Certes, nous voudrions tout cela, _si c'était possible_. Mais, est-ce

possible? Voilà la question. Nous ne pouvons comprendre ce qu'on

désigne par l'État. Nous croyons qu'il y a, dans cette perpétuelle

personnification de l'État, la plus étrange, la plus humiliante des

mystifications. Qu'est-ce donc que cet État qui prend à sa charge

toutes les vertus, tous les devoirs, toutes les libéralités? D'où

tire-t-il ces ressources, qu'on le provoque à épancher en bienfaits

sur les individus? N'est-ce pas des individus eux-mêmes? Comment donc

ces ressources peuvent-elles s'accroître en passant par les mains

d'un intermédiaire parasite et dévorant? N'est-il pas clair, au

contraire, que ce rouage est de nature à absorber beaucoup de forces

utiles et à réduire d'autant la part des travailleurs? Ne voit-on pas

aussi que ceux-ci y laisseront, avec une portion de leur bien-être,

une portion de leur liberté?

À quelque point de vue que je considère la loi humaine, je ne vois

pas qu'on puisse raisonnablement lui demander autre chose que la

Justice.

Qu'il s'agisse, par exemple, de religion. Certes, il serait à désirer

qu'il n'y eût qu'une croyance, une foi, un culte dans le monde, à la

condition que ce fût la _vraie foi_. Mais, quelque désirable que soit

l'Unité,--la diversité, c'est-à-dire la recherche et la discussion

valent mieux encore, tant que ne luira pas pour les intelligences

le signe infaillible auquel cette _vraie foi_ se fera reconnaître.

L'intervention de l'État, alors même qu'elle prendrait pour prétexte

la Fraternité, serait donc une oppression, une _injustice_, si elle

prétendait fonder l'Unité; car qui nous répond que l'État, à son

insu peut-être, ne travaillerait pas à étouffer la vérité au profit

de l'erreur? L'Unité doit résulter de l'universel assentiment de

convictions libres et de la naturelle attraction que la vérité exerce

sur l'esprit des hommes. Tout ce qu'on peut donc demander à la loi,

c'est la liberté pour toutes les croyances, quelque anarchie qui

doive en résulter dans le monde pensant. Car, qu'est-ce que cette

anarchie prouve? que l'Unité n'est pas à l'origine, mais à la fin de

l'évolution intellectuelle. Elle n'est pas un point de départ, elle

est une résultante. La loi qui l'imposerait serait injuste, et si la

justice n'implique pas nécessairement la fraternité, on conviendra du

moins que la fraternité exclut l'injustice.

De même pour l'enseignement. Qui ne convient que, si l'on pouvait

être d'accord sur le meilleur enseignement possible, quant à

la matière et quant à la méthode, l'enseignement unitaire ou

gouvernemental serait préférable, puisque, dans l'hypothèse, il ne

pourrait exclure législativement que l'erreur? Mais, tant que ce

criterium n'est pas trouvé, tant que le législateur, le ministre de

l'instruction publique, ne porteront pas sur leur front un signe

irrécusable d'infaillibilité, la meilleure chance pour que la vraie

méthode se découvre et absorbe les autres, c'est la diversité,

les épreuves, l'expérience, les efforts individuels, placés sous

l'influence de l'_intérêt au succès_, en un mot, la liberté. La

pire chance, c'est l'éducation décrétée et uniforme; car dans ce

régime, l'Erreur est permanente, universelle et irrémédiable. Ceux

donc qui, poussés par le sentiment de la fraternité, demandent que

la _loi_ dirige et impose l'éducation, devraient se dire qu'ils

courent la chance que la loi ne dirige et n'impose que l'erreur;

que l'interdiction légale peut frapper la Vérité, en frappant les

intelligences qui croient en avoir la possession. Or, je le demande,

est-ce une fraternité véritable que celle qui a recours à la force

pour imposer, ou tout au moins pour risquer d'imposer l'Erreur? On

redoute la diversité, on la flétrit sous le nom d'anarchie; mais

elle résulte forcément de la diversité même des intelligences et

des convictions, diversité qui tend d'ailleurs à s'effacer par la

discussion, l'étude et l'expérience. En attendant, quel titre a un

système à prévaloir sur les autres par la loi ou la force? Ici encore

nous trouvons que cette prétendue fraternité, qui invoque la loi, ou

la contrainte légale, est en opposition avec la Justice.

