JACQUES. Il lit les dix avis de ses correspondants.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il compare le total accusé par chaque avis avec le total qui

résulte de chacun des dix paquets de lettres.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il fait le total des totaux, et sait de quelle somme en bloc

il rendra les facteurs responsables.

JOHN. Et après?

JACQUES. Après, tableau des distances et balance en main, il vérifie

et rectifie la taxe de chaque lettre.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il inscrit de registre en registre, de colonne en colonne,

selon d'innombrables occurrences, les _plus trouvés_ et les _moins

trouvés_.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il se met en correspondance avec le dix directeurs pour

signaler des erreurs de 10 ou 20 centimes.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il remanie toutes les lettres reçues pour les donner aux

facteurs.

JOHN. Et après?

JACQUES. Il fait le total des taxes que chaque facteur prend en

charge.

JOHN. Et après?

JACQUES. Le facteur vérifie; on discute la signification des

hiéroglyphes. Le facteur avance la somme, et il part.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le facteur va chez le destinataire; il frappe à la porte, un

domestique descend. Il y a six lettres à cette adresse. On additionne

les taxes, séparément d'abord, puis en commun. On en trouve pour 2

fr. 70 cent.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le domestique va trouver son maître; celui-ci procède à la

vérification des hiéroglyphes. Il prend les 3 pour des 2, et les 9

pour des 4; il a des doutes sur les poids et les distances; bref,

il faut faire monter le facteur, et, en l'attendant, il cherche à

deviner le signataire des lettres, pensant qu'il serait sage de les

refuser.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le facteur arrive et plaide la cause de l'administration. On

discute, on examine, on pèse, on mesure; enfin le destinataire reçoit

cinq lettres et en _rebute_ une.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Il ne s'agit plus que du payement. Le domestique va chez

l'épicier chercher de la monnaie. Enfin, au bout de vingt minutes, le

facteur est libre et il court recommencer de porte en porte la même

cérémonie.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Il revient au bureau. Il compte et recompte avec le

directeur. Il remet les lettres rebutées et se fait restituer ses

avances. Il rend compte des objections des destinataires relativement

aux poids et aux distances.

JOHN. _Go on._

JACQUES. Le directeur cherche les registres, les sommiers, les

bulletins spéciaux, pour faire ses comptes de _rebuts_.

JOHN. _Go on, if you please._

JACQUES. Et ma foi, je ne suis pas directeur. Nous arriverions

ici aux comptes de dizaines, de vingtaines, de fin du mois; aux

moyens imaginés, non-seulement pour établir, mais pour contrôler

une comptabilité si minutieuse portant sur 50 millions de francs,

résultant de taxes moyennes de 43 centimes, et de 116 millions de

lettres, chacune desquelles peut appartenir à 242 catégories.

JOHN. Voilà une simplicité très-compliquée. Certes, l'homme qui a

résolu ce problème devait avoir cent fois plus de génie que votre M.

Piron ou notre Rowland-Hill.

JACQUES. Mais vous, qui avez l'air de rire de notre système,

expliquez-moi le vôtre.

JOHN. En Angleterre, le gouvernement fait vendre, dans tous les lieux

où il le juge utile, des enveloppes et des bandes à un penny pièce.

JACQUES. Et après?

JOHN. Vous écrivez, pliez votre lettre en quatre, la mettez dans une

de ces enveloppes, la jetez ou l'envoyez à la poste.

JACQUES. Et après?

JOHN. Après, tout est dit. Il n'y a ni poids, ni distances, ni

_plus trouvés_, ni _moins trouvés_, ni _rebuts_, ni bulletins, ni

registres, ni sommiers, ni colonnes, ni comptabilité, ni contrôle, ni

monnaie à donner et à recevoir, ni hiéroglyphes, ni discussions et

interprétations, ni forcement en recette, etc., etc.

JACQUES. Vraiment, cela paraît simple. Mais ce ne l'est-il pas trop?

Un enfant comprendrait cela. C'est avec de pareilles réformes qu'on

étouffe le génie des grands administrateurs. Pour moi, je tiens à la

manière française. Et puis, votre _taxe uniforme_ a le plus grand de

tous les défauts. Elle est injuste.

JOHN. Pourquoi donc?

JACQUES. Parce qu'il est injuste de faire payer autant pour une

lettre qu'on porte au voisinage que pour celle qu'on porte à cent

lieues.

JOHN. En tous cas, vous conviendrez que l'injustice est renfermée

dans les limites d'un penny.

