Le fouriérisme, le saint-simonisme, le communisme, le mysticisme, le
sentimentalisme, la fausse philanthropie, les aspirations affectées
vers une égalité et une fraternité chimériques, les questions
relatives au luxe, aux salaires, aux machines, à la prétendue
tyrannie du capital, aux colonies, aux débouchés, aux conquêtes,
à la population, à l'association, à l'émigration, aux impôts, aux
emprunts, ont encombré le champ de la science d'une foule d'arguments
parasites, de _sophismes_ qui sollicitent la houe et la binette de
l'économiste diligent.
Ce n'est pas que je ne reconnaisse le vice de ce plan ou plutôt
de cette absence de plan. Attaquer un à un tant de sophismes
incohérents, qui quelquefois se choquent et plus souvent rentrent
les uns dans les autres, c'est se condamner à une lutte désordonnée,
capricieuse, et s'exposer à de perpétuelles redites.
Combien je préférerais dire simplement comment les choses _sont_,
sans m'occuper de mille aspects sous lesquels l'ignorance les
_voit_!... Exposer les lois selon lesquelles les sociétés prospèrent
ou dépérissent, c'est ruiner _virtuellement_ tous les sophismes à
la fois. Quand Laplace eut décrit ce qu'on peut savoir jusqu'ici
du mouvement des corps célestes, il dissipa, sans même les nommer,
toutes les rêveries astrologiques des Égyptiens, des Grecs et des
Hindous, bien plus sûrement qu'il n'eût pu le faire en les réfutant
directement dans d'innombrables volumes.--La vérité est une; le livre
qui l'expose est un édifice imposant et durable:
Il brave les tyrans avides,
Plus hardi que les Pyramides
Et plus durable que l'airain.
L'erreur est multiple et de nature éphémère; l'ouvrage qui la combat
ne porte pas en lui-même un principe de grandeur et de durée.
Mais si la force et peut-être l'occasion[31] m'ont manqué pour
procéder à la manière des Laplace et des Say, je ne puis me refuser
à croire que la forme que j'ai adoptée a aussi sa modeste utilité.
Elle me semble surtout bien proportionnée aux besoins du siècle, aux
rapides instants qu'il peut consacrer à l'étude.
[Note 31: Nous avons fait remarquer, à la fin du chap. IV, qu'il
contient le germe très-apparent des doctrines développées dans les
_Harmonies économiques_. Ici maintenant se manifeste, de la part de
l'auteur, le désir et l'intention d'écrire ce dernier ouvrage, à la
première occasion favorable.
(_Note de l'éditeur._)]
Un traité a sans doute une supériorité incontestable, mais à une
condition, c'est d'être lu, médité, approfondi. Il ne s'adresse qu'à
un public d'élite. Sa mission est de fixer d'abord et d'agrandir
ensuite le cercle des connaissances acquises.
La réfutation des préjugés vulgaires ne saurait avoir cette haute
portée. Elle n'aspire qu'à désencombrer la route devant la marche
de la vérité, à préparer les esprits, à redresser le sens public, à
briser dans des mains impures des armes dangereuses.
C'est surtout en économie sociale que cette lutte corps à corps, que
ces combats sans cesse renaissants avec les erreurs populaires ont
une véritable utilité pratique.
On pourrait ranger les sciences en deux catégories.
Les unes, à la rigueur, peuvent n'être sues que des savants. Ce
sont celles dont l'application occupe des professions spéciales.
Le vulgaire en recueille le fruit malgré l'ignorance; quoiqu'il ne
sache pas la mécanique et l'astronomie, il n'en jouit pas moins de
l'utilité d'une montre, il n'est pas moins entraîné par la locomotive
ou le bateau à vapeur sur la foi de l'ingénieur et du pilote. Nous
marchons selon les lois de l'équilibre sans les connaître, comme M.
Jourdain faisait de la prose sans le savoir.
Mais il est des sciences qui n'exercent sur le public qu'une
influence proportionnée aux lumières du public lui-même, qui tirent
toute leur efficacité non des connaissances accumulées dans quelques
têtes exceptionnelles, mais de celles qui sont diffusées dans la
raison générale. Telles sont la morale, l'hygiène, l'économie
sociale, et, dans les pays où les hommes s'appartiennent à eux-mêmes,
la politique. C'est de ces sciences que Bentham aurait pu dire
surtout: «Ce qui les répand vaut mieux que ce qui les avance.»
