Remarquez que le Sacrifice, de sa nature, n'est pas, comme la

Justice, une chose qui ait une limite. Il peut s'étendre, depuis

le don de l'obole jetée dans la sébile du mendiant jusqu'au don de

la vie, _usque ad mortem, mortem autem crucis_. L'Évangile, qui a

enseigné la Fraternité aux hommes, l'a expliquée par ses conseils. Il

nous a dit: «Lorsqu'on vous frappera sur la joue droite, présentez la

joue gauche. Si quelqu'un veut vous prendre votre veste, donnez-lui

encore votre manteau.» Il a fait plus que de nous expliquer la

fraternité, il nous en a donné le plus complet, le plus touchant et

le plus sublime exemple au sommet du Golgotha.

Eh bien! dira-t-on que la Législation doit pousser jusque-là

la réalisation, par mesure administrative, du dogme de la

Fraternité? Ou bien s'arrêtera-t-elle en chemin? Mais à quel degré

s'arrêtera-t-elle, et selon quelle règle? Cela dépendra aujourd'hui

d'un scrutin, demain d'un autre.

Même incertitude quant à la forme. Il s'agit d'imposer des sacrifices

à quelques-uns pour tous, ou à tous pour quelques-uns. Qui peut me

dire comment s'y prendra la loi? car on ne peut nier que le nombre

des formules fraternitaires ne soit indéfini. Il n'y a pas de jour où

il ne m'en arrive cinq ou six par la poste, et toutes, remarquez-le

bien, complétement différentes. En vérité, n'est-ce pas folie de

croire qu'une nation peut goûter quelque repos moral et quelque

prospérité matérielle, quand il est admis en principe que, du soir au

lendemain, le législateur peut la jeter toute entière dans l'un des

cent mille moules fraternitaires qu'il aura momentanément préféré?

Qu'il me soit permis de mettre en présence, dans leurs conséquences

les plus saillantes, le système économiste et le système socialiste.

Supposons d'abord une nation qui adopte pour base de sa législation

la Justice, la Justice universelle.

Supposons que les citoyens disent au gouvernement: «Nous prenons sur

nous la responsabilité de notre propre existence; nous nous chargeons

de notre travail, de nos transactions, de notre instruction, de nos

progrès, de notre culte; pour vous, votre seule mission sera de nous

contenir tous, et sous tous les rapports, dans les limites de nos

droits.»

Vraiment, on a essayé tant de choses, je voudrais que la fantaisie

prît un jour à mon pays, ou à un pays quelconque, sur la surface du

globe, d'essayer au moins celle-là. Certes, le mécanisme, on ne le

niera pas, est d'une simplicité merveilleuse. Chacun exerce tous ses

droits comme il l'entend, pourvu qu'il n'empiète pas sur les droits

d'autrui. L'épreuve serait d'autant plus intéressante, qu'en point de

fait, les peuples qui se rapprochent le plus de ce système surpassent

tous les autres en sécurité, en prospérité, en égalité et en dignité.

Oui, s'il me reste dix ans de vie, j'en donnerais volontiers neuf

pour assister, pendant un an, à une telle expérience faite dans ma

patrie.--Car voici, ce me semble, ce dont je serais l'heureux témoin.

En premier lieu, chacun serait fixé sur son avenir, en tant qu'il

peut être affecté par la loi. Ainsi que je l'ai fait remarquer, la

justice exacte est une chose tellement déterminée, que la législation

qui n'aurait qu'elle en vue serait à peu près immuable. Elle ne

pourrait varier que sur les moyens d'atteindre de plus en plus ce

but unique: faire respecter les personnes et leurs droits. Ainsi,

chacun pourrait se livrer à toutes sortes d'entreprises honnêtes sans

crainte et sans incertitude. Toutes les carrières seraient ouvertes

à tous; chacun pourrait exercer ses facultés librement, selon qu'il

serait déterminé par son intérêt, son penchant, son aptitude, ou

les circonstances; il n'y aurait ni priviléges, ni monopoles, ni

restrictions d'aucune sorte.

