Pierre, ce feu pétillant a enflammé votre âme; Paul, ce beurre a
donné du jeu aux ressorts de votre esprit; eh bien! je sens aussi que
cette pièce de salaison stimule mon intelligence. Demain, je vote
et fais voter l'exclusion des porcs, morts ou vifs; cela fait, je
construis de superbes loges en plein Paris,
Pour l'animal immonde aux Hébreux défendu.
Je me fais porcher et charcutier. Voyons comment le bon peuple
lutécien évitera de venir s'approvisionner à ma boutique.
PIERRE. Eh, Messieurs, doucement, si vous renchérissez ainsi le
beurre et le salé, vous rognez d'avance le profit que j'attendais de
mon bois.
PAUL. Dame! ma spéculation n'est plus aussi merveilleuse, si vous me
rançonnez avec vos bûches et vos jambons.
JEAN. Et moi, que gagnerai-je à vous faire surpayer mes saucisses, si
vous me faites surpayer les tartines et les falourdes?
PIERRE. Eh bien! voilà-t-il pas que nous allons nous quereller?
Unissons-nous plutôt. Faisons-nous des concessions réciproques.
D'ailleurs, il n'est pas bon de n'écouter que le vil intérêt;
l'humanité est là, ne faut-il pas assurer le chauffage du peuple?
PAUL. C'est juste. Et il faut que le peuple ait du beurre à étendre
sur son pain.
JEAN. Sans doute. Et il faut qu'il puisse mettre du lard dans son
pot-au-feu.
ENSEMBLE. En avant la charité! vive la philanthropie! à demain! à
demain! nous prenons l'octroi d'assaut.
PIERRE. Ah! j'oubliais. Encore un mot: c'est essentiel. Mes amis,
dans ce siècle d'égoïsme, le monde est méfiant, et les intentions les
plus pures sont souvent mal interprétées. Paul, plaidez pour le bois;
Jean, défendez le beurre, et moi je me voue au cochon _local_. Il est
bon de prévenir les soupçons malveillants.
PAUL _et_ JEAN (_en sortant_). Par ma foi! voilà un habile homme!
DEUXIÈME TABLEAU.
Conseil des Échevins.
PAUL. Mes chers collègues, il entre tous les jours des masses de
bois à Paris, ce qui en fait sortir des masses de numéraire. De ce
train, nous sommes tous ruinés en trois ans, et que deviendra le
pauvre peuple? (_Bravo!_) Prohibons le bois étranger.--Ce n'est pas
pour moi que je parle, car, de tout le bois que je possède, on ne
ferait pas un cure-dents. Je suis donc parfaitement désintéressé
dans la question. (_Bien, bien!_) Mais voici Pierre qui a un parc,
il assurera le chauffage à nos concitoyens, qui ne seront plus sous
la dépendance des charbonniers de l'Yonne. Avez-vous jamais songé au
danger que nous courons de mourir de froid, s'il prenait fantaisie
aux propriétaires des forêts étrangères de ne plus porter du bois à
Paris? Prohibons donc le bois. Par là nous préviendrons l'épuisement
de notre numéraire, nous créerons l'industrie bûcheronne, et nous
ouvrirons à nos ouvriers une nouvelle source de travail et de
salaires. (_Applaudissements._)
JEAN. J'appuie la proposition si philanthropique, et surtout si
désintéressée, ainsi qu'il le disait lui-même, de l'honorable
préopinant. Il est temps que nous arrêtions cet insolent _laissez
passer_, qui a amené sur notre marché une concurrence effrénée, en
sorte qu'il n'est pas une province un peu bien située, pour quelque
production que ce soit, qui ne vienne nous _inonder_, nous la vendre
à vil prix, et détruire le travail parisien. C'est à l'État à niveler
les conditions de production par des droits sagement pondérés, à ne
laisser entrer du dehors que ce qui y est plus cher qu'à Paris, et
