tonneau, la fleur de mon chai? Tenez, goûtez ce vin. Comme il est
moelleux, corsé, étoffé, velouté, rubané!...
--Excellent! délicieux! Il fera bien l'affaire de M. D... le
fabricant de draps.
--De M. D... le fabricant? Que voulez-vous dire?
--Qu'il en tirera un bon parti.
--Comment? qu'est-ce? Du diable si je vous comprends!
--Ne savez-vous pas que M. D... a fondé une superbe entreprise, fort
utile au pays, laquelle, tout balancé, laisse chaque année une perte
considérable?
--Je le plains de tout mon coeur. Mais qu'y puis-je faire?
--La Chambre a compris que, si cela continuait ainsi, M. D... serait
dans l'alternative ou de mieux opérer ou de fermer son usine.
--Mais quel rapport y a-t-il entre les fausses spéculations de M.
D... et mon tonneau?
--La Chambre a pensé que si elle livrait à M. D... un peu de vin
pris dans votre cave, quelques hectolitres de blé prélevés chez vos
voisins, quelques sous retranchés aux salaires des ouvriers, ses
pertes se changeraient en bénéfices.
--La recette est infaillible autant qu'ingénieuse. Mais, morbleu!
elle est terriblement inique. Quoi! M. D... se couvrira de ses pertes
en me prenant mon vin?
--Non pas précisément le vin, mais le prix. C'est ce qu'on nomme
_primes d'encouragement_. Mais vous voilà tout ébahi! Ne voyez-vous
pas le grand service que vous rendez à la patrie?
--Vous voulez dire à M. D...?
--À la patrie. M. D... assure que son industrie prospère, grâce à cet
arrangement, et c'est ainsi, dit-il, que le pays s'enrichit. C'est ce
qu'il répétait ces jours-ci à la Chambre dont il fait partie.
--C'est une supercherie insigne! Quoi! un malotru fera une sotte
entreprise, il dissipera ses capitaux; et s'il m'extorque assez
de vin ou de blé pour réparer ses pertes et se ménager même des
profits, on verra là un gain général!
--Votre _fondé de pouvoirs_ l'ayant jugé ainsi, il ne vous reste plus
qu'à me livrer les six tonneaux de vin et à vendre le mieux possible
les quatorze tonneaux que je vous laisse.
--C'est mon affaire.
--C'est, voyez-vous, qu'il serait bien fâcheux que vous n'en
tirassiez pas un grand prix.
--J'y aviserai.
--Car il y a bien des choses à quoi ce prix doit faire face.
--Je le sais, Monsieur, je le sais.
--D'abord, si vous achetez du fer pour renouveler vos bêches et vos
charrues, une loi décide que vous le paierez au maître de forges deux
fois ce qu'il vaut.
--Ah çà, mais c'est donc la forêt Noire?
--Ensuite, si vous avez besoin d'huile, de viande, de toile, de
houille, de laine, de sucre, chacun, de par la loi, vous les cotera
au double de leur valeur.
--Mais c'est horrible, affreux, abominable!
--À quoi bon ces plaintes? Vous-même, par votre _chargé de
procuration_...
--Laissez-moi en paix avec ma procuration. Je l'ai étrangement
placée, c'est vrai. Mais on ne m'y prendra plus et je me ferai
représenter par bonne et franche paysannerie.
--Bah! vous renommerez le brave général.
--Moi, je renommerai le général, pour distribuer mon vin aux
Africains et aux fabricants?
--Vous le renommerez, vous dis-je.
--C'est un peu fort. Je ne le renommerai pas, si je ne veux pas.
--Mais vous voudrez et vous le renommerez.
--Qu'il vienne s'y frotter. Il trouvera à qui parler.
--Nous verrons bien. Adieu. J'emmène vos six tonneaux et vais en
faire la répartition, comme le général l'a décidé[52].