Ensuite, toutes les forces du gouvernement étant appliquées à

prévenir et à réprimer les dols, les fraudes, les délits, les

crimes, les violences, il est à croire qu'elles atteindraient

d'autant mieux ce but qu'elles ne seraient pas disséminées, comme

aujourd'hui, sur une foule innombrable d'objets étrangers à leurs

attributions essentielles. Nos adversaires eux-mêmes ne nieront pas

que prévenir et réprimer l'injustice ne soit la mission principale

de l'État. Pourquoi donc cet art précieux de la prévention et de la

répression a-t-il fait si peu de progrès chez nous? Parce que l'État

le néglige pour les mille autres fonctions dont on l'a chargé. Aussi

la Sécurité n'est pas, il s'en faut de beaucoup, le trait distinctif

de la société française. Elle serait complète sous le régime dont je

me suis fait, pour le moment, l'analyste; sécurité dans l'avenir,

puisque aucune utopie ne pourrait s'imposer en empruntant la force

publique; sécurité dans le présent, puisque cette force serait

exclusivement consacrée à combattre et anéantir l'injustice.

Ici, il faut bien que je dise un mot des conséquences qu'engendre la

Sécurité. Voilà donc la Propriété sous ses formes diverses, foncière,

mobilière, industrielle, intellectuelle, manuelle, complétement

garantie. La voilà à l'abri des atteintes des malfaiteurs et, qui

plus est, des atteintes de la Loi. Quelle que soit la nature des

services que les travailleurs rendent à la société ou se rendent

entre eux, ou échangent au dehors, ces services auront toujours

leur _valeur naturelle_. Cette valeur sera bien encore affectée par

les événements, mais au moins elle ne pourra jamais l'être par les

caprices de la loi, par les exigences de l'impôt, par les intrigues,

les prétentions et les influences parlementaires. Le prix des choses

et du travail subira donc le minimum possible de fluctuation, et sous

l'ensemble de toutes ces conditions réunies, il n'est pas possible

que l'industrie ne se développe, que les richesses ne s'accroissent,

que les capitaux ne s'accumulent avec une prodigieuse rapidité.

Or, quand les capitaux se multiplient, ils se font concurrence entre

eux; leur rémunération diminue, ou, en d'autres termes, l'intérêt

baisse. Il pèse de moins en moins sur le prix des produits. La part

proportionnelle du capital dans l'oeuvre commune va décroissant sans

cesse. Cet agent du travail plus répandu devient à la portée d'un

plus grand nombre d'hommes. Le prix des objets de consommation est

soulagé de toute la part que le capital prélève en moins; la vie

est à bon marché, et c'est une première condition essentielle pour

l'affranchissement des classes ouvrières[70].

[Note 70: Voy., au tome V, le pamphlet _Capital et Rente_, et aux

_Harmonies économiques_, tome VI, le chapitre VII.

(_Note de l'éditeur._)]

En même temps, et par un effet de la même cause (l'accroissement

rapide du capital), les salaires haussent de toute nécessité. Les

capitaux, en effet, ne rendent absolument rien qu'à la condition

d'être mis en oeuvre. Plus ce fonds des salaires est grand et occupé,

relativement à un nombre déterminé d'ouvriers, plus le salaire hausse.

Ainsi, le résultat nécessaire de ce régime de justice exacte, et par

conséquent de liberté et de sécurité, c'est de relever les classes

souffrantes de deux manières, d'abord en leur donnant la vie à bon

marché, ensuite en élevant le taux des salaires.

Il n'est pas possible que le sort des ouvriers soit ainsi

naturellement et doublement amélioré, sans que leur condition morale

s'élève et s'épure. Nous sommes donc dans la voie de l'Égalité.

Je ne parle pas seulement de cette égalité devant la loi, que le

système implique évidemment puisqu'il exclut toute injustice, mais de

l'égalité de fait, au physique et au moral, résultant de ce que la

rémunération du travail augmente à mesure et par cela même que celle

du capital diminue.

