Je le déclare hautement, je respecte les personnes; je crois à la

sincérité de presque tous les partisans de la Protection; et je

ne me reconnais le droit de suspecter la probité personnelle, la

délicatesse, la philanthropie de qui que ce soit. Je répète encore

que la Protection est l'oeuvre, l'oeuvre funeste, d'une commune

erreur dont tout le monde, ou du moins la grande majorité, est à la

fois victime et complice.--Après cela je ne puis pas empêcher que les

choses ne soient ce qu'elles sont.

Qu'on se figure une espèce de Diogène mettant la tête hors de son

tonneau, et disant: «Athéniens, vous vous faites servir par des

esclaves. N'avez-vous jamais pensé que vous exerciez sur vos frères

la plus inique des spoliations?»

Ou encore, un tribun parlant ainsi dans le Forum: «Romains, vous avez

fondé tous vos moyens d'existence sur le pillage successif de tous

les peuples.»

Certes, ils ne feraient qu'exprimer une vérité incontestable.

Faudrait-il en conclure qu'Athènes et Rome n'étaient habitées que

par de malhonnêtes gens? que Socrate et Platon, Caton et Cincinnatus

étaient des personnages méprisables?

Qui pourrait avoir une telle pensée? Mais ces grands hommes vivaient

dans un milieu qui leur ôtait la conscience de leur injustice. On

sait qu'Aristote ne pouvait pas même se faire l'idée qu'une société

pût exister sans esclavage.

Dans les temps modernes, l'esclavage a vécu jusqu'à nos jours sans

exciter beaucoup de scrupules dans l'âme des planteurs. Des armées

ont servi d'instrument à de grandes conquêtes, c'est-à-dire à de

grandes spoliations. Est-ce à dire qu'elles ne fourmillent pas

de soldats et d'officiers, personnellement aussi délicats, plus

délicats peut-être qu'on ne l'est généralement dans les carrières

industrielles; d'hommes à qui la pensée seule d'un vol ferait monter

le rouge au front, et qui affronteraient mille morts plutôt que de

descendre à une bassesse?

Ce qui est blâmable ce ne sont pas les individus, mais le mouvement

général qui les entraîne et les aveugle, mouvement dont la société

entière est coupable.

Il en est ainsi du Monopole. J'accuse le système, et non point les

individus; la société en masse, et non tel ou tel de ses membres. Si

les plus grands philosophes ont pu se faire illusion sur l'iniquité

de l'esclavage, à combien plus forte raison des agriculteurs et des

fabricants peuvent-ils se tromper sur la nature et les effets du

régime restrictif?

II.--DEUX MORALES.

Arrivé, s'il y arrive, au bout du chapitre précédent, je crois

entendre le lecteur s'écrier:

«Eh bien! est-ce à tort qu'on reproche aux économistes d'être secs

et froids? Quelle peinture de l'humanité! Quoi! la Spoliation

serait une puissance fatale, presque normale, prenant toutes les

formes, s'exerçant sous tous les prétextes, hors la loi et par la

loi, abusant des choses les plus saintes, exploitant tour à tour la

faiblesse et la crédulité, et progressant en proportion de ce que ce

double aliment abonde autour d'elle! Peut-on faire du monde un plus

triste tableau?»

La question n'est pas de savoir s'il est triste, mais s'il est vrai.

L'histoire est là pour le dire.

Il est assez singulier que ceux qui décrient l'économie politique

(ou l'_économisme_, comme il leur plaît de nommer cette science),

parce qu'elle étudie l'homme et le monde tels qu'ils sont, poussent

bien plus loin qu'elle le pessimisme, au moins quant au passé et au

présent. Ouvrez leurs livres et leurs journaux. Qu'y voyez-vous?

L'aigreur, la haine contre la société; jusque-là que le mot même

_civilisation_ est pour eux synonyme d'injustice, désordre et

anarchie. Ils en sont venus à maudire la _liberté_, tant ils ont peu

de confiance dans le développement de la race humaine, résultat de sa

naturelle organisation. La liberté! c'est elle, selon eux, qui nous

pousse de plus en plus vers l'abîme.

Il est vrai qu'ils sont optimistes pour l'avenir. Car si l'humanité,

incapable par elle-même, fait fausse route depuis six mille ans, un

révélateur est venu, qui lui a signalé la voie du salut, et pour

peu que le troupeau soit docile à la houlette du pasteur, il sera

conduit dans cette terre promise où le bien-être se réalise sans

efforts, où l'ordre, la sécurité et l'harmonie sont le facile prix de

l'imprévoyance.

