sincérité de presque tous les partisans de la Protection; et je
ne me reconnais le droit de suspecter la probité personnelle, la
délicatesse, la philanthropie de qui que ce soit. Je répète encore
que la Protection est l'oeuvre, l'oeuvre funeste, d'une commune
erreur dont tout le monde, ou du moins la grande majorité, est à la
fois victime et complice.--Après cela je ne puis pas empêcher que les
choses ne soient ce qu'elles sont.
Qu'on se figure une espèce de Diogène mettant la tête hors de son
tonneau, et disant: «Athéniens, vous vous faites servir par des
esclaves. N'avez-vous jamais pensé que vous exerciez sur vos frères
la plus inique des spoliations?»
Ou encore, un tribun parlant ainsi dans le Forum: «Romains, vous avez
fondé tous vos moyens d'existence sur le pillage successif de tous
les peuples.»
Certes, ils ne feraient qu'exprimer une vérité incontestable.
Faudrait-il en conclure qu'Athènes et Rome n'étaient habitées que
par de malhonnêtes gens? que Socrate et Platon, Caton et Cincinnatus
étaient des personnages méprisables?
Qui pourrait avoir une telle pensée? Mais ces grands hommes vivaient
dans un milieu qui leur ôtait la conscience de leur injustice. On
sait qu'Aristote ne pouvait pas même se faire l'idée qu'une société
pût exister sans esclavage.
Dans les temps modernes, l'esclavage a vécu jusqu'à nos jours sans
exciter beaucoup de scrupules dans l'âme des planteurs. Des armées
ont servi d'instrument à de grandes conquêtes, c'est-à-dire à de
grandes spoliations. Est-ce à dire qu'elles ne fourmillent pas
de soldats et d'officiers, personnellement aussi délicats, plus
délicats peut-être qu'on ne l'est généralement dans les carrières
industrielles; d'hommes à qui la pensée seule d'un vol ferait monter
le rouge au front, et qui affronteraient mille morts plutôt que de
descendre à une bassesse?
Ce qui est blâmable ce ne sont pas les individus, mais le mouvement
général qui les entraîne et les aveugle, mouvement dont la société
entière est coupable.
Il en est ainsi du Monopole. J'accuse le système, et non point les
individus; la société en masse, et non tel ou tel de ses membres. Si
les plus grands philosophes ont pu se faire illusion sur l'iniquité
de l'esclavage, à combien plus forte raison des agriculteurs et des
fabricants peuvent-ils se tromper sur la nature et les effets du
régime restrictif?
II.--DEUX MORALES.
Arrivé, s'il y arrive, au bout du chapitre précédent, je crois
entendre le lecteur s'écrier:
«Eh bien! est-ce à tort qu'on reproche aux économistes d'être secs
et froids? Quelle peinture de l'humanité! Quoi! la Spoliation
serait une puissance fatale, presque normale, prenant toutes les
formes, s'exerçant sous tous les prétextes, hors la loi et par la
loi, abusant des choses les plus saintes, exploitant tour à tour la
faiblesse et la crédulité, et progressant en proportion de ce que ce
double aliment abonde autour d'elle! Peut-on faire du monde un plus
triste tableau?»
La question n'est pas de savoir s'il est triste, mais s'il est vrai.
L'histoire est là pour le dire.
Il est assez singulier que ceux qui décrient l'économie politique
(ou l'_économisme_, comme il leur plaît de nommer cette science),
parce qu'elle étudie l'homme et le monde tels qu'ils sont, poussent
bien plus loin qu'elle le pessimisme, au moins quant au passé et au
présent. Ouvrez leurs livres et leurs journaux. Qu'y voyez-vous?
L'aigreur, la haine contre la société; jusque-là que le mot même
_civilisation_ est pour eux synonyme d'injustice, désordre et
anarchie. Ils en sont venus à maudire la _liberté_, tant ils ont peu
de confiance dans le développement de la race humaine, résultat de sa
naturelle organisation. La liberté! c'est elle, selon eux, qui nous
pousse de plus en plus vers l'abîme.
Il est vrai qu'ils sont optimistes pour l'avenir. Car si l'humanité,
incapable par elle-même, fait fausse route depuis six mille ans, un
révélateur est venu, qui lui a signalé la voie du salut, et pour
peu que le troupeau soit docile à la houlette du pasteur, il sera
conduit dans cette terre promise où le bien-être se réalise sans
efforts, où l'ordre, la sécurité et l'harmonie sont le facile prix de
l'imprévoyance.
