d'entre nous se sont servis des mots _meeting_, _free-trader_!
Et ne se servent-ils pas des mots _drawback_, _budget_?
Nous imitons Cobden et la démocratie anglaise!
Et eux, ne parodient-ils pas Bentinck et l'aristocratie britannique?
Nous empruntons à la perfide Albion la doctrine de la liberté!
Et eux, ne lui empruntent-ils pas les arguties de la protection?
Nous suivons l'impulsion de Bordeaux et du Midi!
Et eux, ne servent-ils pas la cupidité de Lille et du Nord?
Nous favorisons les secrets desseins du ministère, qui veut détourner
l'attention de sa politique!
Et eux, ne favorisent-ils pas les vues de la liste civile, qui gagne,
par le régime protecteur, plus que qui que ce soit au monde?
Vous voyez donc bien que, si nous ne méprisions cette guerre de
dénigrement, les armes ne nous manqueraient pas.
Mais ce n'est pas ce dont il s'agit.
La question, et je ne la perdrai pas de vue, est celle-ci:
_Qu'est-ce qui vaut mieux pour les classes laborieuses, être libres,
ou n'être pas libres d'acheter au dehors?_
Ouvriers, on vous dit: «Si vous êtes libres d'acheter au dehors ce
que vous faites maintenant vous-mêmes, vous ne le ferez plus; vous
serez sans travail, sans salaire et sans pain; c'est donc pour votre
bien qu'on restreint votre liberté.»
Cette objection revient sous toutes les formes. On dit, par exemple:
«Si nous nous habillons avec du drap anglais, si nous faisons nos
charrues avec du fer anglais, si nous coupons notre pain avec des
couteaux anglais, si nous essuyons nos mains dans des serviettes
anglaises, que deviendront les ouvriers français, que deviendra le
_travail national_?»
Dites-moi, ouvriers, si un homme se tenait sur le port de Boulogne,
et qu'à chaque Anglais qui débarque, il dît: Voulez-vous me donner
ces bottes anglaises, je vous donnerai ce chapeau français?--Ou
bien: Voulez-vous me céder ce cheval anglais, je vous céderai ce
tilbury français?--Ou bien: Vous plaît-il d'échanger cette machine
de Birmingham contre cette pendule de Paris?--Ou encore: Vous
arrange-t-il de troquer cette houille de Newcastle contre ce vin de
Champagne?--Je vous le demande, en supposant que notre homme mît
quelque discernement dans ses propositions, peut-on dire que notre
_travail national_, pris en masse, en serait affecté?
Le serait-il davantage quand il y aurait vingt de ces offreurs de
services à Boulogne au lieu d'un, quand il se ferait un million de
trocs au lieu de quatre, et quand on ferait intervenir les négociants
et la monnaie pour les faciliter et les multiplier à l'infini?
Or, qu'un pays achète à l'autre en gros pour revendre en détail, ou
en détail pour revendre en gros, si on suit la chose jusqu'au bout,
on trouvera toujours que le _commerce_ n'est qu'un ensemble de _trocs
pour trocs_, _produits contre produits_, _services pour services_. Si
donc un _troc_ ne nuit pas au _travail national_, puisqu'il implique
autant de _travail national donné_ que de _travail étranger reçu_,
cent mille millions de trocs ne lui nuiront pas davantage.
Mais où sera le profit? direz-vous.--Le profit est de faire le
meilleur emploi des ressources de chaque pays, de manière à ce qu'une
même somme de travail donne partout plus de satisfaction et de
bien-être.
Il y en a qui emploient envers vous une singulière tactique. Ils
commencent par convenir de la supériorité du système libre sur le
système prohibitif, sans doute pour n'avoir pas à se défendre sur ce
terrain.
Ensuite, ils font observer que, dans le passage d'un système à
l'autre, il y aura quelque _déplacement_ de travail.
Puis, ils s'étendent sur les souffrances que doit entraîner, selon
eux, ce _déplacement_. Ils les exagèrent, ils les grossissent, ils en
font le sujet principal de la question, ils les présentent comme le
résultat exclusif et définitif de la réforme, et s'efforcent ainsi de
vous enrôler sous le drapeau du monopole.
C'est du reste une tactique qui a été mise au service de tous les
abus; et je dois avouer naïvement une chose, c'est qu'elle embarrasse
toujours les amis des réformes même les plus utiles au peuple.--Vous
allez comprendre pourquoi.