Je pourrais faire les mêmes réflexions pour la presse, et, en vérité,

j'ai peine à comprendre pourquoi ceux qui demandent l'Éducation

Unitaire par l'État, ne réclament pas la Presse Unitaire par l'État.

La presse est un enseignement aussi. La presse admet la discussion,

puisqu'elle en vit. Il y a donc là aussi diversité, anarchie.

Pourquoi pas, dans ces idées, créer un ministère de la publicité et

le charger d'inspirer tous les livres et tous les journaux de France?

Ou l'État est infaillible, et alors nous ne saurions mieux faire

que de lui soumettre le domaine entier des intelligences; ou il ne

l'est pas, et, en ce cas, il n'est pas plus rationnel de lui livrer

l'éducation que la presse.

Si je considère nos relations avec les étrangers, je ne vois pas non

plus d'autre règle prudente, solide, acceptable pour tous, telle

enfin qu'elle puisse devenir une _loi_, que la Justice. Soumettre ces

relations au principe de la fraternité légale, forcée, c'est décréter

la guerre perpétuelle, universelle, car c'est mettre obligatoirement

notre force, le sang et la fortune des citoyens, au service de

quiconque les réclamera pour servir une cause qui excite la sympathie

du législateur. Singulière fraternité. Il y a longtemps que Cervantes

en a personnifié la vanité ridicule.

Mais c'est surtout en matière de travail que le dogme de la

fraternité me semble dangereux, lorsque, contrairement à l'idée qui

fait l'essence de ce mot sacré, on songe à le faire entrer dans nos

Codes, avec accompagnement de la disposition pénale qui sanctionne

toute loi positive.

La fraternité implique toujours l'idée de dévouement, de sacrifice,

c'est en cela qu'elle ne se manifeste pas sans arracher des larmes

d'admiration. Si l'on dit, comme certains socialistes, que ses actes

sont _profitables_ à leur auteur, il n'y a pas à les décréter; les

hommes n'ont pas besoin d'une loi pour être déterminés à faire des

profits. En outre, ce point de vue ravale et ternit beaucoup l'idée

de fraternité.

Laissons-lui donc son caractère, qui est renfermé dans ces mots:

_Sacrifice volontaire déterminé par le sentiment fraternel_.

Si vous faites de la fraternité une prescription légale, dont les

actes soient prévus et rendus obligatoires par le Code industriel,

que reste-t-il de cette définition? Rien qu'une chose: le sacrifice;

mais le sacrifice involontaire, forcé, déterminé par la crainte

du châtiment. Et, de bonne foi, qu'est-ce qu'un sacrifice de

cette nature, imposé à l'un au profit de l'autre? Est-ce de la

fraternité? Non, c'est de l'injustice; il faut dire le mot, c'est

de la spoliation légale, la pire des spoliations, puisqu'elle est

systématique, permanente et inévitable.

Que faisait Barbès quand, dans la séance du 15 mai, il décrétait un

impôt d'un milliard en faveur des classes souffrantes? Il mettait en

pratique votre principe. Cela est si vrai, que la proclamation de

Sobrier, qui conclut comme le discours de Barbès, est précédée de ce

préambule: «Considérant qu'il faut que la fraternité ne soit plus un

vain mot, mais se manifeste par des actes, décrète: les capitalistes,

connus comme tels, verseront, etc.»

Vous qui vous récriez, quel droit avez-vous de blâmer Barbès et

Sobrier? Qu'ont-ils fait, si ce n'est être un peu plus conséquents

que vous, et pousser un peu plus loin votre propre principe?

Je dis que lorsque ce principe est introduit dans la législation,

alors même qu'il n'y ferait d'abord qu'une apparition timide, il

frappe d'inertie le capital et le travail; car rien ne garantit

qu'il ne se développera pas indéfiniment. Faut-il donc tant de

raisonnements pour démontrer que, lorsque les hommes n'ont plus la

certitude de jouir du fruit de leur travail, ils ne travaillent pas

ou travaillent moins? L'insécurité, qu'on le sache bien, est, pour

les capitaux, le principal agent de la paralysation. Elle les chasse,

elle les empêche de se former; et que deviennent alors les classes

mêmes dont on prétendait soulager les souffrances? Je le pense

sincèrement, cette cause seule suffit pour faire descendre en peu de

temps la nation la plus prospère au-dessous de la Turquie.