Si nous jetons les yeux sur les rapports de ce peuple avec les autres

nations, nous trouvons qu'ils sont tous favorables à la paix. Se

prémunir contre toute agression, voilà sa seule politique. Il ne

menace ni n'est menacé. Il n'a pas de diplomatie et bien moins encore

de diplomatie armée. En vertu du principe de Justice universelle,

nul citoyen ne pouvant, dans son intérêt, faire intervenir la loi

pour empêcher un autre citoyen d'acheter ou de vendre au dehors, les

relations commerciales de ce peuple seront libres et très-étendues.

Personne ne conteste que ces relations ne contribuent au maintien

de la paix. Elles constitueront pour lui un véritable et précieux

système de défense, qui rendra à peu près inutiles les arsenaux,

les places fortes, la marine militaire et les armées permanentes.

Ainsi, toutes les forces de ce peuple seront affectées à des travaux

productifs, nouvelle cause d'accroissement de capitaux avec toutes

les conséquences qui en dérivent.

Il est aisé de voir qu'au sein de ce peuple, le gouvernement est

réduit à des proportions fort exiguës, et les rouages administratifs

à une grande simplicité. De quoi s'agit-il? de donner à la force

publique la mission unique de faire régner la justice parmi les

citoyens. Or, cela se peut faire à peu de frais et ne coûte

aujourd'hui même en France que vingt-six millions. Donc cette nation

ne paiera pour ainsi dire pas d'impôts. Il est même certain que la

civilisation et le progrès tendront à y rendre le gouvernement de

plus en plus simple et économique, car plus la justice sera le fruit

de bonnes habitudes sociales, plus il sera opportun de réduire la

force organisée pour l'imposer.

Quand une nation est écrasée de taxes, rien n'est plus difficile

et je pourrais dire impossible que de les répartir également. Les

statisticiens et les financiers n'y aspirent plus. Il y a cependant

une chose plus impossible encore, c'est de les rejeter sur les

riches. L'État ne peut avoir beaucoup d'argent qu'en épuisant tout le

monde et les masses surtout. Mais dans le régime si simple, auquel je

consacre cet inutile plaidoyer, régime qui ne réclame que quelques

dizaines de millions, rien n'est plus aisé qu'une répartition

équitable. Une contribution unique, proportionnelle à la propriété

réalisée, prélevée en famille et sans frais au sein des conseils

municipaux, y suffit. Plus de cette fiscalité tenace, de cette

bureaucratie dévorante, qui sont la mousse et la vermine du corps

social; plus de ces contributions indirectes, de cet argent arraché

par force et par ruse, de ces piéges fiscaux tendus sur toutes les

voies du travail, de ces entraves qui nous font plus de mal encore

par les libertés qu'elles nous ôtent que par les ressources dont

elles nous privent.

Ai-je besoin de montrer que l'ordre serait le résultat infaillible

d'un tel régime? D'où pourrait venir le désordre? Ce n'est pas de la

misère; elle serait probablement inconnue dans le pays, au moins à

l'état chronique; et si, après tout, il se révélait des souffrances

accidentelles et passagères, nul ne songerait à s'en prendre à

l'État, au gouvernement, à la loi. Aujourd'hui qu'on a admis en

principe que l'État est institué pour distribuer la richesse à tout

le monde, il est naturel qu'on lui demande compte de cet engagement.

Pour le tenir, il multiplie les taxes et fait plus de misères qu'il

n'en guérit. Nouvelles exigences de la part du public, nouvelles

taxes de la part de l'État, et nous ne pouvons que marcher de

révolution en révolution. Mais s'il était bien entendu que l'État

ne doit prendre aux travailleurs que ce qui est rigoureusement

indispensable pour les garantir contre toute fraude et toute

violence, je ne puis apercevoir de quel côté viendrait le désordre.

Il est des personnes qui penseront que, sous un régime aussi simple,

aussi facilement réalisable, la société serait bien morne et bien

triste. Que deviendrait la grande politique? à quoi serviraient les

hommes d'État? La représentation nationale elle-même, réduite à

perfectionner le Code civil et le Code pénal, ne cesserait-elle pas

d'offrir à la curieuse avidité du public le spectacle de ses débats

passionnés et de ses luttes dramatiques?