[Note 52: V. au tome Ier la _lettre à M. Larnac_, et au tome V, les
_Incompatibilités parlementaires_.
(_Note de l'éditeur._)]
XI.--L'UTOPISTE[53].
[Note 53: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 17 janvier 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
--Si j'étais ministre de Sa Majesté!...
--Eh bien, que feriez-vous?
--Je commencerais par... par..., ma foi, par être fort embarrassé.
Car enfin, je ne serais ministre que parce que j'aurais la majorité;
je n'aurais la majorité que parce que je me la serais faite; je ne
me la serais faite, honnêtement du moins, qu'en gouvernant selon
ses idées... Donc, si j'entreprenais de faire prévaloir les miennes
en contrariant les siennes, je n'aurais plus la majorité, et si je
n'avais pas la majorité, je ne serais pas ministre de Sa Majesté.
--Je suppose que vous le soyez et que par conséquent la majorité ne
soit pas pour vous un obstacle; que feriez-vous?
--Je rechercherais de quel côté est le _juste_.
--Et ensuite?
--Je chercherais de quel côté est l'_utile_.
--Et puis?
--Je chercherais s'ils s'accordent ou se gourment entre eux.
--Et si vous trouviez qu'ils ne s'accordent pas?
--Je dirais au roi Philippe:
Reprenez votre portefeuille.
La rime n'est pas riche et le style en est vieux;
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
Que ces _transactions_ dont le bon sens murmure,
Et que l'_honnêteté_ parle là toute pure?
--Mais si vous reconnaissez que le _juste_ et l'_utile_ c'est tout
un?
--Alors, j'irai droit en avant.
--Fort bien. Mais pour réaliser l'utilité par la justice, il faut une
troisième chose.
--Laquelle?
--La possibilité.
--Vous me l'avez accordée.
--Quand?
--Tout à l'heure.
--Comment?
--En me concédant la majorité.
--Il me semblait aussi que la concession était fort hasardée, car
enfin elle implique que la majorité voit clairement ce qui est juste,
voit clairement ce qui est utile, et voit clairement qu'ils sont en
parfaite harmonie.
--Et si elle voyait clairement tout cela, le bien se ferait, pour
ainsi dire, tout seul.
--Voilà où vous m'amenez constamment: à ne voir de réforme possible
que par le progrès de la raison générale.
--Comme à voir, par ce progrès, toute réforme infaillible.
--À merveille. Mais ce progrès préalable est lui-même un peu long.
Supposons-le accompli. Que feriez-vous? car je suis pressé de vous
voir à l'oeuvre, à l'exécution, à la pratique.
--D'abord, je réduirais la taxe des lettres à 10 centimes.
--Je vous avais entendu parler de 5 centimes[54].
[Note 54: L'auteur avait dit en effet 5 centimes, en mai 1846, dans
un article du _Journal des économistes_, qui est devenu le chap. XII
de la seconde série des _Sophismes_.
(_Note de l'éditeur._)]
--Oui; mais comme j'ai d'autres réformes en vue, je dois procéder
avec prudence pour éviter le déficit.
--Tudieu! quelle prudence! Vous voilà déjà en déficit de 30 millions.
--Ensuite, je réduirais l'impôt du sel à 10 fr.
--Bon! vous voilà en déficit de 30 autres millions. Vous avez sans
doute inventé un nouvel impôt?
--Le ciel m'en préserve! D'ailleurs, je ne me flatte pas d'avoir
l'esprit si inventif.
--Il faut pourtant bien... ah! j'y suis. Où avais-je la tête? Vous
allez simplement diminuer la dépense. Je n'y pensais pas.
--Vous n'êtes pas le seul.--J'y arriverai, mais, pour le moment, ce
n'est pas sur quoi je compte.
--Oui-dà! vous diminuez la recette sans diminuer la dépense, et vous
évitez le déficit?
--Oui, en diminuant en même temps d'autres taxes.
