l'esclavage, celui des économistes contient la _liberté_. La
propriété, le droit de jouir du fruit de son travail, le droit de
travailler, de se développer, d'exercer ses facultés, comme on
l'entend, sans que l'État intervienne autrement que par son action
protectrice, c'est la liberté.--Et je ne puis encore comprendre
pourquoi les nombreux partisans des systèmes opposés laissent
subsister sur le drapeau de la République le mot _liberté_. On dit
que quelques-uns d'entre eux l'ont effacé pour y substituer le
mot _solidarité_. Ceux-là sont plus francs et plus conséquents.
Seulement, ils auraient dû dire _communisme_, et non _solidarité_;
car la solidarité des intérêts, comme la propriété, existe en dehors
de la loi.
Il implique encore l'_unité_. Nous l'avons déjà vu. Si le législateur
crée le droit de propriété, il y a pour la propriété autant de
manières d'être qu'il peut y avoir d'erreurs dans les têtes
d'utopistes, c'est-à-dire l'infini. Si, au contraire, le droit de
propriété est un fait providentiel, antérieur à toute législation
humaine, et que la législation humaine a pour but de faire respecter,
il n'y a place pour aucun autre système.
C'est encore la _sécurité_, et ceci est de toute évidence: qu'il soit
bien reconnu, au sein d'un peuple, que chacun doit pourvoir à ses
moyens d'existence, mais aussi que chacun a aux fruits de son travail
un droit antérieur et supérieur à la loi; que la loi humaine n'a été
nécessaire et n'est intervenue que pour garantir à tous la liberté
du travail et la propriété de ses fruits, il est bien évident qu'un
avenir de sécurité complète s'ouvre devant l'activité humaine. Elle
n'a plus à craindre que la puissance législative vienne, décret sur
décret, arrêter ses efforts, déranger ses combinaisons, dérouter sa
prévoyance. À l'abri de cette sécurité, les capitaux se formeront
rapidement. L'accroissement rapide des capitaux, de son côté, est
la raison unique de l'accroissement dans la valeur du travail. Les
classes ouvrières seront donc dans l'aisance; elles-mêmes concourront
à former de nouveaux capitaux. Elles seront plus en mesure de
s'affranchir du salariat, de s'associer aux entreprises, d'en fonder
pour leur compte, de reconquérir leur dignité.
Enfin, le principe éternel que l'État ne doit pas être producteur,
mais procurer la sécurité aux producteurs, entraîne nécessairement
l'économie et l'ordre dans les finances publiques par conséquent,
seul il rend possible la bonne assiette et la juste répartition de
l'impôt.
En effet, l'État, ne l'oublions jamais, n'a pas de ressources qui lui
soient propres. Il n'a rien, il ne possède rien qu'il ne le prenne
aux travailleurs. Lors donc qu'il s'ingère de tout, il substitue
la triste et coûteuse activité de ses agents à l'activité privée.
Si, comme aux États-Unis, on en venait à reconnaître que la mission
de l'État est de procurer à tous une complète _sécurité_, cette
mission, il pourrait la remplir avec quelques centaines de millions.
Grâce à cette économie, combinée avec la prospérité industrielle,
il serait enfin possible d'établir l'impôt direct, unique, frappant
exclusivement la _propriété réalisée_ de toute nature.
Mais, pour cela, il faut attendre que des expériences, peut-être
cruelles, aient diminué quelque peu notre foi dans l'État et augmenté
notre foi dans l'Humanité.
Je terminerai par quelques mois sur l'Association du _libre-échange_.
On lui a beaucoup reproché ce titre. Ses adversaires se sont réjouis,
ses partisans se sont affligés de ce que les uns et les autres
considéraient comme une faute.
«Pourquoi semer ainsi l'alarme? disaient ces derniers. Pourquoi
inscrire sur votre drapeau un _principe_? Pourquoi ne pas vous borner
à réclamer dans le tarif des douanes ces modifications sages et
prudentes que le temps a rendues nécessaires, et dont l'expérience a
constaté l'opportunité?»
