l'industrie couturière. Quel mouvement! quelle activité! quelle vie!
Chaque robe occupera cent doigts au lieu de dix. Il n'y aura plus une
jeune fille oisive, et nous n'avons pas besoin, Sire, de signaler
à votre perspicacité les conséquences morales de cette grande
révolution. Non seulement il y aura plus de filles occupées, mais
chacune d'elles gagnera davantage, car elles ne pourront suffire à la
demande; et si la concurrence se montre encore, ce ne sera plus entre
les ouvrières qui font les robes, mais entre les belles dames qui les
portent.
Vous le voyez, Sire, notre proposition n'est pas seulement conforme
aux traditions économiques du gouvernement, elle est encore
essentiellement morale et démocratique.
Pour apprécier ses effets, supposons-la réalisée, transportons-nous
par la pensée dans l'avenir; imaginons le système en action depuis
vingt ans. L'oisiveté est bannie du pays; l'aisance et la concorde,
le contentement et la moralité ont pénétré avec le travail dans
toutes les familles; plus de misère, plus de prostitution. La main
gauche étant fort gauche à la besogne, l'ouvrage surabonde et la
rémunération est satisfaisante. Tout s'est arrangé là-dessus; les
ateliers se sont peuplés en conséquence. N'est-il pas vrai, Sire, que
si, tout à coup, des utopistes venaient réclamer la liberté de la
main droite, ils jetteraient l'alarme dans le pays? N'est-il pas vrai
que cette prétendue réforme bouleverserait toutes les existences?
Donc notre système est bon, puisqu'on ne le pourrait détruire sans
douleurs.
Et cependant, nous avons le triste pressentiment qu'un jour il se
formera (tant est grande la perversité humaine!) une association pour
la liberté des mains droites.
Il nous semble déjà entendre les libre-dextéristes tenir, à la salle
Montesquieu, ce langage:
«Peuple, tu te crois plus riche parce qu'on t'a ôté l'usage d'une
main; tu ne vois que le surcroît de travail qui t'en revient. Mais
regarde donc aussi la cherté qui en résulte, le décroissement
forcé de toutes les consommations. Cette mesure n'a pas rendu plus
abondante la source des salaires, le capital. Les eaux qui coulent de
ce grand réservoir sont dirigées vers d'autres canaux, leur volume
n'est pas augmenté, et le résultat définitif est, pour la nation en
masse, une déperdition de bien-être égale à tout ce que des millions
de mains droites peuvent produire de plus qu'un égal nombre de mains
gauches. Donc, liguons-nous, et, au prix de quelques dérangements
inévitables, conquérons le droit de travailler de toutes mains.»
Heureusement, Sire, il se formera une _association pour la défense
du travail par la main gauche_, et les _Sinistristes_ n'auront pas
de peine à réduire à néant toutes ces généralités et idéalités,
suppositions et abstractions, rêveries et utopies. Ils n'auront qu'à
exhumer le _Moniteur industriel_ de 1846: ils y trouveront, contre la
_liberté des échanges_, des arguments tout faits, qui pulvérisent si
merveilleusement la _liberté de la main droite_, qu'il leur suffira
de substituer un mot à l'autre.
«La ligue parisienne pour la _liberté du commerce_ ne doutait pas
du concours des ouvriers. Mais les ouvriers ne sont plus des hommes
que l'on mène par le bout du nez. Ils ont les yeux ouverts et ils
savent mieux l'économie politique que nos professeurs patentés...
La _liberté du commerce_, ont-ils répondu, nous enlèverait notre
travail, et le travail c'est notre propriété réelle, grande,
souveraine: _avec le travail, avec beaucoup de travail, le prix
des marchandises n'est jamais inaccessible_. Mais sans travail, le
pain ne coûtât-il qu'un sou la livre, l'ouvrier est forcé de mourir
de faim. Or, vos doctrines, au lieu d'augmenter la somme actuelle
du travail en France, la diminueront, c'est-à-dire que vous nous
réduirez à la misère.» (Numéro du 13 octobre 1846.)».