(Ici l'interlocuteur, posant l'index de la main droite sur son
sinciput, hoche la tête; ce qui peut se traduire ainsi: il bat la
campagne).
--Par ma foi! le procédé est ingénieux. Je verse 100 francs au
trésor, vous me dégrevez de 5 francs sur le sel, de 5 francs sur la
poste; et pour que le trésor n'en reçoive pas moins 100 francs, vous
me dégrevez de 10 francs sur quelque autre taxe?
--Touchez là; vous m'avez compris.
--Du diable si c'est vrai! Je ne suis pas même sûr de vous avoir
entendu.
--Je répète que je balance un dégrèvement par un autre.
--Morbleu! j'ai quelques instants à perdre: autant vaut que je vous
écoute développer ce paradoxe.
--Voici tout le mystère: je sais une taxe qui vous coûte 20 francs
et dont il ne rentre pas une obole au trésor; je vous fais remise de
moitié et fais prendre à l'autre moitié le chemin de l'hôtel de la
rue de Rivoli.
--Vraiment! vous êtes un financier sans pareil. Il n'y a qu'une
difficulté. En quoi est-ce, s'il vous plaît, que je paie une taxe qui
ne va pas au trésor?
--Combien vous coûte cet habit?
--100 francs.
--Et si vous eussiez fait venir le drap de Verviers, combien vous
coûterait-il?
--80 francs.
--Pourquoi donc ne l'avez-vous pas demandé à Verviers?
--Parce que cela est défendu.
--Et pourquoi cela est-il défendu?
--Pour que l'habit me revienne à 100 francs au lieu de 80.
--Cette défense vous coûte donc 20 francs?
--Sans aucun doute.
--Et où passent-ils, ces 20 francs?
--Et où passeraient-ils? Chez le fabricant de drap.
--Eh bien! donnez-moi 10 francs pour le trésor, je ferai lever la
défense, et vous gagnerez encore 10 francs.
--Oh! oh! je commence à y voir clair. Voici le compte du trésor: il
perd 5 francs sur la poste, 5 sur le sel, et gagne 10 francs sur le
drap. Partant quitte.
--Et voici votre compte à vous: vous gagnez 5 francs sur le sel, 5
francs sur la poste et 10 francs sur le drap.
--Total, 20 francs. Ce plan me sourit assez. Mais que deviendra le
pauvre fabricant de draps?
--Oh! j'ai pensé à lui. Je lui ménage des compensations, toujours au
moyen de dégrèvements profitables au trésor; et ce que j'ai fait pour
vous à l'occasion du drap, je le fais pour lui à l'égard de la laine,
de la houille, des machines, etc.; en sorte qu'il pourra baisser son
prix sans perdre.
--Mais êtes-vous sûr qu'il y aura balance?
--Elle penchera de son côté. Les 20 francs que je vous fais gagner
sur le drap, s'augmenteront de ceux que je vous économiserai encore
sur le blé, la viande, le combustible, etc. Cela montera haut; et
une épargne semblable sera réalisée par chacun de vos trente-cinq
millions de concitoyens. Il y a là de quoi épuiser les draps de
Verviers et ceux d'Elbeuf. La nation sera mieux vêtue, voilà tout.
--J'y réfléchirai; car tout cela se brouille un peu dans ma tête.
--Après tout, en fait de vêtements, l'essentiel est d'être vêtu. Vos
membres sont votre propriété et non celle du fabricant. Les mettre à
l'abri de grelotter est votre affaire, et non la sienne! Si la loi
prend parti pour lui contre vous, la loi est injuste, et vous m'avez
autorisé à raisonner dans l'hypothèse que ce qui est injuste est
nuisible.
--Peut-être me suis-je trop avancé; mais poursuivez l'exposé de votre
plan financier.
--Je ferai donc une loi de douanes.
--En deux volumes in-folio?
--Non, en deux articles.