Ce singulier scrupule vient de l'idée que gouvernement et société,

c'est une seule et même chose; idée fausse et funeste s'il en fut. Si

cette identité existait, simplifier le gouvernement, ce serait, en

effet, amoindrir la société.

Mais est-ce que, par cela seul que la force publique se bornerait

à faire régner la justice, cela retrancherait quelque chose à

l'initiative des citoyens? Est-ce que leur action est renfermée, même

aujourd'hui, dans des limites fixées par la loi? Ne leur serait-il

pas loisible, pourvu qu'ils ne s'écartassent pas de la justice, de

former des combinaisons infinies, des associations de toute nature,

religieuses, charitables, industrielles, agricoles, intellectuelles,

et même phalanstériennes et icariennes? N'est-il pas certain, au

contraire, que l'abondance des capitaux favoriserait toutes ces

entreprises? Seulement, chacun s'y associerait volontairement à ses

périls et risques. Ce que l'on veut, par l'intervention de l'État,

c'est s'y associer aux risques et aux frais du public.

On dira sans doute: Dans ce régime, nous voyons bien la justice,

l'économie, la liberté, la richesse, la paix, l'ordre et l'égalité,

mais nous n'y voyons pas la fraternité.

Encore une fois, n'y a-t-il dans le coeur de l'homme que ce que le

législateur y a mis? A-t-il fallu, pour que la fraternité fît son

apparition sur la terre, qu'elle sortît de l'urne d'un scrutin?

Est-ce que la loi vous interdit la charité, par cela seul qu'elle

ne vous impose que la justice? Croit-on que les femmes cesseront

d'avoir du dévouement et un coeur accessible à la pitié, parce que

le dévouement et la pitié ne leur seront pas ordonnés par le Code?

Et quel est donc l'article du Code qui, arrachant la jeune fille aux

caresses de sa mère, la pousse vers ces tristes asiles où s'étalent

les plaies hideuses du corps et les plaies plus hideuses encore de

l'intelligence? Quel est l'article du Code qui détermine la vocation

du prêtre? À quelle loi écrite, à quelle intervention gouvernementale

faut-il rapporter la fondation du christianisme, le zèle des apôtres,

le courage des martyrs, la bienfaisance, de Fénelon ou de François de

Paule, l'abnégation de tant d'hommes qui, de nos jours, ont exposé

mille fois leur vie pour le triomphe de la cause populaire[71]?

[Note 71: Dans la pratique, les hommes ont toujours distingué

entre un _marché_ et un acte de pure bienveillance. Je me suis

plu quelquefois à observer l'homme le plus charitable, le coeur

le plus dévoué, l'âme la plus fraternelle que je connaisse. Le

curé de mon village pousse à un rare degré l'amour du prochain et

particulièrement du pauvre. Cela va si loin que lorsque, pour venir

au secours du pauvre, il s'agit de soutirer l'argent du riche, le

brave homme n'est pas très-scrupuleux sur le choix des moyens.

Il avait retiré chez lui une religieuse septuagénaire, de celles que

la révolution avait dispersées dans le monde. Pour donner une heure

de distraction à sa pensionnaire, lui, qui n'avait jamais touché

une carte, apprit le piquet; et il fallait le voir se donner l'air

d'être passionné pour le jeu, afin que la religieuse se persuadât à

elle-même qu'elle était utile à son bienfaiteur. Cela a duré quinze

ans. Mais voici ce qui transforme un acte de simple condescendance en

véritable héroïsme.--La bonne religieuse était dévorée d'un cancer,

qui répandait autour d'elle une horrible puanteur, dont elle n'avait

pas la conscience. Or, on remarqua que le curé ne prenait jamais de

tabac pendant la partie, de peur d'éclairer la pauvre infirme sur

sa triste position.--Combien de gens ont eu la croix, ce 1er mai,

incapables de faire un seul jour ce que mon vieux prêtre a fait

pendant quinze années!

Eh bien! j'ai observé ce prêtre et je puis assurer que, lorsqu'il

faisait un marché, il était tout aussi vigilant qu'un honorable

commerçant du Marais. Il défendait son terrain, regardait au poids, à

la mesure, à la qualité, au prix, et ne se croyait nullement tenu de

mêler la charité et la fraternité à cette affaire.