Il ne s'agit pour l'humanité que de consentir à ce que les

réformateurs changent, comme dit Rousseau, _sa constitution physique

et morale_.

L'économie politique ne s'est pas donné la mission de rechercher ce

que serait la société si Dieu avait fait l'homme autrement qu'il ne

lui a plu de le faire. Il peut être fâcheux que la Providence ait

oublié d'appeler, au commencement, dans ses conseils, quelques-uns

de nos organisateurs modernes. Et comme la mécanique céleste serait

toute différente, si le Créateur eût consulté Alphonse le Sage; de

même, s'il n'eût pas négligé les avis de Fourier, l'ordre social ne

ressemblerait en rien à celui où nous sommes forcés de respirer,

vivre et nous mouvoir. Mais, puisque nous y sommes, puisque _in

eo vivimus, movemur et sumus_, il ne nous reste qu'à l'étudier

et en connaître les lois, surtout si son amélioration dépend

essentiellement de cette connaissance.

Nous ne pouvons pas empêcher que le coeur de l'homme ne soit un foyer

de désirs insatiables.

Nous ne pouvons pas faire que ces désirs, pour être satisfaits,

n'exigent du travail.

Nous ne pouvons pas éviter que l'homme n'ait autant de répugnance

pour le travail que d'attrait pour la satisfaction.

Nous ne pouvons pas empêcher que, de cette organisation, ne résulte

un effort perpétuel parmi les hommes pour accroître leur part de

jouissances, en se rejetant, par la force ou la ruse, des uns aux

autres, le fardeau de la peine.

Il ne dépend pas de nous d'effacer l'histoire universelle,

d'étouffer la voix du passé attestant que les choses se sont ainsi

passées dès l'origine. Nous ne pouvons pas nier que la guerre,

l'esclavage, le servage, la théocratie, l'abus du gouvernement, les

priviléges, les fraudes de toute nature et les monopoles n'aient été

les incontestables et terribles manifestations de ces deux sentiments

combinés dans le coeur de l'homme: _attrait pour les jouissances_;

_répugnance pour la fatigue_.

«Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.»--Mais chacun veut le

plus de pain et le moins de sueur possible. C'est la conclusion de

l'histoire.

Grâce au ciel, l'histoire montre aussi que la répartition des

jouissances et des peines tend à se faire d'une manière de plus en

plus égale parmi les hommes.

À moins de nier la clarté du soleil, il faut bien admettre que la

société a fait, sous ce rapport, quelques progrès.

S'il en est ainsi, il y a donc en elle une force naturelle et

providentielle, une loi qui fait reculer de plus en plus le principe

de l'iniquité et réalise de plus en plus le principe de la justice.

Nous disons que cette force est dans la société et que Dieu l'y

a placée. Si elle n'y était pas, nous serions réduits, comme les

utopistes, à la chercher dans des moyens artificiels, dans des

arrangements qui exigent l'altération préalable de la _constitution

physique et morale_ de l'homme, ou plutôt nous croirions cette

recherche inutile et vaine, parce que nous ne pouvons comprendre

l'action d'un levier sans point d'appui.

Essayons donc de signaler la force bienfaisante qui tend à surmonter

progressivement la force malfaisante, à laquelle nous avons donné le

nom de Spoliation, et dont la présence n'est que trop expliquée par

le raisonnement et constatée par l'expérience.

Tout acte malfaisant a nécessairement deux termes: le point d'où

il émane et le point où il aboutit; l'homme qui exerce l'acte, et

l'homme sur qui l'acte est exercé; ou, comme dit l'école, l'_agent_

et le _patient_.

Il y a donc deux chances pour que l'acte malfaisant soit supprimé:

l'abstention volontaire de l'être _actif_, et la résistance de l'être

_passif_.

De là deux morales qui, bien loin de se contrarier, concourent: la

morale religieuse ou philosophique, et la morale que je me permettrai

d'appeler _économique_.

La morale religieuse, pour arriver à la suppression de l'acte

malfaisant, s'adresse à son auteur, à l'homme _en tant qu'agent_.