Quand un abus existe, tout s'arrange là-dessus.
Des existences s'y rattachent, d'autres à celles-là, et puis d'autres
encore, et cela forme un grand édifice.
Y voulez-vous porter la main? Chacun se récrie et--remarquez bien
ceci--les criards paraissent toujours, au premier coup d'oeil, avoir
raison, parce qu'il est plus facile de montrer le dérangement, qui
doit accompagner la réforme, que l'arrangement qui doit la suivre.
Les partisans de l'abus citent des faits particuliers; ils nomment
les personnes et leurs fournisseurs et leurs ouvriers qui vont être
froissés,--tandis que le pauvre diable de réformateur ne peut s'en
référer qu'au _bien général_ qui doit se répandre insensiblement dans
les masses.--Cela ne fait pas, à beaucoup près, autant d'effet.
Ainsi, est-il question d'abolir l'esclavage?--«Malheureux! dit-on aux
noirs, qui va désormais vous nourrir? Le commandeur distribue des
coups de fouet, mais il distribue aussi le manioc.»
Et l'esclave regrette sa chaîne, car il se demande: D'où me viendra
le manioc?
Il ne voit pas que ce n'est pas le commandeur qui le nourrit, mais
son propre travail, lequel nourrit aussi le commandeur.
Quand, en Espagne, on réforma les couvents, on disait aux mendiants:
«Où trouverez-vous le potage et la bure? «Le prieur est votre
Providence. N'est-il pas bien commode de s'adresser à lui?»
Et les mendiants de dire: «C'est vrai. Si le prieur s'en va, nous
voyons bien ce que nous perdrons, mais nous ne voyons pas ce qui nous
viendra à la place.»
Ils ne prenaient pas garde que si les couvents faisaient des aumônes,
ils en vivaient; en sorte que le peuple avait plus à leur donner qu'à
en recevoir.
De même, ouvriers, le monopole vous met à tous imperceptiblement des
taxes sur les épaules, et puis, avec le produit de ces taxes, il vous
fait travailler.
Et vos faux amis vous disent: S'il n'y avait pas de monopole, qui
vous ferait travailler?
Et vous répondez: C'est vrai, c'est vrai. Le travail que nous
procurent les monopoleurs est certain. Les promesses de la liberté
sont incertaines.
Car vous ne voyez pas qu'on vous soutire de l'argent d'abord, et
qu'ensuite on vous rend une partie de cet argent contre votre travail.
Vous demandez qui vous fera travailler? Eh, morbleu! vous vous
donnerez du travail les uns aux autres! Avec l'argent qu'on ne vous
prendra plus, le cordonnier se vêtira mieux et fera travailler le
tailleur. Le tailleur renouvellera plus souvent sa chaussure et fera
travailler le cordonnier. Et ainsi de suite pour tous les états.
On dit qu'avec la liberté il y aura moins d'ouvriers aux mines et aux
filatures.
Je ne le crois pas. Mais si cela arrive, c'est _nécessairement_ qu'il
y en aura plus travaillant librement en chambre et au soleil.
Car si ces mines et ces filatures ne se soutiennent, comme on le dit,
qu'à l'aide de taxes mises à leur profit sur _tout le monde_, une
fois ces taxes abolies, _tout le monde_ en sera plus aisé, et c'est
l'aisance de tous qui alimente le travail de chacun.
Pardonnez-moi si je m'arrête encore sur cette démonstration. Je
voudrais tant vous voir du côté de la liberté!
En France, les capitaux engagés dans l'industrie donnent, je suppose,
5 p. 100 de profit.--Mais voici Mondor qui a dans une usine 100,000
fr. qui lui laissent 5 p. 100 de perte.--De la perte au gain, la
différence est 10,000 fr.--Que fait-on?--Tout chattement, on répartit
entre vous un petit impôt de 10,000 fr. qu'on donne à Mondor; vous
ne vous en apercevez pas, car la chose est fort habilement déguisée.
Ce n'est pas le percepteur qui vient vous demander votre part de
l'impôt; mais vous le payez à Mondor, maître de forges, chaque fois
que vous achetez vos haches, vos truelles et vos rabots.--Ensuite
on vous dit: Si vous ne payez pas cet impôt, Mondor ne fera plus
travailler; ses ouvriers, Jean et Jacques, seront sans ouvrage.
Corbleu! si on vous remettait l'impôt, ne feriez-vous pas travailler
vous-mêmes, et pour votre compte encore?