Qu'importe qu'un grand homme, un Dieu même, ait promulgué les lois
de la morale, aussi longtemps que les hommes, imbus de fausses
notions, prennent les vertus pour des vices et les vices pour des
vertus? Qu'importe que Smith, Say, et, selon M. de Saint-Chamans,
les économistes _de toutes les écoles_ aient proclamé, en fait de
transactions commerciales, la supériorité de la _liberté_ sur la
_contrainte_, si ceux-là sont convaincus du contraire qui font les
lois et pour qui les lois sont faites?
Ces sciences, que l'on a fort bien nommées sociales, ont encore ceci
de particulier que, par cela même qu'elles sont d'une application
usuelle, nul ne convient qu'il les ignore.--A-t-on besoin de
résoudre une question de chimie ou de géométrie? On ne prétend pas
avoir la science infuse; on n'a pas honte de consulter M. Thénard;
on ne se fait pas difficulté d'ouvrir Legendre ou Bezout.--Mais,
dans les sciences sociales, on ne reconnaît guère d'autorités.
Comme chacun fait journellement de la morale bonne ou mauvaise, de
l'hygiène, de l'économie, de la politique raisonnable ou absurde,
chacun se croit apte à gloser, disserter, décider et trancher en ces
matières.--Souffrez-vous? Il n'est pas de bonne vieille qui ne vous
dise du premier coup la cause et le remède de vos maux: «Ce sont
les humeurs, affirme-t-elle, il faut vous purger.»--Mais qu'est-ce
que les humeurs? et y a-t-il des humeurs? C'est ce dont elle ne se
met pas en peine.--Je songe involontairement à cette bonne vieille
quand j'entends expliquer tous les malaises sociaux par ces phrases
banales: C'est la surabondance des produits, c'est la tyrannie du
capital, c'est la pléthore industrielle, et autres sornettes dont on
ne peut pas même dire: _Verba et voces, prætereaque nihil_, car ce
sont autant de funestes erreurs.
* * * * *
De ce qui précède il résulte deux choses: 1º Que les sciences
sociales doivent abonder en _sophismes_ beaucoup plus que les autres,
parce que ce sont celles où chacun ne consulte que son jugement ou
ses instincts; 2º que c'est dans ces sciences que le _sophisme_ est
spécialement malfaisant, parce qu'il égare l'opinion en une matière
où l'opinion c'est la force, c'est la loi.
Il faut donc deux sortes de livres à ces sciences: ceux qui les
exposent et ceux qui les propagent, ceux qui montrent la vérité et
ceux qui combattent l'erreur.
Il me semble que le défaut inhérent à la forme de cet opuscule, la
_répétition_, est ce qui en fait la principale utilité.
Dans la question que j'ai traitée, chaque sophisme a sans doute sa
formule propre et sa portée, mais tous ont une racine commune, qui
est l'_oubli des intérêts des hommes en tant que consommateurs_.
Montrer que les mille chemins de l'erreur conduisent à ce sophisme
_générateur_, c'est apprendre au public à le reconnaître, à
l'apprécier, à s'en défier en toutes circonstances.
Après tout, je n'aspire pas précisément à faire naître des
convictions, mais des doutes.
Je n'ai pas la prétention qu'en posant le livre le lecteur s'écrie:
_Je sais_; plaise au ciel qu'il se dise sincèrement: _J'ignore!_
«J'ignore, car je commence à craindre qu'il n'y ait quelque chose
d'illusoire dans les douceurs de la disette.» (Sophisme I.)
«Je ne suis plus si édifié sur les charmes de l'_obstacle_.»
(Sophisme II).
«L'_effort sans résultat_ ne me semble plus aussi désirable que le
_résultat sans effort_.» (Sophisme III.)
«Il se pourrait bien que le secret du commerce ne consiste pas, comme
celui des armes (selon la définition qu'en donne le spadassin du
_Bourgeois gentilhomme_), _à donner et à ne pas recevoir_.» (Sophisme
VI.)
«Je conçois qu'un objet _vaut_ d'autant plus qu'il a reçu plus de
façons; mais, dans l'échange, deux valeurs _égales_ cessent-elles
d'être égales parce que l'une vient de la charrue et l'autre de la
Jacquart?» (Sophisme XXI.)
