sont avantageuses.
V.--Tant mieux, puisqu'elles nous le sont aussi.
R.--Ensuite, par ces trocs, nous nous mettrons dans sa dépendance.
V.--Et lui dans la nôtre. Nous aurons besoin de son gibier, lui de
nos légumes, et nous vivrons en bonne amitié.
R.--Système! Veux-tu que je te mette sans parole?
V.--Voyons; j'attends encore une bonne raison.
R.--Je suppose que l'étranger apprenne à cultiver un jardin et que
son île soit plus fertile que la nôtre. Vois-tu la conséquence?
V.--Oui. Nos relations avec l'étranger cesseront. Il ne nous prendra
plus de légumes, puisqu'il en aura chez lui avec moins de peine. Il
ne nous apportera plus de gibier, puisque nous n'aurons rien à lui
donner en échange, et nous serons justement alors comme tu veux que
nous soyons aujourd'hui.
R.--Sauvage imprévoyant! Tu ne vois pas qu'après avoir tué notre
chasse en nous inondant de gibier, il tuera notre jardinage en nous
inondant de légumes.
V.--Mais ce ne sera jamais qu'autant que nous lui donnerons _autre
chose_, c'est-à-dire que nous trouverons _autre chose_ à produire
avec économie de travail pour nous.
R.--_Autre chose, autre chose!_ Tu en viens toujours là. Tu es dans
le vague, ami _Vendredi_; il n'y a rien de pratique dans tes vues.
La lutte se prolongea longtemps et laissa chacun, ainsi qu'il arrive
souvent, dans sa conviction. Cependant, Robinson ayant sur Vendredi
un grand ascendant, son avis prévalut, et quand l'étranger vint
chercher la réponse, Robinson lui dit:
«--Étranger, pour que votre proposition soit acceptée, il faudrait
que nous fussions bien sûrs de deux choses:
«La première, que votre île n'est pas plus giboyeuse que la nôtre;
car nous ne voulons lutter qu'_à armes égales_.
«La seconde, que vous perdrez au marché. Car, comme dans tout échange
il y a nécessairement un gagnant et un perdant, nous serions dupes si
vous ne l'étiez pas.--Qu'avez-vous à dire?
«--Rien, dit l'étranger.» Et ayant éclaté de rire, il regagna sa
pirogue.
--Le conte ne serait pas mal, si Robinson n'était pas si absurde.
--Il ne l'est pas plus que le comité de la rue Hauteville.
--Oh! c'est bien différent. Vous supposez tantôt un homme seul,
tantôt, ce qui revient au même, deux hommes vivant en communauté.
Ce n'est pas là notre monde; la séparation des occupations,
l'intervention des négociants et du numéraire changent bien la
question.
--Cela complique en effet les transactions, mais n'en change pas la
nature.
--Quoi! vous voulez comparer le commerce moderne à de simples trocs?
--Le commerce n'est qu'une multitude de trocs; la nature propre du
troc est identique à la nature propre du commerce, comme un petit
travail est de même nature qu'un grand, comme la gravitation qui
pousse un atome est de même nature que celle qui entraîne un monde.
--Ainsi, selon vous, ces raisonnements si faux dans la bouche de
Robinson ne le sont pas moins dans la bouche de nos protectionistes?
--Non; seulement l'erreur s'y cache mieux sous la complication des
circonstances.
--Eh bien! arrivez donc à un exemple pris dans l'ordre actuel des
faits.
--Soit; en France, vu les exigences du climat et des habitudes, le
drap est une chose utile. L'essentiel est-il _d'en faire_ ou _d'en
avoir_?
--Belle question! pour en avoir, il faut en faire.
--Ce n'est pas indispensable. Pour en avoir, il faut que quelqu'un le
fasse, voilà qui est certain; mais il n'est pas d'obligation que ce
soit la personne ou le pays qui le consomme, qui le produise. Vous
n'avez pas fait celui qui vous habille si bien; la France n'a pas
fait le café dont elle déjeune.
--Mais j'ai acheté mon drap, et la France son café.
--Précisément, et avec quoi?
--Avec de l'argent.
--Mais vous n'avez pas fait l'argent, ni la France non plus.
--Nous l'avons acheté.
--Avec quoi?
--Avec nos produits qui sont allés au Pérou.
--C'est donc en réalité votre travail que vous échangez contre du
drap, et le travail français qui s'est échangé contre du café.