Le sacrifice imposé aux uns en faveur des autres, par l'opération

des taxes, perd évidemment le caractère de fraternité. Qui donc

en a le mérite? Est-ce le législateur? Il ne lui en coûte que de

déposer une boule dans l'urne. Est-ce le percepteur? Il obéit à la

crainte d'être destitué. Est-ce le contribuable? Il paie à son corps

défendant. À qui donc rapportera-t-on le mérite que le dévouement

implique? Où en cherchera-t-on la moralité?

La spoliation extra-légale soulève toutes les répugnances, elle

tourne contre elle toutes les forces de l'opinion et les met

en harmonie avec les notions de justice. La spoliation légale

s'accomplit, au contraire, sans que la conscience en soit troublée,

ce qui ne peut qu'affaiblir au sein d'un peuple le sentiment moral.

Avec du courage et de la prudence, on peut se mettre à l'abri de

la spoliation contraire aux lois. Rien ne peut soustraire à la

spoliation légale. Si quelqu'un l'essaie, quel est l'affligeant

spectacle qui s'offre à la société? Un spoliateur armé de la loi, une

victime résistant à la loi.

Quand, sous prétexte de fraternité, le Code impose aux citoyens des

sacrifices réciproques, la nature humaine ne perd pas pour cela ses

droits. L'effort de chacun consiste alors à apporter peu à la masse

des sacrifices, et à en retirer beaucoup. Or, dans cette lutte,

sont-ce les plus malheureux qui gagnent? Non certes, mais les plus

influents et les plus intrigants.

L'union, la concorde, l'harmonie, sont-elles au moins le fruit de la

fraternité ainsi comprise? Ah! sans doute, la fraternité, c'est la

chaîne divine qui, à la longue, confondra dans l'unité les individus,

les familles, les nations et les races; mais c'est à la condition

de rester ce qu'elle est, c'est-à-dire le plus libre, le plus

spontané, le plus volontaire, le plus méritoire, le plus religieux

des sentiments. Ce n'est pas son masque qui accomplira le prodige,

et la spoliation légale aura beau emprunter le nom de la fraternité,

et sa figure, et ses formules, et ses insignes; elle ne sera jamais

qu'un principe de discorde, de confusion, de prétentions injustes,

d'effroi, de misère, d'inertie et de haines.

On nous fait une grave objection. On nous dit: Il est bien vrai

que la liberté, l'égalité devant la loi, c'est la justice. Mais la

justice exacte reste neutre entre le riche et le pauvre, le fort et

le faible, le savant et l'ignorant, le propriétaire et le prolétaire,

le compatriote et l'étranger. Or, _les intérêts étant naturellement

antagoniques_, laisser aux hommes leur liberté, ne faire intervenir

entre eux que des lois justes, c'est sacrifier le pauvre, le faible,

l'ignorant, le prolétaire, l'athlète qui se présente désarmé au

combat.

«Que pouvait-il résulter, dit M. Considérant, de cette liberté

industrielle, sur laquelle on avait tant compté, de ce fameux

principe de _libre concurrence_, que l'on croyait si fortement

doué d'un caractère d'organisation démocratique? Il n'en pouvait

sortir que l'asservissement général, l'inféodation collective

des masses dépourvues de capitaux, d'armes industrielles,

d'instruments de travail, d'éducation enfin, à la classe

industriellement pourvue et bien armée. On dit: «La lice

est ouverte, tous les individus sont appelés au combat, les

conditions sont égales pour tous les combattants.» Fort bien,

on n'oublie qu'une seule chose, c'est que, sur ce grand champ

de guerre, les uns sont instruits, aguerris, équipés, armés

jusqu'aux dents, qu'ils ont en leur possession un grand train

d'approvisionnement, de matériel, de munitions et de machines

de guerre, qu'ils occupent toutes les positions, et que les

autres dépouillés, nus, ignorants, affamés, sont obligés, pour

vivre au jour le jour et faire vivre leurs femmes et leurs

enfants, d'implorer de leurs _adversaires_ eux-mêmes un travail

quelconque et un maigre salaire[72].»

[Note 72: Voy. ci-après _Propriété et Spoliation_, y compris la

note finale. Voy. aussi, au tome II, la réponse à une lettre de M.

Considérant.

(_Note de l'éditeur._)]

Quoi! l'on compare le travail à la guerre! Ces armes, qu'on nomme

capitaux, qui consistent en approvisionnements de toute espèce, et

qui ne peuvent jamais être employés qu'à vaincre la nature rebelle,

on les assimile, par un sophisme déplorable, à ces armes sanglantes

que, dans les combats, les hommes tournent les uns contre les autres!