--Pour le coup, on ne dira plus que ce fameux axiome: «Nul n'est
censé ignorer la loi,» est une fiction. Voyons donc votre tarif.
--Le voici:
Art. 1er. Toute marchandise importée paiera une taxe de 5 p. 100 de
la valeur.
--Même les _matières premières_?
--À moins qu'elles n'aient point de _valeur_.
--Mais elles en ont toutes, peu ou _prou_.
--En ce cas, elles paieront peu ou _prou_.
--Comment voulez-vous que nos fabriques luttent avec les fabriques
étrangères qui ont les _matières premières_ en franchise?
--Les dépenses de l'État étant données, si nous fermons cette
source de revenus, il en faudra ouvrir une autre: cela ne diminuera
pas l'infériorité relative de nos fabriques, et il y aura une
administration de plus à créer et à payer.
--Il est vrai; je raisonnais comme s'il s'agissait d'annuler la
taxe et non de la déplacer. J'y réfléchirai. Voyons votre second
article?...
--Art. 2. Toute marchandise exportée paiera une taxe de 5 p. 100 de
la valeur.
--Miséricorde! monsieur l'utopiste. Vous allez vous faire lapider, et
au besoin je jetterai la première pierre.
--Nous avons admis que la majorité est éclairée.
--Éclairée! soutiendrez-vous qu'un _droit de sortie_ ne soit pas
onéreux?
--Toute taxe est onéreuse, mais celle-ci moins qu'une autre.
--Le carnaval justifie bien des excentricités. Donnez-vous le plaisir
de rendre spécieux, si cela est possible, ce nouveau paradoxe.
--Combien avez-vous payé ce vin?
--Un franc le litre.
--Combien l'auriez-vous payé hors barrière?
--Cinquante centimes.
--Pourquoi cette différence?
--Demandez-le à l'octroi qui a prélevé dix sous dessus.
--Et qui a établi l'octroi?
--La commune de Paris, afin de paver et d'éclairer les rues.
--C'est donc un droit d'importation. Mais si c'étaient les
communes limitrophes qui eussent érigé l'octroi à leur profit,
qu'arriverait-il?
--Je n'en paierais pas moins 1 fr. mon vin de 50 c., et les autres 50
c. paveraient et éclaireraient Montmartre et les Batignoles.
--En sorte qu'en définitive c'est le consommateur qui paie la taxe?
--Cela est hors de doute.
--Donc, en mettant un droit à l'exportation, vous faites contribuer
l'étranger à vos dépenses.
--Je vous prends en faute, ce n'est plus de la _justice_.
--Pourquoi pas? Pour qu'un produit se fasse, il faut qu'il y ait dans
le pays de l'instruction, de la sécurité, des routes, des choses
qui coûtent. Pourquoi l'étranger ne supporterait-il pas les charges
occasionnées par ce produit, lui qui, en définitive, va le consommer?
--Cela est contraire aux idées reçues.
--Pas le moins du monde. Le dernier acheteur doit rembourser tous les
frais de production directs ou indirects.
--Vous avez beau dire, il saute aux yeux qu'une telle mesure
paralyserait le commerce et nous fermerait des débouchés.
--C'est une illusion. Si vous payiez cette taxe en sus de toutes
les autres, vous avez raison. Mais si les 100 millions prélevés par
cette voie dégrèvent d'autant d'autres impôts, vous reparaissez
sur les marchés du dehors avec tous vos avantages, et même avec
plus d'avantages, si cet impôt a moins occasionné d'embarras et de
dépenses.
--J'y réfléchirai.--Ainsi, voilà le sel, la poste et la douane
réglés. Tout est-il fini là?
--À peine je commence.
--De grâce, initiez-moi à vos autres utopies.
--J'avais perdu 60 millions sur le sel et la poste. La douane me les
fait retrouver; mais elle me donne quelque chose de plus précieux.
--Et quoi donc, s'il vous plaît?