--Assurément.
--Il n'est donc pas de nécessité rigoureuse de faire ce qu'on
consomme?
--Non, si l'on fait _autre chose_ que l'on donne en échange.
--En d'autres termes, la France a deux moyens de se procurer une
quantité donnée de drap. Le premier, c'est de le faire; le second,
c'est de faire _autre chose_, et de troquer _cette autre chose_ à
l'étranger contre du drap. De ces deux moyens, quel est le meilleur?
--Je ne sais trop.
--N'est-ce pas celui qui, _pour un travail déterminé, donne une plus
grande quantité de drap_?
--Il semble bien.
--Et lequel vaut mieux, pour une nation, d'avoir le choix entre ces
deux moyens ou que la loi lui en interdise un, au risque de tomber
justement sur le meilleur?
--Il me paraît qu'il vaut mieux pour elle avoir le choix, d'autant
qu'en ces matières elle choisit toujours bien.
--La loi, qui prohibe le drap étranger, décide donc que si la France
veut avoir du drap, il faut qu'elle le fasse _en nature_, et qu'il
lui est interdit de faire cette _autre chose_ avec laquelle elle
pourrait acheter du drap étranger?
--Il est vrai.
--Et comme elle oblige à faire le drap et défend de faire l'_autre
chose_, précisément parce que cette autre chose exigerait moins de
travail (sans quoi elle n'aurait pas besoin de s'en mêler), elle
décrète donc virtuellement que, par un travail déterminé, la France
n'aura qu'un mètre de drap en le faisant, quand, pour le même
travail, elle en aurait eu deux mètres en faisant l'_autre chose_.
--Mais, pour Dieu! quelle autre chose?
--Eh! pour Dieu! qu'importe? ayant le choix, elle ne fera _autre
chose_ qu'autant qu'il y ait quelque _autre chose_ à faire.
--C'est possible; mais je me préoccupe toujours de l'idée que
l'étranger nous envoie du drap et ne nous prenne pas l'_autre
chose_, auquel cas nous serions bien attrapés. En tout cas, voici
l'objection, même à votre point de vue. Vous convenez que la France
fera cette _autre chose_ à échanger contre du drap, avec moins de
travail que si elle eût fait le drap lui-même.
--Sans doute.
--Il y aura donc une certaine quantité de son travail frappée
d'inertie.
--Oui, mais sans qu'elle soit moins bien vêtue, petite circonstance
qui fait toute la méprise. Robinson la perdait de vue; nos
protectionistes ne la voient pas ou la dissimulent. La planche
naufragée frappait aussi d'inertie, pour quinze jours, le travail
de Robinson, en tant qu'appliqué à faire une planche, mais sans
l'en priver. Distinguez donc, entre ces deux espèces de diminution
de travail, celle qui a pour effet la _privation_ et celle qui a
pour cause la _satisfaction_. Ces deux choses sont fort différentes
et, si vous les assimilez, vous raisonnez comme Robinson. Dans les
cas les plus compliqués, comme dans les plus simples, le sophisme
consiste en ceci: _Juger de l'utilité du travail par sa durée et
son intensité, et non par ses résultats_; ce qui conduit à cette
police économique: _Réduire les résultats du travail dans le but d'en
augmenter la durée et l'intensité_[58].
[Note 58: Voy. chap II et III de la 1re série des _Sophismes_ et le
chap. VI des _Harmonies_.
(_Note de l'éditeur._)]
XV.--LE PETIT ARSENAL DU LIBRE-ÉCHANGISTE[59].
[Note 59: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 26 avril 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
--Si l'on vous dit: Il n'y a point de principes absolus. La
prohibition peut être mauvaise et la restriction bonne.
Répondez: La restriction _prohibe_ tout ce qu'elle empêche d'entrer.
--Si l'on vous dit: L'agriculture est la mère nourricière du pays.
Répondez: Ce qui nourrit le pays, ce n'est précisément pas
l'agriculture, mais le _blé_.
--Si l'on vous dit: La base de l'alimentation du peuple, c'est
l'agriculture.
Répondez: La base de l'alimentation du peuple, c'est le _blé_. Voilà
pourquoi une loi qui fait obtenir, par du travail agricole, _deux_
hectolitres de blé, aux dépens de _quatre_ hectolitres qu'aurait
obtenus, sans elle, un même travail industriel, loin d'être une loi
d'alimentation, est une loi d'inanition.