Il ne s'agit pour l'humanité que de consentir à ce que les
réformateurs changent, comme dit Rousseau, _sa constitution physique
et morale_.
L'économie politique ne s'est pas donné la mission de rechercher ce
que serait la société si Dieu avait fait l'homme autrement qu'il ne
lui a plu de le faire. Il peut être fâcheux que la Providence ait
oublié d'appeler, au commencement, dans ses conseils, quelques-uns
de nos organisateurs modernes. Et comme la mécanique céleste serait
toute différente, si le Créateur eût consulté Alphonse le Sage; de
même, s'il n'eût pas négligé les avis de Fourier, l'ordre social ne
ressemblerait en rien à celui où nous sommes forcés de respirer,
vivre et nous mouvoir. Mais, puisque nous y sommes, puisque _in
eo vivimus, movemur et sumus_, il ne nous reste qu'à l'étudier
et en connaître les lois, surtout si son amélioration dépend
essentiellement de cette connaissance.
Nous ne pouvons pas empêcher que le coeur de l'homme ne soit un foyer
de désirs insatiables.
Nous ne pouvons pas faire que ces désirs, pour être satisfaits,
n'exigent du travail.
Nous ne pouvons pas éviter que l'homme n'ait autant de répugnance
pour le travail que d'attrait pour la satisfaction.
Nous ne pouvons pas empêcher que, de cette organisation, ne résulte
un effort perpétuel parmi les hommes pour accroître leur part de
jouissances, en se rejetant, par la force ou la ruse, des uns aux
autres, le fardeau de la peine.
Il ne dépend pas de nous d'effacer l'histoire universelle,
d'étouffer la voix du passé attestant que les choses se sont ainsi
passées dès l'origine. Nous ne pouvons pas nier que la guerre,
l'esclavage, le servage, la théocratie, l'abus du gouvernement, les
priviléges, les fraudes de toute nature et les monopoles n'aient été
les incontestables et terribles manifestations de ces deux sentiments
combinés dans le coeur de l'homme: _attrait pour les jouissances_;
_répugnance pour la fatigue_.
«Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.»--Mais chacun veut le
plus de pain et le moins de sueur possible. C'est la conclusion de
l'histoire.
Grâce au ciel, l'histoire montre aussi que la répartition des
jouissances et des peines tend à se faire d'une manière de plus en
plus égale parmi les hommes.
À moins de nier la clarté du soleil, il faut bien admettre que la
société a fait, sous ce rapport, quelques progrès.
S'il en est ainsi, il y a donc en elle une force naturelle et
providentielle, une loi qui fait reculer de plus en plus le principe
de l'iniquité et réalise de plus en plus le principe de la justice.
Nous disons que cette force est dans la société et que Dieu l'y
a placée. Si elle n'y était pas, nous serions réduits, comme les
utopistes, à la chercher dans des moyens artificiels, dans des
arrangements qui exigent l'altération préalable de la _constitution
physique et morale_ de l'homme, ou plutôt nous croirions cette
recherche inutile et vaine, parce que nous ne pouvons comprendre
l'action d'un levier sans point d'appui.
Essayons donc de signaler la force bienfaisante qui tend à surmonter
progressivement la force malfaisante, à laquelle nous avons donné le
nom de Spoliation, et dont la présence n'est que trop expliquée par
le raisonnement et constatée par l'expérience.
Tout acte malfaisant a nécessairement deux termes: le point d'où
il émane et le point où il aboutit; l'homme qui exerce l'acte, et
l'homme sur qui l'acte est exercé; ou, comme dit l'école, l'_agent_
et le _patient_.
Il y a donc deux chances pour que l'acte malfaisant soit supprimé:
l'abstention volontaire de l'être _actif_, et la résistance de l'être
_passif_.
De là deux morales qui, bien loin de se contrarier, concourent: la
morale religieuse ou philosophique, et la morale que je me permettrai
d'appeler _économique_.
La morale religieuse, pour arriver à la suppression de l'acte
malfaisant, s'adresse à son auteur, à l'homme _en tant qu'agent_.