«Quand il y a trop de marchandises à vendre, leur prix s'abaisse à la
vérité; mais comme le salaire diminue quand la marchandise perd de sa
valeur, il en résulte qu'au lieu d'être en état d'acheter, nous ne
pouvons plus rien acheter. C'est donc quand la marchandise est à vil
prix, que l'ouvrier est le plus malheureux.» (Gauthier de Rumilly,
_Moniteur industriel_ du 17 novembre.)
Il ne sera pas mal que les _Sinistristes_ entremêlent quelques
menaces dans leurs belles théories. En voici le modèle:
«Quoi! vouloir substituer le travail de la main droite à celui
de la main gauche et amener ainsi l'abaissement forcé, sinon
l'anéantissement du salaire, seule ressource de presque toute la
nation!
«Et cela au moment où des récoltes incomplètes imposent déjà de
pénibles sacrifices à l'ouvrier, l'inquiètent sur son avenir, le
rendent plus accessible aux mauvais conseils et prêt à sortir de
cette conduite si sage qu'il a tenue jusqu'ici!»
Nous avons la confiance, Sire, que, grâce à des raisonnements si
savants, si la lutte s'engage, la main gauche en sortira victorieuse.
Peut-être se formera-t-il aussi une association, dans le but de
rechercher si la main droite et la main gauche n'ont pas tort toutes
deux, et s'il n'y a point entre elles une troisième main, afin de
tout concilier.
Après avoir peint les _Dextéristes_ comme séduits par la _libéralité
apparente d'un principe dont l'expérience n'a pas encore vérifié
l'exactitude_, et les _Sinistristes_ comme se cantonnant dans des
positions acquises:
«Et l'on nie, dira-t-elle, qu'il y ait un troisième parti à prendre
au milieu du conflit! et l'on ne voit pas que les ouvriers ont à se
défendre à la fois et contre ceux qui ne veulent rien changer à la
situation actuelle, parce qu'ils y trouvent avantage, et contre ceux
qui rêvent un bouleversement économique dont ils n'ont calculé ni
l'étendue ni la portée!» (_National_ du 16 octobre.)
Nous ne voulons pourtant pas dissimuler à Votre Majesté, Sire, que
notre projet a un côté vulnérable. On pourra nous dire: Dans vingt
ans, toutes les mains gauches seront aussi habiles que le sont
maintenant les mains droites, et vous ne pourrez plus compter sur la
_gaucherie_ pour accroître le travail national.
À cela, nous répondons que, selon de doctes médecins, la partie
gauche du corps humain a une faiblesse naturelle tout à fait
rassurante pour l'avenir du travail.
Et, après tout, consentez, Sire, à signer l'ordonnance, et un grand
principe aura prévalu: _Toute richesse provient de l'intensité
du travail_. Il nous sera facile d'en étendre et varier les
applications. Nous décréterons, par exemple, qu'il ne sera plus
permis de travailler qu'avec le pied. Cela n'est pas plus impossible
(puisque cela s'est vu) que d'extraire du fer des vases de la Seine.
On a vu même des hommes écrire avec le dos. Vous voyez, Sire, que
les moyens d'accroître le travail national ne nous manqueront pas.
En désespoir de cause, il nous resterait la ressource illimitée des
amputations.
Enfin, Sire, si ce rapport n'était destiné à la publicité, nous
appellerions votre attention sur la grande influence que tous les
systèmes analogues à celui que nous vous soumettons sont de nature à
donner aux hommes du pouvoir. Mais c'est une matière que nous nous
réservons de traiter en conseil privé.
XVII.--DOMINATION PAR LE TRAVAIL[61].
[Note 61: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 14 février 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
«De même qu'en temps de guerre on arrive à la domination par la
supériorité des armes, peut-on, en temps de paix, arriver à la
domination par la supériorité du travail?»
Cette question est du plus haut intérêt, à une époque où on ne paraît
pas mettre en doute que, dans le champ de l'industrie, comme sur le
champ de bataille, _le plus fort écrase le plus faible_.
Pour qu'il en soit ainsi, il faut que l'on ait découvert, entre le
travail qui s'exerce sur les choses et la violence qui s'exerce sur
les hommes, une triste et décourageante analogie; car comment ces
deux sortes d'actions seraient-elles identiques dans leurs effets, si
elles étaient opposées par leur nature?