Et puis, soyez tranquilles, quand il n'aura plus ce doux oreiller du
supplément de prix par l'impôt, Mondor s'ingéniera pour convertir sa
perte en bénéfice, et Jean et Jacques ne seront pas renvoyés. Alors,
tout sera profit _pour tous_.
Vous insisterez peut-être, disant: «Nous comprenons qu'après la
réforme, il y aura en général plus d'ouvrage qu'avant; mais, en
attendant, Jean et Jacques seront sur la rue.»
À quoi je réponds:
1º Quand l'ouvrage ne se déplace que pour augmenter, l'homme qui a du
coeur et des bras n'est pas longtemps sur la rue;
2º Rien n'empêche que l'État ne réserve quelques fonds pour prévenir,
dans la transition, des chômages auxquels, quant à moi, je ne crois
pas;
3º Enfin, si, pour sortir d'une ornière et entrer dans un état
meilleur pour tous, et surtout plus juste, il faut absolument braver
quelques instants pénibles, les ouvriers sont prêts, ou je les
connais mal. Plaise à Dieu qu'il en soit de même des entrepreneurs!
Eh quoi! parce que vous êtes ouvriers, n'êtes-vous pas intelligents
et moraux? Il semble que vos prétendus amis l'oublient. N'est-il pas
surprenant qu'ils traitent devant vous une telle question, parlant de
salaires et d'intérêts, sans prononcer seulement le mot _justice_?
Ils savent pourtant bien que la restriction est _injuste_. Pourquoi
donc n'ont-ils pas le courage de vous en prévenir et de vous dire:
«Ouvriers, une iniquité prévaut dans le pays, mais elle vous profite,
il faut la soutenir.»--Pourquoi? parce qu'ils savent que vous
répondriez: Non.
Mais il n'est pas vrai que cette iniquité vous profite. Prêtez-moi
encore quelques moments d'attention, et jugez vous-mêmes.
Que protége-t-on en France? Des choses qui se font par de gros
entrepreneurs dans de grosses usines, le fer, la houille, le drap,
les tissus, et l'on vous dit que c'est, non dans l'intérêt des
entrepreneurs, mais dans le vôtre, et pour vous assurer du travail.
Cependant toutes les fois que le _travail étranger_ se présente sur
notre marché sous une forme telle qu'il puisse vous nuire, mais qu'il
serve les gros entrepreneurs, ne le laisse-t-on pas entrer?
N'y a-t-il pas à Paris trente mille Allemands qui font des habits et
des souliers? Pourquoi les laisse-t-on s'établir à vos côtés, quand
on repousse le drap? Parce que le drap se fait dans de grandes usines
appartenant à des fabricants législateurs. Mais les habits se font
en chambre par des ouvriers. Pour convertir la laine en drap, ces
messieurs ne veulent pas de concurrence, parce que c'est leur métier:
mais, pour convertir le drap en habits, ils l'admettent fort bien,
parce que c'est le vôtre.
Quand on a fait des chemins de fer, on a repoussé les rails anglais,
mais on a fait venir des ouvriers anglais. Pourquoi? Eh! c'est tout
simple: parce que les rails anglais font concurrence aux grandes
usines, et que les bras anglais ne font concurrence qu'à vos bras.
Nous ne demandons pas, nous, qu'on repousse les tailleurs allemands
et les terrassiers anglais. Nous demandons qu'on laisse entrer les
draps et les rails. Nous demandons justice pour tous, égalité devant
la loi pour tous!
C'est une dérision que de venir nous dire que la restriction
douanière a en vue votre avantage. Tailleurs, cordonniers,
charpentiers, menuisiers, maçons, forgerons, marchands, épiciers,
horlogers, bouchers, boulangers, tapissiers, modistes, je vous mets
au défi de me citer une seule manière dont la restriction vous
profite et, quand vous voudrez, je vous en citerai quatre par où elle
vous nuit.
Et après tout, cette abnégation que vos journaux attribuent aux
monopoleurs, voyez combien elle est vraisemblable.
Je crois qu'on peut appeler _taux naturel des salaires_ celui qui
s'établirait _naturellement_ sous le régime de la liberté. Lors donc
qu'on vous dit que la restriction vous profite, c'est comme si on
vous disait qu'elle ajoute un _excédant_ à vos salaires _naturels_.
Or, un excédant _extra-naturel_ de salaires doit être pris quelque
part; il ne tombe pas de la lune, et il doit être pris sur ceux qui
le payent.