Elle lui dit: «Corrige-toi; épure-toi; cesse de faire le mal; fais
le bien, dompte tes passions; sacrifie tes intérêts; n'opprime pas
ton prochain que ton devoir est d'aimer et soulager; sois juste
d'abord et charitable ensuite.» Cette morale sera éternellement la
plus belle, la plus touchante, celle qui montrera la race humaine
dans toute sa majesté; qui se prêtera le plus aux mouvements de
l'éloquence et excitera le plus l'admiration et la sympathie des
hommes.
La morale économique aspire au même résultat, mais s'adresse surtout
à l'homme _en tant que patient_. Elle lui montre les effets des
actions humaines, et, par cette simple exposition, elle le stimule à
réagir contre celles qui le blessent, à honorer celles qui lui sont
utiles. Elle s'efforce de répandre assez de bon sens, de lumière et
de juste défiance dans la masse opprimée pour rendre de plus en plus
l'oppression difficile et dangereuse.
Il faut remarquer que la morale économique ne laisse pas que d'agir
aussi sur l'oppresseur. Un acte malfaisant produit des biens et des
maux: des maux pour celui qui le subit, et des biens pour celui
qui l'exerce, sans quoi il ne se produirait pas. Mais il s'en faut
de beaucoup qu'il y ait compensation. La somme des maux l'emporte
toujours, et nécessairement, sur celle des biens, parce que le fait
même d'opprimer entraîne une déperdition de forces, crée des dangers,
provoque des représailles, exige de coûteuses précautions. La simple
exposition de ces effets ne se borne donc pas à provoquer la réaction
des opprimés, elle met du côté de la justice tous ceux dont le coeur
n'est pas perverti, et trouble la sécurité des oppresseurs eux-mêmes.
Mais il est aisé de comprendre que cette morale, plutôt virtuelle
qu'explicite, qui n'est après tout qu'une démonstration scientifique;
qui perdrait même de son efficacité, si elle changeait de caractère;
qui ne s'adresse pas au coeur, mais à l'intelligence; qui ne cherche
pas à persuader, mais à convaincre; qui ne donne pas des conseils,
mais des preuves; dont la mission n'est pas de toucher, mais
d'éclairer, et qui n'obtient sur le vice d'autre victoire que de
le priver d'aliments; il est aisé de comprendre, dis-je, que cette
morale ait été accusée de sécheresse et de prosaïsme.
Le reproche est vrai sans être juste. Il revient à dire que
l'économie politique ne dit pas tout, n'embrasse pas tout, n'est pas
la science universelle. Mais qui donc a jamais affiché, en son nom,
une prétention aussi exorbitante?
L'accusation ne serait fondée qu'autant que l'économie politique
présenterait ses procédés comme exclusifs, et aurait l'outrecuidance,
comme on dit, d'interdire à la philosophie et à la religion tous
leurs moyens propres et directs de travailler au perfectionnement de
l'homme.
Admettons donc l'action simultanée de la morale proprement dite et de
l'économie politique, l'une flétrissant l'acte malfaisant dans son
mobile, par la vue de sa laideur, l'autre le discréditant dans nos
convictions par le tableau de ses effets.
Avouons même que le triomphe du moraliste religieux, quand il se
réalise, est plus beau, plus consolant et plus radical. Mais en même
temps il est difficile de ne pas reconnaître que celui de la science
économique ne soit plus facile et plus sûr.
Dans quelques lignes qui valent mieux que beaucoup de gros volumes,
J.-B. Say a déjà fait observer que pour faire cesser le désordre
introduit par l'hypocrisie dans une famille honorable, il y avait
deux moyens: _corriger Tartuffe_ ou _déniaiser Orgon_. Molière, ce
grand peintre du coeur humain, paraît avoir constamment eu en vue le
second procédé, comme le plus efficace.
Il en est ainsi sur le théâtre du monde.
Dites-moi ce que fit César, et je vous dirai ce qu'étaient les
Romains de son temps.
Dites-moi ce qu'accomplit la diplomatie moderne, et je vous dirai
l'état moral des nations.
Nous ne payerions pas près de deux milliards d'impôts, si nous ne
donnions mission de les voter à ceux qui les mangent.
Nous n'aurions pas toutes les difficultés et toutes les charges de la
question africaine, si nous étions bien convaincus que _deux et deux
font quatre_ en économie politique comme en arithmétique.
M. Guizot n'aurait pas eu occasion de dire: _La France est assez
riche pour payer sa gloire_, si la France ne s'était jamais éprise de
la fausse gloire.
