Des souffrances réelles se manifestent en Angleterre.

Ce fait vient à la suite de deux autres:

1º La réforme douanière;

2º La perte de deux récoltes consécutives.

À laquelle de ces deux dernières circonstances faut-il attribuer la

première?

Les protectionistes ne manquent pas de s'écrier: «C'est cette

liberté maudite qui fait tout le mal. Elle nous promettait monts

et merveilles, nous l'avons accueillie, et voilà que les fabriques

s'arrêtent et le peuple souffre: _Cum hoc, ergo propter hoc_.»

La liberté commerciale distribue de la manière la plus uniforme et

la plus équitable les fruits que la Providence accorde au travail de

l'homme. Si ces fruits sont enlevés, en partie, par un fléau, elle

ne préside pas moins à la bonne distribution de ce qui en reste. Les

hommes sont moins bien pourvus, sans doute; mais faut-il s'en prendre

à la liberté ou au fléau?

La liberté agit sur le même principe que les assurances. Quand un

sinistre survient, elle répartit sur un grand nombre d'hommes, sur

un grand nombre d'années, des maux qui, sans elle, s'accumuleraient

sur un peuple et sur un temps. Or, s'est-on jamais avisé de dire que

l'incendie n'est plus un fléau depuis qu'il y a des assurances?

En 1842, 43 et 44, la réduction des taxes a commencé en Angleterre.

En même temps les récoltes y ont été très-abondantes, et il est

permis de croire que ces deux circonstances ont concouru à la

prospérité inouïe dont ce pays a donné le spectacle pendant cette

période.

En 1845, la récolte a été mauvaise: en 1846, plus mauvaise encore.

Les aliments ont renchéri; le peuple a dépensé ses ressources pour

se nourrir, et restreint ses autres consommations. Les vêtements ont

été moins demandés, les fabriques moins occupées, et le salaire a

manifesté une tendance à la baisse. Heureusement que, dans cette même

année, les barrières restrictives ayant été de nouveau abaissées, une

masse énorme d'aliments a pu parvenir sur le marché anglais. Sans

cette circonstance, il est à peu près certain qu'en ce moment une

révolution terrible ensanglanterait la Grande-Bretagne.

Et l'on vient accuser la liberté des désastres qu'elle prévient et

répare du moins en partie!

Un pauvre lépreux vivait dans la solitude. Ce qu'il avait touché,

nul ne le voulait toucher. Réduit à se suffire à lui-même, il

traînait dans ce monde une misérable existence. Un grand médecin le

guérit. Voilà notre solitaire en pleine possession de la _liberté

des échanges_. Quelle belle perspective s'ouvrait devant lui! Il se

plaisait à calculer le bon parti que, grâce à ses relations avec les

autres hommes, il pourrait tirer de ses bras vigoureux. Il vint à

se les rompre tous les deux. Hélas! son sort fut plus horrible. Les

journalistes de ce pays, témoins de sa misère, disaient: «Voyez à

quoi l'a réduit la faculté d'échanger! Vraiment, il était moins à

plaindre quand il vivait seul.--Eh! quoi, répondait le médecin, ne

tenez-vous aucun compte de ses deux bras cassés? n'entrent-ils pour

rien dans sa triste destinée? Son malheur est d'avoir perdu les bras,

et non point d'être guéri de la lèpre. Il serait bien plus à plaindre

s'il était manchot et lépreux par-dessus le marché.»

_Post hoc, ergo propter hoc_; méfiez-vous de ce sophisme.

IX.--LE VOL À LA PRIME[48].

[Note 48: Tiré du _Journal des économistes_, nº de janvier 1846.

(_Note de l'éditeur._)]

On trouve mon petit livre des SOPHISMES trop théorique, scientifique,

métaphysique. Soit. Essayons du genre trivial, banal, et, s'il le

faut, brutal. Convaincu que le public est _dupe_ à l'endroit de la

protection, je le lui ai voulu prouver. Il préfère qu'on le lui crie.

Donc vociférons:

Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne!

Une explosion de franchise fait mieux souvent que les

circonlocutions les plus polies. Vous vous rappelez Oronte et le mal

qu'a le misanthrope, tout misanthrope qu'il est, à le convaincre de

sa folie.

ALCESTE. On s'expose à jouer un mauvais personnage.

ORONTE. Est-ce que vous voulez me déclarer par là

Que j'ai tort de vouloir.....

ALCESTE. Je ne dis pas cela.

Mais.....

ORONTE. Est-ce que j'écris mal?