Pourquoi? parce que, à mes yeux du moins, jamais le libre-échange n'a
été une question de douane et de tarif, mais une question de droit,
de justice, d'ordre public, de Propriété. Parce que le privilége,
sous quelque forme qu'il se manifeste, implique la négation ou le
mépris de la propriété; parce que l'intervention de l'État pour
niveler les fortunes, pour grossir la part des uns aux dépens des
autres, c'est du _communisme_, comme une goutte d'eau est aussi
bien de l'eau que l'Océan tout entier; parce que je prévoyais que
le principe de la propriété, une fois ébranlé sous une forme, ne
tarderait pas à être attaqué sous mille formes diverses; parce que
je n'avais pas quitté ma solitude pour poursuivre une modification
partielle de tarifs, qui aurait impliqué mon adhésion à cette fausse
notion que _la loi est antérieure à la propriété_, mais pour voler
au secours du principe opposé, compromis par le régime protecteur;
parce que j'étais convaincu que les propriétaires fonciers et les
capitalistes avaient eux-mêmes déposé, dans le tarif, le germe de ce
_communisme_ qui les effraie maintenant, puisqu'ils demandaient _à la
loi_ des suppléments de profits, au préjudice des classes ouvrières.
Je voyais bien que ces classes ne tarderaient pas à réclamer aussi,
en vertu de l'égalité, le bénéfice de _la loi appliquée à niveler le
bien-être_, ce qui est le _communisme_.
Qu'on lise le premier acte émané de notre Association, le programme
rédigé dans une séance préparatoire, le 10 mai 1846; on se convaincra
que ce fut là notre pensée dominante.
«L'Échange est un droit naturel comme la Propriété. Tout
citoyen qui a créé ou acquis un produit, doit avoir l'option
ou de l'appliquer immédiatement à son usage, ou de le céder à
quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en
échange l'objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand
il n'en fait aucun usage contraire à l'ordre public et aux
bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d'un
autre citoyen, c'est légitimer une spoliation, c'est blesser la
loi de justice.
«C'est encore violer les conditions de l'ordre; car quel ordre
peut exister au sein d'une société où chaque industrie, aidée en
cela par la loi et la force publique, cherche ses succès dans
l'oppression de toutes les autres?»
Nous placions tellement la question au-dessus des tarifs, que nous
ajoutions:
«Les soussignés ne contestent pas à la société le droit
d'établir, sur les marchandises qui passent la frontière, des
taxes destinées aux dépenses communes, pourvu qu'elles soient
déterminées par les besoins du Trésor.
«Mais sitôt que la taxe, perdant son caractère fiscal, a pour
but de repousser le produit étranger, au détriment du fisc
lui-même, afin d'exhausser artificiellement le prix du produit
national similaire, et de rançonner ainsi la communauté au
profit d'une classe, dès ce moment la Protection, ou plutôt
la Spoliation se manifeste, et C'EST LA le principe que
l'Association aspire à ruiner dans les esprits et à effacer
complétement de nos lois.»
Certes, si nous n'avions poursuivi qu'une modification immédiate
des tarifs, si nous avions été, comme on l'a prétendu, les agents
de quelques intérêts commerciaux, nous nous serions bien gardés
d'inscrire sur notre drapeau un mot qui implique un principe.
Croit-on que je n'aie pas pressenti les obstacles que nous
susciterait cette déclaration de guerre à l'injustice? Ne savais-je
pas très-bien qu'en louvoyant, en cachant le but, en voilant la
moitié de notre pensée, nous arriverions plus tôt à telle ou telle
conquête partielle? Mais en quoi ces triomphes, d'ailleurs éphémères,
eussent-ils dégagé et sauvegardé le grand principe de la Propriété,
que nous aurions nous-même tenu dans l'ombre et mis hors de cause?
Je le répète, nous demandions l'abolition du régime protecteur, non
comme une bonne mesure gouvernementale, mais comme une justice,
comme la réalisation de la liberté, comme la conséquence rigoureuse
d'un droit supérieur à la loi. Ce que nous voulions au fond, nous ne
devions pas le dissimuler dans la forme[66].
[Note 66: Voy., au tome Ier, la lettre adressée, dès janvier 1845, à
M. de Lamartine sur le _Droit au travail_.
(_Note de l'éditeur._)]
Le temps approche où l'on reconnaîtra que nous avons eu raison de
ne pas consentir à mettre, dans le titre de notre Association, un
leurre, un piége, une surprise, une équivoque, mais la franche
expression d'un principe éternel d'ordre et de justice, car il n'y a
de puissance que dans les principes; eux seuls sont le flambeau des
intelligences, le point de ralliement des convictions égarées.
