ils sont, ou se croient affectés par le régime protecteur. Le
président me fit bien observer que c'était enfreindre quelque peu
les conditions d'existence de l'_association_. Car, en France, sur
cette terre de liberté, les gens qui s'_associent_ renoncent à
s'entretenir de _politique_, c'est-à-dire de leurs communs intérêts.
Cependant, après beaucoup d'hésitation, il mit la question à l'ordre
du jour.
On divisa l'assemblée en autant de commissions qu'elle présentait de
groupes formant des corps de métiers. On délivra à chacune un tableau
qu'elle devait remplir après quinze jours de discussions.
Au jour marqué, le vénérable président prit place au fauteuil (style
officiel, car c'était une chaise), et trouva sur le bureau (encore
style officiel, car c'était une table en bois de peuplier) une
quinzaine de rapports, dont il donna successivement lecture.
Le premier qui se présenta fut celui des _tailleurs_. Le voici aussi
exact que s'il était autographié.
EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES TAILLEURS.
Inconvénients. | Avantages.
|
1º _À cause du régime protecteur_, nous payons plus |
cher le pain, la viande, le sucre, le bois, le fil, les | _Néant[40]._
aiguilles, etc., ce qui équivaut pour nous à une |
diminution considérable de salaire; |
|
2º _À cause du régime protecteur_, nos clients aussi |
payent plus cher toutes choses, ce qui fait qu'il leur |
reste moins à dépenser en vêtements, d'où il suit que |
nous avons moins de travail, partant moins de profits; |
|
3º _À cause du régime protecteur_, les étoffes sont |
chères, on fait durer plus longtemps les habits ou l'on |
s'en passe. C'est encore une diminution d'ouvrage qui |
nous force à offrir nos services au rabais. |
[Note 40: Nous avons eu beau prendre nos mesures, il nous a été
impossible d'apercevoir un côté quelconque par lequel le régime
protecteur fût avantageux à notre commerce.]
Voici un autre tableau:
EFFETS DE LA PROTECTION.--RAPPORT DES FORGERONS.
Inconvénients. | Avantages.
|
1º Le régime protecteur nous frappe d'une taxe, qui |
ne va pas au Trésor, chaque fois que nous mangeons, |
buvons, nous chauffons et nous habillons; |
|
2º Il frappe d'une taxe semblable tous nos concitoyens |
qui ne sont pas forgerons; et, étant moins riches | _Néant._
d'autant, la plupart d'entre eux font des clous de bois |
et des loquets de ficelle, ce qui nous prive de travail; |
|
3º Il tient le fer à si haut prix qu'on ne l'emploie dans|
le pays ni aux charrues, ni aux grilles, ni aux balcons, |
et notre métier, qui pourrait fournir du travail à tant |
de gens qui en manquent, nous en laisse manquer à |
nous-mêmes; |
|
4º Ce que le fisc manque de recouvrer à l'occasion des |
marchandises _qui n'entrent pas_, est pris sur notre sol |
et sur nos lettres. |
Tous les autres tableaux, que j'épargne au lecteur, chantaient le
même refrain. Jardiniers, charpentiers, cordonniers, sabotiers,
bateliers, meuniers, tous exhalaient les mêmes doléances.
Je déplorai qu'il n'y eût pas de laboureurs dans notre association.
Leur rapport eût été assurément fort instructif.
Mais, hélas! dans notre pays des Landes, les pauvres laboureurs,
tout _protégés_ qu'ils sont, n'ont pas le sou, et, après y avoir mis
leurs bestiaux, ils ne peuvent entrer eux-mêmes dans des _sociétés
de secours mutuels_. Les prétendues faveurs de la protection ne les
empêchent pas d'être les _parias_ de notre ordre social. Que dirai-je
des vignerons?
Ce que je remarquai surtout, c'est le bon sens avec lequel nos
villageois avaient aperçu non-seulement le mal direct que leur fait
le régime protecteur, mais aussi le mal indirect qui, frappant leur
clientèle, retombe par ricochet sur eux.
C'est ce que ne paraissent pas comprendre, me dis-je, les économistes
du _Moniteur industriel_.
Et peut-être les hommes, dont un peu de protection fascine les yeux,
notamment les agriculteurs, y renonceraient-ils volontiers, s'ils
apercevaient, ce côté de la question.