En vérité, il est trop facile de calomnier l'ordre industriel quand,

pour le décrire, on emprunte tout le vocabulaire des batailles.

La dissidence profonde, irréconciliable sur ce point entre les

socialistes et les économistes, consiste en ceci: Les socialistes

croient à l'antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes

croient à l'harmonie naturelle, ou plutôt à l'harmonisation

nécessaire et progressive des intérêts. Tout est là.

Partant de cette donnée que les intérêts sont naturellement

antagoniques, les socialistes sont conduits, par la force de

la logique, à chercher pour les intérêts une organisation

_artificielle_, ou même à étouffer, s'ils le peuvent, dans le coeur

de l'homme, le sentiment de l'intérêt. C'est ce qu'ils ont essayé

au Luxembourg. Mais s'ils sont assez fous, ils ne sont pas assez

forts, et il va sans dire qu'après avoir déclamé, dans leurs livres,

contre l'individualisme, ils vendent leurs livres et se conduisent

absolument comme le vulgaire dans le train ordinaire de la vie.

Ah! sans doute, si les intérêts sont naturellement antagoniques, il

faut fouler aux pieds la Justice, la Liberté, l'Égalité devant la

loi. Il faut refaire le monde, ou, comme ils disent, _reconstituer

la société_ sur un des plans nombreux qu'ils ne cessent d'inventer.

À l'intérêt, principe désorganisateur, il faut substituer le

_dévouement_ légal, imposé, involontaire, forcé, en un mot la

Spoliation organisée; et comme ce nouveau principe ne peut que

soulever des répugnances et des résistances infinies, on essaiera

d'abord de le faire accepter sous le nom menteur de Fraternité, après

quoi on invoquera la loi, qui est la force.

Mais si la Providence ne s'est pas trompée, si elle a arrangé les

choses de telle sorte que les intérêts, sous la loi de justice,

arrivent naturellement aux combinaisons les plus harmoniques; si,

selon l'expression de M. de Lamartine, ils se font par la liberté

une justice que l'arbitraire ne peut leur faire; si l'égalité des

droits est l'acheminement le plus certain, le plus direct vers

l'égalité de fait, oh! alors, nous pouvons ne demander à la loi que

justice, liberté, égalité, comme on ne demande que l'éloignement des

obstacles pour que chacune des gouttes d'eau qui forment l'Océan

prenne son niveau.

Et c'est là la conclusion à laquelle arrive l'Économie politique.

Cette conclusion, elle ne la cherche pas, elle la trouve; mais

elle se réjouit de la trouver; car enfin, n'est-ce pas une vive

satisfaction pour l'esprit que de voir l'harmonie dans la liberté,

quand d'autres sont réduits à la demander à l'arbitraire?

Les paroles haineuses que nous adressent souvent les socialistes sont

en vérité bien étranges! Eh quoi! si par malheur nous avons tort, ne

devraient-ils pas le déplorer? Que disons-nous? Nous disons: Après

mûr examen, il faut reconnaître que Dieu a bien fait, en sorte que la

meilleure condition du progrès, c'est la justice et la liberté.

Les Socialistes nous croient dans l'erreur; c'est leur droit. Mais

ils devraient au moins s'en affliger; car notre erreur, si elle est

démontrée, implique l'urgence de substituer l'artificiel au naturel,

l'arbitraire à la liberté, l'invention contingente et humaine à la

conception éternelle et divine.

Supposons qu'un professeur de chimie vienne dire: «Le monde est

menacé d'une grande catastrophe; Dieu n'a pas bien pris ses

précautions. J'ai analysé l'air qui s'échappe des poumons humains,

et j'ai reconnu qu'il n'était plus propre à la respiration; en sorte

qu'en calculant le volume de l'atmosphère, je puis prédire le jour où

il sera vicié tout entier, et où l'humanité périra par la phthisie,

à moins qu'elle n'adopte un mode de respiration artificielle de mon

invention.»

Un autre professeur se présente et dit: «Non, l'humanité ne périra

pas ainsi. Il est vrai que l'air qui a servi à la vie animale est

vicié pour cette fin; mais il est propre à la vie végétale, et celui

qu'exhalent les végétaux est favorable à la respiration de l'homme.