à nous soustraire ainsi à une lutte inégale. Comment, par exemple,
veut-on que nous puissions faire du lait et du beurre à Paris, en
présence de la Bretagne et de la Normandie? Songez donc, Messieurs,
que les Bretons ont la terre à meilleur marché, le foin plus à
portée, la main-d'oeuvre à des conditions plus avantageuses. Le bon
sens ne dit-il pas qu'il faut égaliser les chances par un tarif
d'octroi protecteur? Je demande que le droit sur le lait et le
beurre soit porté à 1,000 p. 100, et plus s'il le faut. Le déjeuner
du peuple en sera un peu plus cher, mais aussi comme ses salaires
vont hausser! nous verrons s'élever des étables, des laiteries, se
multiplier des barates, et se fonder de nouvelles industries.--Ce
n'est pas que j'aie le moindre intérêt à ma proposition. Je ne suis
pas vacher, ni ne veux l'être. Je suis mû par le seul désir d'être
utile aux classes laborieuses. (_Mouvement d'adhésion._)
PIERRE. Je suis heureux de voir dans cette assemblée des hommes
d'État aussi purs, aussi éclairés, aussi dévoués aux intérêts du
peuple. (_Bravos._) J'admire leur abnégation, et je ne saurais mieux
faire que d'imiter un si noble exemple. J'appuie leur motion, et j'y
ajoute celle de prohiber les porcs du Poitou. Ce n'est pas que je
veuille me faire porcher ni charcutier; en ce cas, ma conscience me
ferait un devoir de m'abstenir. Mais n'est-il pas honteux, Messieurs,
que nous soyons _tributaires_ de ces paysans poitevins, qui ont
l'audace de venir, jusque sur notre propre marché, s'emparer d'un
travail que nous pourrions faire nous-mêmes; qui, après nous avoir
inondés de saucisses et de jambons, ne nous prennent peut-être rien
en retour? En tout cas, qui nous dit que la balance du commerce
n'est pas en leur faveur et que nous ne sommes pas obligés de leur
payer un solde en argent? N'est-il pas clair que, si l'industrie
poitevine s'implantait à Paris, elle ouvrirait des débouchés assurés
au travail parisien?--Et puis, Messieurs, n'est-il pas fort possible,
comme le disait si bien M. Lestiboudois[56], que nous achetions le
salé poitevin, non pas avec nos revenus, mais avec nos capitaux? Où
cela nous mènerait-il? Ne souffrons donc pas que des rivaux avides,
cupides, perfides, viennent vendre ici les choses à bon marché, et
nous mettre dans l'impossibilité de les faire nous-mêmes. Échevins,
Paris nous a donné sa confiance, c'est à nous de la justifier. Le
peuple est sans ouvrage, c'est à nous de lui en créer, et si le
salé lui coûte un peu plus cher, nous aurons du moins la conscience
d'avoir sacrifié nos intérêts à ceux des masses comme tout bon
échevin doit faire. (_Tonnerre d'applaudissements._)
[Note 56: Voy. chap. VI de la I{re} série des _Sophismes_.
(_Note de l'éditeur._)]
UNE VOIX. J'entends qu'on parle beaucoup du pauvre peuple; mais, sous
prétexte de lui donner du travail, on commence par lui enlever ce qui
vaut mieux que le travail même, le bois, le beurre et la soupe.
PIERRE, PAUL _et_ JEAN. Aux voix! aux voix! à bas les utopistes, les
théoriciens, les généralisateurs! Aux voix! aux voix! (_Les trois
propositions sont admises._)
TROISIÈME TABLEAU.
Vingt ans après.
LE FILS. Père, décidez-vous, il faut quitter Paris. On n'y peut plus
vivre. L'ouvrage manque et tout y est cher.
LE PÈRE. Mon enfant, tu ne sais pas ce qu'il en coûte d'abandonner le
lieu qui nous a vus naître.
LE FILS. Le pire de tout est d'y périr de misère.