Ils se diraient peut-être: «Mieux vaut se soutenir par soi-même, au
milieu d'une clientèle aisée, que d'être _protégé_ au milieu d'une
clientèle appauvrie.»
Car vouloir enrichir tour à tour chaque industrie, en faisant
successivement le vide autour d'elles, c'est un effort aussi vain que
d'entreprendre de sauter par-dessus son ombre.
V.--CHERTÉ, BON MARCHÉ[41].
[Note 41: Ce chapitre est la reproduction d'un article du
_Libre-Échange_, nº du 25 juillet 1847.
(_Note de l'éditeur._)]
Je crois devoir soumettre aux lecteurs quelques remarques, hélas!
théoriques, sur les illusions qui naissent des mots _cherté_,
_bon marché_. Au premier coup d'oeil on sera disposé, je le sais,
à trouver ces remarques un peu subtiles; mais, subtiles ou non,
la question est de savoir si elles sont vraies. Or, je les crois
parfaitement vraies et surtout très-propres à faire réfléchir les
hommes, en grand nombre, qui ont une foi sincère en l'efficacité du
régime protecteur.
Partisans de la liberté, défenseurs de la restriction, nous
sommes tous réduits à nous servir de ces expressions _cherté_,
_bon marché_. Les premiers se déclarent pour le _bon marché_,
ayant en vue l'intérêt du consommateur; les seconds se prononcent
pour la _cherté_, se préoccupant surtout du producteur. D'autres
interviennent disant: _Producteur et consommateur ne font qu'un_; ce
qui laisse parfaitement indécise la question de savoir si la loi doit
poursuivre le bon marché ou la cherté.
Au milieu de ce conflit, il semble qu'il n'y a, pour la loi, qu'un
parti à prendre, c'est de laisser les prix s'établir naturellement.
Mais alors on rencontre les ennemis acharnés du _laissez faire_.
Ils veulent absolument que la loi agisse, même sans savoir dans
quel sens elle doit agir. Cependant ce serait à celui qui veut
faire servir la loi à provoquer une cherté artificielle ou un bon
marché hors de nature, à exposer et faire prévaloir le motif de sa
préférence. L'_onus probandi_ lui incombe exclusivement. D'où il suit
que la liberté est toujours censée bonne jusqu'à preuve contraire,
car laisser les prix s'établir naturellement, c'est la liberté.
Mais les rôles sont changés. Les partisans de la cherté ont fait
triompher leur système, et c'est aux défenseurs des prix naturels
à prouver la bonté du leur. De part et d'autre on argumente avec
deux mots. Il est donc bien essentiel de savoir ce que ces deux mots
contiennent.
Disons d'abord qu'il s'est produit une série de faits propres à
déconcerter les champions des deux camps.
Pour engendrer la _cherté_, les restrictionistes ont obtenu des
droits protecteurs, et un bon marché, pour eux inexplicable, est venu
tromper leurs espérances.
Pour arriver au bon marché, les libres échangistes ont quelquefois
fait prévaloir la liberté, et, à leur grand étonnement, c'est
l'élévation des prix qui s'en est suivie.
Exemple: En France, pour favoriser l'agriculture, on a frappé la
laine étrangère d'un droit de 22 p. 100, et il est arrivé que la
laine nationale s'est vendue à plus vil prix après la mesure qu'avant.
En Angleterre, pour soulager le consommateur, on a dégrevé et
finalement affranchi la laine étrangère, et il est advenu que celle
du pays s'est vendue plus cher que jamais.
Et ce n'est pas là un fait isolé, car le prix de la laine n'a pas
une nature qui lui soit propre et le dérobe à la loi générale qui
gouverne les prix. Ce même fait s'est reproduit dans toutes les
circonstances analogues. Contre toute attente, la protection a amené
plutôt la baisse, la concurrence plutôt la hausse des produits.
Alors la confusion dans le débat a été à son comble, les
protectionistes disant à leurs adversaires: «Ce bon marché que vous
nous vantez tant, c'est notre système qui le réalise.» Et ceux-ci
répondant: «Cette cherté que vous trouviez si utile, c'est la liberté
qui la provoque[42].»
[Note 42: Récemment, M. Duchâtel, qui jadis demandait la liberté en
vue des bas prix, a dit à la Chambre: «Il ne me serait pas difficile
de prouver que la protection amène le bon marché.»]