Et s'il est vrai qu'en industrie comme en guerre, la domination
est le résultat nécessaire de la supériorité, qu'avons-nous à nous
occuper de progrès, d'économie sociale, puisque nous sommes dans un
monde où tout a été arrangé de telle sorte, par la Providence, qu'un
même effet, l'oppression, sort fatalement des principes les plus
opposés?
À propos de la politique toute nouvelle où la liberté commerciale
entraîne l'Angleterre; beaucoup de personnes font cette objection
qui préoccupe, j'en conviens, les esprits les plus sincères:
«L'Angleterre fait-elle autre chose que poursuivre le même but
par un autre moyen? N'aspire-t-elle pas toujours à l'universelle
suprématie? Sûre de la supériorité de ses capitaux et de son travail,
n'appelle-t-elle pas la libre concurrence pour étouffer l'industrie
du continent, régner en souveraine, et conquérir le privilége de
nourrir et vêtir les peuples ruinés?»
Il me serait facile de démontrer que ces alarmes sont chimériques;
que notre prétendue infériorité est de beaucoup exagérée; qu'il n'est
aucune de nos grandes industries qui, non-seulement ne résiste, mais
encore ne se développe sous l'action de la concurrence extérieure,
et que son effet infaillible est d'amener un accroissement de
consommation générale, capable d'absorber à la fois les produits du
dehors et ceux du dedans.
Aujourd'hui je veux attaquer l'objection de front, lui laissant toute
sa force et tout l'avantage du terrain qu'elle a choisi. Mettant de
côté les Anglais et les Français, je rechercherai, d'une manière
générale, si, alors même que, par sa supériorité dans une branche
d'industrie, un peuple vient à étouffer l'industrie similaire d'un
autre peuple, celui-là a fait un pas vers la domination et celui-ci
vers la dépendance; en d'autres termes, si tous deux ne gagnent pas
dans l'opération, et si ce n'est pas le vaincu qui y gagne davantage.
Si l'on ne voit dans un produit que l'_occasion d'un travail_, il
est certain que les alarmes des protectionistes sont fondées. À
ne considérer le fer, par exemple, que dans ses rapports avec les
maîtres de forges, on pourrait craindre que la concurrence d'un
pays, où il serait un don gratuit de la nature, n'éteignît les hauts
fourneaux dans un autre pays où il y aurait rareté de minerai et de
combustible.
Mais est-ce là une vue complète du sujet? Le fer n'a-t-il des
rapports qu'avec ceux qui le font? est-il étranger à ceux qui
l'emploient? sa destination définitive, unique, est-elle d'être
produit? et s'il est utile, non à cause du travail dont il est
l'occasion, mais à raison des qualités qu'il possède, des nombreux
services auxquels sa dureté, sa malléabilité le rendent propre, ne
s'ensuit-il pas que l'étranger ne peut en réduire le prix, même au
point d'en empêcher la production chez nous, sans nous faire plus
de bien, sous ce dernier rapport, qu'il ne nous fait de mal sous le
premier?
Qu'on veuille bien considérer qu'il est une foule de choses que les
étrangers, par les avantages naturels dont ils sont entourés, nous
empêchent de produire directement, et à l'égard desquelles, nous
sommes placés, _en réalité_, dans la position hypothétique que nous
examinons quant au fer. Nous ne produisons chez nous ni le thé, ni le
café, ni l'or, ni l'argent. Est-ce à dire que notre travail en masse
en est diminué? Non, seulement pour créer la contre-valeur de ces
choses, pour les acquérir par voie d'échange, nous détachons de notre
travail général une portion _moins grande_ qu'il n'en faudrait pour
les produire nous-mêmes. Il nous en reste plus à consacrer à d'autres
satisfactions. Nous sommes plus riches; plus forts d'autant. Tout ce
qu'a pu faire la rivalité extérieure, même dans les cas où elle nous
interdit d'une manière absolue une forme déterminée de travail, c'est
de l'économiser, d'accroître notre puissance productive. Est-ce là,
pour l'étranger, le chemin de la _domination_?
Si l'on trouvait en France une mine d'or, il ne s'ensuit pas
que nous eussions intérêt à l'exploiter. Il est même certain que
l'entreprise devrait être négligée, si chaque once d'or absorbait
plus de notre travail qu'une once d'or achetée au Mexique avec du
drap. En ce cas, il vaudrait mieux continuer à voir nos mines dans
nos métiers.--Ce qui est vrai de l'or l'est du fer.