LE PÈRE. Va, mon fils, cherche une terre plus hospitalière. Pour moi,
je ne m'éloignerai pas de cette fosse où sont descendus ta mère, tes
frères et tes soeurs. Il me tarde d'y trouver enfin, auprès d'eux, le
repos qui m'a été refusé dans cette ville de désolation.
LE FILS. Du courage, bon père, nous trouverons du travail à
l'étranger, en Poitou, en Normandie, en Bretagne. On dit que toute
l'industrie de Paris se transporte peu à peu dans ces lointaines
contrées.
LE PÈRE. C'est bien naturel. Ne pouvant plus nous vendre du bois et
des aliments, elles ont cessé d'en produire au delà de leurs besoins;
ce qu'elles ont de temps et de capitaux disponibles, elle les
consacrent à faire elle-mêmes ce que nous leur fournissions autrefois.
LE FILS. De même qu'à Paris on cesse de faire de beaux meubles et de
beaux vêtements, pour planter des arbres, élever des porcs et des
vaches. Quoique bien jeunes, j'ai vu de vastes magasins, de somptueux
quartiers, des quais animés sur ces bords de la Seine envahis
maintenant par des prés et des taillis.
LE PÈRE. Pendant que la province se couvre de villes, Paris se fait
campagne. Quelle affreuse révolution! Et il a suffi de trois Échevins
égarés, aidés de l'ignorance publique, pour attirer sur nous cette
terrible calamité.
LE FILS. Contez-moi cette histoire, mon père.
LE PÈRE. Elle est bien simple. Sous prétexte d'implanter à Paris
trois industries nouvelles et de donner ainsi de l'aliment au
travail des ouvriers, ces hommes firent prohiber le bois, le beurre
et la viande. Ils s'arrogèrent le droit d'en approvisionner leurs
concitoyens. Ces objets s'élevèrent d'abord à un prix exorbitant.
Personne ne gagnait assez pour s'en procurer, et le petit nombre
de ceux qui pouvaient en obtenir, y mettant tous leurs profits,
étaient hors d'état d'acheter autre chose; toutes les industries
par cette cause s'arrêtèrent à la fois, d'autant plus vite que les
provinces n'offraient non plus aucuns débouchés. La misère, la mort,
l'émigration commencèrent à dépeupler Paris.
LE FILS. Et quand cela s'arrêtera-t-il?
LE PÈRE. Quand Paris sera devenu une forêt et une prairie.
LE FILS. Les trois Échevins doivent avoir fait une grande fortune?
LE PÈRE. D'abord, ils réalisèrent d'énormes profits; mais à la longue
ils ont été enveloppés dans la misère commune.
LE FILS. Comment cela est-il possible?
LE PÈRE. Tu vois cette ruine, c'était un magnifique hôtel entouré
d'un beau parc. Si Paris eût continué à progresser, maître Pierre en
tirerait plus de rente qu'il ne vaut aujourd'hui en capital.
LE FILS. Comment cela se peut-il, puisqu'il s'est débarrassé de la
concurrence?
LE PÈRE. La concurrence pour vendre a disparu, mais la concurrence
pour acheter disparaît aussi tous les jours et continuera de
disparaître, jusqu'à ce que Paris soit rase campagne et que le
taillis de maître Pierre n'ait pas plus de valeur qu'une égale
superficie de taillis dans la forêt de Bondy. C'est ainsi que le
monopole, comme toute injustice, porte en lui-même son propre
châtiment.
LE FILS. Cela ne me semble pas bien clair, mais ce qui est
incontestable, c'est la décadence de Paris. N'y a-t-il donc aucun
moyen de renverser cette mesure inique que Pierre et ses collègues
firent adopter il y a vingt ans?
LE PÈRE. Je vais te confier mon secret. Je resta à Paris pour cela;
j'appellerai le peuple à mon aide. Il dépend de lui de replacer
l'octroi sur ses anciennes bases, de le dégager de ce funeste
principe qui s'est enté dessus et y a végété comme un fungus parasite.