Ne serait-ce pas plaisant de voir ainsi le _bon marché_ devenir le
mot d'ordre à la rue Hauteville, et la _cherté_ à la rue Choiseul?
Évidemment, il y a en tout ceci une méprise, une illusion qu'il faut
détruire. C'est ce que je vais essayer de faire.
Supposons deux nations isolées, chacune composée d'un million
d'habitants. Admettons que, toutes choses égales d'ailleurs, il y
ait chez l'une juste une fois plus de toutes sortes de choses que
chez l'autre, le double de blé, de viande, de fer, de meubles, de
combustible, de livres, de vêtements, etc.
On conviendra que la première sera le double plus riche.
Cependant il n'y a aucune raison pour affirmer que les _prix absolus_
différeront chez ces deux peuples. Peut-être même seront-ils plus
élevés chez le plus riche. Il se peut qu'aux États-Unis tout soit
nominalement _plus cher_ qu'en Pologne, et que les hommes y soient
néanmoins mieux pourvus de toutes choses; par où l'on voit que ce
n'est pas le prix absolu des produits, mais leur abondance, qui
fait la richesse. Lors donc qu'on veut juger comparativement la
restriction et la liberté, il ne faut pas se demander laquelle des
deux engendre le bon marché ou la cherté, mais laquelle des deux
amène l'abondance ou la disette.
Car, remarquez ceci: les produits s'échangeant les uns contre les
autres, une rareté relative de tout et une abondance relative de tout
laissent exactement au même point le prix absolu des choses, mais non
la condition des hommes.
Pénétrons un peu plus avant dans le sujet.
Quand on a vu les aggravations et les diminutions de droits produire
des effets si opposés à ceux qu'on en attendait, la dépréciation
suivre souvent la taxe et le renchérissement accompagner quelquefois
la franchise, il a bien fallu que l'économie politique cherchât
l'explication d'un phénomène qui bouleversait les idées reçues; car,
on a beau dire, la science, si elle est digne de ce nom, n'est que la
fidèle exposition et la juste explication des faits.
Or, celui que nous signalons ici s'explique fort bien par une
circonstance qu'il ne faut jamais perdre de vue.
C'est que la cherté a _deux causes_, et non une.
Il en est de même du bon marché[43].
[Note 43: L'auteur, dans le discours qu'il prononça, le 29 septembre
1846, à la salle Montesquieu, a, par une image saisissante, présenté
une démonstration de la même vérité. V. ce discours au tome II.
(_Note de l'éditeur._)]
C'est un des points les mieux acquis à l'économie politique, que
le prix est déterminé par l'état de l'Offre comparé à celui de la
Demande.
Il y a donc deux termes qui affectent le prix: l'Offre et la Demande.
Ces termes sont essentiellement variables. Ils peuvent se combiner
dans le même sens, en sens opposé et dans des proportions infinies.
De là des combinaisons de prix inépuisables.
Le prix hausse, soit parce que l'Offre diminue, soit parce que la
Demande augmente.
Il baisse, soit que l'Offre augmente ou que la Demande diminue.
De là deux natures de cherté et deux natures de bon marché;
Il y a la _cherté_ de mauvaise nature, c'est celle qui provient de
la diminution de l'Offre; car celle-là implique _rareté_, implique
_privation_ (telle est celle qui s'est fait ressentir cette année sur
le blé): il y a la _cherté_ de bonne nature, c'est celle qui résulte
d'un accroissement de demande; car celle-ci suppose le développement
de la richesse générale.
De même, il y a un _bon marché_ désirable, c'est celui qui a sa
source dans l'abondance; et un _bon marché_ funeste, celui qui a pour
cause l'abandon de la demande, la ruine de la clientèle.
Maintenant, veuillez remarquer ceci: la restriction tend à provoquer
à la fois et celle de ces deux chertés et celui de ces deux bons
marchés qui sont de mauvaise nature: la mauvaise cherté, en ce
qu'elle diminue l'Offre, c'est même son but avoué, et le mauvais bon
marché, en ce qu'elle diminue aussi la Demande, puisqu'elle donne une
fausse direction aux capitaux et au travail, et accable la clientèle
de taxes et d'entraves.