Dépouillons donc ce mot _Fraternité_ de tout ce que, dans ces

derniers temps, on y a joint de faux, de puéril et de déclamatoire.

(_Ébauche inédite de l'auteur, écrite vers la fin de 1847._)]

Chaque fois que nous jugeons un acte bon et beau, nous voudrions,

c'est bien naturel, qu'il se généralisât. Or, voyant au sein de la

société une force à qui tout cède, notre première pensée est de la

faire concourir à décréter et imposer l'acte dont il s'agit. Mais la

question est de savoir si l'on ne déprave pas ainsi et la nature de

cette force et la nature de l'acte, rendu obligatoire de volontaire

qu'il était. Pour ce qui me concerne, il ne peut pas m'entrer dans la

tête que la loi, qui est la force, puisse être utilement appliquée à

autre chose qu'à réprimer les torts et maintenir les droits.

Je viens de décrire une nation où il en serait ainsi. Supposons

maintenant qu'au sein de ce peuple l'opinion prévale que la loi ne se

bornera plus à imposer la justice; qu'elle aspirera encore à imposer

la fraternité.

Qu'arrivera-t-il? Je ne serai pas long à le dire, car le lecteur n'a

qu'à refaire en le renversant le tableau qui précède.

D'abord, une incertitude effroyable, une insécurité mortelle planera

sur tout le domaine de l'activité privée; car la fraternité peut

revêtir des milliards de formes inconnues, et, par conséquent, des

milliards de décrets imprévus. D'innombrables projets viendront

chaque jour menacer toutes les relations établies. Au nom de la

fraternité, l'un demandera _l'uniformité des salaires_, et voilà

les classes laborieuses réduites à l'état de castes indiennes; ni

l'habileté, ni le courage, ni l'assiduité, ni l'intelligence ne

pourront les relever; une loi de plomb pèsera sur elles. Ce monde

leur sera comme l'enfer du Dante: _Lasciate ogni speranza, voi

ch'entrate_.--Au nom de la fraternité, un autre demandera que le

travail soit réduit à dix, à huit, à six, à quatre heures; et voilà

la production arrêtée.--Comme il n'y aura plus de pain pour apaiser

la faim, de drap pour garantir du froid, un troisième imaginera de

remplacer le pain et le drap par du _papier-monnaie forcé_. N'est-ce

pas avec des écus que nous achetons ces choses? Multiplier les écus,

dira-t-il, c'est multiplier le pain et le drap; multiplier le papier,

c'est multiplier les écus. Concluez.--Un quatrième exigera qu'on

décrète l'abolition de la concurrence;--un cinquième, l'abolition

de l'intérêt personnel;--celui-ci voudra que l'État fournisse du

travail; celui-là, de l'instruction, et cet autre, des pensions à

tous les citoyens.--En voici un autre qui veut abattre tous les rois

sur la surface du globe, et décréter, au nom de la fraternité, la

guerre universelle. Je m'arrête. Il est bien évident que, dans cette

voie, la source des utopies est inépuisable. Elles seront repoussées,

dira-t-on. Soit; mais il est _possible_ qu'elles ne le soient pas,

et cela suffit pour créer l'_incertitude_, le plus grand fléau du

travail.

Sous ce régime, les capitaux ne pourront se former. Ils seront rares,

chers, concentrés. Cela veut dire que les salaires baisseront, et que

l'inégalité creusera, entre les classes, un abîme de plus en plus

profond.

Les finances publiques ne tarderont pas d'arriver à un complet

désarroi. Comment pourrait-il en être autrement quand l'État est

chargé de fournir tout à tous? Le peuple sera écrasé d'impôts, on

fera emprunt sur emprunt; après avoir épuisé le présent, on dévorera

l'avenir.