L'illusion provient de ce qu'on ne voit pas une chose. C'est que
la supériorité étrangère n'empêche jamais le travail national que
sous une forme déterminée, et ne le rend superflu sous cette forme
qu'en mettant à notre disposition le résultat même du travail ainsi
anéanti. Si les hommes vivaient dans des cloches, sous une couche
d'eau, et qu'ils dussent se pourvoir d'air par l'action de la pompe,
il y aurait là une source immense de travail. Porter atteinte à ce
travail, _en laissant les hommes dans cette condition_, ce serait
leur infliger un effroyable dommage. Mais si le travail ne cesse
que parce que la nécessité n'y est plus, parce que les hommes
sont placés dans un autre milieu, où l'air est mis, sans effort,
en contact avec leurs poumons, alors la perte de ce travail n'est
nullement regrettable, si ce n'est aux yeux de ceux qui s'obstinent à
n'apprécier, dans le travail, que le travail même.
C'est là précisément cette nature de travail qu'anéantissent
graduellement les machines, la liberté commerciale, le progrès en
tout genre; non le travail utile, mais le travail devenu superflu,
surnuméraire, sans objet, sans résultat. Par contre, la protection le
remet en oeuvre; elle nous replace sous la couche d'eau, pour nous
fournir l'occasion de pomper; elle nous force à demander l'or à la
mine nationale inaccessible, plutôt qu'à nos métiers nationaux. Tout
son effet est dans ce mot: _déperdition de forces_.
On comprend que je parle ici des effets généraux, et non des
froissements temporaires qu'occasionne le passage d'un mauvais
système à un bon. Un dérangement momentané accompagne nécessairement
tout progrès. Ce peut être une raison pour adoucir la transition; ce
n'en est pas une pour interdire systématiquement tout progrès, encore
moins pour le méconnaître.
On nous représente l'industrie comme une lutte. Cela n'est pas vrai,
ou cela n'est vrai que si l'on se borne à considérer chaque industrie
dans ses effets, sur une autre industrie similaire, en les isolant
toutes deux, par la pensée, du reste de l'humanité. Mais il y a
autre chose; il y a les effets sur la consommation, sur le bien-être
général.
Voilà pourquoi il n'est pas permis d'assimiler, comme on le fait, le
travail à la guerre.
Dans la guerre, _le plus fort accable le plus faible_.
Dans le travail, _le plus fort communique de la force au plus
faible_. Cela détruit radicalement l'analogie.
Les Anglais ont beau être forts et habiles, avoir des capitaux
énormes et _amortis_, disposer de deux grandes puissances de
production, le fer et le feu; tout cela se traduit en _bon marché_ du
produit. Et qui gagne au bon marché du produit? Celui qui l'achète.
Il n'est pas en leur puissance d'anéantir d'une manière absolue une
portion quelconque de notre travail. Tout ce qu'ils peuvent faire,
c'est de le rendre superflu pour un résultat acquis, de donner l'air
en même temps qu'ils suppriment la pompe, d'accroître ainsi notre
force disponible, et de rendre, chose remarquable, leur prétendue
domination d'autant plus impossible que leur supériorité serait plus
incontestable.
Ainsi nous arrivons, par une démonstration rigoureuse et consolante,
à cette conclusion, que le _travail_ et la _violence_, si opposés par
leur nature, ne le sont pas moins, quoi qu'en disent protectionistes
et socialistes, par leurs effets.
Il nous a suffi pour cela de distinguer entre du travail _anéanti_
et du travail _économisé_.
Avoir moins de fer _parce qu'on_ travaille moins, ou avoir plus de
fer _quoiqu'on_ travaille moins, ce sont choses plus que différentes;
elles sont opposées. Les protectionistes les confondent, nous ne les
confondons pas. Voilà tout.