Dans ces derniers temps, un tressaillement universel a parcouru,
comme un frisson d'effroi, la France tout entière. Au seul mot de
_communisme_, toutes les existences se sont alarmées. En voyant
se produire au grand jour et presque officiellement les systèmes
les plus étranges, en voyant se succéder des décrets subversifs,
qui peuvent être suivis de décrets plus subversifs encore, chacun
s'est demandé dans quelle voie nous marchions. Les capitaux se sont
effrayés, le crédit a fui, le travail a été suspendu, la scie et
le marteau se sont arrêtés au milieu de leur oeuvre, comme si un
funeste et universel courant électrique eût paralysé tout à coup les
intelligences et les bras. Et pourquoi? Parce que le principe de la
propriété, déjà compromis essentiellement par le régime protecteur,
a éprouvé de nouvelles secousses, conséquences de la première; parce
que l'intervention de la Loi en matière d'industrie, et _comme moyen
de pondérer les valeurs et d'équilibrer les richesses_, intervention
dont le régime protecteur a été la première manifestation, menace
de se manifester sous mille formes connues ou inconnues. Oui, je le
dis hautement, ce sont les propriétaires fonciers; ceux que l'on
considère comme les propriétaires par excellence, qui ont ébranlé
le principe de la propriété, puisqu'ils en ont appelé _à la loi_
pour donner à leurs terres et à leurs produits une valeur factice.
Ce sont les capitalistes qui ont suggéré l'idée du nivellement des
fortunes _par la loi_. Le _protectionisme_ a été l'avant-coureur du
_communisme_; je dis plus, il a été sa première manifestation. Car,
que demandent aujourd'hui les classes souffrantes? Elles ne demandent
pas autre chose que ce qu'ont demandé et obtenu les capitalistes et
les propriétaires fonciers. Elles demandent l'_intervention de la
loi_ pour équilibrer, pondérer, égaliser la richesse. Ce qu'ils ont
fait par la douane elles veulent le faire par d'autres institutions;
mais le principe est toujours le même, _prendre législativement
aux uns pour donner aux autres_; et certes, puisque c'est vous,
propriétaires et capitalistes, qui avez fait admettre ce funeste
principe, ne vous récriez donc pas si de plus malheureux que vous en
réclament le bénéfice. Ils y ont au moins un titre que vous n'aviez
pas[67].
[Note 67: Voy., au tome II, la réunion des articles sur la question
des subsistances et, ci-après, _Protectionisme et Communisme_.
(_Note de l'éditeur._)]
Mais on ouvre les yeux enfin, on voit vers quel abîme nous pousse
cette première atteinte portée aux conditions essentielles de toute
sécurité sociale. N'est-ce pas une terrible leçon, une preuve
sensible de cet enchaînement de causes et d'effets, par lequel
apparaît à la longue la justice des rétributions providentielles, que
de voir aujourd'hui les riches s'épouvanter devant l'envahissement
d'une fausse doctrine, dont ils ont eux-mêmes posé les bases iniques,
et dont ils croyaient faire paisiblement tourner les conséquences
à leur seul profit? Oui, prohibitionistes, vous avez, été les
promoteurs du communisme. Oui, propriétaires, vous avez détruit dans
les esprits la vraie notion de la Propriété. Cette notion, c'est
l'Économie politique qui la donne, et vous avez proscrit l'Économie
politique, parce que, au nom du droit de propriété, elle combattait
vos injustes priviléges[68].--Et quand elles ont saisi le pouvoir,
quelle a été aussi la première pensée de ces écoles modernes qui vous
effraient? C'est de supprimer l'Économie politique, car la science
économique, c'est une protestation perpétuelle contre ce _nivellement
légal_ que vous avez recherché et que d'autres recherchent
aujourd'hui à votre exemple. Vous avez demandé à la Loi autre chose
et plus qu'il ne faut demander à la Loi, autre chose et plus que la
Loi ne peut donner. Vous lui avez demandé, non la sécurité (c'eût
été votre droit), mais la _plus-value_ de ce qui vous appartient,
ce qui ne pouvait vous être accordé sans porter atteinte aux droits
d'autrui. Et maintenant, la folie de vos prétentions est devenue la
folie universelle.--Et si vous voulez conjurer l'orage qui menace
de vous engloutir, il ne vous reste qu'une ressource. Reconnaissez
votre erreur; renoncez à vos priviléges; faites rentrer la Loi dans
ses attributions, renfermez le Législateur dans son rôle. Vous nous
avez délaissés, vous nous avez attaqués, parce que vous ne nous
compreniez pas sans doute. À l'aspect de l'abîme que vous avez ouvert
de vos propres mains, hâtez-vous de vous rallier à nous, dans notre
propagande en faveur du droit de propriété, en donnant, je le répète,
à ce mot sa signification la plus large, en y comprenant et les
facultés de l'homme et tout ce qu'elles parviennent à produire, qu'il
s'agisse de travail ou d'échange!
