à soi-même; et alors que fait-on? On
imagine un intermédiaire, on s'adresse à l'ÉTAT, et chaque classe
tour à tour vient lui dire: «Vous qui pouvez prendre loyalement,
honnêtement, prenez au public, et nous partagerons.» Hélas! l'État
n'a que trop de pente à suivre le diabolique conseil; car il est
composé de ministres, de fonctionnaires, d'hommes enfin, qui, comme
tous les hommes, portent au coeur le désir et saisissent toujours
avec empressement l'occasion de voir grandir leurs richesses et
leur influence. L'État comprend donc bien vite le parti qu'il peut
tirer du rôle que le public lui confie. Il sera l'arbitre, le maître
de toutes les destinées; il prendra beaucoup, donc il lui restera
beaucoup à lui-même; il multipliera le nombre de ses agents, il
élargira le cercle de ses attributions; il finira par acquérir des
proportions écrasantes.
Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est l'étonnant aveuglement
du public en tout ceci. Quand des soldats heureux réduisaient les
vaincus en esclavage, ils étaient barbares, mais ils n'étaient pas
absurdes. Leur but, comme le nôtre, était de vivre aux dépens
d'autrui; mais, comme nous, ils ne le manquaient pas. Que devons-nous
penser d'un peuple où l'on ne paraît pas se douter que le _pillage
réciproque_ n'en est pas moins pillage parce qu'il est réciproque;
qu'il n'en est pas moins criminel parce qu'il s'exécute légalement et
avec ordre; qu'il n'ajoute rien au bien-être public; qu'il le diminue
au contraire de tout ce que coûte cet intermédiaire dispendieux que
nous nommons l'ÉTAT?
Et cette grande chimère, nous l'avons placée, pour l'édification du
peuple, au frontispice de la Constitution. Voici les premiers mots du
préambule:
«La France s'est constituée en République pour... appeler tous les
citoyens à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumière et de
bien-être.»
Ainsi, c'est la France ou l'_abstraction_ qui appelle les Français ou
les _réalités_ à la moralité, au bien-être, etc. N'est-ce pas abonder
dans le sens de cette bizarre illusion qui nous porte à tout attendre
d'une autre énergie que la nôtre? N'est-ce pas donner à entendre
qu'il y a, à côté et en dehors des Français, un être vertueux,
éclairé, riche, qui peut et doit verser sur eux ses bienfaits?
N'est-ce pas supposer, et certes bien gratuitement, qu'il y a entre
la France et les Français, entre la simple dénomination abrégée,
abstraite, de toutes les individualités et ces individualités mêmes,
des rapports de père à fils, de tuteur à pupille, de professeur à
écolier? Je sais bien qu'on dit quelquefois métaphoriquement: La
patrie est une mère tendre. Mais pour prendre en flagrant délit
d'inanité la proposition constitutionnelle, il suffit de montrer
qu'elle peut être retournée, je ne dirai pas sans inconvénient, mais
même avec avantage. L'exactitude souffrirait-elle si le préambule
avait dit:
«Les Français se sont constitués en République pour appeler la
France à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumière et de
bien-être?»
Or, quelle est la valeur d'un axiome où le sujet et l'attribut
peuvent chasser-croiser sans inconvénient? Tout le monde comprend
qu'on dise: la mère allaitera l'enfant. Mais il serait ridicule de
dire: l'enfant allaitera la mère.
Les Américains se faisaient une autre idée des relations des citoyens
avec l'État, quand ils placèrent en tête de leur Constitution ces
simples paroles:
«Nous, le peuple des États-Unis, pour former une union plus parfaite,
établir la justice, assurer la tranquillité intérieure, pourvoir à
la défense commune, accroître le bien-être général et assurer les
bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, décrétons,
etc.»
Ici point de création chimérique, point d'_abstraction_ à laquelle
les citoyens demandent tout. Ils n'attendent rien que d'eux-mêmes et
de leur propre énergie.
Si je me suis permis de critiquer les premières paroles de notre
Constitution, c'est qu'il ne s'agit pas, comme on pourrait le
croire, d'une pure subtilité métaphysique. Je prétends que cette
_personnification_ de l'ÉTAT a été dans le passé et sera dans
l'avenir une source féconde de calamités et de révolutions.
Voilà le Public d'un côté, l'État de l'autre, considérés, comme deux
êtres distincts, celui-ci tenu, d'épandre sur celui-là, celui-là
ayant droit de réclamer de celui-ci le torrent des félicités
humaines. Que doit-il arriver?