Une étude incomplète avait induit à penser que Dieu s'était trompé;

une recherche plus exacte montre qu'il a mis l'harmonie dans ses

oeuvres. Les hommes peuvent continuer à respirer comme la nature l'a

voulu.»

Que dirait-on si le premier professeur accablait le second d'injures,

en disant: «Vous êtes un chimiste au coeur dur, sec et froid; vous

prêchez l'horrible _laissez faire_; vous n'aimez pas l'humanité,

puisque vous démontrez l'inutilité de mon appareil respiratoire?»

Voilà toute notre querelle avec les socialistes. Les uns et

les autres nous voulons l'harmonie. Ils la cherchent dans les

combinaisons innombrables qu'ils veulent que la loi impose aux

hommes; nous la trouvons dans la nature des hommes et des choses.

Ce serait ici le lieu de démontrer que les intérêts tendent à

l'harmonie, car c'est toute la question; mais il faudrait faire un

cours d'économie politique, et le lecteur m'en dispensera pour le

moment[73]. Je dirai seulement ceci: Si l'Économie politique arrive à

reconnaître l'harmonie des intérêts, c'est qu'elle ne s'arrête pas,

comme le Socialisme, aux conséquences immédiates des phénomènes,

mais qu'elle va jusqu'aux effets ultérieurs et définitifs. C'est là

tout le secret. Les deux écoles diffèrent exactement comme les deux

chimistes dont je viens de parler; l'une voit la partie, et l'autre

l'ensemble. Par exemple, quand les socialistes voudront se donner la

peine de suivre jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au consommateur,

au lieu de s'arrêter au producteur, les effets de la concurrence, ils

verront qu'elle est le plus puissant agent égalitaire et progressif,

qu'elle se fasse à l'intérieur ou qu'elle vienne du dehors. Et c'est

parce que l'économie politique trouve, dans cet effet définitif,

ce qui constitue l'harmonie, qu'elle dit: Dans mon domaine, _il

y a beaucoup à apprendre et peu à faire_. Beaucoup à apprendre,

puisque l'enchaînement des effets ne peut être suivi qu'avec une

grande application; peu à faire, puisque de l'effet définitif sort

l'harmonie du phénomène tout entier.

[Note 73: Déjà plusieurs chapitres des _Harmonies économiques_

avaient alors été publiés dans le _Journal des Économistes_, et

l'auteur ne devait pas tarder à continuer cet ouvrage.

(_Note de l'éditeur._)]

Il m'est arrivé de discuter cette question avec l'homme éminent que

la Révolution a élevé à une si grande hauteur. Je lui disais: La

loi agissant par voie de contrainte, on ne peut lui demander que la

justice. Il pensait que les peuples peuvent de plus attendre d'elle

la fraternité. Au mois d'août dernier, il m'écrivait: «Si jamais,

dans un temps de crise, je parviens au timon des affaires, votre

idée sera la moitié de mon symbole.» Et moi, je lui réponds ici:

«La seconde moitié de votre symbole étouffera la première, car vous

ne pouvez faire de la fraternité légale sans faire de l'injustice

légale[74].»

[Note 74: Au moment où l'on préparait à Marseille, en août 1847,

une réunion publique en faveur de la liberté des échanges, Bastiat

rencontra M. de Lamartine en cette ville et s'entretint longuement

avec lui de la liberté commerciale, puis de la liberté en toute

chose, dogme fondamental de l'économie politique.--Voy., au tome II,

la note qui suit le discours prononcé à Marseille. Voy. aussi, au

tome Ier, les deux lettres à M. de Lamartine.

(_Note de l'éditeur._)]

En terminant, je dirai aux Socialistes: Si vous croyez que l'économie

politique repousse l'association, l'organisation, la fraternité, vous

êtes dans l'erreur.

L'association! Et ne savons-nous pas que c'est la société même se

perfectionnant sans cesse?

L'organisation! Et ne savons-nous pas qu'elle fait toute la

différence qu'il y a entre un amas d'éléments hétérogènes et les

chefs-d'oeuvre de la nature?

La fraternité! Et ne savons-nous pas qu'elle est à la justice ce que

les élans du coeur sont aux froids calculs de l'esprit?

Nous sommes d'accord avec vous là-dessus; nous applaudissons à vos

efforts pour répandre sur le champ de l'humanité une semence qui

portera ses fruits dans l'avenir.