En sorte que, _quant au prix_, ces deux tendances se neutralisent; et
voilà pourquoi, ce système, restreignant la Demande en même temps que
l'Offre, ne réalise pas même, en définitive, cette cherté qui est son
objet.
Mais, relativement à la condition du peuple, elles ne se neutralisent
pas; elles concourent au contraire à l'empirer.
L'effet de la liberté est justement opposé. Dans son résultat
général, il se peut qu'elle ne réalise pas non plus le bon marché
qu'elle promettait; car elle a aussi deux tendances, l'une vers le
bon marché désirable par l'extension de l'Offre ou l'abondance,
l'autre vers la cherté appréciable par le développement de la Demande
ou de la richesse générale. Ces deux tendances se neutralisent en
ce qui concerne les _prix absolus_; mais elles concourent en ce qui
touche l'amélioration du sort des hommes.
En un mot, sous le régime restrictif, et en tant qu'il agit, les
hommes reculent vers un état de choses où tout s'affaiblit, Offre et
Demande; sous le régime de la liberté, ils progressent vers un état
de choses où elles se développent d'un pas égal, sans que le prix
absolu des choses doive être nécessairement affecté. Ce prix n'est
pas un bon criterium de la richesse. Il peut fort bien rester le
même, soit que la société tombe dans la misère la plus abjecte, soit
qu'elle s'avance vers une grande prospérité.
Qu'il nous soit permis de faire en peu de mots l'application de cette
doctrine.
Un cultivateur du Midi croit tenir le Pérou parce qu'il est protégé
par des droits contre la rivalité extérieure. Il est pauvre comme
Job, n'importe; il n'en suppose pas moins que la protection
l'enrichira tôt ou tard. Dans ces circonstances, si on lui pose,
comme le fait le comité Odier, la question en ces termes:
«Voulez-vous, oui ou non, être assujetti à la concurrence étrangère?»
son premier mouvement est de répondre: «_Non._»--Et le comité Odier
donne fièrement un grand éclat à cette réponse.
Cependant il faut aller un peu plus au fond des choses. Sans doute,
la concurrence étrangère, et même la concurrence en général, est
toujours importune; et si une profession pouvait s'en affranchir
seule, elle ferait pendant quelque temps de bonnes affaires.
Mais la protection n'est pas une faveur isolée, c'est un système.
Si elle tend à produire, au profit de ce cultivateur, la rareté du
blé et de la viande, elle tend aussi à produire, au profit d'autres
industriels, la rareté du fer, du drap, du combustible, des outils,
etc., soit la rareté en toutes choses.
Or, si la rareté du blé agit dans le sens de son enchérissement, par
la diminution de l'Offre, la rareté de tous les autres objets contre
lesquels le blé s'échange agit dans le sens de la dépréciation du
blé par la diminution de la Demande; en sorte qu'il n'est nullement
certain qu'en définitive le blé soit d'un centime plus cher que sous
le régime de la liberté. Il n'y a de certain que ceci: que, comme il
y a moins de toutes choses dans le pays, chacun doit être moins bien
pourvu de toutes choses.
Le cultivateur devrait bien se demander s'il ne vaudrait pas mieux
pour lui qu'il entrât du dehors un peu de blé et de bétail, mais que,
d'un autre côté, il fût entouré d'une population aisée, habile à
consommer et à payer toutes sortes de produits agricoles.
Il y a tel département où les hommes sont couverts de haillons,
habitent des masures, se nourrissent de châtaignes. Comment
voulez-vous que l'agriculture y soit florissante? Que faire
produire à la terre avec l'espoir fondé d'une juste rémunération?
De la viande? On n'en mange pas. Du lait? On ne boit que l'eau des
fontaines. Du beurre? C'est du luxe. De la laine? On s'en passe
le plus possible. Pense-t-on que tous les objets de consommation
puissent être ainsi délaissés par les masses, sans que cet abandon
agisse sur les prix dans le sens de la baisse, en même temps que la
protection agit dans le sens de la hausse?
Ce que nous disons, d'un cultivateur, nous pouvons le dire d'un
manufacturier. Les fabricants de draps assurent que la concurrence
extérieure avilira les prix par l'accroissement de l'Offre. Soit;
mais ces prix ne se relèveront-ils pas par l'accroissement de
la Demande? La consommation du drap est-elle une quantité fixe,
invariable? Chacun en est-il aussi bien pourvu qu'il pourrait et
devrait l'être? et si la richesse générale se développait par
l'abolition de toutes ces taxes et de toutes ces entraves, le premier
usage qu'en ferait la population ne serait-il pas de se mieux vêtir?