--Des rapports internationaux fondés sur la justice, et une
probabilité de paix qui équivaut à une certitude. Je congédie l'armée.
--L'armée tout entière?
--Excepté les armes spéciales, qui se recruteront volontairement
comme toutes les autres professions. Vous le voyez, la conscription
est abolie.
--Monsieur, il faut dire le recrutement.
--Ah! j'oubliais. J'admire comme il est aisé, en certains pays, de
perpétuer les choses les plus impopulaires en leur donnant un autre
nom.
--C'est comme les _droits réunis_, qui sont devenus des
_contributions indirectes_.
--Et les _gendarmes_ qui ont pris nom _gardes municipaux_.
--Bref, vous désarmez le pays sur la foi d'une utopie.
--J'ai dit que je licenciais l'armée et non que je désarmais le pays.
J'entends lui donner au contraire une force invincible.
--Comment arrangez-vous cet amas de contradictions?
--J'appelle tous les citoyens au service.
--Il valait bien la peine d'en dispenser quelques-uns pour y appeler
tout le monde.
--Vous ne m'avez pas fait ministre pour laisser les choses comme
elles sont. Aussi, à mon avénement au pouvoir, je dirai comme
Richelieu: «Les maximes de l'État sont changées.» Et ma première
maxime, celle qui servira de base à mon administration, c'est
celle-ci: Tout citoyen doit savoir deux choses: pourvoir à son
existence et défendre son pays.
--Il me semble bien, au premier abord, qu'il y a quelque étincelle de
bon sens là-dessous.
--En conséquence, je fonde la défense nationale sur une loi en deux
articles:
Art. 1er. Tout citoyen valide, sans exception, restera sous les
drapeaux pendant quatre années, de 21 à 25 ans, pour y recevoir
l'instruction militaire.
--Voilà une belle économie! vous congédiez 400,000 soldats et vous en
faites 10 millions.
--Attendez mon second article.
Art. 2. À moins qu'il ne prouve, à 21 ans, savoir parfaitement
l'école de peloton.
--Je ne m'attendais pas à cette chute. Il est certain que pour
éviter quatre ans de service, il y aurait une terrible émulation,
dans notre jeunesse, à apprendre le _par le flanc droit_ et la
_charge en douze temps_. L'idée est bizarre.
--Elle est mieux que cela. Car enfin, sans jeter la douleur dans les
familles, et sans froisser l'égalité, n'assure-t-elle pas au pays,
d'une manière simple et peu dispendieuse, 10 millions de défenseurs
capables de défier la coalition de toutes les armées permanentes du
globe?
--Vraiment, si je n'étais sur mes gardes, je finirais par
m'intéresser à vos fantaisies.
_L'utopiste s'échauffant_: Grâce au ciel, voilà mon budget soulagé
de 200 millions! Je supprime l'octroi, je refonds les contributions
indirectes, je...
--Et! monsieur l'utopiste!
_L'utopiste s'échauffant de plus en plus_: Je proclame la liberté des
cultes, la liberté d'enseignement. Nouvelles ressources. J'achète les
chemins de fer, je rembourse la dette, j'affame l'agiotage.
--Monsieur l'utopiste!
--Débarrassé de soins trop nombreux, je concentre toutes les forces
du gouvernement à réprimer la fraude, distribuer à tous prompte et
bonne justice, je...
--Monsieur l'utopiste, vous entreprenez trop de choses, la nation ne
vous suivra pas!
--Vous m'avez donné la majorité.
--Je vous la retire.
--À la bonne heure! alors je ne suis plus ministre, et mes plans
restent ce qu'ils sont, des UTOPIES.
XII.--LE SEL, LA POSTE, LA DOUANE[55].
1846.
[Note 55: Tiré du _Journal des économistes_, nº de mai 1846.
(_Note de l'éditeur._)]
On s'attendait, il y a quelques jours, à voir le mécanisme
représentatif enfanter un produit tout nouveau et que ses rouages
n'étaient pas encore parvenus à élaborer: _le soulagement du
contribuable_.