Mais nous nous opposons à vous, dès l'instant que vous faites

intervenir la loi et la taxe, c'est-à-dire la contrainte et la

spoliation; car, outre que ce recours à la force témoigne que vous

avez plus de foi en vous que dans le génie de l'humanité, il suffit,

selon nous, pour altérer la nature même et l'essence de ce dogme dont

vous poursuivez la réalisation[75].

[Note 75: «Il y a trois régions pour l'Humanité: une inférieure,

celle de la Spoliation;--une supérieure, celle de la Charité;--une

intermédiaire, celle de la Justice.»

«Les Gouvernements n'exercent jamais qu'une action qui a pour

sanction la Force. Or, il est permis de forcer quelqu'un d'être

juste, non de le forcer d'être charitable. La Loi, quand elle veut

faire par la force ce que la morale fait faire par la persuasion,

bien loin de s'élever à la région de la Charité, tombe dans le

domaine de la Spoliation.»

«Le propre domaine de la Loi et des Gouvernements, c'est la Justice.»

Cette pensée de l'auteur fut écrite de sa main sur un album

d'autographes, qu'envoya la société des gens de lettres, en 1850, à

l'exposition de Londres. Nous la reproduisons ici, parce qu'elle nous

semble résumer le pamphlet qui précède.

(_Note de l'éditeur._)]

L'ÉTAT[76].

[Note 76: Pour expliquer la forme de cette composition, rappelons

qu'elle fut insérée au _Journal des Débats_, nº du 25 septembre 1848.

(_Note de l'éditeur._)]

Je voudrais qu'on fondât un prix, non de cinq cents francs, mais d'un

million, avec couronnes, croix et rubans, en faveur de celui qui

donnerait une bonne, simple et intelligible définition de ce mot:

l'ÉTAT.

Quel immense service ne rendrait-il pas à la société!

L'ÉTAT! Qu'est-ce? où est-il? que fait-il? que devrait-il faire?

Tout ce que nous en savons, c'est que c'est un personnage mystérieux,

et assurément le plus sollicité, le plus tourmenté, le plus affairé,

le plus conseillé, le plus accusé, le plus invoqué et le plus

provoqué qu'il y ait au monde.

Car, Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je gage

dix contre un que depuis six mois vous faites des utopies; et si

vous en faites, je gage dix contre un que vous chargez l'ÉTAT de les

réaliser.

Et vous, Madame, je suis sûr que vous désirez du fond du coeur guérir

tous les maux de la triste humanité, et que vous n'y seriez nullement

embarrassée si l'ÉTAT voulait seulement s'y prêter.

Mais, hélas! le malheureux, comme Figaro, ne sait ni qui entendre,

ni de quel côté se tourner. Les cent mille bouches de la presse et de

la tribune lui crient à la fois:

«Organisez le travail et les travailleurs.

Extirpez l'égoïsme.

Réprimez l'insolence et la tyrannie du capital.

Faites des expériences sur le fumier et sur les oeufs.

Sillonnez le pays de chemins de fer.

Irriguez les plaines.

Boisez les montagnes.

Fondez des fermes-modèles.

Fondez des ateliers harmoniques.

Colonisez l'Algérie.

Allaitez les enfants.

Instruisez la jeunesse.

Secourez la vieillesse.

Envoyez dans les campagnes les habitants des villes.

Pondérez les profits de toutes les industries.

Prêtez de l'argent, et sans intérêt, à ceux qui en désirent.

Affranchissez l'Italie, la Pologne et la Hongrie.

Élevez et perfectionnez le cheval de selle.

Encouragez l'art, formez-nous des musiciens et des danseuses.

Prohibez le commerce et, du même coup, créez une marine marchande.

Découvrez la vérité et jetez dans nos têtes un grain de raison.

L'État a pour mission d'éclairer, de développer, d'agrandir, de

fortifier, de spiritualiser et de sanctifier l'âme des peuples[77].»

[Note 77: Cette dernière phrase est de M. de Lamartine. L'auteur la

cite de nouveau dans le pamphlet qui va suivre.

(_Note de l'éditeur._)]

--«Eh! Messieurs, un peu de patience, répond l'ÉTAT, d'un air piteux.

«J'essaierai de vous satisfaire, mais pour cela il me faut quelques

ressources. J'ai préparé des projets concernant cinq ou six impôts

tout nouveaux et les plus bénins du monde. Vous verrez quel plaisir

on a à les payer.»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 23 / 41 段