JACQUES. Qu'importe? c'est toujours une injustice.

JOHN. Elle ne peut même jamais s'étendre qu'à un demi-penny, car

l'autre moitié est afférente à des frais fixes pour toutes les

lettres, quelle que soit la distance.

JACQUES. Penny ou demi-penny, il y a toujours là un principe

d'injustice.

JOHN. Enfin cette injustice qui, au _maximum_, ne peut aller qu'à un

demi-penny dans un cas particulier, s'efface pour chaque citoyen dans

l'ensemble de sa correspondance, puisque chacun écrit tantôt au loin,

tantôt au voisinage.

JACQUES. Je n'en démords pas. L'injustice est atténuée à l'infini si

vous voulez, elle est inappréciable, infinitésimale, homoeopathique,

mais elle existe.

JOHN. L'État vous fait-il payer plus cher le gramme de tabac que vous

achetez à la rue de Clichy que celui qu'on vous _débite_ au quai

d'Orsay?

JACQUES. Quel rapport y a-t-il entre les deux objets de comparaison?

JOHN. C'est que, dans un cas comme dans l'autre, il a fallu faire les

frais d'un transport. Il serait juste, mathématiquement, que chaque

prise de tabac fût plus chère rue de Clichy qu'au quai d'Orsay de

quelque millionième de centime.

JACQUES. C'est vrai, il ne faut vouloir que ce qui est possible.

JOHN. Ajoutez que votre système de poste n'est juste qu'en

apparence. Deux maisons se trouvent côte à côte, mais l'une en

dehors, l'autre en dedans de la zone. La première payera 10 centimes

de plus que la seconde, juste autant que coûte en Angleterre le port

entier de la lettre. Vous voyez bien que, malgré les apparences,

l'injustice se commet chez vous sur une bien plus grande échelle.

JACQUES. Cela semble bien vrai. Mon objection ne vaut pas

grand'chose, mais reste toujours la perte du revenu.

Ici, je cessai d'entendre les deux interlocuteurs. Il paraît

cependant que Jacques Bonhomme fut entièrement converti; car,

quelques jours après, le rapport de M. de Vuitry ayant paru, il

écrivit la lettre suivante à l'honorable législateur:

J. BONHOMME À M. DE VUITRY, DÉPUTÉ, RAPPORTEUR DE LA COMMISSION

CHARGÉE D'EXAMINER LE PROJET DE LOI RELATIF À LA TAXE DES LETTRES.

«MONSIEUR,

«Bien que je n'ignore pas l'extrême défaveur qu'on crée contre soi

quand on se fait l'avocat d'une _théorie absolue_, je ne crois pas

devoir abandonner la cause _de la taxe unique et réduite au simple

remboursement du service rendu_.

«En m'adressant à vous, je vous fais beau jeu assurément. D'un

côté, un cerveau brûlé, un réformateur de cabinet, qui parle de

renverser tout un système brusquement, sans transition; un rêveur

qui n'a peut-être pas jeté les yeux sur cette montagne de lois,

ordonnances, tableaux, annexes, statistiques qui accompagnent votre

rapport; et, pour tout dire en un mot, un _théoricien_!--De l'autre,

un législateur grave, prudent, modéré, qui a pesé et comparé, qui

ménage les intérêts divers, qui rejette tous les _systèmes_, ou, ce

qui revient au même, en compose un de ce qu'il emprunte à tous les

autres: certes, l'issue de la lutte ne saurait être douteuse.

«Néanmoins, tant que la question est pendante, les convictions ont le

droit de se produire. Je sais que la mienne est assez tranchée pour

appeler sur les lèvres du lecteur le sourire de la raillerie. Tout ce

que j'ose attendre du lui, c'est de me le prodiguer, s'il y a lieu,

après et non avant d'avoir écouté mes raisons.

«Car enfin, moi aussi, je puis invoquer l'_expérience_. Un grand

peuple en a fait l'épreuve. Comment la juge-t-il? On ne nie pas qu'il

ne soit habile en ces matières, et son jugement a quelque poids.

«Eh bien, il n'y a pas une voix en Angleterre qui ne bénisse la

_réforme postale_. J'en ai pour témoin la souscription ouverte

en faveur de M. Rowland-Hill; j'en ai pour témoin la manière

originale dont le peuple, à ce que me disait John Bull, exprime sa

reconnaissance; j'en ai pour témoin cet aveu si souvent réitéré de

la Ligue: «Jamais, sans le _penny-postage_, nous n'aurions développé

l'opinion publique qui renverse aujourd'hui le système protecteur.»