Vous êtes donc conduits à cette conclusion que, selon vos prétendus
amis, le régime protecteur a été créé et mis au monde pour que les
capitalistes fussent sacrifiés aux ouvriers.
Dites, cela est-il probable?
Où est donc votre place à la chambre des pairs? Quand est-ce que vous
avez siégé au Palais-Bourbon? Qui vous a consultés? D'où vous est
venue cette idée d'établir le régime protecteur?
Je vous entends me répondre: Ce n'est pas nous qui l'avons établi.
Hélas! nous ne sommes ni pairs ni députés, ni conseillers d'État. Ce
sont les capitalistes qui ont fait la chose.
Par le grand Dieu du ciel! Ils étaient donc bien disposés ce jour-là!
Quoi! les capitalistes ont fait la loi; ils ont établi le régime
prohibitif, et cela pour que vous, ouvriers, lissiez des profits à
leurs dépens!
Mais voici qui est plus étrange encore.
Comment se fait il que vos prétendus amis, qui vous parlent
aujourd'hui de la bonté, de la générosité, de l'abnégation des
capitalistes, vous plaignent sans cesse de ne pas jouir de vos droits
politiques? À leur point de vue, qu'en pourriez-vous faire?--Les
capitalistes ont le monopole de la législation; c'est vrai. Grâce
à ce monopole, ils se sont adjugé le monopole du fer, du drap, de
la toile, de la houille, du bois, de la viande, c'est encore vrai.
Mais voici vos prétendus amis qui disent qu'en agissant ainsi, les
capitalistes se sont dépouillés sans y être obligés, pour vous
enrichir sans que vous y eussiez droit! Assurément, si vous étiez
électeurs et députés, vous ne feriez pas mieux vos affaires; vous ne
les feriez même pas si bien.
Si l'organisation industrielle qui nous régit est faite dans votre
intérêt, c'est donc une perfidie de réclamer pour vous des droits
politiques; car ces démocrates d'un nouveau genre ne sortiront jamais
de ce dilemme: la loi, faite par la bourgeoisie, vous donne _plus_
ou vous donne _moins_ que vos salaires naturels. Si elle vous donne
_moins_, ils vous trompent en vous invitant à la soutenir. Si elle
vous donne _plus_, ils vous trompent encore en vous engageant à
réclamer des droits politiques, alors que la bourgeoisie vous fait
des sacrifices que, dans votre honnêteté, vous n'oseriez pas voter.
Ouvriers, à Dieu ne plaise que cet écrit ait pour effet de jeter
dans vos coeurs des germes d'irritation contre les classes riches! Si
des _intérêts_ mal entendus ou sincèrement alarmés soutiennent encore
le monopole, n'oublions pas qu'il a sa racine dans des _erreurs_ qui
sont communes aux capitalistes et aux ouvriers. Loin donc de les
exciter les uns contre les autres, travaillons à les rapprocher.
Et pour cela que faut-il faire? S'il est vrai que les naturelles
tendances sociales concourent à effacer l'inégalité parmi les hommes,
il ne faut que laisser agir ces tendances, éloigner les obstructions
artificielles qui en suspendent l'effet, et laisser les relations
des classes diverses s'établir sur le principe de la JUSTICE qui se
confond, du moins dans mon esprit, avec le principe de la LIBERTÉ[46].
[Note 46: V. au tome II, la polémique directe contre divers journaux.
(_Note de l'éditeur._)]
VII.--CONTE CHINOIS.
On crie à la cupidité, à l'égoïsme du siècle!
Pour moi, je vois que le monde, Paris surtout, est peuplé de Décius.
Ouvrez les mille volumes, les mille journaux, les mille feuilletons
que les presses parisiennes vomissent tous les jours sur le pays;
tout cela n'est-il pas l'oeuvre de petits saints?
Quelle verve dans la peinture des vices du temps! Quelle tendresse
touchante pour les masses! Avec quelle libéralité on invite les
riches à partager avec les pauvres, sinon les pauvres à partager
avec les riches! Que de plans de réformes sociales, d'améliorations
sociales, d'organisations sociales! Est-il si mince écrivain qui ne
se dévoue au bien-être des classes laborieuses? Il ne s'agit que de
leur avancer quelques écus pour leur procurer le loisir de se livrer
à leurs élucubrations humanitaires.
Et l'on parle ensuite de l'égoïsme, de l'individualisme de notre
époque!