--Si l'on vous dit: La restriction à l'entrée du blé étranger induit
à plus de culture et, par conséquent, à plus de production intérieure.
Répondez: Elle induit à semer sur les roches des montagnes et sur les
sables de la mer. Traire une vache et traire toujours donne plus
de lait; car qui peut dire le moment où l'on n'obtiendra plus une
goutte? Mais la goutte coûte cher.
--Si l'on vous dit: Que le pain soit cher, et l'agriculteur devenu
riche enrichira l'industriel.
Répondez: Le pain est cher quand il y en a peu, ce qui ne peut faire
que des pauvres, ou, si vous voulez, des riches _affamés_.
--Si l'on insiste, disant: Quand le pain renchérit, les salaires
s'élèvent.
Répondez en montrant, en avril 1847, les cinq sixièmes des ouvriers à
l'aumône.
--Si l'on vous dit: Les profits des ouvriers doivent suivre la cherté
de la subsistance.
Répondez: Cela revient à dire que, dans un navire sans provisions,
tout le monde a autant de biscuit, qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait
pas.
--Si l'on vous dit: Il faut assurer un bon prix à celui qui vend du
blé.
Répondez: Soit; mais alors il faut assurer un bon salaire à celui qui
l'achète.
--Si l'on vous dit: Les propriétaires, qui font la loi, ont élevé le
prix du pain sans s'occuper des salaires, parce qu'ils savent que,
quand le pain renchérit, les salaires haussent _tout naturellement_.
Répondez: Sur ce principe, quand les ouvriers feront la loi, ne les
blâmez pas, s'ils fixent un bon taux des salaires, sans s'occuper de
protéger le blé, car ils savent que, si les salaires sont élevés, les
subsistances renchérissent _tout naturellement_.
--Si l'on vous dit: Que faut-il donc faire?
Répondez: Être juste envers tout le monde.
--Si l'on vous dit: Il est essentiel qu'un grand pays ait
l'industrie du fer.
Répondez: ce qui est plus essentiel, c'est que ce grand pays _ait du
fer_.
--Si l'on vous dit: Il est indispensable qu'un grand pays ait
l'industrie du drap.
Répondez: Ce qui est plus indispensable, c'est que, dans ce grand
pays, les citoyens _aient du drap_.
--Si l'on vous dit: Le travail, c'est la richesse.
Répondez: C'est faux.
Et, par voie de développement, ajoutez: Une saignée n'est pas la
santé; et la preuve qu'elle n'est pas la santé, c'est qu'elle a pour
but de la rendre.
--Si l'on vous dit: Forcer les hommes à labourer des roches et à
tirer une once de fer d'un quintal de minerai, c'est accroître leur
travail et par suite leur richesse.
Répondez: Forcer les hommes à creuser des puits en leur interdisant
l'eau de la rivière, c'est accroître leur travail _inutile_, mais non
leur richesse.
--Si l'on vous dit: Le soleil donne sa chaleur et sa lumière sans
rémunération.
Répondez: Tant mieux pour moi, il ne m'en coûte rien pour voir clair.
--Et si l'on vous réplique: L'industrie, en général, perd ce que vous
auriez payé pour l'éclairage.
Ripostez: Non; car n'ayant rien payé au soleil, ce qu'il m'épargne me
sert à payer des habits, des meubles et des bougies.
--De même, si l'on vous dit: Ces coquins d'Anglais ont des capitaux
_amortis_.
Répondez: Tant mieux pour nous, ils ne nous feront pas payer
l'intérêt.
--Si l'on vous dit: Ces perfides Anglais trouvent le fer et la
houille au même gîte.
Répondez: Tant mieux pour nous, ils ne nous feront rien payer pour
les rapprocher.
--Si l'on vous dit: Les Suisses ont de gras pâturages qui coûtent peu.
Répondez: L'avantage est pour nous, car ils nous demanderont une
moindre quantité de notre travail pour fournir des moteurs à notre
agriculture et des aliments à nos estomacs.
--Si l'on vous dit: Les terres de Crimée n'ont pas de valeur et ne
paient pas de taxes.
Répondez: Le profit est pour nous qui achetons du blé exempt de ces
charges.
--Si l'on vous dit: Les serfs de Pologne travaillent sans salaire.