Au fait, l'État n'est pas manchot et ne peut l'être. Il a deux mains,
l'une pour recevoir et l'autre pour donner, autrement dit, la main
rude et la main douce. L'activité de la seconde est nécessairement
subordonnée à l'activité de la première. À la rigueur, l'État peut
prendre et ne pas rendre. Cela s'est vu et s'explique par la nature
poreuse et absorbante de ses mains, qui retiennent toujours une
partie et quelquefois la totalité de ce qu'elles touchent. Mais ce
qui ne s'est jamais vu, ce qui ne se verra jamais et ne se peut
même concevoir, c'est que l'État rende au public plus qu'il ne lui
a pris. C'est donc bien follement que nous prenons autour de lui
l'humble attitude de mendiants. Il lui est radicalement impossible de
conférer un avantage particulier à quelques-unes des individualités
qui constituent la communauté, sans infliger un dommage supérieur à
la communauté entière.
Il se trouve donc placé, par nos exigences, dans un cercle vicieux
manifeste.
S'il refuse le bien qu'on exige de lui, il est accusé d'impuissance,
de mauvais vouloir, d'incapacité. S'il essaie de le réaliser, il
est réduit à frapper le peuple de taxes redoublées, à faire plus de
mal que de bien, et à s'attirer, par un autre bout, la désaffection
générale.
Ainsi, dans le public deux espérances, dans le gouvernement deux
promesses: _beaucoup de bienfaits et pas d'impôts_. Espérances et
promesses qui, étant contradictoires, ne se réalisent jamais.
N'est-ce pas là la cause de toutes nos révolutions? Car entre l'État,
qui prodigue les promesses impossibles, et le public, qui a conçu
des espérances irréalisables, viennent s'interposer deux classes
d'hommes: les ambitieux et les utopistes. Leur rôle est tout tracé
par la situation. Il suffit à ces courtisans de popularité de crier
aux oreilles du peuple: «Le pouvoir te trompe; si nous étions à sa
place, nous te comblerions de bienfaits et t'affranchirions de taxes.»
Et le peuple croit, et le peuple espère, et le peuple fait une
révolution.
Ses amis ne sont pas plus tôt aux affaires, qu'ils sont sommés de
s'exécuter. «Donnez-moi donc du travail, du pain, des secours, du
crédit, de l'instruction, des colonies, dit le peuple, et cependant,
selon vos promesses, délivrez-moi des serres du fisc.»
L'_État_ nouveau n'est pas moins embarrassé que l'État ancien,
car, en fait d'impossible, on peut bien promettre, mais non tenir.
Il cherche à gagner du temps, il lui en faut pour mûrir ses vastes
projets. D'abord il fait quelques timides essais; d'un côté, il étend
quelque peu l'instruction primaire; de l'autre, il modifie quelque
peu l'impôt des boissons (1830). Mais la contradiction se dresse
toujours devant lui: s'il veut être philanthrope, il est forcé de
rester fiscal; et s'il renonce à la fiscalité, il faut qu'il renonce
aussi à la philanthropie.
Ces deux promesses s'empêchent toujours et nécessairement l'une
l'autre. User du crédit, c'est-à-dire dévorer l'avenir, est bien un
moyen actuel de les concilier; on essaie de faire un peu de bien
dans le présent aux dépens de beaucoup de mal dans l'avenir. Mais ce
procédé évoque le spectre de la banqueroute qui chasse le crédit. Que
faire donc? Alors l'État nouveau prend son parti en brave; il réunit
des forces pour se maintenir, il étouffe l'opinion, il a recours à
l'arbitraire, il ridiculise ses anciennes maximes, il déclare qu'on
ne peut administrer qu'à la condition d'être impopulaire; bref, il se
proclame _gouvernemental_.
Et c'est là que d'autres courtisans de popularité l'attendent. Ils
exploitent la même illusion, passent par la même voie, obtiennent le
même succès, et vont bientôt s'engloutir dans le même gouffre.
C'est ainsi que nous sommes arrivés en Février. À cette époque,
l'illusion qui fait le sujet de cet article avait pénétré plus avant
que jamais dans les idées du peuple, avec les doctrines socialistes.
Plus que jamais, il s'attendait à ce que l'_État_, sous la forme
républicaine, ouvrirait toute grande la source des bienfaits et
fermerait celle de l'impôt. «On m'a souvent trompé, disait le peuple,
mais je veillerai moi-même à ce qu'on ne me trompe pas encore une
fois.»
Que pouvait faire le gouvernement provisoire? Hélas! ce qu'on fait
toujours en pareille conjoncture: promettre, et gagner du temps. Il
n'y manqua pas, et pour donner à ses promesses plus de solennité, il
les fixa dans des décrets. «Augmentation de bien-être, diminution de
travail, secours, crédit, instruction gratuite, colonies agricoles,
défrichements, et en même temps réduction sur la taxe du sel, des
boissons, des lettres, de la viande, tout sera accordé... vienne
l'Assemblée nationale.»