[Note 68: Voy., au tome V, _Spoliation et Loi_;--_Guerre aux chaires
d'économie politique_.
(_Note de l'éditeur._)]
La doctrine que nous défendons excite une certaine défiance, à raison
de son extrême simplicité; elle se borne à demander à la loi SÉCURITÉ
pour tous. On a de la peine à croire que le mécanisme gouvernemental
puisse être réduit à ces proportions. De plus, comme cette doctrine
renferme la _Loi_ dans les limites de la _Justice universelle_, on
lui reproche d'exclure la Fraternité. L'Économie politique n'accepte
pas l'accusation. Ce sera l'objet d'un prochain article.
JUSTICE ET FRATERNITÉ[69].
[Note 69: Article inséré au nº du 15 juin 1848, du _Journal des
économistes_.
(_Note de l'éditeur._)]
L'École économiste est en opposition, sur une foule de points, avec
les nombreuses Écoles socialistes, qui se disent plus _avancées_, et
qui sont, j'en conviens volontiers, plus actives et plus populaires.
Nous avons pour adversaires (je ne veux pas dire pour détracteurs)
les communistes, les fouriéristes, les owénistes, Cabet, L. Blanc,
Proudhon, P. Leroux et bien d'autres.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que ces écoles diffèrent entre elles
au moins autant qu'elles diffèrent de nous. Il faut donc, d'abord,
qu'elles admettent un principe commun à toutes, que nous n'admettons
pas; ensuite, que ce principe se prête à l'infinie diversité que nous
voyons entre elles.
Je crois que ce qui nous sépare radicalement, c'est ceci:
L'Économie politique conclut à ne demander À LA LOI que la Justice
universelle.
Le Socialisme, dans ses branches diverses, et par des applications
dont le nombre est naturellement indéfini, demande de plus À LA LOI
la réalisation du dogme de la Fraternité.
Or, qu'est-il arrivé? Le Socialisme admet, avec Rousseau, que
l'ordre social tout entier est dans la Loi. On sait que Rousseau
faisait reposer la société sur un contrat. Louis Blanc, dès la
première page de son livre sur la Révolution, dit: «Le principe de la
fraternité est celui qui, regardant comme solidaires les membres de
la grande famille, tend à organiser un jour les sociétés, _oeuvre de
l'homme_, sur le modèle du corps humain, oeuvre de Dieu.»
Partant de ce point, que la société est l'_oeuvre de l'homme_,
l'oeuvre de la loi, les socialistes doivent en induire que rien
n'existe dans la société, qui n'ait été ordonné et arrangé d'avance
par Législateur.
Donc, voyant l'Économie politique se borner à demander À LA LOI
Justice partout et pour tous, Justice universelle, ils ont pensé
qu'elle n'admettait pas la Fraternité dans les relations sociales.
Le raisonnement est serré. «Puisque la société est toute dans la loi,
disent-ils, et puisque vous ne demandez à la loi que la justice,
vous excluez donc la fraternité de la loi, et par conséquent de la
société.»
De là ces imputations de rigidité, de froideur, de dureté, de
sécheresse, qu'on a accumulées sur la science économique et sur ceux
qui la professent.
Mais la majeure est-elle admissible? Est-il vrai que toute la société
soit renfermée dans la loi? On voit de suite que si cela n'est pas,
toutes ces imputations croulent.