J'en ai pour témoin, ce que je lis dans un ouvrage émané d'une plume

officielle:

«La taxe des lettres doit être réglée non dans un but de

fiscalité, mais dans l'unique objet de couvrir la dépense.»

«À quoi M. Mac-Gregor ajoute:

«Il est vrai que la taxe étant descendue au niveau de notre plus

petite monnaie, il n'est pas possible de l'abaisser davantage,

quoiqu'elle donne du revenu. Mais ce revenu, qui ira sans cesse

grossissant, doit être consacré à améliorer le service et à

développer notre système de paquebots sur toutes les mers.»

«Ceci me conduit à examiner la pensée fondamentale de la commission,

qui est, au contraire, que la taxe des lettres doit être pour l'État

une source de revenus.

«Cette pensée domine tout votre rapport, et j'avoue que, sous

l'empire de cette préoccupation, vous ne pouviez arriver à rien de

grand, à rien de complet; heureux si, en voulant concilier tous les

systèmes, vous n'en avez pas combiné les inconvénients divers.

«La première question qui se présente est donc celle-ci: La

correspondance entre les particuliers est-elle une bonne _matière

imposable_?

«Je ne remonterai pas aux principes abstraits. Je ne ferai pas

remarquer que la société n'étant que la communication des idées,

l'objet de tout gouvernement doit être de favoriser et non de

contrarier cette communication.

«J'examinerai les faits existants.

«La longueur totale des routes royales, départementales et vicinales

est d'un million de kilomètres; en supposant que chacun a coûté

100,000 francs, cela fait un capital de cent milliards dépense par

l'État pour favoriser la locomotion des choses et des hommes.

«Or, je vous le demande si un de vos honorables collègues proposait à

la Chambre un projet de loi ainsi conçu:

«À partir de 1er janvier 1847, l'État percevra sur tous les

voyageurs une taxe calculée, non-seulement pour couvrir les

dépenses des routes, mais encore pour faire rentrer dans ses

caisses quatre ou cinq fois le montant de cette dépense....»

«Ne trouveriez-vous pas cette proposition antisociale et monstrueuse?

«Comment se fait-il que cette pensée de _bénéfice_, que dis-je? de

simple _rémunération_, ne se soit jamais présentée à l'esprit; quand

il s'est agi de la circulation des choses, et qu'elle vous paraisse

si naturelle, quand il est question de la circulation des idées?

«J'ose dire que cela tient a l'habitude. S'il était question de créer

la poste, à coup sûr il paraîtrait monstrueux de l'établir sur le

_principe fiscal_.

«Et veuillez remarquer qu'ici l'oppression est mieux caractérisée.

«Quand l'État a ouvert une route, il ne force personne à s'en servir.

(Il le ferait sans doute si l'usage de la route était taxe.) Mais

quand la poste royale existe, nul n'a plus la faculté d'écrire par

une autre voie, fût-ce à sa mère.

«Donc, en principe, la taxe des lettres devrait être _rémunératoire_,

et, par ce motif, _uniforme_.

«Que si l'on part de cette idée, comment ne pas être émerveillé de la

facilité, de la beauté, de la simplicité de la réforme?

«La voici tout entière, et, sauf rédaction, formulée en projet de loi:

«ART. 1er. À partir du 1er janvier 1847, il sera exposé en

vente, partout où l'administration le jugera utile, des

_enveloppes et des bandes timbrées_ au prix de cinq (ou dix)

centimes.

«2. Toute lettre mise dans une de ces enveloppes et ne dépassant

pas le poids de 15 grammes, tout _journal_ ou _imprimé_ mis sous

une de ces bandes et ne dépassant pas..... grammes, sera porté

et remis, sans frais, à son adresse.

«3. La comptabilité de la poste est entièrement supprimée.

«4. Toute criminalité et pénalité en matière de ports de lettres

sont abolies.»

«Cela est bien simple, je l'avoue, beaucoup trop simple, et je

m'attends à une nuée d'objections.

«Mais, à supposer que ce système ait des inconvénients, ce n'est

pas la question; il s'agit de savoir si le vôtre n'en a pas de plus

grands encore.

«Et de bonne foi, peut-il, sous quelque aspect que ce soit (sauf le

revenu), supporter un instant la comparaison?

