C'est la crainte de ce châtiment, et non les progrès de la

philosophie, qui retient les armes dans les arsenaux, car, on ne

peut pas le nier, les peuples les plus avancés en civilisation font

la guerre, et se préoccupent bien peu de justice quand ils n'ont pas

de représailles à redouter. Témoin l'Hymalaya, l'Atlas et le Caucase.

Si la Religion a été impuissante, si la philosophie est impuissante,

comment donc finira la guerre?

L'Économie politique démontre que, même à ne considérer que le peuple

victorieux, la guerre se fait toujours dans l'intérêt du petit nombre

et aux dépens des masses. Il suffit donc que les masses aperçoivent

clairement cette vérité. Le poids de l'Opinion, qui se partage

encore, pèsera tout entier du côté de la paix[35].

[Note 35: Voy., tome I, la lettre adressée au président du Congrès de

la paix à Francfort.

(_Note de l'éditeur._)]

La Spoliation exercée par la force prend encore une autre forme. On

n'attend pas qu'un homme ait produit une chose pour la lui arracher.

On s'empare de l'homme lui-même; on le dépouille de sa propre

personnalité; on le contraint au travail; on ne lui dit pas: _Si tu

prends cette peine pour moi, je prendrai cette peine pour toi_, on

lui dit: _À toi toutes les fatigues, à moi toutes les jouissances._

C'est l'Esclavage, qui implique toujours l'abus de la force.

Or, c'est une grande question de savoir s'il n'est pas dans la

nature d'une force incontestablement dominante d'abuser toujours

d'elle-même. Quant à moi, je ne m'y fie pas, et j'aimerais autant

attendre d'une pierre qui tombe la puissance qui doit l'arrêter dans

sa chute, que de confier à la force sa propre limite.

Je voudrais, au moins, qu'on me montrât un pays, une époque où

l'Esclavage a été aboli par la libre et gracieuse volonté des maîtres.

L'Esclavage fournit un second et frappant exemple de l'insuffisance

des sentiments religieux et philanthropiques aux prises avec

l'énergique sentiment de l'intérêt. Cela peut paraître triste à

quelques Écoles modernes qui cherchent dans l'abnégation le principe

réformateur de la société. Qu'elles commencent donc par réformer la

nature de l'homme.

Aux Antilles, les maîtres professent de père en fils, depuis

l'institution de l'esclavage, la Religion chrétienne. Plusieurs fois

par jour ils répètent ces paroles: «Tous les hommes sont frères;

aimer son prochain, c'est accomplir toute la loi.»--Et pourtant

ils ont des esclaves. Rien ne leur semble plus naturel et plus

légitime. Les réformateurs modernes espèrent-ils que leur morale sera

jamais aussi universellement acceptée, aussi populaire, aussi forte

d'autorité, aussi souvent sur toutes les lèvres que l'Évangile? Et si

l'Évangile n'a pu passer des lèvres au coeur par-dessus ou à travers

la grande barrière de l'intérêt, comment espèrent-ils que leur morale

fasse ce miracle?

Mais quoi! l'Esclavage est-il donc invulnérable? Non; ce qui l'a

fondé le détruira, je veux dire l'_Intérêt_, pourvu que, pour

favoriser les intérêts spéciaux qui ont créé la plaie, on ne

contrarie pas les intérêts généraux qui doivent la guérir.

C'est encore une vérité démontrée par l'Économie politique, que le

travail libre est essentiellement progressif et le travail esclave

nécessairement stationnaire. En sorte que le triomphe du premier sur

le second est inévitable. Qu'est devenue la culture de l'indigo par

les noirs?

Le travail libre appliqué à la production du sucre en fera baisser

de plus en plus le prix. À mesure, l'esclave sera de moins en moins

lucratif pour son maître. L'esclavage serait depuis longtemps tombé

de lui-même en Amérique, si, en Europe, les lois n'eussent élevé

artificiellement le prix du sucre. Aussi nous voyons les maîtres,

leurs créanciers et leurs délégués travailler activement à maintenir

ces lois, qui sont aujourd'hui les colonnes de l'édifice.

Malheureusement, elles ont encore la sympathie des populations du

sein desquelles l'esclavage a disparu; par où l'on voit qu'encore ici

l'Opinion est souveraine.