LE FILS. Vous devez réussir dès le premier jour.
LE PÈRE. Oh! l'oeuvre est au contraire difficile et laborieuse.
Pierre, Paul et Jean s'entendent à merveille. Ils sont prêts à tout
plutôt que de laisser entrer le bois, le beurre et la viande à Paris.
Ils ont pour eux le peuple même, qui voit clairement le travail que
lui donnent les trois industries protégées, qui sait à combien de
bûcherons et de vachers elles donnent de l'emploi, mais qui ne peut
avoir une idée aussi précise du travail qui se développerait au grand
air de la liberté.
LE FILS. Si ce n'est que cela, vous l'éclairerez.
LE PÈRE. Enfant, à ton âge on ne doute de rien. Si j'écris, le peuple
ne me lira pas; car, pour soutenir sa malheureuse existence, il n'a
pas trop de toutes ses heures. Si je parle, les Échevins me fermeront
la bouche. Le peuple restera donc longtemps dans son funeste
égarement; les partis politiques, qui fondent leurs espérances sur
ses passions, s'occuperont moins de dissiper ses préjugés que de
les exploiter. J'aurai donc à la fois sur les bras les puissants du
jour, le peuple et les partis. Oh! je vois un orage effroyable prêt
à fondre sur la tête de l'audacieux qui osera s'élever contre une
iniquité si enracinée dans le pays.
LE FILS. Vous aurez pour vous la justice et la vérité.
LE PÈRE. Et ils auront pour eux la force et la calomnie. Encore, si
j'étais jeune! mais l'âge et la souffrance ont épuisé mes forces.
LE FILS. Eh bien, père, ce qui vous en reste, consacrez-le au
service de la patrie. Commencez cette oeuvre d'affranchissement et
laissez-moi pour héritage le soin de l'achever.
QUATRIÈME TABLEAU.
L'agitation.
JACQUES BONHOMME. Parisiens, demandons la réforme de l'_octroi_;
qu'il soit rendu à sa première destination. Que tout citoyen soit
libre d'acheter du bois, du beurre et de la viande où bon lui semble.
LE PEUPLE. Vive, vive la LIBERTÉ!
PIERRE. Parisiens, ne vous laissez pas séduire à ce mot. Que vous
importe la liberté d'acheter, si vous n'en avez pas les moyens? et
comment en aurez-vous les moyens, si l'ouvrage vous manque? Paris
peut-il produire du bois à aussi bon marché que la forêt de Bondy? de
la viande à aussi bas prix que le Poitou? du beurre à d'aussi bonnes
conditions que la Normandie? Si vous ouvrez la porte à deux battants
à ces produits rivaux, que deviendront les vachers, les bûcherons et
les charcutiers? Ils ne peuvent se passer de protection.
LE PEUPLE. Vive, vive la PROTECTION!
JACQUES. La protection! Mais vous protége-t-on, vous, ouvriers?
ne vous faites-vous pas concurrence les uns aux autres? Que les
marchands de bois souffrent donc la concurrence à leur tour. Ils
n'ont pas le droit d'élever par la loi le prix de leur bois, à moins
qu'ils n'élèvent aussi, par la loi, le taux des salaires. N'êtes-vous
plus ce peuple amant de l'égalité?
LE PEUPLE. Vive, vive l'ÉGALITÉ!
PIERRE. N'écoutez pas ce factieux. Nous avons élevé le prix du bois,
de la viande et du beurre, c'est vrai; mais c'est pour pouvoir donner
de bons salaires aux ouvriers. Nous sommes mus par la charité.
LE PEUPLE. Vive, vive la CHARITÉ!
JACQUES. Faites servir l'octroi, si vous pouvez, à hausser les
salaires, ou ne le faites pas servir à renchérir les produits. Les
Parisiens ne demandent pas la charité, mais la justice.
LE PEUPLE. Vive, vive la JUSTICE!
PIERRE. C'est précisément la cherté des produits qui amènera par
ricochet la cherté des salaires.