«Examinez-les tous les deux; comparez-les sous les rapports de

la facilité, de la commodité, de la célérité, de la simplicité,

de l'ordre, de l'économie, de la justice, de l'égalité, de la

multiplication des affaires, de la satisfaction des sentiments, du

développement intellectuel et moral, de la puissance civilisatrice,

et dites, la main sur la conscience, s'il est possible d'hésiter un

moment.

«Je me garderai bien de développer chacune de ces considérations.

Je vous donne les _en-tête_ de douze chapitres et laisse le reste

en blanc, persuadé que personne n'est mieux en état que vous de les

remplir.

«Mais, puisqu'il n'y a qu'une seule objection, le _revenu_, il faut

bien que j'en dise un mot.

«Vous avez fait un tableau duquel il résulte que la taxe unique, même

à 20 centimes, constituerait le Trésor en perte de 22 millions.

«À 10 centimes, la perte serait de 28 millions, et à 5 centimes, de

33 millions, hypothèses si effrayantes que vous ne les formulez même

pas.

«Mais permettez-moi de vous dire que les chiffres, dans votre

rapport, dansent avec un peu trop de laisser aller. Dans tous vos

tableaux, dans tous vos calculs, vous sous-entendez ces mots: _Toutes

choses égales d'ailleurs_. Vous supposez les mêmes frais avec une

administration simple qu'avec une administration compliquée; le même

nombre de lettres avec la taxe moyenne de 43 qu'avec la taxe unique

à 20 cent. Vous vous bornez à cette règle de trois: 87 millions

de lettres à 42 cent. 1/2 ont donné tant. Donc, à 20 cent. elles

donneraient tant; admettant néanmoins quelques distinctions quand

elles sont contraires à la réforme.

«Pour évaluer le sacrifice réel du Trésor, il faudrait savoir

d'abord ce qu'on économiserait sur le service; ensuite, dans quelle

proportion s'augmenterait l'activité de la correspondance. Ne tenons

compte que de cette dernière donnée, parce que nous pouvons supposer

que l'épargne réalisée sur les frais se réduirait à ceci, que le

personnel actuel ferait face à un service plus développé.

«Sans doute il n'est pas possible de fixer le chiffre de

l'accroissement dans la circulation des lettres; mais, en ces

matières, une analogie raisonnable a toujours été admise.

«Vous dites vous-même qu'en Angleterre une réduction de 7/8 dans la

taxe a amené une augmentation de 360 pour cent dans la correspondance.

«Chez nous, l'abaissement à 5 cent. de la taxe qui est actuellement,

en moyenne, de 43 cent., constituerait aussi une réduction de 7/8.

Il est donc permis d'attendre le même résultat, c'est-à-dire 417

millions de lettres, au lieu de 116 millions.

«Mais calculons sur 300 millions.

«Y a-t-il exagération à admettre qu'avec une taxe de moitié moindre,

nous arriverons à 8 lettres par habitant, quand les Anglais sont

parvenus à 13?

«Or, 300 millions de lettres à 5 c. donnent 15 mil.

100 millions de journaux et imprimés à 5 c. 5

Voyageurs par les malles-postes 4

Articles d'argent 4

-------

TOTAL des recettes 28 mil.

La dépense actuelle (qui pourra diminuer) est de 31 mil.

À déduire celle des paquebots 5

Reste sur les dépêches, voyageurs et articles d'argent 26 mil.

-------

Produit net 2

Aujourd'hui le produit net est de 19

-------

_Perte_, ou plutôt _réduction de gain_ 17 mil.

«Maintenant je demande si l'État; qui fait un _sacrifice positif_

de 800 millions par an pour faciliter la circulation _gratuite_ des

personnes, ne doit pas faire un _sacrifice négatif_ de 17 millions

pour _ne pas gagner_ sur la circulation des idées?

«Mais enfin le fisc, je le sais, a ses habitudes; et autant il

contracte avec facilité celle de voir grossir les recettes, autant

il s'accoutume malaisément à les voir diminuer d'une obole. Il

semble qu'il soit pourvu de ces valvules admirables qui, dans notre

organisation, laissent le sang affluer dans une direction, mais

l'empêchent de rétrograder. Soit. Le fisc est un peu vieux pour que

nous puissions changer ses allures. N'espérons donc pas le décider à

se dessaisir. Mais que dirait-il, si moi, Jacques Bonhomme, je lui

indiquais un moyen simple, facile, commode, essentiellement pratique,

de faire un grand bien au pays, sans qu'il lui en coûtât un centime!

«La poste donne brut au Trésor 50 mil.