Chacun était attentif: l'expérience était intéressante autant
que nouvelle. Les forces aspirantes de cette machine ne donnent
d'inquiétude à personne. Elle fonctionne, sous ce rapport, d'une
manière admirable, quels que soient le temps, le lieu, la saison et
la circonstance.
Mais, quant aux réformes qui tendent à simplifier, égaliser et
alléger les charges publiques, nul ne sait encore ce qu'elle peut
faire.
On disait: Vous allez voir: voici le moment; c'est l'oeuvre des
_quatrièmes sessions_, alors que la popularité est bonne à quelque
chose. 1842 nous valut les chemins de fer; 1846 va nous donner
l'abaissement de la taxe du sel et des lettres; 1850 nous réserve le
remaniement des tarifs et des contributions indirectes. La quatrième
session, c'est le _jubilé_ du contribuable.
Chacun était donc plein d'espoir, et tout semblait favoriser
l'expérience. _Le Moniteur_ avait annoncé que, de trimestre en
trimestre, les sources du revenu vont toujours grossissant; et quel
meilleur usage pouvait-on faire de ces rentrées inattendues, que de
permettre au villageois un grain de sel de plus pour son eau tiède,
une lettre de plus du champ de bataille où se joue la vie de son
fils?
Mais qu'est-il arrivé? Comme ces deux matières sucrées qui, dit-on,
s'empêchent réciproquement de cristalliser; ou comme ces deux chiens
dont la lutte fut si acharnée qu'il n'en resta que les deux queues,
les deux réformes se sont entre-dévorées. Il ne nous en reste que
les queues, c'est-à-dire force projets de lois, exposés des motifs,
rapports, statistiques et annexes, où nous avons la consolation
de voir nos souffrances, philanthropiquement appréciées et
homoeopathiquement calculées.--Quant aux réformes elles-mêmes, elles
n'ont pas cristallisé. Il ne sort rien du creuset, et l'expérience a
failli.
Bientôt les chimistes se présenteront devant le jury pour expliquer
cette déconvenue, et ils diront,
L'un: «J'avais _proposé_ la réforme postale; mais la Chambre a voulu
dégrever le sel, et j'ai dû la retirer.»
L'autre: «J'avais _voté_ le dégrèvement du sel; mais le ministère a
proposé la réforme postale, et le vote n'a pas abouti.»
Et le jury, trouvant la raison excellente, recommencera l'épreuve sur
les mêmes données, et renverra à l'oeuvre les mêmes chimistes.
Ceci nous prouve qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de
raisonnable, malgré la source, dans la pratique qui s'est introduite
depuis un demi-siècle de l'autre côté du détroit, et qui consiste,
pour le public, à ne poursuivre qu'une réforme à la fois. C'est long,
c'est ennuyeux; mais ça mène à quelque chose.
Nous avons une douzaine de reformes sur le chantier; elles se
pressent comme les ombres à la porte de l'oubli, et pas une n'entre.
Ohimè! che lasso!
Una a la volta, per carità.
C'est ce que disait _Jacques Bonhomme_ dans un dialogue avec _John
Bull_ sur la _réforme postale_. Il vaut la peine d'être rapporté.
JACQUES BONHOMME, JOHN BULL.
JACQUES BONHOMME. Oh! qui me délivrera de cet ouragan de réformes!
J'en ai la tête fendue. Je crois qu'on en invente tous les jours:
réforme universitaire, financière, sanitaire, parlementaire; réforme
électorale, réforme commerciale, réforme sociale, et voici venir la
réforme _postale_!
JOHN BULL. Pour celle-ci, elle est si facile à faire et si utile,
comme nous l'éprouvons chez nous, que je me hasarde à vous la
conseiller.
JACQUES. On dit pourtant que ça a mal tourné en Angleterre, et que
votre Échiquier y a laissé dix millions.