Le même homme d'État n'aurait jamais dit: _La liberté est assez
précieuse pour que la France ne la marchande pas_, si la France
comprenait bien que _lourd budget_ et _liberté_ sont incompatibles.
Ce ne sont pas, comme on croit, les monopoleurs, mais les monopolés
qui maintiennent les monopoles.
Et, en matière d'élections, ce n'est pas parce qu'il y a des
corrupteurs qu'il y a des corruptibles, c'est le contraire; et la
preuve, c'est que les corruptibles payent tous les frais de la
corruption. Ne serait-ce point à eux à la faire cesser?
Que la morale religieuse touche donc le coeur, si elle le peut,
des Tartuffes, des Césars, des colonistes, des sinécuristes, des
monopolistes, etc. La tâche de l'économie politique est d'éclairer
leurs dupes.
De ces deux procédés, quel est celui qui travaille le plus
efficacement au progrès social? Faut-il le dire? Je crois que c'est
le second. Je crains que l'humanité ne puisse échapper à la nécessité
d'apprendre d'abord la _morale défensive_.
J'ai beau regarder, lire, observer, interroger, je ne vois aucun
abus, s'exerçant sur une échelle un peu vaste, qui ait péri par la
volontaire renonciation de ceux qui en profitent.
J'en vois beaucoup, au contraire, qui cèdent à la virile résistance
de ceux qui en souffrent.
Décrire les conséquences des abus, c'est donc le moyen le plus
efficace de les détruire.--Et combien cela est vrai, surtout quand
il s'agit d'abus qui, comme le régime restrictif, tout en infligeant
des maux réels aux masses, ne renferment, pour ceux qui croient en
profiter, qu'illusion et déception!
Après cela, ce genre de moralisation réalisera-t-il à lui seul
toute la perfection sociale que la nature sympathique de l'âme
humaine et de ses plus nobles facultés fait espérer et prévoir? Je
suis loin de le prétendre. Admettons la complète diffusion de la
_morale défensive_, qui n'est après tout que la connaissance des
intérêts bien entendus toujours d'accord avec l'utilité générale
et la justice. Cette société, quoique certainement bien ordonnée,
pourrait être fort peu attrayante, où il n'y aurait plus de fripons,
uniquement parce qu'il n'y aurait plus de dupes; où le vice, toujours
_latent_ et pour ainsi dire engourdi par famine, n'aurait besoin
que de quelque aliment pour revivre; où la prudence de chacun
serait commandée par la vigilance de tous, et où la réforme enfin,
régularisant les actes extérieurs, mais s'arrêtant à l'épiderme,
n'aurait pas pénétré jusqu'au fond des consciences. Une telle société
nous apparaît quelquefois sous la figure d'un de ces hommes exacts,
rigoureux, justes, prêts à repousser la plus légère usurpation de
leurs droits, habiles à ne se laisser entamer d'aucun côté. Vous
l'estimez; vous l'admirez peut-être; vous en feriez votre député,
vous n'en feriez pas votre ami.
Que les _deux morales_, au lieu de s'entre-décrier, travaillent
donc de concert, attaquant le vice par les deux pôles. Pendant que
les économistes font leur oeuvre, dessillent les yeux des Orgons,
déracinent les préjugés, excitent de justes et nécessaires défiances,
étudient et exposent la vraie nature des choses et des actions, que
le moraliste religieux accomplisse de son côté ses travaux plus
attrayants mais plus difficiles. Qu'il attaque l'iniquité corps à
corps; qu'il la poursuive dans les fibres les plus déliées du coeur;
qu'il peigne les charmes de la bienfaisance, de l'abnégation, du
dévouement; qu'il ouvre la source des vertus là où nous ne pouvons
que tarir la source des vices, c'est sa tâche, elle est noble et
belle. Mais pourquoi contesterait-il l'utilité de celle qui nous est
dévolue?
Dans une société qui, sans être intimement vertueuse, serait
néanmoins bien ordonnée par l'action de la _morale économique_ (qui
est la connaissance de l'_économie_ du corps social), les chances du
progrès ne s'ouvriraient-elles pas devant la morale religieuse?
L'habitude, a-t-on dit, est une seconde nature.