Elle lui dit: «Corrige-toi; épure-toi; cesse de faire le mal; fais

le bien, dompte tes passions; sacrifie tes intérêts; n'opprime pas

ton prochain que ton devoir est d'aimer et soulager; sois juste

d'abord et charitable ensuite.» Cette morale sera éternellement la

plus belle, la plus touchante, celle qui montrera la race humaine

dans toute sa majesté; qui se prêtera le plus aux mouvements de

l'éloquence et excitera le plus l'admiration et la sympathie des

hommes.

La morale économique aspire au même résultat, mais s'adresse surtout

à l'homme _en tant que patient_. Elle lui montre les effets des

actions humaines, et, par cette simple exposition, elle le stimule à

réagir contre celles qui le blessent, à honorer celles qui lui sont

utiles. Elle s'efforce de répandre assez de bon sens, de lumière et

de juste défiance dans la masse opprimée pour rendre de plus en plus

l'oppression difficile et dangereuse.

Il faut remarquer que la morale économique ne laisse pas que d'agir

aussi sur l'oppresseur. Un acte malfaisant produit des biens et des

maux: des maux pour celui qui le subit, et des biens pour celui

qui l'exerce, sans quoi il ne se produirait pas. Mais il s'en faut

de beaucoup qu'il y ait compensation. La somme des maux l'emporte

toujours, et nécessairement, sur celle des biens, parce que le fait

même d'opprimer entraîne une déperdition de forces, crée des dangers,

provoque des représailles, exige de coûteuses précautions. La simple

exposition de ces effets ne se borne donc pas à provoquer la réaction

des opprimés, elle met du côté de la justice tous ceux dont le coeur

n'est pas perverti, et trouble la sécurité des oppresseurs eux-mêmes.

Mais il est aisé de comprendre que cette morale, plutôt virtuelle

qu'explicite, qui n'est après tout qu'une démonstration scientifique;

qui perdrait même de son efficacité, si elle changeait de caractère;

qui ne s'adresse pas au coeur, mais à l'intelligence; qui ne cherche

pas à persuader, mais à convaincre; qui ne donne pas des conseils,

mais des preuves; dont la mission n'est pas de toucher, mais

d'éclairer, et qui n'obtient sur le vice d'autre victoire que de

le priver d'aliments; il est aisé de comprendre, dis-je, que cette

morale ait été accusée de sécheresse et de prosaïsme.

Le reproche est vrai sans être juste. Il revient à dire que

l'économie politique ne dit pas tout, n'embrasse pas tout, n'est pas

la science universelle. Mais qui donc a jamais affiché, en son nom,

une prétention aussi exorbitante?

L'accusation ne serait fondée qu'autant que l'économie politique

présenterait ses procédés comme exclusifs, et aurait l'outrecuidance,

comme on dit, d'interdire à la philosophie et à la religion tous

leurs moyens propres et directs de travailler au perfectionnement de

l'homme.

Admettons donc l'action simultanée de la morale proprement dite et de

l'économie politique, l'une flétrissant l'acte malfaisant dans son

mobile, par la vue de sa laideur, l'autre le discréditant dans nos

convictions par le tableau de ses effets.

Avouons même que le triomphe du moraliste religieux, quand il se

réalise, est plus beau, plus consolant et plus radical. Mais en même

temps il est difficile de ne pas reconnaître que celui de la science

économique ne soit plus facile et plus sûr.

Dans quelques lignes qui valent mieux que beaucoup de gros volumes,

J.-B. Say a déjà fait observer que pour faire cesser le désordre

introduit par l'hypocrisie dans une famille honorable, il y avait

deux moyens: _corriger Tartuffe_ ou _déniaiser Orgon_. Molière, ce

grand peintre du coeur humain, paraît avoir constamment eu en vue le

second procédé, comme le plus efficace.

Il en est ainsi sur le théâtre du monde.

Dites-moi ce que fit César, et je vous dirai ce qu'étaient les

Romains de son temps.

Dites-moi ce qu'accomplit la diplomatie moderne, et je vous dirai

l'état moral des nations.

Nous ne payerions pas près de deux milliards d'impôts, si nous ne

donnions mission de les voter à ceux qui les mangent.

Nous n'aurions pas toutes les difficultés et toutes les charges de la

question africaine, si nous étions bien convaincus que _deux et deux

font quatre_ en économie politique comme en arithmétique.

M. Guizot n'aurait pas eu occasion de dire: _La France est assez

riche pour payer sa gloire_, si la France ne s'était jamais éprise de

la fausse gloire.