Répondez: Le malheur est pour eux et le profit pour nous, puisque
leur travail est déduit du prix du blé que leurs maîtres nous vendent.
--Enfin, si l'on vous dit: Les autres nations ont sur nous une foule
d'avantages.
Répondez: Par l'échange, elles sont bien forcées de nous y faire
participer.
--Si l'on vous dit: Avec la liberté, nous allons être inondés de
pain, de boeuf à la mode, de houille et de paletots.
Répondez: Nous n'aurons ni faim ni froid.
--Si l'on vous dit: Avec quoi paierons-nous?
Répondez: Que cela ne vous inquiète pas. Si nous sommes inondés,
c'est que nous aurons pu payer, et si nous ne pouvons payer, nous ne
serons pas inondés.
--Si l'on vous dit: J'admettrais le libre-échange, si l'étranger, en
nous portant un produit, nous en prenait un autre; mais il emportera
notre numéraire.
Répondez: Le numéraire, pas plus que le café, ne pousse dans les
champs de la Beauce, et ne sort des ateliers d'Elbeuf. Pour nous,
payer l'étranger avec du numéraire, c'est comme le payer avec du café.
--Si l'on vous dit: Mangez de la viande.
Répondez: Laissez-la entrer.
--Si l'on vous dit, comme la _Presse_: Quand on n'a pas de quoi
acheter du pain, il faut acheter du boeuf.
Répondez: Conseil aussi judicieux que celui de M. Vautour à son
locataire:
Quand on n'a pas de quoi payer son terme,
Il faut avoir une maison à soi.
--Si l'on vous dit, comme la _Presse_: L'État doit enseigner au
peuple pourquoi et comment il faut manger du boeuf.
Répondez: Que l'État laisse seulement entrer le boeuf, et quant à le
manger, le peuple le plus civilisé du monde est assez grand garçon
pour l'apprendre sans maître!
--Si l'on vous dit: L'État doit tout savoir et tout prévoir pour
diriger le peuple, et le peuple n'a qu'à se laisser diriger.
Répondez: Y a-t-il un État en dehors du peuple et une prévoyance
humaine en dehors de l'humanité? Archimède aurait pu répéter
tous les jours de sa vie. Avec un levier et un point d'appui, je
remuerai le monde, qu'il ne l'aurait pas pour cela remué, faute de
point d'appui et de levier.--Le point d'appui de l'État, c'est la
nation, et rien de plus insensé que de fonder tant d'espérances
sur l'État, c'est-à-dire de supposer la science et la prévoyance
collectives, après avoir posé en fait l'imbécillité et l'imprévoyance
individuelles.
--Si l'on vous dit: Mon Dieu! je ne demande pas de faveur, mais
seulement un droit sur le blé et la viande, qui compense les lourdes
taxes auxquelles la France est assujettie; un simple petit droit égal
à ce que ces taxes ajoutent au prix de revient de mon blé.
Répondez: Mille pardons, mais moi aussi je paie des taxes. Si donc
la protection, que vous vous votez à vous-même, a cet effet de grever
pour moi votre blé tout juste de votre quote-part aux taxes, votre
doucereuse demande ne tend à rien moins qu'à établir entre nous cet
arrangement par vous formulé: «Attendu que les charges publiques sont
pesantes, moi, vendeur de blé, je ne paierai rien du tout, et toi,
mon voisin l'acheteur, tu paieras deux parts, savoir: la tienne et
la mienne.» Marchand de blé, mon voisin, tu peux avoir pour toi la
force; mais, à coup sûr, tu n'as pas pour toi la raison.
--Si l'on vous dit: Il est pourtant bien dur pour moi, qui paie des
taxes, de lutter sur mon propre marché, avec l'étranger qui n'en paie
pas.
Répondez:
1º D'abord, ce n'est pas _votre_ marché, mais _notre_ marché. Moi,
qui vis de blé et qui le paie, je dois être compté pour quelque chose;
2º Peu d'étrangers, par le temps qui court, sont exempts de taxes;
3º Si la taxe que vous votez vous rend, en routes, canaux, sécurité,
etc., plus qu'elle ne vous coûte, vous n'êtes pas justifiés de
repousser, à mes dépens, la concurrence d'étrangers qui ne paient
pas la taxe, mais n'ont pas non plus la sécurité, les routes, les
canaux. Autant vaudrait dire: Je demande un droit compensateur, parce
que j'ai de plus beaux habits, de plus forts chevaux, de meilleures
charrues que le laboureur russe;
4º Si la taxe ne rend pas ce qu'elle coûte, ne la votez pas;
5º Et en définitive, après avoir voté la taxe, vous plaît-il de vous
y soustraire? Imaginez un système qui la rejette sur l'étranger. Mais
le tarif fait retomber votre quote-part sur moi, qui ai déjà bien
assez de la mienne.