«J'avoue que je commence à trouver singulier que l'humanité
s'améliore par des entraves, s'enrichisse par des taxes; et
franchement je serais soulagé d'un poids importun, j'éprouverais une
joie pure, s'il venait à m'être démontré, comme l'assure l'auteur des
_Sophismes_, qu'il n'y a pas incompatibilité entre le bien-être et la
justice, entre la paix et la liberté, entre l'extension du travail et
les progrès de l'intelligence.» (Sophismes XIV et XX.)
«Donc, sans me tenir pour satisfait par ses arguments, auxquels je
ne sais si je dois donner le nom de raisonnements ou de paradoxes,
j'interrogerai les maîtres de la science.»
Terminons par un dernier et important aperçu cette monographie du
_Sophisme_.
Le monde ne sait pas assez l'influence que le _Sophisme_ exerce sur
lui.
S'il en faut dire ce que je pense, quand le _droit du plus fort_ a
été détrôné, le _Sophisme_ a remis l'empire au _droit du plus fin_,
et il serait difficile de dire lequel de ces deux tyrans a été le
plus funeste à l'humanité.
Les hommes ont un amour immodéré pour les jouissances, l'influence,
la considération, le pouvoir, en un mot, pour les richesses.
Et, en même temps, ils sont poussés par une inclination immense à se
procurer ces choses aux dépens d'autrui.
Mais cet _autrui_, qui est le public, a une inclination non moins
grande à garder ce qu'il a acquis, pourvu qu'il le _puisse_ et qu'il
le _sache_.
La spoliation, qui joue un si grand rôle dans les affaires du monde,
n'a donc que deux agents: la _force_ et la _ruse_, et deux limites:
le _courage_ et les _lumières_.
La force appliquée à la spoliation fait le fond des annales humaines.
En retracer l'histoire, ce serait reproduire presque en entier
l'histoire de tous les peuples: Assyriens, Babyloniens, Mèdes,
Perses, Égyptiens, Grecs, Romains, Goths, Francs, Huns, Turcs,
Arabes, Mongols, Tartares, sans compter celle des Espagnols en
Amérique, des Anglais dans l'Inde, des Français en Afrique, des
Russes en Asie, etc., etc.
Mais, du moins, chez les nations civilisées, les hommes qui
produisent les richesses sont devenus assez nombreux et assez _forts_
pour les défendre.--Est-ce à dire qu'ils ne sont plus dépouillés?
Point du tout; ils le sont autant que jamais, et, qui plus est, ils
se dépouillent les uns les autres.
Seulement, l'agent est changé: ce n'est plus par _force_, c'est par
_ruse_ qu'on s'empare des richesses publiques.
Pour voler le public, il faut le tromper. Le tromper, c'est lui
persuader qu'on le vole pour son avantage; c'est lui faire accepter
en échange de ses biens des services fictifs, et souvent pis.--De là
le _Sophisme_.--Sophisme théocratique, Sophisme économique, Sophisme
politique, Sophisme financier.--Donc, depuis que la force est tenue
en échec, le _Sophisme_ n'est pas seulement un mal, c'est le génie du
mal. Il le faut tenir en échec à son tour.--Et, pour cela, rendre le
public plus _fin_ que les fins, comme il est devenu plus _fort_ que
les forts.
Bon public, c'est sous le patronage de cette pensée que je t'adresse
ce premier essai,--bien que la Préface soit étrangement transposée,
et la Dédicace quelque peu tardive[32].
Mugron, 2 novembre 1845.
[Note 32: Cette pensée, qui termine la première série des
_Sophismes_, va être reprise et développée par l'auteur, au
commencement de la seconde série. L'influence de la Spoliation
sur les destinées de l'humanité le préoccupait vivement. Après
avoir plusieurs fois abordé ce sujet dans les _Sophismes_ et les
_Pamphlets_ (V. notamment _Propriété et Spoliation_,--_Spoliation
et Loi_), il lui destinait une place étendue dans la seconde partie
des _Harmonies_, parmi les _causes perturbatrices_. Enfin, dernier
témoignage de l'intérêt qu'il y attachait, il disait, à la veille
de sa mort: «Un travail bien important à faire, pour l'économie
politique, c'est d'écrire l'histoire de la Spoliation. C'est une
longue histoire dans laquelle, dès l'origine, apparaissent les
conquêtes, les migrations des peuples, les invasions et tous les
funestes excès de la force aux prises avec la justice. De tout
cela il reste encore aujourd'hui des traces vivantes, et c'est une
grande difficulté pour la solution des questions posées dans notre
siècle. On n'arrivera pas à cette solution tant qu'on n'aura pas bien
constaté en quoi et comment l'injustice, faisant sa part au milieu de
nous, s'est impatronisée dans nos moeurs et dans nos lois.»