La question, l'éternelle question, n'est donc pas de savoir si la
protection favorise telle ou telle branche spéciale d'industrie, mais
si, tout compensé, tout calcul fait, la restriction est, _par sa
nature_, plus productive que la liberté.
Or, personne n'ose le soutenir. C'est même ce qui explique cet aveu
qu'on nous fait sans cesse: «Vous avez raison en principe.»
S'il en est ainsi, si la restriction ne fait du bien à chaque
industrie spéciale qu'en faisant un plus grand mal à la richesse
générale, comprenons donc que le prix lui-même, à ne considérer
que lui, exprime un rapport entre chaque industrie spéciale et
l'industrie générale, entre l'Offre et la Demande, et que, d'après
ces prémisses, ce _prix rémunérateur_, objet de la protection, est
plus contrarié que favorisé par elle[44].
[Note 44: Dans le _Libre-Échange_ du 1er août 1847, l'auteur donna
sur ce sujet une explication que nous jugeons utile de reproduire ici.
(_Note de l'éditeur._)]
Complément.
Sous ce titre, _cherté_, _bon marché_, nous avons publié un article
qui nous a valu les deux lettres suivantes. Nous les faisons suivre
de la réponse.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
Vous bouleversez toutes mes idées. Je faisais de la propagande
au profit du libre-échange et trouvais si commode de mettre
en avant le _bon marché_! J'allais partout disant: «Avec
la liberté, le pain, la viande, le drap, le linge, le fer,
le combustible, vont baisser de prix.» Cela déplaisait à
ceux qui en vendent, mais faisait plaisir à ceux qui en
achètent. Aujourd'hui vous mettez en doute que le résultat
du libre-échange soit le _bon marché_. Mais alors à quoi
servira-t-il? Que gagnera le peuple, si la concurrence
étrangère, qui peut le froisser dans ses ventes, ne le favorise
pas dans ses achats?
MONSIEUR LE LIBRE-ÉCHANGISTE,
Permettez-nous de vous dire que vous n'avez lu qu'à demi
l'article qui a provoqué votre lettre. Nous avons dit que
le libre-échange agissait exactement comme les routes, les
canaux, les chemins de fer, comme tout ce qui facilite les
communications, comme tout ce qui détruit des obstacles. Sa
première tendance est d'augmenter l'abondance de l'article
affranchi, et par conséquent d'en baisser le prix. Mais en
augmentant en même temps l'abondance de toutes les choses contre
lesquelles cet article s'échange, il en accroît la _demande_,
et le prix se relève par cet autre côté. Vous nous demandez ce
que gagnera le peuple? Supposez qu'il a une balance à plusieurs
plateaux, dans chacun desquels il a, pour son usage, une
certaine quantité des objets que vous avez énumérés. Si l'on
ajoute un peu de blé dans un plateau, il tendra à s'abaisser;
mais si l'on ajoute un peu de drap, un peu de fer, un peu de
combustible aux autres bassins, l'équilibre sera maintenu. À ne
regarder que le fléau, il n'y aura rien de changé. À regarder le
peuple, on le verra mieux nourri, mieux vêtu et mieux chauffé.
MONSIEUR LE RÉDACTEUR,
Je suis fabricant de drap et protectioniste. J'avoue que votre
article sur la _cherté_ et le _bon marché_ me fait réfléchir. Il
y a là quelque chose de spécieux qui n'aurait besoin que d'être
bien établi pour opérer une conversion.
MONSIEUR LE PROTECTIONISTE,
Nous disons que vos mesures restrictives ont pour but une chose
inique, la _cherté artificielle_. Mais nous ne disons pas
qu'elles réalisent toujours l'espoir de ceux qui les provoquent.
Il est certain qu'elles infligent au consommateur tout le mal de
la cherté. Il n'est pas certain qu'elles en confèrent le profit
au producteur. Pourquoi? parce que si elles diminuent l'_offre_,
elles diminuent aussi la _demande_.