--Si l'on vous dit: Chez les Russes, la liberté du commerce est
nécessaire _pour échanger leurs produits avec avantage_. (Opinion de
M. Thiers dans les bureaux, avril 1847.)
Répondez: La liberté est nécessaire partout et par le même motif.
--Si l'on vous dit: Chaque pays a ses besoins. C'est d'après cela
qu'_il faut agir_. (M. Thiers.)
Répondez: C'est d'après cela qu'_il agit de lui-même_ quand on ne
l'en empêche pas.
--Si l'on vous dit: Puisque nous n'avons pas de tôles, il faut en
permettre l'introduction. (M. Thiers.)
Répondez: Grand merci.
--Si l'on vous dit: Il faut du fret à la marine marchande. Le défaut
de chargement au retour fait que notre marine ne peut lutter contre
la marine étrangère. (M. Thiers.)
Répondez: Quand on veut tout faire chez soi, on ne peut avoir de fret
ni à l'aller ni au retour. Il est aussi absurde de vouloir une marine
avec le régime prohibitif, qu'il le serait de vouloir des charrettes
là où l'on aurait défendu tous transports.
--Si l'on vous dit: À supposer que la protection soit injuste, tout
s'est arrangé là-dessus; il y a des capitaux engagés, des droits
acquis; on ne peut sortir de là sans souffrance.
Répondez: Toute injustice profite à quelqu'un (excepté, peut-être,
la restriction qui à la longue ne profite à personne); arguer du
dérangement que la cessation de l'injustice occasionne à celui qui en
profite, c'est dire qu'une injustice, par cela seul qu'elle a existé
un moment, doit être éternelle.
XVI.--LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE[60].
(RAPPORT AU ROI.)
[Note 60: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 13 décembre 1846.
(_Note de l'éditeur._)]
SIRE,
Quand on voit ces hommes du _Libre-Échange_ répandre audacieusement
leur doctrine, soutenir que le droit d'acheter et de vendre est
impliqué dans le droit de propriété (insolence que M. Billault a
relevée en vrai avocat), il est permis de concevoir de sérieuses
alarmes sur le sort du _travail national_; car que feront les
Français de leurs bras et de leur intelligence quand ils seront
libres?
L'administration que vous avez honorée de votre confiance a dû
se préoccuper d'une situation aussi grave, et chercher dans sa
sagesse une _protection_ qu'on puisse substituer à celle qui paraît
compromise:--Elle vous propose D'INTERDIRE À VOS FIDÈLES SUJETS
L'USAGE DE LA MAIN DROITE.
Sire, ne nous faites pas l'injure de penser que nous avons adopté
légèrement une mesure qui, au premier aspect, peut paraître bizarre.
L'étude approfondie du _régime protecteur_ nous a révélé ce
syllogisme, sur lequel il repose tout entier:
Plus on travaille, plus on est riche;
Plus on a de difficultés à vaincre, plus on travaille;
_Ergo_, plus on a de difficultés à vaincre, plus on est riche.
Qu'est-ce, en effet, que la _protection_, sinon une application
ingénieuse de ce raisonnement en forme, et si serré qu'il résisterait
à la subtilité de M. Billault lui-même?
Personnifions le pays. Considérons-le comme un être collectif aux
trente millions de bouches, et, par une conséquence naturelle, aux
soixante millions de bras. Le voilà qui fait une pendule, qu'il
prétend troquer en Belgique contre dix quintaux de fer. Mais, nous
lui disons: Fais le fer toi-même.--Je ne le puis, répond-il, cela me
prendrait trop de temps, je n'en ferais pas cinq quintaux pendant que
je fais une pendule.--Utopiste! répliquons-nous, c'est pour cela même
que nous te défendons de faire la pendule et t'ordonnons de faire le
fer. Ne vois-tu pas que nous te créons du travail?