Si elle est souveraine, même dans la région de la Force, elle l'est à

bien plus forte raison dans le monde de la Ruse. À vrai dire, c'est

là son domaine. La Ruse, c'est l'abus de l'intelligence; le progrès

de l'opinion, c'est le progrès des intelligences. Les deux puissances

sont au moins de même nature. Imposture chez le spoliateur implique

crédulité chez le spolié, et l'antidote naturel de la crédulité c'est

la vérité. Il s'ensuit qu'éclairer les esprits, c'est ôter à ce genre

de spoliation son aliment.

Je passerai brièvement en revue quelques-unes des spoliations qui

s'exercent par la Ruse sur une très-grande échelle.

La première qui se présente c'est la Spoliation par ruse théocratique.

De quoi s'agit-il? De se faire rendre en aliments, vêtements, luxe,

considération, influence, pouvoir, des services réels contre des

services fictifs.

Si je disais à un homme:--«Je vais te rendre des services

immédiats,»--il faudrait bien tenir parole; faute de quoi cet homme

saurait bientôt à quoi s'en tenir, et ma ruse serait promptement

démasquée.

Mais si je lui dis:--«En échange de tes services, je te rendrai

d'immenses services, non dans ce monde, mais dans l'autre. Après

cette vie, tu peux être éternellement heureux ou malheureux, et

cela dépend de moi; je suis un être intermédiaire entre Dieu et sa

créature, et puis, à mon gré, t'ouvrir les portes du ciel ou de

l'enfer.»--Pour peu que cet homme me croie, il est à ma discrétion.

Ce genre d'imposture a été pratiqué très en grand depuis l'origine du

monde, et l'on sait à quel degré de toute-puissance étaient arrivés

les prêtres égyptiens.

Il est aisé de savoir comment procèdent les imposteurs. Il suffit de

se demander ce qu'on ferait à leur place.

Si j'arrivais, avec des vues de cette nature, au milieu d'une

peuplade ignorante, et que je parvinsse, par quelque acte

extraordinaire et d'une apparence merveilleuse, à me faire passer

pour un être surnaturel, je me donnerais pour un envoyé de Dieu,

ayant sur les futures destinées des hommes un empire absolu.

Ensuite, j'interdirais l'examen de mes titres; je ferais plus: comme

la raison serait mon ennemi le plus dangereux, j'interdirais l'usage

de la raison même, au moins appliquée à ce sujet redoutable. Je

ferais de cette question, et de toutes celles qui s'y rapportent,

des questions _tabou_, comme disent les sauvages. Les résoudre, les

agiter, y penser même, serait un crime irrémissible.

Certes, ce serait le comble de l'art de mettre une barrière _tabou_

à toutes les avenues intellectuelles qui pourraient conduire à la

découverte de ma supercherie. Quelle meilleure garantie de sa durée

que de rendre le doute même sacrilége?

Cependant, à cette garantie fondamentale, j'en ajouterais

d'accessoires. Par exemple, pour que la lumière ne pût jamais

descendre dans les masses, je m'attribuerais, ainsi qu'à mes

complices, le monopole de toutes les connaissances, je les cacherais

sous les voiles d'une langue morte et d'une écriture hiéroglyphique,

et, pour n'être jamais surpris par aucun danger, j'aurais soin

d'inventer une institution qui me ferait pénétrer, jour par jour,

dans le secret de toutes les consciences.

Il ne serait pas mal non plus que je satisfisse à quelques besoins

réels de mon peuple, surtout si, en le faisant, je pouvais accroître

mon influence et mon autorité. Ainsi les hommes ont un grand besoin

d'instruction et de morale: je m'en ferais le dispensateur. Par

là je dirigerais à mon gré l'esprit et le coeur de mon peuple.

J'entrelacerais dans une chaîne indissoluble la morale et mon

autorité; je les représenterais comme ne pouvant exister l'une

sans l'autre, en sorte que si quelque audacieux tentait enfin de

remuer une question _tabou_, la société tout entière, qui ne peut se

passer de morale, sentirait le terrain trembler sous ses pas, et se

tournerait avec rage contre ce novateur téméraire.