(_Note de l'éditeur._)]
FIN DE LA PREMIÈRE SÉRIE.
SOPHISMES
ÉCONOMIQUES
DEUXIÈME SÉRIE[33].
(2e édition.)
[Note 33: La seconde série des _Sophismes économiques_, dont
plusieurs chapitres avaient figuré dans le _Journal des Économistes_
et le journal _le Libre Échange_, parut à la fin de janvier 1848.
(_Note de l'éditeur._)]
La requête de l'industrie au gouvernement est aussi modeste que
celle de Diogène à Alexandre: ÔTE-TOI DE MON SOLEIL.
(BENTHAM.)
I.--PHYSIOLOGIE DE LA SPOLIATION[34].
[Note 34: V. au tome VI, les chap. XVIII, XIX, XXII et XXIV pour les
développements projetés et commencés par l'auteur sur les _Causes
perturbatrices_ de l'harmonie des lois naturelles.
(_Note de l'éditeur._)]
Pourquoi irais-je m'aheurter à cette science aride, l'_Économie
politique_?
Pourquoi?--La question est judicieuse. Tout travail est assez
répugnant de sa nature, pour qu'on ait le droit de demander où il
mène.
Voyons, cherchons.
Je ne m'adresse pas à ces philosophes qui font profession d'adorer,
la misère, sinon en leur nom, du moins au nom de l'humanité.
Je parle à quiconque tient la _Richesse_ pour quelque
chose.--Entendons par ce mot, non l'opulence de quelques-uns, mais
l'aisance, le bien-être, la sécurité, l'indépendance, l'instruction,
la dignité de tous.
Il n'y a que deux moyens de se procurer les choses nécessaires à la
conservation, à l'embellissement et au perfectionnement de la vie: la
PRODUCTION et la SPOLIATION.
Quelques personnes disent: La SPOLIATION est un accident, un abus
local et passager, flétri par la morale, réprouvé par la loi, indigne
d'occuper l'_Économie politique_.
Cependant, quelque bienveillance, quelque optimisme que l'on porte
au coeur, on est forcé de reconnaître que la SPOLIATION s'exerce
dans ce monde sur une trop vaste échelle, qu'elle se mêle trop
universellement à tous les grands faits humains pour qu'aucune
science sociale, et l'_Économie politique_ surtout, puisse se
dispenser d'en tenir compte.
Je vais plus loin. Ce qui sépare l'ordre social de la perfection (du
moins de toute celle dont il est susceptible), c'est le constant
effort de ses membres pour vivre et se développer aux dépens les uns
des autres.
En sorte que si la SPOLIATION n'existait pas, la société étant
parfaite, les sciences sociales seraient sans objet.
Je vais plus loin encore. Lorsque la SPOLIATION est devenue le moyen
d'existence d'une agglomération d'hommes unis entre eux par le lien
social, ils se font bientôt une loi qui la sanctionne, une morale qui
la glorifie.
Il suffit de nommer quelques-unes des formes les plus tranchées
de la _Spoliation_ pour montrer quelle place elle occupe dans les
transactions humaines.
C'est d'abord la GUERRE.--Chez les sauvages, le vainqueur tue le
vaincu pour acquérir au gibier un droit, sinon incontestable, du
moins _incontesté_.
C'est ensuite l'ESCLAVAGE.--Quand l'homme comprend qu'il est possible
de féconder la terre par le travail, il fait avec son frère ce
partage: «À toi la fatigue, à moi le produit.»
Vient la THÉOCRATIE.--«Selon ce que tu me donneras ou me refuseras de
ce qui t'appartient, je t'ouvrirai la porte du ciel ou de l'enfer.»
Enfin arrive le MONOPOLE.--Son caractère distinctif est de laisser
subsister la grande loi sociale: _Service pour service_, mais de
faire intervenir la force dans le débat, et par suite, d'altérer la
juste proportion entre le _service reçu_ et le _service rendu_.