Cela prouve qu'il y a dans l'arrangement économique de ce monde
une force morale, _vis medicatrix_, qui fait qu'à la longue
l'ambition injuste vient s'aheurter à une déception.
Veuillez remarquer, monsieur, qu'un des éléments de la
prospérité de chaque industrie particulière, c'est la richesse
générale. Le _prix_ d'une maison est non-seulement en raison
de ce qu'elle a coûté, mais encore en raison du nombre et de
la fortune des locataires. Deux maisons exactement semblables
ont-elles nécessairement le même _prix_? Non certes, si l'une
est située à Paris et l'autre en Basse-Bretagne. Ne parlons
jamais de prix sans tenir compte des _milieux_, et sachons bien
qu'il n'y a pas de tentative plus vaine que celle de vouloir
fonder la prospérité des fractions sur la ruine du tout. C'est
pourtant là la prétention du régime restrictif.
La concurrence a toujours été et sera toujours importune à ceux
qui la subissent. Aussi voit-on, en tous temps et en tous lieux,
les hommes faire effort pour s'en débarrasser. Nous connaissons
(et vous aussi peut-être) un conseil municipal où les marchands
résidents font aux marchands forains une guerre acharnée. Leurs
projectiles sont des droits d'octroi, de plaçage, d'étalage, de
péage, etc., etc.
Or, considérez ce qui serait advenu de Paris, par exemple, si
cette guerre s'y était faite avec succès.
Supposez que le premier cordonnier qui s'y est établi eût réussi
à évincer tous les autres; que le premier tailleur, le premier
maçon, le premier imprimeur, le premier horloger, le premier
coiffeur, le premier médecin, le premier boulanger, eussent été
aussi heureux. Paris serait encore aujourd'hui un village de
12 à 1,500 habitants.--Il n'en a pas été ainsi. Chacun (sauf
ceux que vous éloignez encore) est venu exploiter ce marché, et
c'est justement ce qui l'a agrandi. Ce n'a été qu'une longue
suite de froissements pour les ennemis de la concurrence; et de
froissements en froissements, Paris est devenu une ville d'un
million d'habitants. La richesse générale y a gagné, sans doute;
mais la richesse particulière des cordonniers et des tailleurs
y a-t-elle perdu? Pour vous, voilà la question. À mesure que
les concurrents arrivaient, vous auriez dit: le prix des bottes
va baisser. Et en a-t-il été ainsi? Non; car si l'_offre_ a
augmenté, la _demande_ a augmenté aussi.
Il en sera ainsi du drap, monsieur; laissez-le entrer. Vous
aurez plus de concurrents, c'est vrai; mais aussi vous aurez
plus de clientèle, et surtout une clientèle plus riche. Hé
quoi! n'y avez-vous jamais songé en voyant les neuf dixièmes
de vos compatriotes privés pendant l'hiver de ce drap que vous
fabriquez si bien?
C'est une leçon bien longue à apprendre que celle-ci:
Voulez-vous prospérer? laissez prospérer votre clientèle.
Mais quand elle sera sue, chacun cherchera son bien dans le
bien général. Alors, les jalousies d'individu à individu, de
ville à ville, de province à province, de nation à nation, ne
troubleront plus le monde.
VI.--AUX ARTISANS ET AUX OUVRIERS[45].
[Note 45: Ce chapitre est tiré du _Courrier français_ (nº du 18
septembre 1846), dont les colonnes furent ouvertes à l'auteur pour
repousser les attaques de l'_Atelier_. Ce ne fut que deux mois plus
tard que parut la feuille du _Libre-Échange_.
(_Note de l'éditeur._)]
Plusieurs journaux m'ont attaqué devant vous. Ne voudrez-vous pas
lire ma défense?
Je ne suis pas défiant. Quand un homme écrit ou parle, je crois qu'il
pense ce qu'il dit.
Pourtant, j'ai beau lire et relire les journaux auxquels je réponds,
il me semble y découvrir de tristes tendances.
De quoi s'agissait-il? de rechercher ce qui vous est le plus
favorable, la restriction ou la liberté.
Je crois que c'est la liberté,--ils croient que c'est la
restriction;--à chacun de prouver sa thèse.
Était-il nécessaire d'insinuer que nous sommes les agents de
l'Angleterre, du Midi, du Gouvernement?
Voyez combien la récrimination, sur ce terrain, nous serait facile.