Quand les choses en seraient là, il est clair que ce peuple

m'appartiendrait plus que s'il était mon esclave. L'esclave maudit

sa chaîne, mon peuple bénirait la sienne, et je serais parvenu à

imprimer, non sur les fronts, mais au fond des consciences, le sceau

de la servitude.

L'Opinion seule peut renverser un tel édifice d'iniquité; mais par où

l'entamera-t-elle; si chaque pierre est _tabou_?--C'est l'affaire du

temps et de l'imprimerie.

À Dieu ne plaise que je veuille ébranler ici ces croyances

consolantes qui _relient_ cette vie d'épreuves à une vie de

félicités! Mais qu'on ait abusé de l'irrésistible pente qui nous

entraîne vers elles, c'est ce que personne, pas même le chef de la

chrétienté, ne pourrait contester. Il y a, ce me semble, un signe

pour reconnaître si un peuple est dupe ou ne l'est pas. Examinez la

Religion et le prêtre; examinez si le prêtre est l'instrument de la

Religion, ou si la Religion est l'instrument du prêtre.

Si _le prêtre est l'instrument de la Religion_, s'il ne songe qu'à

étendre sur la terre sa morale et ses bienfaits, il sera doux,

tolérant, humble, charitable, plein de zèle; sa vie reflétera celle

de son divin modèle; il prêchera la liberté et l'égalité parmi les

hommes, la paix et la fraternité entre les nations; il repoussera les

séductions de la puissance temporelle, ne voulant pas faire alliance

avec ce qui a le plus besoin de frein en ce monde; il sera l'homme du

peuple, l'homme des bons conseils et des douces consolations, l'homme

de l'Opinion, l'homme de l'Évangile.

Si, au contraire, _la Religion est l'instrument du prêtre_, il la

traitera comme on traite un instrument qu'on altère, qu'on plie,

qu'on retourne en toutes façons, de manière à en tirer le plus grand

avantage pour soi. Il multipliera les questions _tabou_; sa morale

sera flexible comme les temps, les hommes et les circonstances. Il

cherchera à en imposer par des gestes et des attitudes étudiés; il

marmottera cent fois par jour des mots dont le sens sera évaporé,

et qui ne seront plus qu'un vain _conventionalisme_. Il trafiquera

des choses saintes, mais tout juste assez pour ne pas ébranler la

foi en leur sainteté, et il aura soin que le trafic soit d'autant

moins ostensiblement actif que le peuple est plus clairvoyant. Il

se mêlera des intrigues de la terre; il se mettra toujours du côté

des puissants à la seule condition que les puissants se mettront de

son côté. En un mot, dans tous ses actes, on reconnaîtra qu'il ne

veut pas faire avancer la Religion par le clergé, mais le clergé

par la Religion; et comme tant d'efforts supposent un but, comme ce

but, dans cette hypothèse, ne peut être autre que la puissance et la

richesse, le signe définitif que le peuple est dupe, c'est quand le

prêtre est riche et puissant.

Il est bien évident qu'on peut abuser d'une Religion vraie comme

d'une Religion fausse. Plus même son autorité est respectable, plus

il est à craindre qu'on ne pousse loin l'épreuve. Mais il y a bien de

la différence dans les résultats. L'abus insurge toujours la partie

saine, éclairée, indépendante d'un peuple. Il ne se peut pas que la

foi n'en soit ébranlée, et l'affaiblissement d'une religion vraie est

bien autrement funeste que l'ébranlement d'une Religion fausse.

La Spoliation par ce procédé et la clairvoyance d'un peuple sont

toujours en proportion inverse l'une de l'autre, car il est de la

nature des abus d'aller tant qu'ils trouvent du chemin. Non qu'au

milieu de la population la plus ignorante, il ne se rencontre des

prêtres purs et dévoués, mais comment empêcher la fourbe de revêtir

la soutane et l'ambition de ceindre la mitre? Les spoliateurs

obéissent à la loi malthusienne: ils multiplient comme les moyens

d'existence; et les moyens d'existence des fourbes, c'est la

crédulité de leurs dupes. On a beau chercher, on trouve toujours

qu'il faut que l'Opinion s'éclaire. Il n'y a pas d'autre Panacée.