ALCESTE. Je ne dis pas cela.

Mais enfin.....

ORONTE. Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet?.....

ALCESTE. Franchement, il est bon à mettre au cabinet.

Franchement, bon public, _on te vole_. C'est cru, mais c'est clair.

Les mots _vol_, _voler_, _voleur_, paraîtront de mauvais goût à

beaucoup de gens. Je leur demanderai comme Harpagon à Élise: Est-ce

le mot ou la chose qui vous fait peur?

«Quiconque a soustrait frauduleusement une chose qui ne lui

appartient pas, est coupable de vol.» (_C. pén. art._ 379.)

_Voler_: Prendre furtivement ou par force. (_Dictionnaire de

l'Académie._)

_Voleur_: Celui qui exige plus qu'il ne lui est dû. (_Id._)

Or, le monopoleur qui, de par une loi de sa façon, m'oblige à

lui payer 20 fr. ce que je puis avoir ailleurs pour 15, ne me

soustrait-il pas frauduleusement 5 fr. qui m'appartiennent?

Ne prend-il pas furtivement ou par force?

N'exige-t-il pas plus qu'il ne lui est dû?

Il soustrait, il prend, il exige, dira-t-on; mais non point

_furtivement_ ou _par force_; ce qui caractériserait le vol.

Lorsque nos bulletins de contributions se trouvent chargés des 5 fr.

pour la prime, que soustrait, prend ou exige le monopoleur, quoi de

plus _furtif_, puisque si peu d'entre nous s'en doutent? Et pour ceux

qui ne sont pas dupes, quoi de plus _forcé_, puisqu'au premier refus

le garnisaire est à nos portes?

Au reste, que les monopoleurs se rassurent. Les vols _à la prime_

ou _au tarif_, s'ils blessent l'équité tout aussi bien que le vol à

l'américaine, ne violent pas la loi; ils se commettent, au contraire,

de par la loi; ils n'en sont que pires, mais ils n'ont rien à démêler

avec la _correctionnelle_.

D'ailleurs, bon gré, mal gré, nous sommes tous _voleurs_ et _volés_

en cette affaire. L'auteur de ce volume a beau crier _au voleur_

quand il achète, on peut crier après lui quand il vend[49]; s'il

diffère de beaucoup de ses compatriotes, c'est seulement en ceci: il

sait qu'il perd au jeu plus qu'il n'y gagne, et eux ne le savent pas;

s'ils le savaient, le jeu cesserait bientôt.

[Note 49: Possédant un champ qui le fait vivre, il est de la classe

des _protégés_. Cette circonstance devrait désarmer la critique. Elle

montre que, s'il se sert d'expressions dures, c'est contre la chose

et non contre les intentions.]

Je ne me vante pas, au surplus, d'avoir le premier restitué à la

chose son vrai nom. Voici plus de soixante ans que Smith disait:

«Quand des industriels s'assemblent, on peut s'attendre à ce qu'une

conspiration va s'ourdir contre les poches du public.» Faut-il s'en

étonner, puisque le public n'en prend aucun souci?

Or donc, une assemblée d'industriels délibère officiellement sous le

nom de _Conseils généraux_. Que s'y passe-t-il et qu'y résout-on?

Voici, fort en abrégé, le procès-verbal d'une séance.

«UN ARMATEUR. Notre marine est aux abois (digression belliqueuse).

Cela n'est pas surprenant, je ne saurais construire sans fer. J'en

trouve bien à 10 fr. _sur le marché du monde_; mais, de par la loi,

le maître de forges français me force à le lui payer 15 fr.: c'est

donc 5 fr. qu'il me soustrait. Je demande la liberté d'acheter où bon

me semble.

«UN MAÎTRE DE FORGES. _Sur le marché du monde_, je trouve à faire

opérer des transports à 20 fr.--Législativement, l'armateur en exige

30: c'est donc 10 fr. qu'il me _prend_. Il me pille, je le pille;

tout est pour le mieux.

«UN HOMME D'ÉTAT. La conclusion de l'armateur est bien imprudente.

Oh! cultivons l'union touchante qui fait notre force; si nous

effaçons un iota à la théorie de la protection, adieu la théorie

entière.

«L'ARMATEUR. Mais pour nous la protection a failli: je répète que la

marine est aux abois.

«UN MARIN. Eh bien! relevons la _surtaxe_, et que l'armateur, qui

prend 30 au public pour son fret, en prenne 40.