Eh quoi! dire que la loi positive, qui agit toujours avec autorité,
par voie de contrainte, appuyée sur une force coercitive, montrant
pour sanction la baïonnette ou le cachot, aboutissant à une clause
pénale; dire que la loi qui ne décrète ni l'affection, ni l'amitié,
ni l'amour, ni l'abnégation, ni le dévouement, ni le sacrifice, ne
peut davantage décréter ce qui les résume, la Fraternité, est-ce donc
anéantir ou nier ces nobles attributs de notre nature? Non certes;
c'est dire seulement que la société est plus vaste que la loi; qu'un
grand nombre d'actes s'accomplissent, qu'une foule de sentiments se
meuvent en dehors et au-dessus de la loi.
Quant à moi, au nom de la science, je proteste de toutes mes forces
contre cette interprétation misérable, selon laquelle, parce que
nous reconnaissons à la loi une limite, on nous accuse de nier tout
ce qui est au delà de cette limite. Ah! qu'on veuille le croire,
nous aussi nous saluons avec transport ce mot Fraternité, tombé il
y a dix-huit siècles du haut de la montagne sainte et inscrit pour
toujours sur notre drapeau républicain. Nous aussi nous désirons voir
les individus, les familles, les nations s'associer, s'entr'aider,
s'entre-secourir dans le pénible voyage de la vie mortelle. Nous
aussi nous sentons battre notre coeur et couler nos larmes au récit
des actions généreuses, soit qu'elles brillent dans la vie des
simples citoyens, soit qu'elles rapprochent et confondent les classes
diverses, soit surtout qu'elles précipitent les peuples prédestinés
aux avant-postes du progrès et de la civilisation.
Et nous réduira-t-on à parler de nous-mêmes? Eh bien! qu'on scrute
nos actes. Certes, nous voulons bien admettre que ces nombreux
publicistes qui, de nos jours, veulent étouffer dans le coeur
de l'homme jusqu'au sentiment de l'intérêt, qui se montrent si
impitoyables envers ce qu'ils appellent l'individualisme, dont la
bouche se remplit incessamment des mots dévouement, sacrifice,
fraternité; nous voulons bien admettre qu'ils obéissent exclusivement
à ces sublimes mobiles qu'ils conseillent aux autres, qu'ils donnent
des exemples aussi bien que des conseils, qu'ils ont eu soin de
mettre leur conduite en harmonie avec leurs doctrines; nous voulons
bien les croire, sur leur parole, pleins de désintéressement et de
charité; mais enfin, il nous sera permis de dire que sous ce rapport
nous ne redoutons pas la comparaison.
Chacun de ces Décius a un plan qui doit réaliser le bonheur de
l'humanité, et tous ont l'air de dire que si nous les combattons,
c'est parce que nous craignons ou pour notre fortune, ou pour
d'autres avantages sociaux. Non; nous les combattons, parce que nous
tenons leurs idées pour fausses, leurs projets pour aussi puérils
que désastreux. Que s'il nous était démontré qu'on peut faire
descendre à jamais le bonheur sur terre par une organisation factice,
ou en décrétant la fraternité, il en est parmi nous qui, quoique
économistes, signeraient avec joie ce décret de la dernière goutte de
leur sang.
Mais il ne nous est pas démontré que la fraternité se puisse imposer.
Si même, partout où elle se manifeste, elle excite si vivement notre
sympathie, c'est parce qu'elle agit en dehors de toute contrainte
légale. La fraternité est spontanée, ou n'est pas. La décréter,
c'est l'anéantir. La LOI peut bien _forcer_ l'homme à rester juste;
vainement elle essaierait de le _forcer_ à être dévoué.
Ce n'est pas moi, du reste, qui ai inventé cette distinction. Ainsi
que je le disais tout à l'heure, il y a dix-huit siècles, ces paroles
sortirent de la bouche du divin fondateur de notre religion:
«_La loi vous dit: Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez
pas qui vous fût fait._
«_Et moi, je vous dis: Faites aux autres ce que vous voudriez que les
autres fissent pour vous._»
Je crois que ces paroles fixent la limite qui sépare la Justice
de la Fraternité. Je crois qu'elles tracent en outre une ligne
de démarcation, je ne dirai pas absolue et infranchissable, mais
théorique et rationnelle, entre le domaine circonscrit de la loi et
la région sans borne de la spontanéité humaine.