Une autre variété de Spoliation par la ruse s'appelle _fraude

commerciale_, nom qui me semble beaucoup trop restreint, car ne s'en

rend pas coupable seulement le marchand qui altère la denrée ou

raccourcit son mètre, mais aussi le médecin qui se fait payer des

conseils funestes, l'avocat qui embrouille les procès, etc. Dans

l'échange entre deux services, l'un est de mauvais aloi; mais ici, le

service reçu étant toujours préalablement et volontairement agréé, il

est clair que la Spoliation de cette espèce doit reculer à mesure que

la clairvoyance publique avance.

Vient ensuite l'abus des _services publics_, champ immense de

Spoliation tellement immense que nous ne pouvons y jeter qu'un coup

d'oeil.

Si Dieu avait fait de l'homme un animal solitaire, chacun

travaillerait pour soi. La richesse individuelle serait en proportion

des services que chacun se rendrait à soi-même.

Mais _l'homme étant sociable, les services s'échangent les uns contre

les autres_, proposition que vous pouvez, si cela vous convient,

construire à rebours.

Il y a dans la société des besoins tellement généraux, tellement

universels, que ses membres y pourvoient en organisant des _services

publics_. Tel est le besoin de la sécurité. On se concerte, on se

cotise pour rémunérer en _services_ divers ceux qui rendent le

_service_ de veiller à la sécurité commune.

Il n'y a rien là qui soit en dehors de l'Économie politique: _Fais

ceci pour moi, je ferai cela pour toi._ L'essence de la transaction

est la même, le procédé rémunératoire seul est différent; mais cette

circonstance a une grande portée.

Dans les transactions ordinaires chacun reste juge soit du service

qu'il reçoit, soit du service qu'il rend. Il peut toujours ou refuser

l'échange ou le faire ailleurs, d'où la nécessité de n'apporter sur

le marché que des services qui se feront volontairement agréer.

Il n'en est pas ainsi avec l'État, surtout avant l'avénement des

gouvernements représentatifs. Que nous ayons ou non besoin de ses

services, qu'ils soient de bon ou de mauvais aloi, il nous faut

toujours les accepter tels qu'il les fournit et les payer au prix

qu'il y met.

Or, c'est la tendance de tous les hommes de voir par le petit bout

de la lunette les services qu'ils rendent, et par le gros bout les

services qu'ils reçoivent; et les choses iraient bon train si nous

n'avions pas, dans les transactions privées, la garantie du _prix

débattu_.

Cette garantie, nous ne l'avons pas ou nous ne l'avons guère dans

les transactions publiques.--Et cependant, l'État, composé d'hommes

(quoique de nos jours on insinue le contraire), obéit à l'universelle

tendance. Il veut nous _servir_ beaucoup, nous servir plus que nous

ne voulons, et nous faire agréer comme service _vrai_ ce qui est

quelquefois loin de l'être, et cela, pour nous imposer en retour des

_services_ ou contributions.

L'État aussi est soumis à la loi malthusienne. Il tend à dépasser le

niveau de ses moyens d'existence, il grossit en proportion de ces

moyens, et ce qui le fait exister c'est la substance des peuples.

Malheur donc aux peuples qui ne savent pas limiter la sphère

d'action de l'État. Liberté, activité privée, richesse, bien-être,

indépendance, dignité, tout y passera.

Car il y a une circonstance qu'il faut remarquer, c'est celle-ci:

Parmi les services que nous demandons à l'État, le principal est la

_sécurité_. Pour nous la garantir, il faut qu'il dispose d'une force

capable de vaincre toutes les forces, particulières ou collectives,

intérieures ou extérieures, qui pourraient la compromettre. Combinée

avec cette fâcheuse disposition que nous remarquons dans les hommes à

vivre aux dépens des autres, il y a là un danger qui saute aux yeux.

Aussi, voyez sur quelle immense échelle, depuis les temps

historiques, s'est exercée la Spoliation par abus et excès du

gouvernement? Qu'on se demande quels services ont rendus aux

populations et quels services en ont retirés les pouvoirs publics

chez les Assyriens, les Babyloniens, les Égyptiens, les Romains,

les Persans, les Turcs, les Chinois, les Russes, les Anglais, les

Espagnols, les Français? L'imagination s'effraie devant cette énorme

disproportion.