Sire, il n'aura pas échappé à votre sagacité que c'est absolument
comme si nous disions au pays: _Travaille de la main gauche et non de
la droite._
Créer des obstacles pour fournir au travail l'occasion de se
développer, tel est le principe de la _restriction_ qui se meurt.
C'est aussi le principe de la _restriction_ qui va naître. Sire,
réglementer ainsi, ce n'est pas innover, c'est persévérer.
Quant à l'efficacité de la mesure, elle est incontestable. Il est
malaisé, beaucoup plus malaisé qu'on ne pense, d'exécuter de la main
gauche ce qu'on avait coutume de faire de la droite. Vous vous en
convaincrez, Sire, si vous daignez condescendre à expérimenter notre
système sur un acte qui vous soit familier, comme, par exemple, celui
de brouiller des cartes. Nous pouvons donc nous flatter d'ouvrir au
travail une carrière illimitée.
Quand les ouvriers de toute sorte seront réduits à leur main gauche,
représentons-nous, Sire, le nombre immense qu'il en faudra pour
faire face à l'ensemble de la consommation actuelle, en la supposant
invariable, ce que nous faisons toujours quand nous comparons entre
eux des systèmes de production opposés. Une demande si prodigieuse de
main-d'oeuvre ne peut manquer de déterminer une hausse considérable
des salaires, et le paupérisme disparaîtra du pays comme par
enchantement.
Sire, votre coeur paternel se réjouira de penser que les bienfaits
de l'ordonnance s'étendront aussi sur cette intéressante portion de
la grande famille dont le sort excite toute votre sollicitude. Quelle
est la destinée des femmes en France? Le sexe le plus audacieux et
le plus endurci aux fatigues les chasse insensiblement de toutes les
carrières.
Autrefois elles avaient la ressource des bureaux de loterie. Ils ont
été fermés par une philanthropie impitoyable; et sous quel prétexte?
«Pour épargner, disait-elle, le denier du pauvre.» Hélas, le pauvre
a-t-il jamais obtenu, d'une pièce de monnaie, des jouissances aussi
douces et aussi innocentes que celles que renfermait pour lui l'urne
mystérieuse de la fortune? Sevré de toutes les douceurs de la vie,
quand il mettait, de quinzaine en quinzaine, le prix d'une journée
de travail sur un _quaterne sec_, combien d'heures délicieuses
n'introduisait-il pas au sein de sa famille? L'espérance avait
toujours sa place au foyer domestique. La mansarde se peuplait
d'illusions: la femme se promettait d'éclipser ses voisines par
l'éclat de sa mise, le fils se voyait tambour-major, la fille se
sentait entraînée vers l'autel au bras de son fiancé.
C'est quelque chose encor que de faire un beau rêve!
Oh! la loterie, c'était la poésie du pauvre, et nous l'avons laissée
échapper!
La loterie défunte, quels moyens avons-nous de pourvoir nos
protégées? Le tabac et la poste.
Le tabac, à la bonne heure; il progresse, grâce au ciel et aux
habitudes distinguées que d'augustes exemples ont su, fort
habilement, faire prévaloir parmi notre élégante jeunesse.
Mais la poste!... Nous n'en dirons rien, elle fera l'objet d'un
rapport spécial.
Sauf donc le tabac, que reste-t-il à vos sujettes? Rien que la
broderie, le tricot et la couture, tristes ressources qu'une science
barbare, la mécanique, restreint de plus en plus.
Mais sitôt que votre ordonnance aura paru, sitôt que les mains
droites seront coupées ou attachées, tout va changer de face. Vingt
fois, trente fois plus de brodeuses, lisseuses et repasseuses,
lingères, couturières et chemisières ne suffiront pas à la
consommation (honni soit qui mal y pense) du royaume; toujours en la
supposant invariable, selon notre manière de raisonner.
Il est vrai que cette supposition pourra être contestée par de froids
théoriciens, car les robes seront plus chères et les chemises aussi.
Autant ils en disent du fer, que la France tire de nos mines, comparé
à celui qu'elle pourrait _vendanger_ sur nos coteaux. Cet argument
n'est donc pas plus recevable contre la _gaucherie_ que contre la
_protection_; car cette cherté même est le résultat et le signe de
l'excédant d'efforts et de travaux qui est justement la base sur
laquelle, dans un cas comme dans l'autre, nous prétendons fonder la
prospérité de la classe ouvrière.