JOHN. Qui en ont enfanté cent dans le public.
JACQUES. Cela est-il bien certain?
JOHN. Voyez tous les signes par lesquels se manifeste la satisfaction
publique. Voyez la nation, Peel et Russel en tête, donner à M.
Rowland Hill, à la façon britannique, des témoignages substantiels
de gratitude. Voyez le pauvre peuple ne faire circuler ses lettres
qu'après y avoir déposé l'empreinte de ses sentiments au moyen de
pains à cacheter qui portent cette devise: _À la réforme postale, le
peuple reconnaissant_. Voyez les chefs de la ligue déclarer en plein
parlement que, sans elle, il leur eût fallu trente ans pour accomplir
leur grande entreprise, pour affranchir la nourriture du pauvre.
Voyez les officiers du _Board of trade_ déclarer qu'il est fâcheux
que la monnaie anglaise ne se prête pas à une réduction plus radicale
encore du port des lettres! Quelles preuves vous faut-il de plus?
JACQUES. Oui, mais le Trésor?
JOHN. Est-ce que le Trésor et le public ne sont pas dans la même
barque?
JACQUES. Pas tout à fait.--Et puis, est-il bien certain que notre
système postal ait besoin d'être réformé?
JOHN. C'est là la question. Voyons un peu comment se passent les
choses. Que deviennent les lettres qui sont mises à la poste?
JACQUES. Oh! c'est un mécanisme d'une simplicité admirable: le
directeur ouvre la boîte à une certaine heure, et il en retire, je
suppose, cent lettres.
JOHN. Et ensuite?
JACQUES. Ensuite il les inspecte l'une après l'autre. Un tableau
géographique sous les yeux, et une balance en main, il cherche à
quelle catégorie chacune d'elles appartient sous le double rapport de
la distance et du poids. Il n'y a que onze zones et autant de degrés
de pesanteur.
JOHN. Cela fait bien 121 combinaisons pour chaque lettre.
JACQUES. Oui, et il faut doubler ce nombre, parce que la lettre peut
appartenir ou ne pas appartenir au _service rural_.
JOHN. C'est donc 24,200 recherches pour les cent lettres.--Que fait
ensuite M. le directeur?
JACQUES. Il inscrit le poids sur un coin et la taxe au beau
milieu de l'adresse, sous la figure d'un hiéroglyphe convenu dans
l'administration.
JOHN. Et ensuite?
JACQUES. Il timbre; il partage les lettres en dix paquets, selon les
bureaux avec lesquels il correspond. Il additionne le total des taxes
des dix paquets.
JOHN. Et ensuite?
JACQUES. Ensuite il inscrit les dix sommes, en long, sur un registre
et, en travers, sur un autre.
JOHN. Et ensuite?
JACQUES. Ensuite il écrit une lettre à chacun des dix directeurs
correspondants, pour l'informer de l'article de comptabilité qui le
concerne.
JOHN. Et si les lettres sont affranchies?
JACQUES. Oh! alors j'avoue que le service se complique un peu. Il
faut recevoir la lettre, la peser et mesurer, comme devant, toucher
le payement et rendre monnaie; choisir parmi trente timbres celui qui
convient; constater sur la lettre son numéro d'ordre, son poids et sa
taxe; transcrire l'adresse tout entière sur un premier registre, puis
sur un second, puis sur un troisième, puis sur un bulletin détaché;
envelopper la lettre dans le bulletin, envoyer le tout bien ficelé au
directeur correspondant, et relater chacune de ces circonstances dans
une douzaine de colonnes choisies parmi cinquante qui bariolent les
sommiers.
JOHN. Et tout cela pour 40 centimes!
JACQUES. Oui, en moyenne.
JOHN. Je vois qu'en effet le _départ_ est assez simple. Voyons
comment les choses se passent à l'_arrivée_.
JACQUES. Le directeur ouvre la dépêche.
JOHN. Et après?