Le même homme d'État n'aurait jamais dit: _La liberté est assez

précieuse pour que la France ne la marchande pas_, si la France

comprenait bien que _lourd budget_ et _liberté_ sont incompatibles.

Ce ne sont pas, comme on croit, les monopoleurs, mais les monopolés

qui maintiennent les monopoles.

Et, en matière d'élections, ce n'est pas parce qu'il y a des

corrupteurs qu'il y a des corruptibles, c'est le contraire; et la

preuve, c'est que les corruptibles payent tous les frais de la

corruption. Ne serait-ce point à eux à la faire cesser?

Que la morale religieuse touche donc le coeur, si elle le peut,

des Tartuffes, des Césars, des colonistes, des sinécuristes, des

monopolistes, etc. La tâche de l'économie politique est d'éclairer

leurs dupes.

De ces deux procédés, quel est celui qui travaille le plus

efficacement au progrès social? Faut-il le dire? Je crois que c'est

le second. Je crains que l'humanité ne puisse échapper à la nécessité

d'apprendre d'abord la _morale défensive_.

J'ai beau regarder, lire, observer, interroger, je ne vois aucun

abus, s'exerçant sur une échelle un peu vaste, qui ait péri par la

volontaire renonciation de ceux qui en profitent.

J'en vois beaucoup, au contraire, qui cèdent à la virile résistance

de ceux qui en souffrent.

Décrire les conséquences des abus, c'est donc le moyen le plus

efficace de les détruire.--Et combien cela est vrai, surtout quand

il s'agit d'abus qui, comme le régime restrictif, tout en infligeant

des maux réels aux masses, ne renferment, pour ceux qui croient en

profiter, qu'illusion et déception!

Après cela, ce genre de moralisation réalisera-t-il à lui seul

toute la perfection sociale que la nature sympathique de l'âme

humaine et de ses plus nobles facultés fait espérer et prévoir? Je

suis loin de le prétendre. Admettons la complète diffusion de la

_morale défensive_, qui n'est après tout que la connaissance des

intérêts bien entendus toujours d'accord avec l'utilité générale

et la justice. Cette société, quoique certainement bien ordonnée,

pourrait être fort peu attrayante, où il n'y aurait plus de fripons,

uniquement parce qu'il n'y aurait plus de dupes; où le vice, toujours

_latent_ et pour ainsi dire engourdi par famine, n'aurait besoin

que de quelque aliment pour revivre; où la prudence de chacun

serait commandée par la vigilance de tous, et où la réforme enfin,

régularisant les actes extérieurs, mais s'arrêtant à l'épiderme,

n'aurait pas pénétré jusqu'au fond des consciences. Une telle société

nous apparaît quelquefois sous la figure d'un de ces hommes exacts,

rigoureux, justes, prêts à repousser la plus légère usurpation de

leurs droits, habiles à ne se laisser entamer d'aucun côté. Vous

l'estimez; vous l'admirez peut-être; vous en feriez votre député,

vous n'en feriez pas votre ami.

Que les _deux morales_, au lieu de s'entre-décrier, travaillent

donc de concert, attaquant le vice par les deux pôles. Pendant que

les économistes font leur oeuvre, dessillent les yeux des Orgons,

déracinent les préjugés, excitent de justes et nécessaires défiances,

étudient et exposent la vraie nature des choses et des actions, que

le moraliste religieux accomplisse de son côté ses travaux plus

attrayants mais plus difficiles. Qu'il attaque l'iniquité corps à

corps; qu'il la poursuive dans les fibres les plus déliées du coeur;

qu'il peigne les charmes de la bienfaisance, de l'abnégation, du

dévouement; qu'il ouvre la source des vertus là où nous ne pouvons

que tarir la source des vices, c'est sa tâche, elle est noble et

belle. Mais pourquoi contesterait-il l'utilité de celle qui nous est

dévolue?

Dans une société qui, sans être intimement vertueuse, serait

néanmoins bien ordonnée par l'action de la _morale économique_ (qui

est la connaissance de l'_économie_ du corps social), les chances du

progrès ne s'ouvriraient-elles pas devant la morale religieuse?

L'habitude, a-t-on dit, est une seconde nature.