LE PEUPLE. Vive, vive la CHERTÉ!
JACQUES. Si le beurre est cher, ce n'est pas parce que vous payez
chèrement les ouvriers; ce n'est pas même que vous fassiez de grands
profits, c'est uniquement parce que Paris est mal placé pour cette
industrie, parce que vous avez voulu qu'on fît à la ville ce qu'on
doit faire à la campagne, et à la campagne ce qui se faisait à la
ville. Le peuple n'a pas plus de travail, seulement il travaille à
autre chose. Il n'a pas plus de salaires, seulement il n'achète plus
les choses à aussi bon marché.
LE PEUPLE. Vive, vive le BON MARCHÉ!
PIERRE. Cet homme vous séduit par ses belles phrases. Posons la
question dans toute sa simplicité. N'est-il pas vrai que si nous
admettons le beurre, le bois, la viande, nous en seront inondés?
nous périrons de pléthore. Il n'y a donc d'autre moyen, pour nous
préserver de cette invasion de nouvelle espèce, que de lui fermer la
porte, et, pour maintenir le prix des choses, que d'en occasionner
artificiellement la rareté.
QUELQUES VOIX FORT RARES. Vive, vive la RARETÉ!
JACQUES. Posons la question dans toute sa vérité. Entre tous les
Parisiens, on ne peut partager que ce qu'il y a dans Paris; s'il y
a moins de bois, de viande, de beurre, la part de chacun sera plus
petite. Or il y en aura moins, si nous les repoussons que si nous
les laissons entrer. Parisiens, il ne peut y avoir abondance pour
chacun qu'autant qu'il y a abondance générale.
LE PEUPLE. Vive, vive l'ABONDANCE!
PIERRE. Cet homme a beau dire, il ne vous prouvera pas que vous soyez
intéressés à subir une concurrence effrénée.
LE PEUPLE. À bas, à bas la CONCURRENCE!
JACQUES. Cet homme a beau déclamer, il ne vous fera pas goûter les
douceurs de la restriction.
LE PEUPLE. À bas, à bas la RESTRICTION!
PIERRE. Et moi, je déclare que si l'on prive les pauvres vachers
et porchers de leur gagne-pain, si on les sacrifie à des théories,
je ne réponds plus de l'ordre public. Ouvriers, méfiez-vous de cet
homme. C'est un agent de la perfide Normandie, il va chercher ses
inspirations à l'étranger. C'est un traître, il faut le pendre. (_Le
peuple garde le silence._)
JACQUES. Parisiens, tout ce que je dis aujourd'hui, je le disais il y
a vingt ans, lorsque Pierre s'avisa d'exploiter l'octroi à son profit
et à votre préjudice. Je ne suis donc pas un agent des Normands.
Pendez-moi si vous voulez, mais cela n'empêchera par l'oppression
d'être oppression. Amis, ce n'est ni Jacques ni Pierre qu'il faut
tuer, mais la liberté si elle vous fait peur, ou la restriction si
elle vous fait mal.
LE PEUPLE. Ne pendons personne et affranchissons tout le monde.
XIV.--AUTRE CHOSE[57].
[Note 57: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 21 mars 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
--Qu'est-ce que la restriction?
--C'est une prohibition partielle.
--Qu'est-ce que la prohibition?
--C'est une restriction absolue.
--En sorte que ce que l'on dit de l'une est vrai de l'autre?
--Oui, sauf le degré. Il y a entre elles le même rapport qu'entre
l'arc de cercle et le cercle.
--Donc, si la prohibition est mauvaise, la restriction ne saurait
être bonne?
--Pas plus que l'arc ne peut être droit si le cercle est courbe.
--Quel est le nom commun à la restriction et à la prohibition?
--Protection.
--Quel est l'effet définitif de la protection?
--D'exiger des hommes _un plus grand travail pour un même résultat_.
--Pourquoi les hommes sont-ils si attachés au régime protecteur?