La Spoliation porte toujours dans son sein le germe de mort qui la
tue. Rarement c'est le grand nombre qui spolie le petit nombre. En ce
cas, celui-ci se réduirait promptement au point de ne pouvoir plus
satisfaire la cupidité de celui-là, et la Spoliation périrait faute
d'aliment.
Presque toujours c'est le grand nombre qui est opprimé, et la
Spoliation n'en est pas moins frappée d'un arrêt fatal.
Car si elle a pour agent la Force, comme dans la Guerre et
l'Esclavage, il est naturel que la Force à la longue passe du côté du
grand nombre.
Et si c'est la Ruse, comme dans la Théocratie et le Monopole, il est
naturel que le grand nombre s'éclaire, sans quoi l'intelligence ne
serait pas l'intelligence.
Une autre loi providentielle dépose un second germe de mort au coeur
de la Spoliation, c'est celle-ci:
La Spoliation ne _déplace_ pas seulement la richesse, elle en
_détruit_ toujours une partie.
La Guerre anéantit bien des valeurs.
L'Esclavage paralyse bien des facultés.
La Théocratie détourne bien des efforts vers des objets puérils ou
funestes.
Le Monopole aussi fait passer la richesse d'une poche à l'autre; mais
il s'en perd beaucoup dans le trajet.
Cette loi est admirable.--Sans elle, pourvu qu'il y eût équilibre de
force entre les oppresseurs et les opprimés, la Spoliation n'aurait
pas de terme.--Grâce à elle, cet équilibre tend toujours à se rompre,
soit parce que les Spoliateurs se font conscience d'une telle
déperdition de richesses, soit, en l'absence de ce sentiment, parce
que le mal empire sans cesse, et qu'il est dans la nature de ce qui
empire toujours de finir.
Il arrive en effet un moment où, dans son accélération progressive,
la déperdition des richesses est telle que le Spoliateur est moins
riche qu'il n'eût été en restant honnête.
Tel est un peuple à qui les frais de guerre coûtent plus que ne vaut
le butin.
Un maître qui paie plus cher le travail esclave que le travail libre.
Une Théocratie qui a tellement hébété le peuple et détruit son
énergie qu'elle n'en peut plus rien tirer.
Un Monopole qui agrandit ses efforts d'absorption à mesure qu'il y a
moins à absorber, comme l'effort de traire s'accroît à mesure que le
pis est plus desséché.
Le Monopole, on le voit, est une Espèce du Genre Spoliation. Il
a plusieurs Variétés, entre autres la Sinécure, le Privilége, la
Restriction.
Parmi les formes qu'il revêt, il y en a de simples et naïves. Tels
étaient les droits féodaux. Sous ce régime la masse est spoliée et le
sait. Il implique l'abus de la force et tombe avec elle.
D'autres sont très-compliquées: Souvent alors la masse est spoliée
et ne le sait pas. Il peut même arriver qu'elle croie tout devoir à
la Spoliation, et ce qu'on lui laisse, et ce qu'on lui prend, et ce
qui se perd dans l'opération. Il y a plus, j'affirme que, dans la
suite des temps, et grâce au mécanisme si ingénieux de la _coutume_,
beaucoup de Spoliateurs le sont sans le savoir et sans le vouloir.
Les Monopoles de cette variété sont engendrés par la Ruse et nourris
par l'Erreur. Ils ne s'évanouissent que devant la Lumière.
J'en ai dit assez pour montrer que l'Économie politique a une
utilité pratique évidente. C'est le flambeau qui, dévoilant la Ruse
et dissipant l'Erreur, détruit ce désordre social, la Spoliation.
Quelqu'un, je crois que c'est une femme, et elle avait bien raison,
l'a ainsi définie: _C'est la serrure de sûreté du pécule populaire._
_Commentaire._
Si ce petit livre était destiné à traverser trois ou quatre mille
ans, à être lu, relu, médité, étudié phrase à phrase, mot à mot,
lettre à lettre, de génération en génération, comme un Koran
nouveau; s'il devait attirer dans toutes les bibliothèques du monde
des avalanches d'annotations, éclaircissements et paraphrases,
je pourrais abandonner à leur sort, dans leur concision un peu
obscure, les pensées qui précèdent. Mais puisqu'elles ont besoin de
commentaire, il me paraît prudent de les commenter moi-même.
La véritable et équitable loi des hommes, c'est: _Échange librement
débattu de service contre service_. La Spoliation consiste à bannir
par force ou par ruse la liberté du débat afin de recevoir un service
sans le rendre.