Un pays où, de longue main, chacun serait déshabitué de l'injustice
par la seule résistance d'un public éclairé, pourrait être triste
encore. Mais il serait, ce me semble, bien préparé à recevoir un
enseignement plus élevé et plus pur. C'est un grand acheminement
vers le bien que d'être désaccoutumé du mal. Les hommes ne peuvent
rester stationnaires. Détournés du chemin du vice, alors qu'il
ne conduirait plus qu'à l'infamie, ils sentiraient d'autant plus
l'attrait de la vertu.
La société doit peut-être passer par ce prosaïque état, où les hommes
pratiqueront la vertu par calcul, pour de là s'élever à cette région
plus poétique, où elle n'aura plus besoin de ce mobile.
III.--LES DEUX HACHES.
PÉTITION DE JACQUES BONHOMME, CHARPENTIER, À M. CUNIN-GRIDAINE,
MINISTRE DU COMMERCE.
MONSIEUR LE FABRICANT-MINISTRE,
Je suis charpentier, comme fut Jésus; je manie la hache et
l'herminette pour vous servir.
Or, hachant et bûchant, depuis l'aube jusqu'à la nuit faite, sur les
terres de notre seigneur le roi, il m'est tombé dans l'idée que mon
travail était _national_ autant que le vôtre.
Et dès lors, je ne vois pas pourquoi la Protection ne visiterait pas
mon chantier, comme votre atelier.
Car enfin, si vous faites des draps, je fais des toits. Tous deux,
par des moyens divers, nous abritons nos clients du froid et de la
pluie.
Cependant, je cours après la pratique, et la pratique court après
vous. Vous l'y avez bien su forcer en l'empêchant de se pourvoir
ailleurs, tandis que la mienne s'adresse à qui bon lui semble.
Quoi d'étonnant? M. Cunin, ministre, s'est rappelé M. Cunin,
tisserand; c'est bien naturel. Mais, hélas! mon humble métier n'a pas
donné un ministre à la France, quoiqu'il ait donné un Dieu au monde.
Et ce Dieu, dans le code immortel qu'il légua aux hommes, n'a pas
glissé le plus petit mot dont les charpentiers se puissent autoriser
pour s'enrichir, comme vous faites, aux dépens d'autrui.
Aussi, voyez ma position. Je gagne trente sous par jour, quand il
n'est pas dimanche ou jour chômé. Si je me présente à vous en même
temps qu'un charpentier flamand, pour un sou de rabais vous lui
accordez la préférence.
Mais me veux-je vêtir? si un tisserand belge met son drap à côté du
vôtre, vous le chassez, lui et son drap, hors du pays.
En sorte que, forcément conduit à votre boutique, qui est la
plus chère, mes pauvres trente sous n'en valent, en réalité, que
vingt-huit.
Que dis-je? ils n'en valent pas vingt-six! car, au lieu d'expulser
le tisserand belge _à vos frais_ (ce serait bien le moins), vous me
faites payer les gens que, dans votre intérêt, vous mettez à ses
trousses.
Et comme un grand nombre de vos co-législateurs, avec qui vous vous
entendez à merveille, me prennent chacun un sou ou deux, sous couleur
de protéger qui le fer, qui la houille, celui-ci l'huile et celui-là
le blé, il se trouve, tout compte fait, que je ne sauve pas quinze
sous, sur les trente, du pillage.
Vous me direz sans doute que ces petits sous, qui passent ainsi, sans
compensation, de ma poche dans la vôtre, font vivre du monde autour
de votre château, vous mettant à même de mener grand train.--À quoi
je vous ferai observer que, si vous me les laissiez, ils feraient
vivre du monde autour de moi.
Quoi qu'il en soit, monsieur le ministre-fabricant, sachant que je
serais mal reçu, je ne viens pas vous sommer, comme j'en aurais bien
le droit, de renoncer à la _restriction_ que vous imposez à votre
clientèle; j'aime mieux suivre la pente commune et réclamer, moi
aussi, un petit brin de _protection_.
Ici vous m'opposerez une difficulté: «L'ami, me direz-vous, je
voudrais bien te protéger, toi et tes pareils; mais comment conférer
des faveurs douanières au travail des charpentiers? Faut-il prohiber
l'entrée des maisons par terre et par mer?»
Cela serait passablement dérisoire; mais, à force d'y rêver, j'ai
découvert un autre moyen de favoriser les enfants de Saint-Joseph;
et vous l'accueillerez d'autant plus volontiers, je l'espère, qu'il
ne diffère en rien de celui qui constitue le privilége que vous vous
votez chaque année à vous-même.