Un pays où, de longue main, chacun serait déshabitué de l'injustice

par la seule résistance d'un public éclairé, pourrait être triste

encore. Mais il serait, ce me semble, bien préparé à recevoir un

enseignement plus élevé et plus pur. C'est un grand acheminement

vers le bien que d'être désaccoutumé du mal. Les hommes ne peuvent

rester stationnaires. Détournés du chemin du vice, alors qu'il

ne conduirait plus qu'à l'infamie, ils sentiraient d'autant plus

l'attrait de la vertu.

La société doit peut-être passer par ce prosaïque état, où les hommes

pratiqueront la vertu par calcul, pour de là s'élever à cette région

plus poétique, où elle n'aura plus besoin de ce mobile.

III.--LES DEUX HACHES.

PÉTITION DE JACQUES BONHOMME, CHARPENTIER, À M. CUNIN-GRIDAINE,

MINISTRE DU COMMERCE.

MONSIEUR LE FABRICANT-MINISTRE,

Je suis charpentier, comme fut Jésus; je manie la hache et

l'herminette pour vous servir.

Or, hachant et bûchant, depuis l'aube jusqu'à la nuit faite, sur les

terres de notre seigneur le roi, il m'est tombé dans l'idée que mon

travail était _national_ autant que le vôtre.

Et dès lors, je ne vois pas pourquoi la Protection ne visiterait pas

mon chantier, comme votre atelier.

Car enfin, si vous faites des draps, je fais des toits. Tous deux,

par des moyens divers, nous abritons nos clients du froid et de la

pluie.

Cependant, je cours après la pratique, et la pratique court après

vous. Vous l'y avez bien su forcer en l'empêchant de se pourvoir

ailleurs, tandis que la mienne s'adresse à qui bon lui semble.

Quoi d'étonnant? M. Cunin, ministre, s'est rappelé M. Cunin,

tisserand; c'est bien naturel. Mais, hélas! mon humble métier n'a pas

donné un ministre à la France, quoiqu'il ait donné un Dieu au monde.

Et ce Dieu, dans le code immortel qu'il légua aux hommes, n'a pas

glissé le plus petit mot dont les charpentiers se puissent autoriser

pour s'enrichir, comme vous faites, aux dépens d'autrui.

Aussi, voyez ma position. Je gagne trente sous par jour, quand il

n'est pas dimanche ou jour chômé. Si je me présente à vous en même

temps qu'un charpentier flamand, pour un sou de rabais vous lui

accordez la préférence.

Mais me veux-je vêtir? si un tisserand belge met son drap à côté du

vôtre, vous le chassez, lui et son drap, hors du pays.

En sorte que, forcément conduit à votre boutique, qui est la

plus chère, mes pauvres trente sous n'en valent, en réalité, que

vingt-huit.

Que dis-je? ils n'en valent pas vingt-six! car, au lieu d'expulser

le tisserand belge _à vos frais_ (ce serait bien le moins), vous me

faites payer les gens que, dans votre intérêt, vous mettez à ses

trousses.

Et comme un grand nombre de vos co-législateurs, avec qui vous vous

entendez à merveille, me prennent chacun un sou ou deux, sous couleur

de protéger qui le fer, qui la houille, celui-ci l'huile et celui-là

le blé, il se trouve, tout compte fait, que je ne sauve pas quinze

sous, sur les trente, du pillage.

Vous me direz sans doute que ces petits sous, qui passent ainsi, sans

compensation, de ma poche dans la vôtre, font vivre du monde autour

de votre château, vous mettant à même de mener grand train.--À quoi

je vous ferai observer que, si vous me les laissiez, ils feraient

vivre du monde autour de moi.

Quoi qu'il en soit, monsieur le ministre-fabricant, sachant que je

serais mal reçu, je ne viens pas vous sommer, comme j'en aurais bien

le droit, de renoncer à la _restriction_ que vous imposez à votre

clientèle; j'aime mieux suivre la pente commune et réclamer, moi

aussi, un petit brin de _protection_.

Ici vous m'opposerez une difficulté: «L'ami, me direz-vous, je

voudrais bien te protéger, toi et tes pareils; mais comment conférer

des faveurs douanières au travail des charpentiers? Faut-il prohiber

l'entrée des maisons par terre et par mer?»

Cela serait passablement dérisoire; mais, à force d'y rêver, j'ai

découvert un autre moyen de favoriser les enfants de Saint-Joseph;

et vous l'accueillerez d'autant plus volontiers, je l'espère, qu'il

ne diffère en rien de celui qui constitue le privilége que vous vous

votez chaque année à vous-même.