La Spoliation par la force s'exerce ainsi: On attend qu'un homme ait
produit quelque chose, qu'on lui arrache, l'arme au poing.
Elle est formellement condamnée par le Décalogue: _Tu ne prendras
point._
Quand elle se passe d'individu à individu, elle se nomme _vol_ et
mène au bagne; quand c'est de nation à nation, elle prend nom
_conquête_ et conduit à la gloire.
Pourquoi cette différence? Il est bon d'en rechercher la cause. Elle
nous révélera une puissance irrésistible, l'Opinion, qui, comme
l'atmosphère, nous enveloppe d'une manière si absolue, que nous ne la
remarquons plus. Car Rousseau n'a jamais dit une vérité plus vraie
que celle-ci: «Il faut beaucoup de philosophie pour observer les
faits qui sont trop près de nous.»
Le _voleur_, par cela même qu'il agit isolément, a contre lui
l'opinion publique. Il alarme tous ceux qui l'entourent. Cependant,
s'il a quelques associés, il s'enorgueillit devant eux de ses
prouesses, et l'on peut commencer à remarquer ici la force de
l'Opinion; car il suffit de l'approbation de ses complices pour lui
ôter le sentiment de sa turpitude et même le rendre vain de son
ignominie.
Le _guerrier_ vit dans un autre milieu. L'Opinion qui le flétrit est
ailleurs, chez les nations vaincues; il n'en sent pas la pression.
Mais l'Opinion qui est autour de lui l'approuve et le soutient. Ses
compagnons et lui sentent vivement la solidarité qui les lie. La
patrie, qui s'est créé des ennemis et des dangers, a besoin d'exalter
le courage de ses enfants. Elle décerne aux plus hardis, à ceux qui,
élargissant ses frontières, y ont apporté le plus de butin, les
honneurs, la renommée, la gloire. Les poëtes chantent leurs exploits
et les femmes leur tressent des couronnes. Et telle est la puissance
de l'Opinion, qu'elle sépare de la Spoliation l'idée d'injustice et
ôte au spoliateur jusqu'à la conscience de ses torts.
L'Opinion, qui réagit contre la spoliation militaire, placée non chez
le peuple spoliateur, mais chez le peuple spolié, n'exerce que bien
peu d'influence. Cependant, elle n'est pas tout à fait inefficace,
et d'autant moins que les nations se fréquentent et se comprennent
davantage. Sous ce rapport, on voit que l'étude des langues et la
libre communication des peuples tendent à faire prédominer l'opinion
contraire à ce genre de spoliation.
Malheureusement, il arrive souvent que les nations qui entourent
le peuple spoliateur sont elles-mêmes spoliatrices, quand elles le
peuvent, et dès lors imbues des mêmes préjugés.
Alors, il n'y a qu'un remède: le temps. Il faut que les peuples aient
appris, par une rude expérience, l'énorme désavantage de se spolier
les uns les autres.
On parlera d'un autre frein: la moralisation. Mais la moralisation
a pour but de multiplier les actions vertueuses. Comment donc
restreindra-t-elle les actes spoliateurs quand ces actes sont mis
par l'Opinion au rang des plus hautes vertus? Y a-t-il un moyen plus
puissant de moraliser un peuple que la Religion? Y eut-il jamais
Religion plus favorable à la paix et plus universellement admise que
le Christianisme? Et cependant qu'a-t-on vu pendant dix-huit siècles?
On a vu les hommes se battre non-seulement malgré la Religion, mais
au nom de la Religion même.
Un peuple conquérant ne fait pas toujours la guerre offensive. Il
a aussi de mauvais jours. Alors ses soldats défendent le foyer
domestique, la propriété, la famille, l'indépendance, la liberté. La
guerre prend un caractère de sainteté et de grandeur. Le drapeau,
bénit par les ministres du Dieu de paix, représente tout ce qu'il y
a de sacré sur la terre; on s'y attache comme à la vivante image de
la patrie et de l'honneur; et les vertus guerrières sont exaltées
au-dessus de toutes les autres vertus.--Mais le danger passé,
l'Opinion subsiste, et, par une naturelle réaction de l'esprit de
vengeance qui se confond avec le patriotisme, on aime à promener le
drapeau chéri de capitale en capitale. Il semble que la nature ait
préparé ainsi le châtiment de l'agresseur.