Enfin, comme il sera admis en principe que l'État est chargé

de faire de la fraternité en faveur des citoyens, on verra le

peuple tout entier transformé en solliciteur. Propriété foncière,

agriculture, industrie, commerce, marine, compagnies industrielles,

tout s'agitera pour réclamer les faveurs de l'État. Le Trésor public

sera littéralement au pillage. Chacun aura de bonnes raisons pour

prouver que la fraternité légale doit être entendue dans ce sens:

«Les avantages pour moi et les charges pour les autres.» L'effort

de tous tendra à arracher à la législature un lambeau de privilége

_fraternel_. Les classes souffrantes, quoique ayant le plus de

titres, n'auront pas toujours le plus de succès; or, leur multitude

s'accroîtra sans cesse, d'où il suit qu'on ne pourra marcher que de

révolution en révolution.

En un mot, on verra se dérouler tout le sombre spectacle dont, pour

avoir adopté cette funeste idée de _fraternité légale_, quelques

sociétés modernes nous offrent la préface.

Je n'ai pas besoin de le dire: cette pensée a sa source dans des

sentiments généreux, dans des intentions pures. C'est même par là

qu'elle s'est concilié si rapidement la sympathie des masses, et

c'est par là aussi qu'elle ouvre un abîme sous nos pas, si elle est

fausse.

J'ajoute que je serai heureux, pour mon compte, si on me démontre

qu'elle ne l'est pas. Eh! mon Dieu, si l'on peut décréter la

fraternité universelle, et donner efficacement à ce décret la

sanction de la force publique; si, comme le veut Louis Blanc, on

peut faire disparaître du monde, par assis et levé, le ressort de

l'intérêt personnel; si l'on peut réaliser législativement cet

article du programme de la Démocratie pacifique: _Plus d'égoïsme_;

si l'on peut faire que l'État donne tout à tous, sans rien recevoir

de personne, qu'on le fasse. Certes, je voterai le décret et me

réjouirai que l'humanité arrive à la perfection et au bonheur par un

chemin si court et si facile.

Mais, il faut bien le dire, de telles conceptions nous semblent

chimériques et futiles jusqu'à la puérilité. Qu'elles aient éveillé

des espérances dans la classe qui travaille, qui souffre, et n'a

pas le temps de réfléchir, cela n'est pas surprenant. Mais comment

peuvent-elles égarer des publicistes de mérite?

À l'aspect des souffrances qui accablent un grand nombre de nos

frères, ces publicistes ont pensé qu'elles étaient imputables à la

_liberté_ qui est la justice. Ils sont partis de cette idée que le

système de la liberté, de la justice exacte, avait été mis légalement

à l'épreuve, et qu'il avait failli. Ils en ont conclu que le temps

était venu de faire faire à la législation un pas de plus, et qu'elle

devait enfin s'imprégner du principe de la _fraternité_. De là, ces

écoles saint-simoniennes, fouriéristes, communistes, owénistes;

de là, ces tentatives d'organisation du travail; ces déclarations

que l'État doit la subsistance, le bien-être, l'éducation à tous

les citoyens; qu'il doit être généreux, charitable, présent à tout,

dévoué à tous; que sa mission est d'allaiter l'enfance, d'instruire

la jeunesse, d'assurer du travail aux forts, de donner des retraites

aux faibles; en un mot, qu'il a à intervenir directement pour

soulager toutes les souffrances, satisfaire et prévenir tous les

besoins, fournir des capitaux à toutes les entreprises, des lumières

à toutes les intelligences, des baumes à toutes les plaies, des

asiles à toutes les infortunes, et même des secours et du sang

français à tous les opprimés sur la surface du globe.

Encore une fois, qui ne voudrait voir tous ces bienfaits découler sur

le monde de la _loi_ comme d'une source intarissable? Qui ne serait

heureux de voir l'État assumer sur lui toute peine, toute prévoyance,

toute responsabilité, tout devoir, tout ce qu'une Providence, dont

les desseins sont impénétrables, a mis de laborieux et de lourd à la

charge de l'humanité, et réserver aux individus dont elle se compose

le côté attrayant et facile, les satisfactions, les jouissances, la

certitude, le calme, le repos, un présent toujours assuré, un avenir

toujours riant, la fortune sans soins, la famille sans charges, le

crédit sans garanties, l'existence sans efforts?

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 22 / 41 段