Le sel 70

La douane 160

--------

«TOTAL pour ces trois services 280 mil.

«Eh bien! mettez la taxe des lettres au taux uniforme de 5 cent.

«Abaissez la taxe du sel à 10 fr. le quintal, comme la Chambre l'a

voté.

«Donnez-moi la faculté de modifier le tarif des douanes, en ce sens

qu'IL ME SERA FORMELLEMENT INTERDIT D'ÉLEVER AUCUN DROIT, MAIS QU'IL

ME SERA LOISIBLE DE LES ABAISSER À MON GRÉ.

«Et moi, Jacques Bonhomme, je vous garantis, non pas 280, mais 300

millions. Deux cents banquiers de France seront mes cautions. Je ne

demande pour ma prime que ce que ces trois impôts produiront en sus

des 300 millions.

«Maintenant ai-je besoin d'énumérer les avantages de ma proposition?

«1º Le peuple recueillera tout le bénéfice du _bon marché_ dans le

prix d'un objet de première nécessité, le sel.

«2º Les pères pourront écrire à leurs fils, les mères à leurs filles.

Les affections, les sentiments, les épanchements de l'amour et de

l'amitié ne seront pas, comme aujourd'hui, refoulés par la main du

fisc au fond des coeurs.

«3º Porter une lettre d'un ami à un ami ne sera pas inscrit sur nos

codes comme une action criminelle.

«4º Le commerce refleurira avec la liberté; notre marine marchande se

relèvera de son humiliation.

«5º Le fisc gagnera d'abord _vingt millions_; ensuite, tout ce que

fera affluer vers les autres branches de contributions l'épargne

réalisée par chaque citoyen sur le sel, les lettres et sur les objets

dont les droits auront été abaissés.

«Si ma proposition n'est pas acceptée, que devrai-je en conclure?

Pourvu que la compagnie de banquiers que je présente offre des

garanties suffisantes, sous quel prétexte pourrait-on rejeter mon

offre? Il n'est pas possible d'invoquer l'_équilibre des budgets_. Il

sera bien rompu, mais rompu de manière à ce que les recettes excèdent

les dépenses. Il ne s'agit pas ici d'une théorie, d'un système, d'une

statistique, d'une probabilité, d'une conjecture; c'est une offre,

une offre comme celle d'une compagnie qui demande la concession d'un

chemin de fer. Le fisc me dit ce qu'il retire de la poste, du sel et

de la douane. J'offre de lui donner _plus_. L'objection ne peut donc

pas venir de lui. J'offre de diminuer le tarif du sel, de la poste

et de la douane; je m'engage à ne pas l'élever; l'objection ne peut

donc pas venir des contribuables.--De qui viendrait-elle donc?--Des

monopoleurs?--Reste à savoir si leur voix doit étouffer en France

celle de l'État et celle du peuple. Pour nous en assurer, je vous

prie de transmettre ma proposition au conseil des ministres.

«JACQUES BONHOMME.»

«_P. S._ Voici le texte de mon offre:

«Moi, Jacques Bonhomme, représentant une compagnie de banquiers et

capitalistes, prête à donner toutes garanties et à déposer tous

cautionnements qui seront nécessaires;

«Ayant appris que l'État ne tire que 280 millions de la douane, de la

poste et du sel, au moyen des droits tels qu'ils sont actuellement

fixés;

«J'offre de lui donner 300 millions du produit brut de ces trois

services;

«Même alors qu'il réduirait la taxe du sel de 30 francs à 10 francs;

«Même alors qu'il réduirait la taxe des lettres de 42-1/2 cent. en

moyenne, à une taxe unique et uniforme de 5 à 10 centimes;

«À la seule condition qu'il me sera permis non point d'_élever_ (ce

qui me sera formellement interdit), mais d'_abaisser_, autant que je

le voudrai, les droits de douane.

«JACQUES BONHOMME.»

Mais vous êtes fou, dis-je à Jacques Bonhomme, qui me communiquait sa

lettre; vous n'avez jamais rien su prendre avec modération. L'autre

jour vous vous récriiez contre l'_ouragan des réformes_, et voilà

que vous en réclamez trois, faisant de l'une la condition des deux

autres. Vous vous ruinerez.--Soyez tranquille, dit-il, j'ai fait tous

mes calculs. Plaise à Dieu qu'ils acceptent! Mais ils n'accepteront

pas.--Là-dessus, nous nous quittâmes la tête pleine, lui de chiffres,

moi de réflexions, que j'épargne au lecteur.