Qu'on se persuade bien une chose. Si les Anglais mettent en oeuvre
beaucoup d'activité, de travail, de capitaux, d'intelligence, de
forces naturelles, ce n'est pas pour nos beaux yeux. C'est pour se
donner à eux-mêmes beaucoup de satisfactions, en échange de leurs
produits. Ils veulent certainement recevoir au moins autant qu'ils
donnent, et _ils fabriquent chez eux le paiement de ce qu'ils
achètent ailleurs_. Si donc ils nous inondent de leurs produits,
c'est qu'ils entendent être inondés des nôtres. Dans ce cas, le
meilleur moyen d'en avoir beaucoup pour nous-mêmes, c'est d'être
libres de choisir, pour l'acquisition, entre ces deux procédés:
production immédiate, production médiate. Tout le machiavélisme
britannique ne nous fera pas faire un mauvais choix.
Cessons donc d'assimiler puérilement la concurrence industrielle à la
guerre; fausse assimilation qui tire tout ce qu'elle a de spécieux
de ce qu'on isole deux industries rivales pour juger les effets de
la concurrence. Sitôt qu'on fait entre en ligne de compte l'effet
produit sur le bien-être général, l'analogie disparaît.
Dans une bataille, celui qui est tué est bien tué, et l'armée est
affaiblie d'autant. En industrie, une usine ne succombe qu'autant que
l'ensemble du travail national remplace ce qu'elle produisait, _avec
un excédant_. Imaginons un état de choses où, pour un homme resté sur
le carreau, il en ressuscite deux pleins de force et de vigueur. S'il
est une planète où les choses sa passent ainsi, il faut convenir que
la guerre s'y fait, dans des conditions si différentes de ce que nous
la voyons ici-bas, qu'elle n'en mérite pas même le nom.
Or, c'est là le caractère distinctif de ce qu'on a nommé si mal à
propos _guerre industrielle_.
Que les Belges et les Anglais baissent le prix de leur fer, s'ils le
peuvent, qu'ils le baissent encore et toujours, jusqu'à l'anéantir.
Ils peuvent bien par là éteindre un de nos hauts fourneaux, tuer un
de nos soldats; mais je les défie d'empêcher qu'aussitôt, et par une
conséquence _nécessaire_ de ce bon marché lui-même, mille autres
industries ne ressuscitent, ne se développent, plus profitables que
l'industrie mise hors de combat.
Concluons que la domination par le travail est impossible et
contradictoire, puisque toute supériorité qui se manifeste chez un
peuple se traduit en bon marché et n'aboutit qu'à communiquer de la
force à tous les autres. Bannissons de l'économie politique toutes
ces expressions empruntées au vocabulaire des batailles: _Lutter
à armes égales_, _vaincre_, _écraser_, _étouffer_, _être battu_,
_invasion_, _tribut_. Que signifient ces locutions? Pressez-les,
et il n'en sort rien... Nous nous trompons, il en sort d'absurdes
erreurs et de funestes préjugés. Ce sont ces mots qui arrêtent
la fusion des peuples, leur pacifique, universelle, indissoluble
alliance, et le progrès de l'humanité[62]!
[Note 62: Si l'auteur eût vécu, il eût probablement publié une
troisième série de _Sophismes_. Les principaux éléments de
cette publication nous ont semblé préparés dans les colonnes du
_Libre-Échange_, et, à la fin du tome II, nous les présentons réunis.
(_Note de l'éditeur._)]
FIN DE LA SECONDE SÉRIE.
PAMPHLETS
SUIVIS DE
DISCOURS ET OPINIONS PARLEMENTAIRES.
PAMPHLETS
SUIVIS DE
DISCOURS ET OPINIONS PARLEMENTAIRES.
ORDRE DE LA PUBLICATION DES PAMPHLETS, du vivant de l'auteur.
Propriété et Loi.--Justice et Fraternité.
Protectionisme et Communisme.
Capital et Rente.
Paix et Liberté ou le Budget républicain.
Incompatibilités parlementaires.
L'État.--Maudit argent[63].
Gratuité du Crédit.
Baccalauréat et Socialisme.
Spoliation et Loi.--Mélanges.
Propriété et Spoliation.
La Loi.
Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.
[Note 63: C'est immédiatement après ce pamphlet que parut la première
édition des _Harmonies économiques_.]
ORDRE DE LEUR CLASSEMENT DANS CE VOLUME et le suivant.
IVe VOLUME.
Propriété et Loi.--Justice et Fraternité.
L'État.
