«Le travail constitue la richesse d'un peuple, parce que seul il crée

les choses matérielles que réclament nos besoins, et que l'aisance

universelle consiste dans l'abondance de ces choses.»--Voilà le

principe.

«Mais il faut que cette abondance soit le produit du _travail

national_. Si elle était le produit du travail étranger, le travail

national s'arrêterait promptement.»--Voilà l'erreur. (_Voir le

sophisme précédent._)

«Que doit donc faire un pays agricole et manufacturier? Réserver son

marché aux produits de son sol et de son industrie.»--Voilà le but.

«Et pour cela, restreindre par des droits et prohiber au besoin les

produits du sol et de l'industrie des autres peuples.»--Voilà le

moyen.

Rapprochons de ce système celui de la pétition de Bordeaux.

Elle divisait les marchandises en trois classes.

«La première renferme des objets d'alimentation et des _matières

premières, vierges de tout travail humain_. _En principe, une sage

économie exigerait que cette classe ne fût pas imposée._»--Ici point

de travail, point de protection.

«La seconde est composée d'objets qui ont reçu une _préparation_.

Cette préparation permet _qu'on la charge de quelques droits_.»--Ici

la protection commence parce que, selon les pétitionnaires, commence

le _travail national_.

«La troisième comprend des objets perfectionnés, qui ne peuvent

nullement servir au travail national; nous la considérons comme

la plus imposable.»--Ici, le travail, et la protection avec lui,

arrivent à leur maximum.

On le voit, les pétitionnaires professaient que le travail étranger

nuit au travail national, c'est l'_erreur_ du régime prohibitif.

Ils demandaient que le marché français fût réservé au _travail_

français; c'est le _but_ du régime prohibitif.

Ils réclamaient que le travail étranger fût soumis à des restrictions

et à des taxes.--C'est le _moyen_ du régime prohibitif.

Quelle différence est-il donc possible de découvrir entre les

pétitionnaires bordelais et le coryphée de la restriction?--Une

seule: l'extension plus ou moins grande à donner au mot _travail_.

M. de Saint-Cricq l'étend à tout.--Aussi, veut-il tout _protéger_.

«Le travail constitue _toute_ la richesse d'un peuple, dit-il:

protéger l'industrie agricole, _toute_ l'industrie agricole;

l'industrie manufacturière, _toute_ l'industrie manufacturière, c'est

le cri qui retentira toujours dans cette chambre.»

Les pétitionnaires ne voient de travail que celui des fabricants:

aussi n'admettent-ils que celui-là aux faveurs de la protection.

«Les matières premières sont _vierges de tout travail humain_. En

principe on ne devrait pas les imposer. Les objets fabriqués ne

peuvent plus servir au travail national; nous les considérons comme

les plus imposables.»

Il ne s'agit point ici d'examiner si la protection au travail

national est raisonnable. M. de Saint-Cricq et les Bordelais

s'accordent sur ce point, et nous, comme on l'a vu dans les chapitres

précédents, nous différons à cet égard des uns et des autres.

La question est de savoir qui, de M. de Saint-Cricq ou des Bordelais,

donne au mot _travail_ sa juste acception.

Or, sur ce terrain, il faut le dire, M. de Saint-Cricq a mille fois

raison, car voici le dialogue qui pourrait s'établir entre eux.

M. DE SAINT-CRICQ.--Vous convenez que le travail national doit être

protégé. Vous convenez qu'aucun travail étranger ne peut s'introduire

sur notre marché sans y détruire une quantité égale de notre

travail national. Seulement vous prétendez qu'il y a une foule de

marchandises pourvues de _valeur_, puisqu'elles se vendent, et qui

sont cependant _vierges de tout travail humain_. Et vous nommez,

entre autres choses, les blés, farines, viandes, bestiaux, lard, sel,

fer, cuivre, plomb, houille, laines, peaux, semences, etc.

Si vous me prouvez que la _valeur_ de ces choses n'est pas due au

travail, je conviendrai qu'il est inutile de les protéger.

Mais aussi, si je vous démontre qu'il y a autant de travail dans cent

francs de laine que dans 100 francs de tissus, vous devrez avouer que

la protection est due à l'une comme à l'autre.

Or, pourquoi ce sac de laine _vaut_-il 100 francs? N'est-ce point

parce que c'est son prix de revient? et le prix de revient est-il

autre chose que ce qu'il a fallu distribuer en gages, salaires,

main-d'oeuvre, intérêts, à tous les travailleurs et capitalistes qui

ont concouru à la production de l'objet?

LES PÉTITIONNAIRES.--Il est vrai que, pour la laine, vous pourriez

avoir raison. Mais un sac de blé, un lingot de fer, un quintal de

houille, sont-ils le produit du travail? N'est-ce point la nature qui

les _crée_?

M. DE SAINT-CRICQ.--Sans doute, la nature crée les éléments de toutes

ces choses, mais c'est le travail qui en produit la _valeur_. J'ai

eu tort moi-même de dire que le travail _crée_ les objets matériels,

et cette locution vicieuse m'a conduit à bien d'autres erreurs.--Il

n'appartient pas à l'homme de _créer_ et de faire quelque chose de

rien, pas plus au fabricant qu'au cultivateur; si par _production_ on

entendait _création_, tous nos travaux seraient improductifs, et les

vôtres, messieurs les négociants, plus que tous les autres, excepté

peut-être les miens.