Quand un grand nombre de familles, qui toutes, pour vivre, se
développer et se perfectionner, ont besoin de travailler, soit
isolément, soit par association, mettent en commun une partie de
leurs forces, que peuvent-elles demander à cette force commune, si
ce n'est la protection de toutes les personnes, de tous les travaux,
de toutes les propriétés, de tous les droits, de tous les intérêts?
cela, qu'est-ce autre chose que la Justice universelle? Évidemment le
droit de chacun a pour limite le droit absolument semblable de tous
les autres. La loi ne peut donc faire autre chose que reconnaître
cette limite et la faire respecter. Si elle permettait à quelques-uns
de la franchir, ce serait au détriment de quelques autres. La loi
serait injuste. Elle le serait bien plus encore si, au lieu de
tolérer cet empiétement, elle l'ordonnait.
Qu'il s'agisse, par exemple, de propriété: le principe est que ce que
chacun a fait par son travail lui appartient, encore que ce travail
ait été comparativement plus ou moins habile, persévérant, heureux,
et par suite plus ou moins productif. Que si deux travailleurs
veulent unir leurs forces, pour partager le produit suivant des
proportions convenues, ou échanger entre eux leurs produits, ou si
l'un veut faire à l'autre un prêt ou un don, qu'est-ce qu'a à faire
la loi? Rien, ce me semble, si ce n'est exiger l'exécution des
conventions, empêcher ou punir le dol, la violence et la fraude.
Cela veut-il dire qu'elle interdira les actes de dévouement et de
générosité? Qui pourrait avoir une telle pensée? Mais ira-t-elle
jusqu'à les ordonner? Voilà précisément le point qui divise les
économistes et les socialistes.
Si les socialistes veulent dire que, pour des circonstances
extraordinaires, pour des cas urgents, l'État doit préparer quelques
ressources, secourir certaines infortunes, ménager certaines
transitions, mon Dieu, nous serons d'accord; cela s'est fait; nous
désirons que cela se fasse mieux. Il est cependant un point, dans
cette voie, qu'il ne faut pas dépasser; c'est celui où la prévoyance
gouvernementale viendrait anéantir la prévoyance individuelle en
s'y substituant. Il est de toute évidence que la charité organisée
ferait, en ce cas, beaucoup plus de mal permanent que de bien
passager.
Mais il ne s'agit pas ici de mesures exceptionnelles. Ce que nous
recherchons, c'est ceci: la Loi, considérée au point de vue général
et théorique, a-t-elle pour mission de constater et faire respecter
la limite des droits réciproques _préexistants_, ou bien de faire
directement le bonheur des hommes, en provoquant des actes de
dévouement, d'abnégation et de sacrifices mutuels?
Ce qui me frappe dans ce dernier système (et c'est pour cela que dans
cet écrit fait à la hâte j'y reviendrai souvent), c'est l'incertitude
qu'il fait planer sur l'activité humaine et ses résultats, c'est
l'inconnu devant lequel il place la société, inconnu qui est de
nature à paralyser toutes ses forces.
La Justice, on sait ce qu'elle est, où elle est. C'est un point fixe,
immuable. Que la loi la prenne pour guide, chacun sait à quoi s'en
tenir, et s'arrange en conséquence.
Mais la Fraternité, où est son point détermine? quelle est sa limite?
quelle est sa forme? Évidemment c'est l'infini. La fraternité, en
définitive, consiste à faire un sacrifice pour autrui, à _travailler_
pour autrui. Quand elle est libre, spontanée, volontaire, je la
conçois, et j'y applaudis. J'admire d'autant plus le sacrifice
qu'il est plus entier. Mais quand on pose au sein d'une société ce
principe, que la Fraternité sera imposée par la loi, c'est-à-dire,
en bon français, que la répartition des fruits du travail sera faite
législativement, sans égard pour les droits du travail lui-même; qui
peut dire dans quelle mesure ce principe agira, de quelle forme un
caprice du législateur peut le revêtir, dans quelles institutions un
décret peut du soir au lendemain l'incarner? Or, je demande si, à ces
conditions, une société peut exister?