La Loi.
Propriété et Spoliation.
Baccalauréat et Socialisme.
Protectionisme et Communisme.
Ve VOLUME.
Spoliation et Loi.
Guerre aux Chaires d'Économie politique.
Capital et Rente.
Maudit argent.
Gratuité du Crédit.
Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.
Paix et Liberté.
Incompatibilités parlementaires.
Discours sur l'Impôt des Boissons.
-- sur la Répression des Coalitions d'ouvriers.
Réflexions sur l'Amendement de M. Mortimer-Ternaux.
-- sur la Balance du commerce.
(_Note de l'éditeur._)
PROPRIÉTÉ ET LOI[64].
[Note 64: Article inséré au nº du 15 mai 1848 du _Journal des
Économistes_.
(_Note de l'Éditeur._)]
La confiance de mes concitoyens m'a revêtu du titre de _législateur_.
Ce titre, je l'aurais certes décliné, si je l'avais compris comme
faisait Rousseau.
«Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple, dit-il, doit se
sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de
transformer chaque individu qui, par lui-même, est un tout parfait et
solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive
en quelque sorte sa vie et son être; d'altérer la constitution
physique de l'homme pour la renforcer, etc., etc... S'il est vrai
qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce d'un grand
législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modèle que l'autre doit
proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la machine, celui-là
n'est que l'ouvrier qui la monte et la fait marcher.»
Rousseau, étant convaincu que l'état social était d'invention
humaine, devait placer très-haut la loi et le législateur. Entre le
législateur et le reste des hommes, il voyait la distance ou plutôt
l'abîme qui sépare le mécanicien de la matière inerte dont la
machine est composée.
Selon lui, la loi devait transformer les personnes, créer ou ne
créer pas la propriété. Selon moi, la société, les personnes et les
propriétés existent antérieurement aux lois, et, pour me renfermer
dans un sujet spécial, je dirai: Ce n'est pas parce qu'il y a des
lois qu'il y a des propriétés, mais parce qu'il y a des propriétés
qu'il y a des lois.
L'opposition de ces deux systèmes est radicale. Les conséquences qui
en dérivent vont s'éloignant sans cesse; qu'il me soit donc permis de
bien préciser la question.
J'avertis d'abord que je prends le mot _propriété_ dans le sens
général, et non au sens restreint de _propriété foncière_. Je
regrette, et probablement tous les économistes regrettent avec moi,
que ce mot réveille involontairement en nous l'idée de la possession
du sol. J'entends par _propriété_ le droit qu'a le travailleur sur la
valeur qu'il a créée par son travail.
Cela posé, je me demande si ce droit est de création légale, ou s'il
n'est pas au contraire antérieur et supérieur à la loi? S'il a fallu
que la loi vînt donner naissance au droit de propriété, ou si, au
contraire, la propriété était un fait et un droit préexistants qui
ont donné naissance à la loi? Dans le premier cas, le législateur
a pour mission d'organiser, modifier, supprimer même la propriété,
s'il le trouve bon; dans le second, ses attributions se bornent à la
garantir, à la faire respecter.
Dans le préambule d'un projet de constitution publié par un des plus
grands penseurs des temps modernes, M. Lamennais, je lis ces mots:
«Le peuple français déclare qu'il reconnaît des droits et des devoirs
antérieurs et supérieurs à toutes les lois positives et indépendants
d'elles.
«Ces droits et ces devoirs, directement émanés de Dieu, se résument
dans le triple dogme qu'expriment ces mots sacrés: Égalité, Liberté,
Fraternité.»
Je demande si le droit de Propriété n'est pas un de ceux qui, bien
loin de dériver de la loi positive, précèdent la loi et sont sa
raison d'être?
Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, une question subtile
et oiseuse. Elle est immense, elle est fondamentale. Sa solution
intéresse au plus haut degré la société, et l'on en sera convaincu,
j'espère, quand j'aurai comparé, dans leur origine et par leurs
effets, les deux systèmes en présence.
* * * * *
Les économistes pensent que la _Propriété_ est un fait providentiel
comme la _Personne_. Le Code ne donne pas l'existence à l'une plus
qu'à l'autre. La Propriété, est une conséquence nécessaire de la
constitution de l'homme.