Il n'y a rien qu'on n'ait la prétention de faire servir au bien-être
et à la moralisation du peuple, rien, pas même la _Douane_.--Vous
croyez peut-être que c'est une machine à impôt, comme l'octroi,
comme le péage au bout du pont? Point du tout: C'est une institution
essentiellement civilisatrice, fraternitaire et égalitaire. Que
voulez-vous? c'est la mode. Il faut mettre ou affecter de mettre du
sentiment, du sentimentalisme partout, jusque dans la guérite du
_qu'as-tu là?_
Mais, pour réaliser ces aspirations philanthropiques, la douane, il
faut l'avouer, a de singuliers procédés.
Elle met sur pied une armée de directeurs, sous directeurs,
inspecteurs, sous-inspecteurs, contrôleurs, vérificateurs, receveurs,
chefs, sous-chefs, commis, surnuméraires, aspirants-surnuméraires et
aspirants à l'aspirance, sans compter le _service actif_, et tout
cela pour arriver à exercer sur l'industrie du peuple cette action
négative qui se résume par le mot _empêcher_.
Remarquez que je ne dis pas _taxer_, mais bien réellement _empêcher_.
Et _empêcher_ non des actes réprouvés par les moeurs ou contraires à
l'ordre public, mais des transactions innocentes et même favorables,
on en convient, à la paix et à l'union des peuples.
Cependant l'humanité est si flexible et si souple que, de manière ou
d'autre, elle surmonte toujours les _empêchements_. C'est l'affaire
d'un surcroît de travail.
Empêche-t-on un peuple de tirer ses aliments du dehors, il les
produit au dedans. C'est plus pénible, mais il faut vivre.
L'empêche-t-on de traverser la vallée, il franchit les pics. C'est
plus long, mais il faut arriver.
Voilà qui est triste, mais voici qui est plaisant. Quand la loi a
créé ainsi une certaine somme d'obstacles, et que, pour les vaincre,
l'humanité a détourné une somme correspondante de travail, vous
n'êtes plus admis à demander la réforme de la loi; car si vous
montrez l'_obstacle_, on vous montre le travail qu'il occasionne,
et si vous dites: Ce n'est pas là du travail créé, mais _détourné_,
on vous répond comme l'_Esprit public_:--«L'appauvrissement seul
est certain et immédiat; quant à l'enrichissement, il est plus
qu'hypothétique.»
Ceci me rappelle une histoire chinoise que je vais vous conter.
Il y avait en Chine deux grandes villes: _Tchin_ et _Tchan_. Un
magnifique canal les unissait. L'empereur jugea à propos d'y faire
jeter d'énormes quartiers de roche pour le mettre hors de service.
Ce que voyant, Kouang, son premier mandarin, lui dit:
--Fils du Ciel, vous faites une faute.
À quoi l'empereur répondit:
--Kouang, vous dites une sottise.
Je ne rapporte ici, bien entendu, que la substance du dialogue.
Au bout de trois lunes, le céleste empereur fit venir le mandarin et
lui dit:
--Kouang, regardez.
Et Kouang, ouvrant les yeux, regarda.
Et il vit, à une certaine distance du canal, une multitude d'hommes
_travaillant_. Les uns faisaient des déblais, les autres des
remblais, ceux-ci nivelaient, ceux-là pavaient, et le mandarin, qui
était fort lettré, pensa en lui-même: Ils font une route.
Au bout de trois autres lunes, l'empereur ayant appelé Kouang, lui
dit:
--Regardez.
Et Kouang regarda.
Et il vit que la route était faite, et il remarqua que le long du
chemin, de distance en distance, s'élevaient des hôtelleries. Une
cohue de piétons, de chars, de palanquins allaient et venaient,
et d'innombrables Chinois, accablés par la fatigue, portaient et
reportaient de lourds fardeaux de _Tchin_ à _Tchan_ et de _Tchan_ à
_Tchin_.--Et Kouang se dit: C'est la destruction du canal qui donne
du travail à ces pauvres gens. Mais l'idée ne lui vint pas que ce
travail était _détourné_ d'autres emplois.
Et trois lunes se passèrent, et l'empereur dit à Kouang:
--Regardez.
Et Kouang regarda.