Ce moyen merveilleux, c'est d'interdire en France l'usage des haches
aiguisées.
Je dis que cette _restriction_ ne serait ni plus illogique ni plus
arbitraire que celle à laquelle vous nous soumettez à l'occasion de
votre drap.
Pourquoi chassez-vous les Belges? Parce qu'ils vendent à meilleur
marché que vous. Et pourquoi vendent-ils à meilleur marché que
vous? Parce qu'ils ont sur vous, comme tisserands, une supériorité
quelconque.
Entre vous et un Belge il y a donc tout juste la différence d'une
hache obtuse à une hache affilée.
Et vous me forcez, moi charpentier, de vous acheter le produit de la
hache obtuse!
Considérez la France comme un ouvrier qui veut, par son travail, se
procurer toutes choses, et entre autres du drap.
Pour cela il y a deux moyens:
Le premier, c'est de filer et de tisser la laine;
Le second, c'est de fabriquer, par exemple, des pendules, des papiers
peints ou des vins, et de les livrer aux Belges contre du drap.
Celui de ces deux procédés qui donne le meilleur résultat peut être
représenté par la hache affilée, l'autre par la hache obtuse.
Vous ne niez pas qu'actuellement, en France, on obtient _avec plus
de peine_ une pièce d'étoffe d'un métier à tisser (c'est la hache
obtuse) que d'un plant de vigne (c'est la hache affilée). Vous
le niez si peu, que c'est justement par la considération de cet
_excédant de peine_ (en quoi vous faites consister la richesse) que
vous recommandez, bien plus que vous _imposez_ la plus mauvaise des
deux haches.
Eh bien! soyez conséquent, soyez impartial, si vous ne voulez être
juste, et traitez les pauvres charpentiers comme vous vous traitez
vous-même.
Faites une loi qui porte:
«_Nul ne pourra se servir que de poutres et solives produits de
haches obtuses._»
À l'instant voici ce qui va arriver.
Là où nous donnons cent coups de hache, nous en donnerons trois
cents. Ce que nous faisons en une heure en exigera trois. Quel
puissant encouragement pour le travail! Apprentis, compagnons et
maîtres, nous n'y pourrons plus suffire. Nous serons recherchés,
partant bien payés. Qui voudra jouir d'un toit sera bien obligé d'en
passer par nos exigences, comme qui veut avoir du drap est obligé de
se soumettre aux vôtres.
Et que ces théoriciens du _libre échange_ osent jamais révoquer en
doute l'utilité de la mesure, nous saurons bien où chercher une
réfutation victorieuse. Votre enquête de 1834 est là. Nous les
battrons avec, car vous y avez admirablement plaidé la cause des
prohibitions et des haches émoussées, ce qui est tout un.
IV.--CONSEIL INFÉRIEUR DU TRAVAIL.
«Quoi! vous avez le front de demander pour tout citoyen le droit de
vendre, acheter, troquer, échanger, rendre et recevoir service pour
service et juger pour lui-même à la seule condition de ne pas blesser
l'honnêteté et de satisfaire le trésor public? Vous voulez donc ravir
aux ouvriers le travail, le salaire et le pain?»
Voilà ce qu'on nous dit. Je sais qu'en penser; mais j'ai voulu savoir
ce qu'en pensent les ouvriers eux-mêmes.
J'avais sous la main un excellent instrument d'enquête.
Ce n'étaient point ces _conseils supérieurs de l'industrie_, où de
gros propriétaires qui se disent laboureurs, de puissants armateurs
qui se croient marins, et de riches actionnaires qui se prétendent
travailleurs, font de cette philanthropie que l'on sait.
Non; c'étaient des ouvriers pour tout de bon, des ouvriers
_sérieux_, comme on dit aujourd'hui, menuisiers, charpentiers,
maçons, tailleurs, cordonniers, teinturiers, forgerons, aubergistes,
épiciers, etc., etc., qui, dans mon village, ont fondé une _société
de secours mutuels_.
Je la transformai, de mon autorité privée, en _conseil inférieur du
travail_, et j'en obtins une enquête qui en vaut bien une autre,
quoiqu'elle ne soit pas bourrée de chiffres et enflée aux proportions
d'un _in-quarto_ imprimé aux frais de l'État.