«UN MINISTRE. Le gouvernement poussera jusqu'aux dernières limites le

beau mécanisme de la _surtaxe_; mais je crains que cela ne suffise

pas[50].

[Note 50: Voici le texte: «Je citerai encore les lois de douane

des 9 et 11 juin dernier, qui ont en grande partie pour objet

d'encourager la navigation lointaine, en augmentant sur plusieurs

articles les _surtaxes_ afférentes au pavillon étranger. Nos lois

de douane, vous le savez, sont généralement dirigées vers ce but,

et peu à peu la _surtaxe_ de 10 francs, établie par la loi du 28

avril 1816 et souvent insuffisante, _disparaît_ pour faire place...

à une protection plus efficace et plus en harmonie avec la _cherté_

relative de notre navigation.»--Ce _disparaît_ est précieux.

(M. CUNIN-GRIDAINE, séance du 15 décembre 1845,

_discours d'ouverture_.)]

«UN FONCTIONNAIRE. Vous voilà tous bien empêchés pour peu de chose.

N'y a-t-il de salut que dans le tarif, et oubliez-vous l'impôt? Si

le consommateur est bénévole, le contribuable ne l'est pas moins.

Accablons-le de taxes, et que l'armateur soit satisfait. Je propose

5 fr. de prime, à prendre sur les contributions publiques, pour être

livrés au constructeur pour chaque quintal de fer qu'il emploiera.

«_Voix confuses._ Appuyé, appuyé! _Un agriculteur_: À moi 3 fr. de

_prime_ par hectolitre de blé! _Un tisserand_: À moi 2 fr. de prime

par mètre de toile! etc., etc.

«LE PRÉSIDENT. Voilà qui est entendu; notre session aura enfanté

le système des _primes_, et ce sera sa gloire éternelle. Quelle

industrie pourra perdre désormais, puisque nous avons deux moyens si

simples de convertir les pertes en profits: le tarif et la prime? La

séance est levée.»

Il faut que quelque vision surnaturelle m'ait montré en songe la

prochaine apparition de la _prime_ (qui sait même si je n'en ai pas

suggéré la pensée à M. Dupin). lorsqu'il y a quelques mois j'écrivais

ces paroles:

«Il me semble évident que la protection aurait pu, sans changer de

nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe directe prélevée

par l'État et distribuée en primes indemnitaires aux industries

privilégiées.»

Et après avoir comparé le droit protecteur à la prime:

«J'avoue franchement ma prédilection pour ce dernier système; il me

semble plus juste, plus économique et plus loyal. Plus juste, parce

que si la société veut faire des largesses à quelques-uns de ses

membres, il faut que tous y contribuent; plus économique, parce qu'il

épargnerait beaucoup de frais de perception et ferait disparaître

beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrait

clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait faire[51].»

[Note 51: _Sophismes économiques_, 1re série, chap. V, pag. 49 et 50.]

Puisque l'occasion nous en est si bénévolement offerte, étudions

le _vol à la prime_. Aussi bien, ce qu'on en peut dire s'applique

au _vol au tarif_, et comme celui-ci est un peu mieux déguisé, le

filoutage direct aidera à comprendre le filoutage indirect. L'esprit

procède ainsi du simple au composé.

Mais quoi! n'y a-t-il pas quelque variété de vol plus simple encore?

Si fait, il y a le _vol de grand chemin_: il ne lui manque que d'être

légalisé, monopolisé, ou, comme on dit aujourd'hui, _organisé_.

Or, voici ce que je lis dans un récit de voyages:

«Quand nous arrivâmes au royaume de A..., toutes les industries

se disaient en souffrance. L'agriculture gémissait, la fabrique

se plaignait, le commerce murmurait, la marine grognait et le

gouvernement ne savait à qui entendre. D'abord, il eut la pensée de

taxer d'importance tous les mécontents, et de leur distribuer le

produit de ces taxes, après s'être fait sa part: c'eût été comme,

dans notre chère Espagne, la loterie. Vous êtes mille, l'État

vous prend une piastre à chacun; puis subtilement il escamote 250

piastres, et en répartit 750, en lots plus ou moins forts, entre

les joueurs. Le brave Hidalgo qui reçoit trois quarts de piastre,

oubliant qu'il a donné piastre entière, ne se possède pas de joie et

court dépenser ses quinze réaux au cabaret. C'eût été encore quelque

chose comme ce qui se passe en France. Quoi qu'il en soit, tout

barbare qu'était le pays, le gouvernement ne compta pas assez sur la

stupidité des habitants pour leur faire accepter de si singulières

protections, et voici ce qu'il imagina.

«La contrée était sillonnée de routes. Le gouvernement les fit

exactement kilométrer, puis il dit à l'agriculteur: «Tout ce que tu

pourras voler aux passants entre ces deux bornes est à toi: que cela

te serve de _prime_, de protection, d'encouragement.» Ensuite, il

assigna à chaque manufacturier, à chaque armateur, une portion de

route à exploiter, selon cette formule:

Dono tibi et concedo

Virtutem et puissantiam

Volandi,

Pillandi,

Derobandi,

Filoutandi,

Et escroquandi,

Impunè per totam istam

Viam.

«Or, il est arrivé que les naturels du royaume de A... sont

aujourd'hui si familiarisés avec ce régime, si habitués à ne tenir

compte que de ce qu'ils volent et non de ce qui leur est volé, si

profondément enclins à ne considérer le pillage qu'au point de vue

du pillard, qu'ils regardent comme un _profit national_ la somme de

tous les vols particuliers, et refusent de renoncer à un système de

_protection_ en dehors duquel, disent-ils, il n'est pas une industrie

qui puisse se suffire.»

Vous vous récriez? Il n'est pas possible, dites-vous, que tout un

peuple consente à voir un _surcroît de richesses_ dans ce que les

habitants se dérobent les uns aux autres.

Et pourquoi pas? Nous avons bien cette conviction en France, et tous

les jours nous y organisons et perfectionnons le _vol réciproque_

sous le nom de primes et tarifs protecteurs.

N'exagérons rien toutefois: convenons que, sous le rapport du _mode

de perception_ et quant aux circonstances collatérales, le système du

royaume de A... peut être pire que le nôtre; mais disons aussi que,

quant aux principes et aux effets nécessaires, il n'y a pas un atome

de différence entre toutes ces espèces de vols légalement organisés

pour fournir des suppléments de profits à l'industrie.

Remarquez que si le _vol de grand chemin_ présente quelques

inconvénients d'exécution, il a aussi des avantages qu'on ne trouve

pas dans le _vol au tarif_.

Par exemple: on en peut faire une répartition équitable entre tous

les producteurs. Il n'en est pas de même des droits de douane.

Ceux-ci sont impuissants par leur nature à protéger certaines classes

de la société, telles que artisans, marchands, hommes de lettres,

hommes de robe, hommes d'épée, hommes de peine, etc., etc.

Il est vrai que le _vol à la prime_ se prête aussi à des subdivisions

infinies, et, sous ce rapport, il ne le cède pas en perfection au

_vol de grand chemin_; mais, d'un autre côté, il conduit souvent à

des résultats si bizarres, si jocrisses, que les naturels du royaume

de A... s'en pourraient moquer avec grande raison.

Ce que perd le volé, dans le vol de grand chemin, est gagné par

le voleur. L'objet dérobé reste au moins dans le pays. Mais, sous

l'empire du _vol à la prime_, ce que l'impôt soustrait aux Français

est conféré souvent aux Chinois, aux Hottentots, aux Cafres, aux

Algonquins, et voici comme:

Une pièce de drap vaut _cent francs_ à Bordeaux. Il est impossible

de la vendre au-dessous, sans y perdre. Il est impossible de la

vendre au-dessus, la _concurrence_ entre les marchands s'y oppose.

Dans ces circonstances, si un Français se présente pour avoir ce

drap, il faudra qu'il le paie _cent francs_, ou qu'il s'en passe.

Mais si c'est un Anglais, alors le gouvernement intervient et dit

au marchand: Vends ton drap, je te ferai donner _vingt francs_ par

les contribuables. Le marchand, qui ne veut ni ne peut tirer que

cent francs de son drap, le livre à l'Anglais pour 80 francs. Cette

somme, ajoutée aux 20 francs, produit du _vol à la prime_, fait tout

juste son compte. C'est donc exactement comme si les contribuables

eussent donné 20 francs à l'Anglais, sous la condition d'acheter

du drap français à 20 francs de rabais, à 20 francs au-dessous des

frais de production, à 20 francs au-dessous de ce qu'il nous coûte à

nous-mêmes. Donc, le _vol à la prime_ a ceci de particulier, que les

_volés_ sont dans le pays qui le tolère, et les _voleurs_ disséminés

sur la surface du globe.

Vraiment, il est miraculeux que l'on persiste à tenir pour démontrée

cette proposition: _Tout ce que l'individu vole à la masse est un

gain général_. Le mouvement perpétuel, la pierre philosophale, la

quadrature du cercle sont tombés dans l'oubli; mais la théorie du

_Progrès par le vol_ est encore en honneur. _À priori_ pourtant, on

aurait pu croire que de toutes les puérilités c'était la moins viable.

Il y en a qui nous disent: Vous êtes donc les partisans du _laissez

passer_? des économistes de l'école surannée des Smith et des Say?

Vous ne voulez donc pas l'_organisation du travail_? Eh! messieurs,

organisez le travail tant qu'il vous plaira. Mais nous veillerons,

nous, à ce que vous n'organisiez pas le _vol_.

D'autres plus nombreux répètent: _primes_, _tarifs_, tout cela a

pu être exagéré. Il en faut user sans en abuser. Une sage liberté,

combinée avec une protection modérée, voilà ce que réclament les

hommes _sérieux_ et pratiques. Gardons-nous des _principes absolus_.

C'est précisément, selon le voyageur espagnol, ce qui se disait au

royaume de A... «Le vol de grand chemin, disaient les sages, n'est

ni bon ni mauvais; cela dépend des circonstances. Il ne s'agit

que de bien _pondérer_ les choses, et de nous bien payer, nous

fonctionnaires, pour cette oeuvre de pondération. Peut-être a-t-on

laissé au pillage trop de latitude, peut-être pas assez. Voyons,

examinons, balançons les comptes de chaque travailleur. À ceux qui ne

gagnent pas assez, nous donnerons un peu plus de route à exploiter.

Pour ceux qui gagnent trop, nous réduirons les heures, jours ou mois

de pillage.»

Ceux qui parlaient ainsi s'acquirent un grand renom de modération, de

prudence et de sagesse. Ils ne manquaient jamais de parvenir aux plus

hautes fonctions de l'État.

Quant à ceux qui disaient: Réprimons les injustices et les fractions

d'injustice; ne souffrons ni _vol_, ni _demi-vol_, ni _quart de vol_,

ceux-là passaient pour des idéologues, des rêveurs ennuyeux qui

répétaient toujours la même chose. Le peuple, d'ailleurs, trouvait

leurs raisonnements trop à sa portée. Le moyen de croire vrai ce qui

est si simple!

X.--LE PERCEPTEUR.

JACQUES BONHOMME, Vigneron;

M. LASOUCHE, Percepteur.

L. Vous avez récolté vingt tonneaux de vin?

J. Oui, à force de soins et de sueurs.

--Ayez la bonté de m'en délivrer six et des meilleurs.

--Six tonneaux sur vingt! bonté du ciel! vous me voulez ruiner. Et,

s'il vous plaît, à quoi les destinez-vous?

--Le premier sera livré aux créanciers de l'État. Quand on a des

dettes, c'est bien le moins d'en servir les intérêts.

--Et où a passé le capital?

--Ce serait trop long à dire. Une partie fut mise jadis en cartouches

qui firent la plus belle fumée du monde. Un autre soldait des hommes

qui se faisaient estropier sur la terre étrangère après l'avoir

ravagée. Puis, quand ces dépenses eurent attiré chez nous nos amis

les ennemis, ils n'ont pas voulu déguerpir sans emporter de l'argent,

qu'il fallut emprunter.

--Et que m'en revient-il aujourd'hui?

--La satisfaction de dire:

Que je suis fier d'être Français

Quand je regarde la colonne!

--Et l'humiliation de laisser à mes héritiers une terre grevée d'une

rente perpétuelle. Enfin, il faut bien payer ce qu'on doit, quelque

fol usage qu'on en ait fait. Va pour un tonneau, mais les cinq

autres?

--Il en faut un pour acquitter les services publics, la liste civile,

les juges qui vous font restituer le sillon que votre voisin veut

s'approprier, les gendarmes qui chassent aux larrons pendant que vous

dormez, le cantonier qui entretient le chemin qui vous mène à la

ville, le curé qui baptise vos enfants, l'instituteur qui les élève,

et votre serviteur qui ne travailler pas pour rien.

--À la bonne heure, service pour service. Il n'y a rien à dire.

J'aimerais tout autant m'arranger directement avec mon curé et mon

maître d'école; mais je n'insiste pas là-dessus, va pour le second

tonneau. Il y a loin jusqu'à six.

--Croyez-vous que ce soit trop de deux tonneaux pour votre contingent

aux frais de l'armée et de la marine?

--Hélas! c'est peu de chose, eu égard à ce qu'elles me coûtent déjà;

car elles m'ont enlevé deux fils que j'aimais tendrement.