Et il vit que les hôtelleries étaient toujours pleines de voyageurs,
et que ces voyageurs ayant faim, il s'était groupé autour d'elles des
boutiques de bouchers, boulangers, charcutiers et marchands de nids
d'hirondelles.--Et que ces honnêtes artisans ne pouvant aller nus, il
s'était aussi établi des tailleurs, des cordonniers, des marchands de
parasols et d'éventails, et que, comme on ne couche pas à la belle
étoile, même dans le Céleste Empire, des charpentiers, des maçons et
couvreurs étaient accourus. Puis vinrent des officiers de police,
des juges, des fakirs; en un mot, il se forma une ville avec ses
faubourgs autour de chaque hôtellerie.
Et l'empereur dit à Kouang: Que vous en semble?
Et Kouang répondit: Je n'aurais jamais cru que la destruction d'un
canal put créer pour le peuple autant de travail; car l'idée ne lui
vint pas que ce n'était pas du travail créé, mais _détourné_; que les
voyageurs mangeaient, lorsqu'ils passaient sur le canal aussi bien
que depuis qu'ils étaient forcés de passer sur la route.
Cependant, au grand étonnement des Chinois, l'empereur mourut et ce
fils du Ciel fut mis en terre.
Son successeur manda Kouang, et lui dit: Faites déblayer le canal.
Et Kouang dit au nouvel empereur:
--Fils du Ciel, vous faites une faute.
Et l'empereur répondit:
--Kouang, vous dites une sottise.
Mais Kouang insista et dit: Sire, quel est votre but?
--Mon but, dit l'empereur, est de faciliter la circulation des hommes
et des choses entre _Tchin_ et _Tchan_, de rendre le transport
moins dispendieux, afin que le peuple ait du thé et des vêtements à
meilleur marché.
Mais Kouang était tout préparé. Il avait reçu la veille quelques
numéros du _Moniteur industriel_, journal chinois. Sachant bien sa
leçon, il demanda la permission de répondre, et l'ayant obtenue,
après avoir frappé du front le parquet par neuf fois, il dit:
«Sire, vous aspirez à réduire, par la facilité du transport, le prix
des objets de consommation pour les mettre à la portée du peuple,
et pour cela, vous commencez par lui faire perdre tout le travail
que la destruction du canal avait fait naître. Sire, en économie
politique, le bon marché absolu...--L'empereur: Je crois que vous
récitez.--Kouang: C'est vrai: il me sera plus commode de lire.--Et
ayant déployé l'_Esprit public_, il lut: «En économie politique, le
bon marché absolu des objets de consommation n'est que la question
secondaire. Le problème réside dans l'équilibre du prix du travail
avec celui des objets nécessaires à l'existence. L'abondance
du travail est la richesse des nations, et le meilleur système
économique est celui qui leur fournit la plus grande somme de travail
possible. N'allez pas demander s'il vaut mieux payer une tasse de thé
4 cash ou 8 cash, une chemise 5 tales ou 10 tales. Ce sont là des
puérilités indignes d'un esprit grave. Personne ne conteste votre
proposition. La question est de savoir s'il vaut mieux payer un objet
plus cher et avoir, par l'abondance et le prix du travail, plus de
moyens de l'acquérir; ou bien s'il vaut mieux appauvrir les sources
du travail, diminuer la masse de la production nationale, transporter
par des _chemins qui marchent_ les objets de consommation, à meilleur
marché, il est vrai, mais en même temps enlever à une portion de nos
travailleurs les possibilités de les acheter même à ces prix réduits.»
L'empereur n'étant pas bien convaincu, Kouang lui dit: Sire, daignez
attendre. J'ai encore le _Moniteur industriel_ à citer.
Mais l'empereur dit:
--Je n'ai pas besoins de vos journaux chinois pour savoir que créer
des _obstacles_, c'est appeler le travail de ce côté. Mais ce n'est
pas ma mission. Allez, désobstruez le canal. Ensuite nous réformerons
la douane.
Et Kouang s'en alla, s'arrachant la barbe et criant: Ô Fô! ô Pê! ô
Lî! et tous les dieux monosyllabiques et circonflexes du Cathay,
prenez en pitié votre peuple; car il nous est venu un empereur de
l'_école anglaise_, et je vois bien qu'avant peu nous manquerons de
tout, puisque nous n'aurons plus besoin de rien faire.
VIII.--POST HOC, ERGO PROPTER HOC[47].
[Note 47: Tiré du _Libre-Échange_, nº du 6 décembre 1846.
(_Note de l'éditeur._)]
Le plus commun et le plus faux des raisonnements: