Mais l'économie sociale n'est pas renfermée dans ce cercle étroit.

Le fouriérisme, le saint-simonisme, le communisme, le mysticisme, le

sentimentalisme, la fausse philanthropie, les aspirations affectées

vers une égalité et une fraternité chimériques, les questions

relatives au luxe, aux salaires, aux machines, à la prétendue

tyrannie du capital, aux colonies, aux débouchés, aux conquêtes,

à la population, à l'association, à l'émigration, aux impôts, aux

emprunts, ont encombré le champ de la science d'une foule d'arguments

parasites, de _sophismes_ qui sollicitent la houe et la binette de

l'économiste diligent.

Ce n'est pas que je ne reconnaisse le vice de ce plan ou plutôt

de cette absence de plan. Attaquer un à un tant de sophismes

incohérents, qui quelquefois se choquent et plus souvent rentrent

les uns dans les autres, c'est se condamner à une lutte désordonnée,

capricieuse, et s'exposer à de perpétuelles redites.

Combien je préférerais dire simplement comment les choses _sont_,

sans m'occuper de mille aspects sous lesquels l'ignorance les

_voit_!... Exposer les lois selon lesquelles les sociétés prospèrent

ou dépérissent, c'est ruiner _virtuellement_ tous les sophismes à

la fois. Quand Laplace eut décrit ce qu'on peut savoir jusqu'ici

du mouvement des corps célestes, il dissipa, sans même les nommer,

toutes les rêveries astrologiques des Égyptiens, des Grecs et des

Hindous, bien plus sûrement qu'il n'eût pu le faire en les réfutant

directement dans d'innombrables volumes.--La vérité est une; le livre

qui l'expose est un édifice imposant et durable:

Il brave les tyrans avides,

Plus hardi que les Pyramides

Et plus durable que l'airain.

L'erreur est multiple et de nature éphémère; l'ouvrage qui la combat

ne porte pas en lui-même un principe de grandeur et de durée.

Mais si la force et peut-être l'occasion[31] m'ont manqué pour

procéder à la manière des Laplace et des Say, je ne puis me refuser

à croire que la forme que j'ai adoptée a aussi sa modeste utilité.

Elle me semble surtout bien proportionnée aux besoins du siècle, aux

rapides instants qu'il peut consacrer à l'étude.

[Note 31: Nous avons fait remarquer, à la fin du chap. IV, qu'il

contient le germe très-apparent des doctrines développées dans les

_Harmonies économiques_. Ici maintenant se manifeste, de la part de

l'auteur, le désir et l'intention d'écrire ce dernier ouvrage, à la

première occasion favorable.

(_Note de l'éditeur._)]

Un traité a sans doute une supériorité incontestable, mais à une

condition, c'est d'être lu, médité, approfondi. Il ne s'adresse qu'à

un public d'élite. Sa mission est de fixer d'abord et d'agrandir

ensuite le cercle des connaissances acquises.

La réfutation des préjugés vulgaires ne saurait avoir cette haute

portée. Elle n'aspire qu'à désencombrer la route devant la marche

de la vérité, à préparer les esprits, à redresser le sens public, à

briser dans des mains impures des armes dangereuses.

C'est surtout en économie sociale que cette lutte corps à corps, que

ces combats sans cesse renaissants avec les erreurs populaires ont

une véritable utilité pratique.

On pourrait ranger les sciences en deux catégories.

Les unes, à la rigueur, peuvent n'être sues que des savants. Ce

sont celles dont l'application occupe des professions spéciales.

Le vulgaire en recueille le fruit malgré l'ignorance; quoiqu'il ne

sache pas la mécanique et l'astronomie, il n'en jouit pas moins de

l'utilité d'une montre, il n'est pas moins entraîné par la locomotive

ou le bateau à vapeur sur la foi de l'ingénieur et du pilote. Nous

marchons selon les lois de l'équilibre sans les connaître, comme M.

Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

Mais il est des sciences qui n'exercent sur le public qu'une

influence proportionnée aux lumières du public lui-même, qui tirent

toute leur efficacité non des connaissances accumulées dans quelques

têtes exceptionnelles, mais de celles qui sont diffusées dans la

raison générale. Telles sont la morale, l'hygiène, l'économie

sociale, et, dans les pays où les hommes s'appartiennent à eux-mêmes,

la politique. C'est de ces sciences que Bentham aurait pu dire

surtout: «Ce qui les répand vaut mieux que ce qui les avance.»

Qu'importe qu'un grand homme, un Dieu même, ait promulgué les lois

de la morale, aussi longtemps que les hommes, imbus de fausses

notions, prennent les vertus pour des vices et les vices pour des

vertus? Qu'importe que Smith, Say, et, selon M. de Saint-Chamans,

les économistes _de toutes les écoles_ aient proclamé, en fait de

transactions commerciales, la supériorité de la _liberté_ sur la

_contrainte_, si ceux-là sont convaincus du contraire qui font les

lois et pour qui les lois sont faites?

Ces sciences, que l'on a fort bien nommées sociales, ont encore ceci

de particulier que, par cela même qu'elles sont d'une application

usuelle, nul ne convient qu'il les ignore.--A-t-on besoin de

résoudre une question de chimie ou de géométrie? On ne prétend pas

avoir la science infuse; on n'a pas honte de consulter M. Thénard;

on ne se fait pas difficulté d'ouvrir Legendre ou Bezout.--Mais,

dans les sciences sociales, on ne reconnaît guère d'autorités.

Comme chacun fait journellement de la morale bonne ou mauvaise, de

l'hygiène, de l'économie, de la politique raisonnable ou absurde,

chacun se croit apte à gloser, disserter, décider et trancher en ces

matières.--Souffrez-vous? Il n'est pas de bonne vieille qui ne vous

dise du premier coup la cause et le remède de vos maux: «Ce sont

les humeurs, affirme-t-elle, il faut vous purger.»--Mais qu'est-ce

que les humeurs? et y a-t-il des humeurs? C'est ce dont elle ne se

met pas en peine.--Je songe involontairement à cette bonne vieille

quand j'entends expliquer tous les malaises sociaux par ces phrases

banales: C'est la surabondance des produits, c'est la tyrannie du

capital, c'est la pléthore industrielle, et autres sornettes dont on

ne peut pas même dire: _Verba et voces, prætereaque nihil_, car ce

sont autant de funestes erreurs.

* * * * *

De ce qui précède il résulte deux choses: 1º Que les sciences

sociales doivent abonder en _sophismes_ beaucoup plus que les autres,

parce que ce sont celles où chacun ne consulte que son jugement ou

ses instincts; 2º que c'est dans ces sciences que le _sophisme_ est

spécialement malfaisant, parce qu'il égare l'opinion en une matière

où l'opinion c'est la force, c'est la loi.

Il faut donc deux sortes de livres à ces sciences: ceux qui les

exposent et ceux qui les propagent, ceux qui montrent la vérité et

ceux qui combattent l'erreur.

Il me semble que le défaut inhérent à la forme de cet opuscule, la

_répétition_, est ce qui en fait la principale utilité.

Dans la question que j'ai traitée, chaque sophisme a sans doute sa

formule propre et sa portée, mais tous ont une racine commune, qui

est l'_oubli des intérêts des hommes en tant que consommateurs_.

Montrer que les mille chemins de l'erreur conduisent à ce sophisme

_générateur_, c'est apprendre au public à le reconnaître, à

l'apprécier, à s'en défier en toutes circonstances.

Après tout, je n'aspire pas précisément à faire naître des

convictions, mais des doutes.

Je n'ai pas la prétention qu'en posant le livre le lecteur s'écrie:

_Je sais_; plaise au ciel qu'il se dise sincèrement: _J'ignore!_

«J'ignore, car je commence à craindre qu'il n'y ait quelque chose

d'illusoire dans les douceurs de la disette.» (Sophisme I.)

«Je ne suis plus si édifié sur les charmes de l'_obstacle_.»

(Sophisme II).

«L'_effort sans résultat_ ne me semble plus aussi désirable que le

_résultat sans effort_.» (Sophisme III.)

«Il se pourrait bien que le secret du commerce ne consiste pas, comme

celui des armes (selon la définition qu'en donne le spadassin du

_Bourgeois gentilhomme_), _à donner et à ne pas recevoir_.» (Sophisme

VI.)

«Je conçois qu'un objet _vaut_ d'autant plus qu'il a reçu plus de

façons; mais, dans l'échange, deux valeurs _égales_ cessent-elles

d'être égales parce que l'une vient de la charrue et l'autre de la

Jacquart?» (Sophisme XXI.)

«J'avoue que je commence à trouver singulier que l'humanité

s'améliore par des entraves, s'enrichisse par des taxes; et

franchement je serais soulagé d'un poids importun, j'éprouverais une

joie pure, s'il venait à m'être démontré, comme l'assure l'auteur des

_Sophismes_, qu'il n'y a pas incompatibilité entre le bien-être et la

justice, entre la paix et la liberté, entre l'extension du travail et

les progrès de l'intelligence.» (Sophismes XIV et XX.)

«Donc, sans me tenir pour satisfait par ses arguments, auxquels je

ne sais si je dois donner le nom de raisonnements ou de paradoxes,

j'interrogerai les maîtres de la science.»

Terminons par un dernier et important aperçu cette monographie du

_Sophisme_.

Le monde ne sait pas assez l'influence que le _Sophisme_ exerce sur

lui.

S'il en faut dire ce que je pense, quand le _droit du plus fort_ a

été détrôné, le _Sophisme_ a remis l'empire au _droit du plus fin_,

et il serait difficile de dire lequel de ces deux tyrans a été le

plus funeste à l'humanité.

Les hommes ont un amour immodéré pour les jouissances, l'influence,

la considération, le pouvoir, en un mot, pour les richesses.

Et, en même temps, ils sont poussés par une inclination immense à se

procurer ces choses aux dépens d'autrui.

Mais cet _autrui_, qui est le public, a une inclination non moins

grande à garder ce qu'il a acquis, pourvu qu'il le _puisse_ et qu'il

le _sache_.

La spoliation, qui joue un si grand rôle dans les affaires du monde,

n'a donc que deux agents: la _force_ et la _ruse_, et deux limites:

le _courage_ et les _lumières_.

La force appliquée à la spoliation fait le fond des annales humaines.

En retracer l'histoire, ce serait reproduire presque en entier

l'histoire de tous les peuples: Assyriens, Babyloniens, Mèdes,

Perses, Égyptiens, Grecs, Romains, Goths, Francs, Huns, Turcs,

Arabes, Mongols, Tartares, sans compter celle des Espagnols en

Amérique, des Anglais dans l'Inde, des Français en Afrique, des

Russes en Asie, etc., etc.

Mais, du moins, chez les nations civilisées, les hommes qui

produisent les richesses sont devenus assez nombreux et assez _forts_

pour les défendre.--Est-ce à dire qu'ils ne sont plus dépouillés?

Point du tout; ils le sont autant que jamais, et, qui plus est, ils

se dépouillent les uns les autres.

Seulement, l'agent est changé: ce n'est plus par _force_, c'est par

_ruse_ qu'on s'empare des richesses publiques.

Pour voler le public, il faut le tromper. Le tromper, c'est lui

persuader qu'on le vole pour son avantage; c'est lui faire accepter

en échange de ses biens des services fictifs, et souvent pis.--De là

le _Sophisme_.--Sophisme théocratique, Sophisme économique, Sophisme

politique, Sophisme financier.--Donc, depuis que la force est tenue

en échec, le _Sophisme_ n'est pas seulement un mal, c'est le génie du

mal. Il le faut tenir en échec à son tour.--Et, pour cela, rendre le

public plus _fin_ que les fins, comme il est devenu plus _fort_ que

les forts.

Bon public, c'est sous le patronage de cette pensée que je t'adresse

ce premier essai,--bien que la Préface soit étrangement transposée,

et la Dédicace quelque peu tardive[32].

Mugron, 2 novembre 1845.

[Note 32: Cette pensée, qui termine la première série des

_Sophismes_, va être reprise et développée par l'auteur, au

commencement de la seconde série. L'influence de la Spoliation

sur les destinées de l'humanité le préoccupait vivement. Après

avoir plusieurs fois abordé ce sujet dans les _Sophismes_ et les

_Pamphlets_ (V. notamment _Propriété et Spoliation_,--_Spoliation

et Loi_), il lui destinait une place étendue dans la seconde partie

des _Harmonies_, parmi les _causes perturbatrices_. Enfin, dernier

témoignage de l'intérêt qu'il y attachait, il disait, à la veille

de sa mort: «Un travail bien important à faire, pour l'économie

politique, c'est d'écrire l'histoire de la Spoliation. C'est une

longue histoire dans laquelle, dès l'origine, apparaissent les

conquêtes, les migrations des peuples, les invasions et tous les

funestes excès de la force aux prises avec la justice. De tout

cela il reste encore aujourd'hui des traces vivantes, et c'est une

grande difficulté pour la solution des questions posées dans notre

siècle. On n'arrivera pas à cette solution tant qu'on n'aura pas bien

constaté en quoi et comment l'injustice, faisant sa part au milieu de

nous, s'est impatronisée dans nos moeurs et dans nos lois.»

(_Note de l'éditeur._)]

FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE.

SOPHISMES

ÉCONOMIQUES

DEUXIÈME SÉRIE[33].

(2e édition.)

[Note 33: La seconde série des _Sophismes économiques_, dont

plusieurs chapitres avaient figuré dans le _Journal des Économistes_

et le journal _le Libre Échange_, parut à la fin de janvier 1848.

(_Note de l'éditeur._)]

La requête de l'industrie au gouvernement est aussi modeste que

celle de Diogène à Alexandre: ÔTE-TOI DE MON SOLEIL.

(BENTHAM.)

I.--PHYSIOLOGIE DE LA SPOLIATION[34].

[Note 34: V. au tome VI, les chap. XVIII, XIX, XXII et XXIV pour les

développements projetés et commencés par l'auteur sur les _Causes

perturbatrices_ de l'harmonie des lois naturelles.

(_Note de l'éditeur._)]

Pourquoi irais-je m'aheurter à cette science aride, l'_Économie

politique_?

Pourquoi?--La question est judicieuse. Tout travail est assez

répugnant de sa nature, pour qu'on ait le droit de demander où il

mène.

Voyons, cherchons.

Je ne m'adresse pas à ces philosophes qui font profession d'adorer,

la misère, sinon en leur nom, du moins au nom de l'humanité.

Je parle à quiconque tient la _Richesse_ pour quelque

chose.--Entendons par ce mot, non l'opulence de quelques-uns, mais

l'aisance, le bien-être, la sécurité, l'indépendance, l'instruction,

la dignité de tous.

Il n'y a que deux moyens de se procurer les choses nécessaires à la

conservation, à l'embellissement et au perfectionnement de la vie: la

PRODUCTION et la SPOLIATION.

Quelques personnes disent: La SPOLIATION est un accident, un abus

local et passager, flétri par la morale, réprouvé par la loi, indigne

d'occuper l'_Économie politique_.

Cependant, quelque bienveillance, quelque optimisme que l'on porte

au coeur, on est forcé de reconnaître que la SPOLIATION s'exerce

dans ce monde sur une trop vaste échelle, qu'elle se mêle trop

universellement à tous les grands faits humains pour qu'aucune

science sociale, et l'_Économie politique_ surtout, puisse se

dispenser d'en tenir compte.

Je vais plus loin. Ce qui sépare l'ordre social de la perfection (du

moins de toute celle dont il est susceptible), c'est le constant

effort de ses membres pour vivre et se développer aux dépens les uns

des autres.

En sorte que si la SPOLIATION n'existait pas, la société étant

parfaite, les sciences sociales seraient sans objet.

Je vais plus loin encore. Lorsque la SPOLIATION est devenue le moyen

d'existence d'une agglomération d'hommes unis entre eux par le lien

social, ils se font bientôt une loi qui la sanctionne, une morale qui

la glorifie.

Il suffit de nommer quelques-unes des formes les plus tranchées

de la _Spoliation_ pour montrer quelle place elle occupe dans les

transactions humaines.

C'est d'abord la GUERRE.--Chez les sauvages, le vainqueur tue le

vaincu pour acquérir au gibier un droit, sinon incontestable, du

moins _incontesté_.

C'est ensuite l'ESCLAVAGE.--Quand l'homme comprend qu'il est possible

de féconder la terre par le travail, il fait avec son frère ce

partage: «À toi la fatigue, à moi le produit.»

Vient la THÉOCRATIE.--«Selon ce que tu me donneras ou me refuseras de

ce qui t'appartient, je t'ouvrirai la porte du ciel ou de l'enfer.»

Enfin arrive le MONOPOLE.--Son caractère distinctif est de laisser

subsister la grande loi sociale: _Service pour service_, mais de

faire intervenir la force dans le débat, et par suite, d'altérer la

juste proportion entre le _service reçu_ et le _service rendu_.

La Spoliation porte toujours dans son sein le germe de mort qui la

tue. Rarement c'est le grand nombre qui spolie le petit nombre. En ce

cas, celui-ci se réduirait promptement au point de ne pouvoir plus

satisfaire la cupidité de celui-là, et la Spoliation périrait faute

d'aliment.

Presque toujours c'est le grand nombre qui est opprimé, et la

Spoliation n'en est pas moins frappée d'un arrêt fatal.

Car si elle a pour agent la Force, comme dans la Guerre et

l'Esclavage, il est naturel que la Force à la longue passe du côté du

grand nombre.

Et si c'est la Ruse, comme dans la Théocratie et le Monopole, il est

naturel que le grand nombre s'éclaire, sans quoi l'intelligence ne

serait pas l'intelligence.

Une autre loi providentielle dépose un second germe de mort au coeur

de la Spoliation, c'est celle-ci:

La Spoliation ne _déplace_ pas seulement la richesse, elle en

_détruit_ toujours une partie.

La Guerre anéantit bien des valeurs.

L'Esclavage paralyse bien des facultés.

La Théocratie détourne bien des efforts vers des objets puérils ou

funestes.

Le Monopole aussi fait passer la richesse d'une poche à l'autre; mais

il s'en perd beaucoup dans le trajet.

Cette loi est admirable.--Sans elle, pourvu qu'il y eût équilibre de

force entre les oppresseurs et les opprimés, la Spoliation n'aurait

pas de terme.--Grâce à elle, cet équilibre tend toujours à se rompre,

soit parce que les Spoliateurs se font conscience d'une telle

déperdition de richesses, soit, en l'absence de ce sentiment, parce

que le mal empire sans cesse, et qu'il est dans la nature de ce qui

empire toujours de finir.

Il arrive en effet un moment où, dans son accélération progressive,

la déperdition des richesses est telle que le Spoliateur est moins

riche qu'il n'eût été en restant honnête.

Tel est un peuple à qui les frais de guerre coûtent plus que ne vaut

le butin.

Un maître qui paie plus cher le travail esclave que le travail libre.

Une Théocratie qui a tellement hébété le peuple et détruit son

énergie qu'elle n'en peut plus rien tirer.

Un Monopole qui agrandit ses efforts d'absorption à mesure qu'il y a

moins à absorber, comme l'effort de traire s'accroît à mesure que le

pis est plus desséché.

Le Monopole, on le voit, est une Espèce du Genre Spoliation. Il

a plusieurs Variétés, entre autres la Sinécure, le Privilége, la

Restriction.

Parmi les formes qu'il revêt, il y en a de simples et naïves. Tels

étaient les droits féodaux. Sous ce régime la masse est spoliée et le

sait. Il implique l'abus de la force et tombe avec elle.

D'autres sont très-compliquées: Souvent alors la masse est spoliée

et ne le sait pas. Il peut même arriver qu'elle croie tout devoir à

la Spoliation, et ce qu'on lui laisse, et ce qu'on lui prend, et ce

qui se perd dans l'opération. Il y a plus, j'affirme que, dans la

suite des temps, et grâce au mécanisme si ingénieux de la _coutume_,

beaucoup de Spoliateurs le sont sans le savoir et sans le vouloir.

Les Monopoles de cette variété sont engendrés par la Ruse et nourris

par l'Erreur. Ils ne s'évanouissent que devant la Lumière.

J'en ai dit assez pour montrer que l'Économie politique a une

utilité pratique évidente. C'est le flambeau qui, dévoilant la Ruse

et dissipant l'Erreur, détruit ce désordre social, la Spoliation.

Quelqu'un, je crois que c'est une femme, et elle avait bien raison,

l'a ainsi définie: _C'est la serrure de sûreté du pécule populaire._

_Commentaire._

Si ce petit livre était destiné à traverser trois ou quatre mille

ans, à être lu, relu, médité, étudié phrase à phrase, mot à mot,

lettre à lettre, de génération en génération, comme un Koran

nouveau; s'il devait attirer dans toutes les bibliothèques du monde

des avalanches d'annotations, éclaircissements et paraphrases,

je pourrais abandonner à leur sort, dans leur concision un peu

obscure, les pensées qui précèdent. Mais puisqu'elles ont besoin de

commentaire, il me paraît prudent de les commenter moi-même.

La véritable et équitable loi des hommes, c'est: _Échange librement

débattu de service contre service_. La Spoliation consiste à bannir

par force ou par ruse la liberté du débat afin de recevoir un service

sans le rendre.

La Spoliation par la force s'exerce ainsi: On attend qu'un homme ait

produit quelque chose, qu'on lui arrache, l'arme au poing.

Elle est formellement condamnée par le Décalogue: _Tu ne prendras

point._

Quand elle se passe d'individu à individu, elle se nomme _vol_ et

mène au bagne; quand c'est de nation à nation, elle prend nom

_conquête_ et conduit à la gloire.

Pourquoi cette différence? Il est bon d'en rechercher la cause. Elle

nous révélera une puissance irrésistible, l'Opinion, qui, comme

l'atmosphère, nous enveloppe d'une manière si absolue, que nous ne la

remarquons plus. Car Rousseau n'a jamais dit une vérité plus vraie

que celle-ci: «Il faut beaucoup de philosophie pour observer les

faits qui sont trop près de nous.»

Le _voleur_, par cela même qu'il agit isolément, a contre lui

l'opinion publique. Il alarme tous ceux qui l'entourent. Cependant,

s'il a quelques associés, il s'enorgueillit devant eux de ses

prouesses, et l'on peut commencer à remarquer ici la force de

l'Opinion; car il suffit de l'approbation de ses complices pour lui

ôter le sentiment de sa turpitude et même le rendre vain de son

ignominie.

Le _guerrier_ vit dans un autre milieu. L'Opinion qui le flétrit est

ailleurs, chez les nations vaincues; il n'en sent pas la pression.

Mais l'Opinion qui est autour de lui l'approuve et le soutient. Ses

compagnons et lui sentent vivement la solidarité qui les lie. La

patrie, qui s'est créé des ennemis et des dangers, a besoin d'exalter

le courage de ses enfants. Elle décerne aux plus hardis, à ceux qui,

élargissant ses frontières, y ont apporté le plus de butin, les

honneurs, la renommée, la gloire. Les poëtes chantent leurs exploits

et les femmes leur tressent des couronnes. Et telle est la puissance

de l'Opinion, qu'elle sépare de la Spoliation l'idée d'injustice et

ôte au spoliateur jusqu'à la conscience de ses torts.

L'Opinion, qui réagit contre la spoliation militaire, placée non chez

le peuple spoliateur, mais chez le peuple spolié, n'exerce que bien

peu d'influence. Cependant, elle n'est pas tout à fait inefficace,

et d'autant moins que les nations se fréquentent et se comprennent

davantage. Sous ce rapport, on voit que l'étude des langues et la

libre communication des peuples tendent à faire prédominer l'opinion

contraire à ce genre de spoliation.

Malheureusement, il arrive souvent que les nations qui entourent

le peuple spoliateur sont elles-mêmes spoliatrices, quand elles le

peuvent, et dès lors imbues des mêmes préjugés.

Alors, il n'y a qu'un remède: le temps. Il faut que les peuples aient

appris, par une rude expérience, l'énorme désavantage de se spolier

les uns les autres.

On parlera d'un autre frein: la moralisation. Mais la moralisation

a pour but de multiplier les actions vertueuses. Comment donc

restreindra-t-elle les actes spoliateurs quand ces actes sont mis

par l'Opinion au rang des plus hautes vertus? Y a-t-il un moyen plus

puissant de moraliser un peuple que la Religion? Y eut-il jamais

Religion plus favorable à la paix et plus universellement admise que

le Christianisme? Et cependant qu'a-t-on vu pendant dix-huit siècles?

On a vu les hommes se battre non-seulement malgré la Religion, mais

au nom de la Religion même.

Un peuple conquérant ne fait pas toujours la guerre offensive. Il

a aussi de mauvais jours. Alors ses soldats défendent le foyer

domestique, la propriété, la famille, l'indépendance, la liberté. La

guerre prend un caractère de sainteté et de grandeur. Le drapeau,

bénit par les ministres du Dieu de paix, représente tout ce qu'il y

a de sacré sur la terre; on s'y attache comme à la vivante image de

la patrie et de l'honneur; et les vertus guerrières sont exaltées

au-dessus de toutes les autres vertus.--Mais le danger passé,

l'Opinion subsiste, et, par une naturelle réaction de l'esprit de

vengeance qui se confond avec le patriotisme, on aime à promener le

drapeau chéri de capitale en capitale. Il semble que la nature ait

préparé ainsi le châtiment de l'agresseur.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 9 / 41 段