--Il faut bien maintenir l'équilibre des forces européennes.

--Eh, mon Dieu! l'équilibre serait le même, si l'on réduisait partout

ces forces de moitié ou des trois quarts. Nous conserverions nos

enfants et nos revenus. Il ne faudrait que s'entendre.

--Oui; mais on ne s'entend pas.

--C'est ce qui m'abasourdit. Car, enfin, chacun en souffre.

--Tu l'as voulu, Jacques Bonhomme.

--Vous faites le plaisant, monsieur le percepteur, est-ce que j'ai

voix au chapitre?

--Qui avez-vous nommé pour député?

--Un brave général d'armée, qui sera maréchal sous peu si Dieu lui

prête vie...

--Et sur quoi vit le brave général?

--Sur mes tonneaux, à ce que j'imagine.

--Et qu'adviendrait-il s'il votait la réduction de l'armée et de

votre contingent?

--Au lieu d'être fait maréchal, il serait mis à la retraite.

--Comprenez-vous maintenant que vous avez vous-même.....

--Passons au cinquième tonneau, je vous prie.

--Celui-ci part pour l'Algérie.

--Pour l'Algérie! Et l'on assure que tous les musulmans sont

oenophobes, les barbares! Je me suis même demandé souvent s'ils

ignorent le médoc parce qu'ils sont mécréants, ou, ce qui est plus

probable, s'ils sont mécréants parce qu'ils ignorent le médoc.

D'ailleurs, quels services me rendent-ils en retour de cette

ambroisie qui m'a tant coûté de travaux?

--Aucun; aussi n'est-elle pas destinée à des musulmans, mais à de

bons chrétiens qui passent tous les jours en Barbarie.

--Et qu'y vont-ils faire qui puisse m'être utile?

--Exécuter des razzias et en subir; tuer et se faire tuer; gagner des

dyssenteries et revenir se faire traiter; creuser des ports, percer

des routes, bâtir des villages et les peupler de Maltais, d'Italiens,

d'Espagnols et de Suisses qui vivent sur votre tonneau et bien

d'autres tonneaux que je viendrai vous demander encore.

--Miséricorde! ceci est trop fort, je vous refuse net mon tonneau. On

enverrait à Bicêtre un vigneron qui ferait de telles folies. Percer

des routes dans l'Atlas, grand Dieu! quand je ne puis sortir de chez

moi! Creuser des ports en Barbarie quand la Garonne s'ensable tous

les jours! M'enlever mes enfants que j'aime pour aller tourmenter

les Kabyles! Me faire payer les maisons, les semences et les chevaux

qu'on livre aux Grecs et aux Maltais, quand il y a tant de pauvres

autour de nous!

--Des pauvres! justement, on débarrasse le pays de ce _trop-plein_.

--Grand merci! en les faisant suivre en Algérie du capital qui les

ferait vivre ici.

--Et puis vous jetez les bases d'un _grand empire_, vous portez la

_civilisation_ en Afrique, et vous décorez votre patrie d'une gloire

immortelle.

--Vous êtes poëte, monsieur le percepteur; mais moi je suis vigneron,

et je refuse.

--Considérez que, dans quelque mille ans, vous recouvrerez vos

avances au centuple. C'est ce que disent ceux qui dirigent

l'entreprise.

--En attendant, ils ne demandaient d'abord, pour parer aux frais,

qu'une pièce de vin, puis deux, puis trois, et me voilà taxé à un

tonneau! Je persiste dans mon refus.

--Il n'est plus temps. Votre _chargé de pouvoirs_ a stipulé pour vous

l'octroi d'un tonneau ou quatre pièces entières.

--Il n'est que trop vrai. Maudite faiblesse! Il me semblait aussi en

lui donnant ma procuration que je commettais une imprudence, car qu'y

a-t-il de commun entre un général d'armée et un pauvre vigneron?

--Vous voyez bien qu'il y a quelque chose de commun entre vous, ne

fût-ce que le vin que vous récoltez et qu'il se vote à lui-même, en

votre nom.

--Raillez-moi, je le mérite, monsieur le percepteur. Mais soyez

raisonnable, là, laissez-moi au moins le sixième tonneau. Voilà

l'intérêt des dettes payé, la liste civile pourvue, les services

publics assurés, la guerre d'Afrique perpétuée. Que voulez-vous de

plus?

--On ne marchande pas avec moi. Il fallait dire vos intentions à M.

le général. Maintenant, il a disposé de votre vendange.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 14 / 41 段