Enfin, on a inventé le gouvernement représentatif et, _à priori_, on

aurait pu croire que le désordre allait cesser comme par enchantement.

En effet, le principe de ces gouvernements est celui-ci:

«La population elle-même, par ses représentants, décidera la nature

et l'étendue des fonctions qu'elle juge à propos de constituer en

_services publics_, et la quotité de la rémunération qu'elle entend

attacher à ces _services_.»

La tendance à s'emparer du bien d'autrui et la tendance à défendre

son bien étaient ainsi mises en présence. On devait penser que la

seconde surmonterait la première.

Certes, je suis convaincu que la chose réussira à la longue. Mais il

faut bien avouer que jusqu'ici elle n'a pas réussi.

Pourquoi? par deux motifs bien simples: les gouvernements ont eu

trop, et les populations pas assez de sagacité.

Les gouvernements sont fort habiles. Ils agissent avec méthode,

avec suite, sur un plan bien combiné et constamment perfectionné

par la tradition et l'expérience. Ils étudient les hommes et leurs

passions. S'ils reconnaissent, par exemple, qu'ils ont l'instinct

de la guerre, ils attisent, ils excitent ce funeste penchant. Ils

environnent la nation de dangers par l'action de la diplomatie,

et tout naturellement ensuite, ils lui demandent des soldats, des

marins, des arsenaux, des fortifications: souvent même ils n'ont

que la peine de les laisser offrir; alors ils ont des grades, des

pensions et des places à distribuer. Pour cela, il faut beaucoup

d'argent; les impôts et les emprunts sont là.

Si la nation est généreuse, ils s'offrent à guérir tous les maux de

l'humanité. Ils relèveront, disent-ils, le commerce, feront prospérer

l'agriculture, développeront les fabriques, encourageront les lettres

et les arts, extirperont la misère, etc., etc. Il ne s'agit que de

créer des fonctions et payer des fonctionnaires.

En un mot, la tactique consiste à présenter comme services effectifs

ce qui n'est qu'entraves; alors la nation paie non pour être

servie, mais desservie. Les gouvernements, prenant des proportions

gigantesques, finissent par absorber la moitié de tous les revenus.

Et le peuple s'étonne de travailler autant, d'entendre annoncer

des inventions merveilleuses qui doivent multiplier à l'infini les

produits et... d'être toujours Gros-Jean comme devant.

C'est que, pendant que le gouvernement déploie tant d'habileté, le

peuple n'en montre guère. Ainsi, appelé à choisir ses chargés de

pouvoirs, ceux qui doivent déterminer la sphère et la rémunération de

l'action gouvernementale, qui choisit-il? Les agents du gouvernement.

Il charge le pouvoir exécutif de fixer lui-même la limite de

son activité et de ses exigences. Il fait comme le _Bourgeois

gentilhomme_, qui, pour le choix et le nombre de ses habits, s'en

remet... à son tailleur[36].

[Note 36: Voy., au tome I, la lettre adressée à M. Larnac, et au tome

V, les _Incompatibilités parlementaires_.

(_Note de l'éditeur._)]

Cependant les choses vont de mal en pis, et le peuple ouvre enfin les

yeux, non sur le remède (il n'en est pas là encore), mais sur le mal.

_Gouverner_ est un métier si doux que tout le monde y aspire. Aussi

les conseillers du peuple ne cessent de lui dire: Nous voyons tes

souffrances et nous les déplorons. Il en serait autrement si nous te

gouvernions.

Cette période, qui est ordinairement fort longue, est celle des

rébellions et des émeutes. Quand le peuple est vaincu, les frais

de la guerre s'ajoutent à ses charges. Quand il est vainqueur, le

personnel gouvernemental change et les abus restent.

Et cela dure jusqu'à ce qu'enfin le peuple apprenne à connaître et à

défendre ses vrais intérêts. Nous arrivons donc toujours à ceci: Il

n'y a de ressource que dans le progrès de la Raison publique.