--Parce que la liberté devant amener un même résultat _pour un
moindre travail_, cette diminution apparente de travail les effraye.
--Pourquoi dites-vous _apparente_?
--Parce que tout travail épargné peut être consacré à _autre chose_.
--À quelle autre chose?
--C'est ce qui ne peut être précisé et n'a pas besoin de l'être.
--Pourquoi?
--Parce que, si la somme des satisfactions de la France actuelle
pouvait être acquise avec une diminution d'un dixième sur la somme
de son travail, nul ne peut préciser quelles satisfactions nouvelles
elle voudrait se procurer avec le travail resté disponible. L'un
voudrait être mieux vêtu, l'autre mieux nourri, celui-ci mieux
instruit, celui-là plus amusé.
--Expliquez-moi le mécanisme et les effets de la protection.
--La chose n'est pas aisée. Avant d'aborder le cas compliqué, il
faudrait l'étudier dans le cas le plus simple.
--Prenez le cas le plus simple que vous voudrez.
--Vous rappelez-vous comment s'y prit Robinson, n'ayant pas de scie,
pour faire une planche?
--Oui. Il abattit un arbre, et puis avec sa hache taillant la tige à
droite et à gauche, il la réduisit à l'épaisseur d'un madrier.
--Et cela lui donna bien du travail?
--Quinze jours pleins.
--Et pendant ce temps de quoi vécut-il?
--De ses provisions.
--Et qu'advint-il à la hache?
--Elle en fut tout émoussée.
--Fort bien. Mais vous ne savez peut-être pas ceci: au moment de
donner le premier coup de hache, Robinson aperçut une planche jetée
par le flot sur le rivage.
--Oh! l'heureux à-propos! il courut la ramasser?
--Ce fut son premier mouvement; mais il s'arrêta, raisonnant ainsi:
«Si je vais chercher cette planche, il ne m'en coûtera que la fatigue
de la porter, le temps de descendre et de remonter la falaise.
«Mais si je fais une planche avec ma hache, d'abord je me procurerai
du travail pour quinze jours, ensuite j'userai ma hache, ce qui me
fournira l'occasion de la réparer, et je dévorerai mes provisions,
troisième source de travail, puisqu'il faudra les remplacer. Or,
_le travail, c'est la richesse_. Il est clair que je me ruinerais
en allant ramasser la planche naufragée. Il m'importe de protéger
mon _travail personnel_, et même, à présent que j'y songe, je puis
me créer un travail additionnel; en allant repousser du pied cette
planche dans la mer!»
--Mais ce raisonnement était absurde!
--Soit. Ce n'en est pas moins celui que fait toute nation qui se
_protége_ par la prohibition. Elle repousse la planche qui lui est
offerte en échange d'un petit travail, afin de se donner un travail
plus grand. Il n'y a pas jusqu'au travail du douanier dans lequel
elle ne voie un gain. Il est représenté par la peine que se donna
Robinson pour aller rendre aux flots le présent qu'ils voulaient
lui faire. Considérez la nation comme un être collectif, et vous ne
trouverez pas entre son raisonnement et celui de Robinson un atome de
différence.
--Robinson ne voyait-il pas que le temps épargné, il le pouvait
consacrer à faire _autre chose_?
--Quelle _autre chose_?
--Tant qu'on a devant soi des besoins et du temps, on a toujours
_quelque chose_ à faire. Je ne suis pas tenu de préciser le travail
qu'il pouvait entreprendre.
--Je précise bien celui qui lui aurait échappé.
--Et moi, je soutiens que Robinson, par un aveuglement incroyable,
confondait le travail avec son résultat, le but avec les moyens, et
je vais vous le prouver...
--Je vous en dispense. Toujours est-il que voilà le système
restrictif ou prohibitif dans sa plus simple expression. S'il vous
paraît absurde sous cette forme, c'est que les deux qualités de
producteur et de consommateur se confondent ici dans le même individu.
--Passez donc à un exemple plus compliqué.