Ce moyen merveilleux, c'est d'interdire en France l'usage des haches

aiguisées.

Je dis que cette _restriction_ ne serait ni plus illogique ni plus

arbitraire que celle à laquelle vous nous soumettez à l'occasion de

votre drap.

Pourquoi chassez-vous les Belges? Parce qu'ils vendent à meilleur

marché que vous. Et pourquoi vendent-ils à meilleur marché que

vous? Parce qu'ils ont sur vous, comme tisserands, une supériorité

quelconque.

Entre vous et un Belge il y a donc tout juste la différence d'une

hache obtuse à une hache affilée.

Et vous me forcez, moi charpentier, de vous acheter le produit de la

hache obtuse!

Considérez la France comme un ouvrier qui veut, par son travail, se

procurer toutes choses, et entre autres du drap.

Pour cela il y a deux moyens:

Le premier, c'est de filer et de tisser la laine;

Le second, c'est de fabriquer, par exemple, des pendules, des papiers

peints ou des vins, et de les livrer aux Belges contre du drap.

Celui de ces deux procédés qui donne le meilleur résultat peut être

représenté par la hache affilée, l'autre par la hache obtuse.

Vous ne niez pas qu'actuellement, en France, on obtient _avec plus

de peine_ une pièce d'étoffe d'un métier à tisser (c'est la hache

obtuse) que d'un plant de vigne (c'est la hache affilée). Vous

le niez si peu, que c'est justement par la considération de cet

_excédant de peine_ (en quoi vous faites consister la richesse) que

vous recommandez, bien plus que vous _imposez_ la plus mauvaise des

deux haches.

Eh bien! soyez conséquent, soyez impartial, si vous ne voulez être

juste, et traitez les pauvres charpentiers comme vous vous traitez

vous-même.

Faites une loi qui porte:

«_Nul ne pourra se servir que de poutres et solives produits de

haches obtuses._»

À l'instant voici ce qui va arriver.

Là où nous donnons cent coups de hache, nous en donnerons trois

cents. Ce que nous faisons en une heure en exigera trois. Quel

puissant encouragement pour le travail! Apprentis, compagnons et

maîtres, nous n'y pourrons plus suffire. Nous serons recherchés,

partant bien payés. Qui voudra jouir d'un toit sera bien obligé d'en

passer par nos exigences, comme qui veut avoir du drap est obligé de

se soumettre aux vôtres.

Et que ces théoriciens du _libre échange_ osent jamais révoquer en

doute l'utilité de la mesure, nous saurons bien où chercher une

réfutation victorieuse. Votre enquête de 1834 est là. Nous les

battrons avec, car vous y avez admirablement plaidé la cause des

prohibitions et des haches émoussées, ce qui est tout un.

IV.--CONSEIL INFÉRIEUR DU TRAVAIL.

«Quoi! vous avez le front de demander pour tout citoyen le droit de

vendre, acheter, troquer, échanger, rendre et recevoir service pour

service et juger pour lui-même à la seule condition de ne pas blesser

l'honnêteté et de satisfaire le trésor public? Vous voulez donc ravir

aux ouvriers le travail, le salaire et le pain?»

Voilà ce qu'on nous dit. Je sais qu'en penser; mais j'ai voulu savoir

ce qu'en pensent les ouvriers eux-mêmes.

J'avais sous la main un excellent instrument d'enquête.

Ce n'étaient point ces _conseils supérieurs de l'industrie_, où de

gros propriétaires qui se disent laboureurs, de puissants armateurs

qui se croient marins, et de riches actionnaires qui se prétendent

travailleurs, font de cette philanthropie que l'on sait.

Non; c'étaient des ouvriers pour tout de bon, des ouvriers

_sérieux_, comme on dit aujourd'hui, menuisiers, charpentiers,

maçons, tailleurs, cordonniers, teinturiers, forgerons, aubergistes,

épiciers, etc., etc., qui, dans mon village, ont fondé une _société

de secours mutuels_.

Je la transformai, de mon autorité privée, en _conseil inférieur du

travail_, et j'en obtins une enquête qui en vaut bien une autre,

quoiqu'elle ne soit pas bourrée de chiffres et enflée aux proportions

d'un _in-quarto_ imprimé aux frais de l'État.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 11 / 41 段