L'Assemblée nationale est venue, et comme on ne peut réaliser deux
contradictions, sa tâche, sa triste tâche, s'est bornée à retirer,
le plus doucement possible, l'un après l'autre, tous les décrets du
gouvernement provisoire.
Cependant, pour ne pas rendre la déception trop cruelle, il a bien
fallu transiger quelque peu. Certains engagements ont été maintenus,
d'autres ont reçu un tout petit commencement d'exécution. Aussi
l'administration actuelle s'efforce-t-elle d'imaginer de nouvelles
taxes.
Maintenant je me transporte par la pensée à quelques mois dans
l'avenir, et je me demande, la tristesse dans l'âme, ce qu'il
adviendra quand des agents de nouvelle création iront dans nos
campagnes prélever les nouveaux impôts sur les successions, sur les
revenus, sur les profits de l'exploitation agricole. Que le Ciel
démente mes pressentiments, mais je vois encore là un rôle à jouer
pour les courtisans de popularité.
Lisez le dernier Manifeste des Montagnards, celui qu'ils ont émis à
propos de l'élection présidentielle. Il est un peu long, mais, après
tout, il se résume en deux mots: _L'État doit beaucoup donner aux
citoyens et peu leur prendre._ C'est toujours la même tactique, ou,
si l'on veut, la même erreur.
«L'État doit gratuitement l'instruction et l'éducation à tous les
citoyens.»
Il doit:
«Un enseignement général et professionnel approprié, autant que
possible, aux besoins, aux vocations et aux capacités de chaque
citoyen.»
Il doit:
«Lui apprendre ses devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers
lui-même; développer ses sentiments, ses aptitudes et ses facultés,
lui donner enfin la science de son travail, l'intelligence de ses
intérêts et la connaissance de ses droits.»
Il doit:
«Mettre à la portée de tous les lettres et les arts, le patrimoine
de la pensée, les trésors de l'esprit, toutes les jouissances
intellectuelles qui élèvent et fortifient l'âme.»
Il doit:
«Réparer tout sinistre, incendie, inondation, etc. (cet _et cætera_
en dit plus qu'il n'est gros) éprouvé par un citoyen.»
Il doit:
«Intervenir dans les rapports du capital avec le travail et se faire
le régulateur du crédit.»
Il doit:
«À l'agriculture des encouragements sérieux et une protection
efficace.»
Il doit:
«Racheter les chemins de fer, les canaux, les mines,» et sans doute
aussi les administrer avec cette capacité industrielle qui le
caractérise.
Il doit:
«Provoquer les tentatives généreuses, les encourager et les aider par
toutes les ressources capables de les faire triompher. Régulateur du
crédit, il commanditera largement les associations industrielles et
agricoles, afin d'en assurer le succès.»
L'État doit tout cela, sans préjudice des services auxquels il fait
face aujourd'hui; et, par exemple, il faudra qu'il soit toujours à
l'égard des étrangers dans une attitude menaçante; car, disent les
signataires du programme, «liés par cette solidarité sainte et par
les précédents de la France républicaine, nous portons nos voeux et
nos espérances au delà des barrières que le despotisme élève entre
les nations: le droit que nous voulons pour nous, nous le voulons
pour tous ceux qu'opprime le joug des tyrannies; nous voulons que
notre glorieuse armée soit encore, s'il le faut, l'armée de la
liberté.»
Vous voyez que la main douce de l'État, cette bonne main qui donne et
qui répand, sera fort occupée sous le gouvernement des Montagnards.
Vous croyez peut-être qu'il en sera de même de la main rude, de cette
main qui pénètre et puise dans nos poches?
Détrompez-vous. Les courtisans de popularité ne sauraient pas leur
métier, s'ils n'avaient l'art, en montrant la main douce; de cacher
la main rude.
Leur règne sera assurément le jubilé du contribuable.
«C'est le superflu, disent-ils, non le nécessaire que l'impôt doit
atteindre.»
Ne sera-ce pas un bon temps que celui où, pour nous accabler de
bienfaits, le fisc se contentera d'écorner notre superflu?
Ce n'est pas tout. Les Montagnards aspirent à ce que «l'impôt perde
son caractère oppressif et ne soit plus qu'un acte de fraternité.»
Bonté du ciel! je savais bien qu'il est de mode de fourrer la
fraternité partout, mais je ne me doutais pas qu'on la pût mettre
dans le bulletin du percepteur.
Arrivant aux détails, les signataires du programme disent:
«Nous voulons l'abolition immédiate des impôts qui frappent les
objets de première nécessité, comme le sel, les boissons, _et
cætera_.