XIII.--LA PROTECTION OU LES TROIS ÉCHEVINS.

Démonstration en quatre tableaux.

PREMIER TABLEAU.

(La scène se passe dans l'hôtel de l'échevin Pierre. La fenêtre

donne sur un beau parc; trois personnages sont attablés près

d'un bon feu.)

PIERRE. Ma foi! vive le feu quand Gaster est satisfait! Il faut

convenir que c'est une douce chose. Mais, hélas! que de braves gens,

comme le _Roi d'Yvetot_,

Soufflent, faute de bois,

Dans leurs doigts.

Malheureuses créatures! le ciel m'inspire une pensée charitable. Vous

voyez ces beaux arbres, je les veux abattre et distribuer le bois aux

pauvres.

PAUL _et_ JEAN. Quoi! gratis?

PIERRE. Pas précisément. C'en serait bientôt fait de mes bonnes

oeuvres, si je dissipais ainsi mon bien. J'estime que mon parc vaut

vingt mille livres; en l'abattant, j'en tirerai bien davantage.

PAUL. Erreur. Votre bois sur pied a plus de valeur que celui des

forêts voisines, car il rend des services que celui-ci ne peut pas

rendre. Abattu, il ne sera bon, comme l'autre, qu'au chauffage, et ne

vaudra pas un denier de plus la voie.

PIERRE. Ho, ho! Monsieur le théoricien, vous oubliez que je suis,

moi, un homme de pratique. Je croyais ma réputation de spéculateur

assez bien établie, pour me mettre à l'abri d'être taxé de niaiserie.

Pensez-vous que je vais m'amuser à vendre mon bois au prix du bois

flotté?

PAUL. Il le faudra bien.

PIERRE. Innocent! Et si j'empêche le bois flotté d'arriver à Paris?

PAUL. Ceci changerait la question. Mais comment vous y prendrez-vous?

PIERRE. Voici tout le secret. Vous savez que le bois flotté paye à

l'entrée dix sous la voie. Demain je décide les Échevins à porter

le droit à 100, 200, 300 livres, enfin, assez haut pour qu'il n'en

entre pas de quoi faire une bûche.--Eh! saisissez-vous?--Si le bon

peuple ne veut pas crever de froid, il faudra bien qu'il vienne à mon

chantier. On se battra pour avoir mon bois, je le vendrai au poids

de l'or, et cette charité bien ordonnée me mettra à même d'en faire

d'autres.

PAUL. Morbleu! la belle invention! elle m'en suggère une autre de

même force.

JEAN. Voyons, qu'est-ce? La philanthropie est-elle aussi en jeu?

PAUL. Comment avez-vous trouvé ce beurre de Normandie?

JEAN. Excellent.

PAUL. Hé, hé! il me paraissait passable tout à l'heure. Mais ne

trouvez-vous pas qu'il prend à la gorge? J'en veux faire de meilleur

à Paris. J'aurai quatre ou cinq cents vaches; je ferai au pauvre

peuple une distribution de lait, de beurre et de fromage.

PIERRE _et_ PAUL. Quoi! charitablement?

PAUL. Bah! mettons toujours la charité en avant. C'est une si belle

figure que son masque même est un excellent passe-port. Je donnerai

mon beurre au peuple, le peuple me donnera son argent. Est-ce que

cela s'appelle vendre?

JEAN. Non, selon le _Bourgeois Gentilhomme_; mais appelez-le comme il

vous plaira, vous vous ruinerez. Est-ce que Paris peut lutter avec la

Normandie pour l'élève des vaches?

PAUL. J'aurai pour moi l'économie du transport.

JEAN. Soit. Mais encore, en payant le transport, les Normands sont à

même de _battre_ les Parisiens.

PAUL. Appelez-vous _battre_ quelqu'un, lui livrer les choses à bas

prix?

JEAN. C'est le mot consacré. Toujours est-il que vous serez battu,

vous.

PAUL. Oui, comme Don Quichotte. Les coups retomberont sur Sancho.

Jean, mon ami, vous oubliez l'_octroi_.

JEAN. L'octroi! qu'a-t-il à démêler avec votre beurre?

PAUL. Dès demain, je réclame _protection_; je décide la commune à

prohiber le beurre de Normandie et de Bretagne. Il faudra bien que le

peuple s'en passe, ou qu'il achète le mien, et à mon prix encore.

JEAN. Par la sambleu, Messieurs, votre philanthropie m'entraîne.

On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 16 / 41 段