Certaines nations paraissent merveilleusement disposées à devenir

la proie de la Spoliation gouvernementale. Ce sont celles où les

hommes, ne tenant aucun compte de leur propre dignité et de leur

propre énergie, se croiraient perdus s'ils n'étaient _administrés et

gouvernés_ en toutes choses. Sans avoir beaucoup voyagé, j'ai vu des

pays où l'on pense que l'agriculture ne peut faire aucun progrès si

l'État n'entretient des fermes expérimentales; qu'il n'y aura bientôt

plus de chevaux, si l'État n'a pas de haras; que les pères ne feront

pas élever leurs enfants ou ne leur feront enseigner que des choses

immorales, si l'État ne décide pas ce qu'il est bon d'apprendre,

etc., etc. Dans un tel pays, les révolutions peuvent se succéder

rapidement, les gouvernants tomber les uns sur les autres. Mais les

gouvernés n'en seront pas moins gouvernés à merci et miséricorde

(car la disposition que je signale ici est l'étoffe même dont les

gouvernements sont faits), jusqu'à ce qu'enfin le peuple s'aperçoive

qu'il vaut mieux laisser le plus grand nombre possible de _services_

dans la catégorie de ceux que les parties intéressées échangent _à

prix débattu_[37].

[Note 37: V. au présent tome, _l'État_, _la Loi_, et au tome VI, le

chapitre XVII, _Services privés et services publics_.

(_Note de l'éditeur._)]

Nous avons vu que la société est _échange des services_. Elle ne

devrait être qu'échange de bons et loyaux services. Mais nous avons

constaté aussi que les hommes avaient un grand intérêt et, par suite,

une pente irrésistible à exagérer la valeur relative des services

qu'ils rendent. Et véritablement, je ne puis apercevoir d'autre

limite à cette prétention que la libre acceptation ou le libre refus

de ceux à qui ces services sont offerts.

De là il arrive que certains hommes ont recours à la loi pour qu'elle

diminue chez les autres les naturelles prérogatives de cette liberté.

Ce genre de spoliation s'appelle Privilége ou Monopole. Marquons-en

bien l'origine et le caractère.

Chacun sait que les services qu'il apporte dans le marché général

y seront d'autant plus appréciés et rémunérés qu'ils y seront

plus rares. Chacun implorera donc l'intervention de la loi pour

éloigner du marché tous ceux qui viennent y offrir des services

analogues,--ou, ce qui revient au même, si le concours d'un

instrument est indispensable pour que le service soit rendu, il en

demandera à la loi la possession exclusive[38].

[Note 38: Pour la distinction entre les monopoles véritables et ce

qu'on a nommé les monopoles naturels, voir, au chap. V du tome VI,

la note qui accompagne l'exposé de la doctrine d'Adam Smith sur la

_valeur_.

(_Note de l'éditeur._)]

Cette variété de Spoliation étant l'objet principal de ce volume,

j'en dirai peu de chose ici, et me bornerai à une remarque.

Quand le monopole est un fait isolé, il ne manque pas d'enrichir

celui que la loi en a investi. Il peut arriver alors que chaque

classe de travailleurs, au lieu de poursuivre la chute de ce

monopole, réclame pour elle-même un monopole semblable. Cette

nature de Spoliation, ainsi réduite en système, devient alors la

plus ridicule des mystifications pour tout le monde, et le résultat

définitif est que chacun croit retirer _plus_ d'un marché général

_appauvri de tout_.

Il n'est pas nécessaire d'ajouter que ce singulier régime introduit

en outre un antagonisme universel entre toutes les classes, toutes

les professions, tous les peuples; qu'il exige une interférence

constante, mais toujours incertaine de l'action gouvernementale;

qu'il abonde ainsi dans le sens des abus qui font l'objet du

précédent paragraphe; qu'il place toutes les industries dans une

insécurité irrémédiable, et qu'il accoutume les hommes à mettre

sur la loi, et non sur eux-mêmes, la responsabilité de leur propre

existence. Il serait difficile d'imaginer une cause plus active de

perturbation sociale[39].

[Note 39: Cette cause de perturbation, l'auteur devait bientôt

assister à son développement et la combattre avec énergie. V.

ci-après l'_État_, puis, au tome II, _Funestes illusions_ et, au tome

VI, les dernières pages du chap. IV.

(_Note de l'éditeur._)]

_Justification._

On dira: «Pourquoi ce vilain mot: Spoliation? Outre qu'il est

grossier, il blesse, il irrite, il tourne contre vous les hommes

calmes et modérés, il envenime la lutte.»

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 10 / 41 段