--Volontiers.--À quelque temps de là, Robinson ayant rencontré
Vendredi, ils se lièrent et se mirent à travailler en commun. Le
matin, ils chassaient pendant six heures et rapportaient quatre
paniers de gibier. Le soir, ils jardinaient six heures et obtenaient
quatre paniers de légumes.
Un jour une pirogue aborda l'_Île du Désespoir_. Un bel étranger en
descendit et fut admis à la table de nos deux solitaires. Il goûta
et vanta beaucoup les produits du jardin et, avant de prendre congé
de ses hôtes, il leur tint ce langage:
«Généreux insulaires, j'habite une terre beaucoup plus giboyeuse que
celle-ci, mais où l'horticulture est inconnue. Il me sera facile de
vous apporter tous les soirs quatre paniers de gibier, si vous voulez
me céder seulement deux paniers de légumes.»
À ces mots, Robinson et Vendredi s'éloignèrent pour tenir conseil,
et le débat qu'ils eurent est trop intéressant pour que je ne le
rapporte pas ici _in extenso_.
VENDREDI.--Ami, que t'en semble?
ROBINSON.--Si nous acceptons, nous sommes ruinés.
V.--Est-ce bien sûr? Calculons.
R.--C'est tout calculé. Écrasés par la concurrence, la chasse est
pour nous une industrie perdue.
V.--Qu'importe? si nous avons le gibier.
R.--Théorie! Il ne sera pas le produit de notre travail.
V.--Si fait, morbleu, puisque, pour l'avoir, il faudra donner des
légumes!
R.--Alors que gagnerons-nous?
V.--Les quatre paniers de gibier nous coûtent six heures de travail.
L'étranger nous les donne contre deux paniers de légumes qui ne nous
prennent que trois heures.--C'est donc trois heures qui restent à
notre disposition.
R.--Dis donc, qui sont soustraites à notre activité. C'est là
précisément notre perte. _Le travail, c'est la richesse_, et si nous
perdons un quart de notre temps, nous serons d'un quart moins riches.
V.--Ami, tu fais une méprise énorme. Même gibier, mêmes légumes, et,
par-dessus le marché, trois heures disponibles, c'est du progrès, ou
il n'y en a pas en ce monde.
R.--Généralité! Que ferons-nous de ces trois heures?
V.--Nous ferons _autre chose_.
R.--Ah! je t'y prends. Tu ne peux rien préciser. _Autre chose, autre
chose_, c'est bientôt dit.
V.--Nous pêcherons, nous embellirons notre case, nous lirons la
_Bible_.
R.--Utopie! Est-il bien certain que nous ferons ceci plutôt que cela?
V.--Eh bien, si les besoins nous font défaut, nous nous reposerons.
N'est-ce rien que le repos?
R.--Mais quand on se repose, on meurt de faim.
V.--Ami, tu es dans un cercle vicieux. Je parle d'un repos qui ne
retranche rien sur notre gibier ni sur nos légumes. Tu oublies
toujours qu'au moyen de notre commerce avec l'étranger, neuf heures
de travail nous donneront autant de provisions qu'aujourd'hui douze.
R.--On voit bien que tu n'as pas été élevé en Europe. Tu n'as
peut-être jamais lu le _Moniteur industriel_? Il t'aurait appris
ceci: «Tout temps épargné est une perte sèche. Ce n'est pas de manger
qui importe, c'est de travailler. Tout ce que nous consommons, si ce
n'est pas le produit direct de notre travail, ne compte pas. Veux-tu
savoir si tu es riche? Ne regarde pas à les satisfactions, mais à ta
peine.» Voilà ce que le _Moniteur industriel_ t'aurait appris. Pour
moi, qui ne suis pas un théoricien, je ne vois que la perte de notre
chasse.
V.--Quel étrange renversement d'idées! Mais...
R.--Pas de _mais_. D'ailleurs, il y a des raisons politiques pour
repousser les offres intéressées du perfide étranger.
V.--Des raisons politiques!