«La réforme de l'impôt foncier, des octrois, des patentes.
«La justice gratuite, c'est-à-dire la simplification des formes et la
réduction des frais.» (Ceci a sans doute trait au timbre.)
Ainsi, impôt foncier, octrois, patentes, timbre, sel, boissons,
postes, tout y passe. Ces messieurs ont trouvé le secret de donner
une activité brûlante à la _main douce_ de l'État tout en paralysant
sa _main rude_.
Eh bien, je le demande au lecteur impartial, n'est-ce pas là de
l'enfantillage, et, de plus, de l'enfantillage dangereux? Comment le
peuple ne ferait-il pas révolution sur révolution, s'il est une fois
décidé à ne s'arrêter que lorsqu'il aura réalisé cette contradiction:
«Ne rien donner à l'État et en recevoir beaucoup!»
Croit-on que si les Montagnards arrivaient au pouvoir, ils ne
seraient pas les victimes des moyens qu'ils emploient pour le saisir?
Citoyens, dans tous les temps deux systèmes politiques ont été en
présence, et tous les deux peuvent se soutenir par de bonnes raisons.
Selon l'un, l'État doit beaucoup faire, mais aussi il doit beaucoup
prendre. D'après l'autre, sa double action doit se faire peu sentir.
Entre ces deux systèmes il faut opter. Mais quant au troisième
système, participant des deux autres, et qui consiste à tout exiger
de l'État sans lui rien donner, il est chimérique, absurde, puéril,
contradictoire, dangereux. Ceux qui le mettent en avant, pour se
donner le plaisir d'accuser tous les gouvernements d'impuissance
et les exposer ainsi à vos coups, ceux-là vous flattent et vous
trompent, ou du moins ils se trompent eux-mêmes.
Quant à nous, nous pensons que l'État, ce n'est ou ce ne devrait
être autre chose que la _force commune_ instituée, non pour être
entre tous les citoyens un instrument d'oppression et de spoliation
réciproque, mais, au contraire, pour garantir à chacun le sien, et
faire régner la justice et la sécurité[78].
[Note 78: Voy. au tome VI, le chap. XVII des _Harmonies_, et au tome
Ier, l'opuscule de 1830, intitulé: _Aux électeurs du département des
Landes_.
(_Note de l'éditeur._)]
LA LOI[79].
[Note 79: Ce fut en juin 1850 que l'auteur, pendant quelques jours
passés dans sa famille à Mugron, écrivit ce pamphlet.
(_Note de l'éditeur._)]
La loi pervertie! La loi--et à sa suite toutes les forces collectives
de la nation,--la Loi, dis-je, non-seulement détournée de son but,
mais appliquée à poursuivre un but directement contraire! La Loi
devenue l'instrument de toutes les cupidités, au lieu d'en être le
frein! La Loi accomplissant elle-même l'iniquité qu'elle avait pour
mission de punir! Certes, c'est là un fait grave, s'il existe, et sur
lequel il doit m'être permis d'appeler l'attention de mes concitoyens.
Nous tenons de Dieu le don qui pour nous les renferme tous, la
Vie,--la vie physique, intellectuelle et morale.
Mais la vie ne se soutient pas d'elle-même. Celui qui nous l'a donnée
nous a laissé le soin de l'entretenir, de la développer, de la
perfectionner.
Pour cela, il nous a pourvus d'un ensemble de Facultés merveilleuses;
il nous a plongés dans un milieu d'éléments divers. C'est par
l'application de nos facultés à ces éléments que se réalise le
phénomène de l'_Assimilation_, de l'_Appropriation_, par lequel la
vie parcourt le cercle qui lui a été assigné.
Existence, Facultés, Assimilation,--en d'autres termes,
Personnalité, Liberté, Propriété,--voilà l'homme.
C'est de ces trois choses qu'on peut dire, en dehors de toute
subtilité démagogique, qu'elles sont antérieures et supérieures à
toute législation humaine.
Ce n'est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la
Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire;
c'est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété
préexistent que les hommes font des Lois.
Qu'est-ce donc que la Loi? Ainsi que je l'ai dit ailleurs, c'est
l'organisation collective du Droit individuel de légitime défense[80].
[Note 80: Voy. au tome V, les deux dernières pages du pamphlet,
_Spoliation et Loi_.
(_Note de l'éditeur._)]
Chacun de nous tient certainement de la nature, de Dieu, le droit
de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, puisque ce sont
les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la Vie, éléments
qui se complètent l'un par l'autre et ne se peuvent comprendre l'un
sans l'autre. Car que sont nos Facultés, sinon un prolongement de
nôtre Personnalité, et qu'est-ce que la Propriété si ce n'est un
prolongement de nos Facultés?