L'agriculteur n'a donc pas la prétention d'avoir _créé_ le blé,

mais il a celle d'en avoir créé la _valeur_, je veux dire, d'avoir,

par son travail, celui de ses domestiques, de ses bouviers, de ses

moissonneurs, transformé en blé des substances qui n'y ressemblaient

nullement. Que fait de plus le meunier qui le convertit en farine, le

boulanger qui le façonne en pain?

Pour que l'homme puisse se vêtir en drap, une foule d'opérations

sont nécessaires. Avant l'intervention de tout travail humain, les

véritables _matières premières_ de ce produit sont l'air, l'eau, la

chaleur, les gaz, la lumière, les sels qui doivent entrer dans sa

composition. Voilà les _matières premières_ qui véritablement sont

_vierges de tout travail humain_, puisqu'elles n'ont pas de _valeur_,

et je ne songe pas à les protéger.--Mais un premier _travail_

convertit ces substances en fourrages, un second en laine, un

troisième en fil, un quatrième en tissus, un cinquième en vêtements.

Qui osera dire que tout, dans cette oeuvre, n'est pas _travail_,

depuis le premier coup de charrue qui le commence jusqu'au dernier

coup d'aiguille qui le termine?

Et parce que, pour plus de célérité et de perfection dans

l'accomplissement de l'oeuvre définitive, qui est un vêtement, les

travaux se sont répartis entre plusieurs classes d'industrieux, vous

voulez, par une distinction arbitraire, que l'ordre de succession de

ces travaux soit la raison unique de leur importance, en sorte que

le premier ne mérite pas même le nom de travail, et que le dernier,

travail par excellence, soit seul digne des faveurs de la protection?

LES PÉTITIONNAIRES.--Oui, nous commençons à voir que le blé, non plus

que la laine, n'est pas tout à fait _vierge de travail humain_: mais

au moins l'agriculteur n'a pas, comme le fabricant, tout exécuté

par lui-même et ses ouvriers; la nature l'a aidé; et, s'il y a du

travail, tout n'est pas travail dans le blé.

M. DE SAINT-CRICQ.--Mais tout est travail dans sa _valeur_. Je veux

que la nature ait concouru à la formation matérielle du grain. Je

veux même qu'il soit exclusivement son ouvrage; mais convenez que

je l'ai contrainte par mon travail; et quand je vous vends du blé,

remarquez bien ceci, ce n'est pas le _travail de la nature_ que je

vous fais payer, mais _le mien_.

Et, à votre compte, les objets fabriqués ne seraient pas non plus

des produits du travail. Le manufacturier ne se fait-il pas seconder

aussi par la nature? Ne s'empare-t-il pas, à l'aide de la machine à

vapeur, du poids de l'atmosphère, comme, à l'aide de la charrue, je

m'empare de son humidité? A-t-il créé les lois de la gravitation, de

la transmission des forces, de l'affinité?

LES PÉTITIONNAIRES.--Allons, va encore pour la laine, mais la houille

est assurément l'ouvrage et l'ouvrage exclusif de la nature. Elle est

bien _vierge de tout travail humain_.

M. DE SAINT-CRICQ.--Oui, la nature a fait la houille, mais _le

travail en a fait la valeur_. La houille n'avait aucune _valeur_

pendant les millions d'années où elle était enfouie ignorée à cent

pieds sous terre. Il a fallu l'y aller chercher: c'est un _travail_;

il a fallu la transporter sur le marché: c'est un autre _travail_;

et, encore une fois, le prix que vous la payez sur le marché n'est

autre chose que la rémunération de ces travaux d'extraction et de

transport[29].

[Note 29: Je ne mentionne pas explicitement cette partie de

rémunération afférente à l'entrepreneur, au capitaliste, etc., par

plusieurs motifs:

1º Parce que si l'on y regarde de près on verra que c'est toujours le

remboursement d'avances ou le paiement de _travaux_ antérieurs; 2º

parce que, sous le mot général _travail_, je comprends non-seulement

le salaire de l'ouvrier, mais la rétribution légitime de toute

coopération à l'oeuvre de la production; 3º enfin et surtout, parce

que la production des objets fabriqués est, aussi bien que celle des

matières premières, grevée d'intérêts et de rémunérations autres que

celles du _travail manuel_, et que l'objection, futile en elle-même,

s'appliquerait à la filature la plus ingénieuse, tout autant et plus

qu'à l'agriculture la plus grossière.]

On voit que jusqu'ici tout l'avantage est du côté de M. de

Saint-Cricq; que la _valeur_ des matières premières, comme celle des

matières fabriquées, représente les frais de production, c'est-à-dire

du _travail_; qu'il n'est pas possible de concevoir un objet pourvu

de _valeur_, et qui soit _vierge de tout travail humain_; que la

distinction que font les pétitionnaires est futile en théorie; que,

comme base d'une inégale répartition de _faveurs_, elle serait inique

en pratique, puisqu'il en résulterait que le tiers des Français,

occupés aux manufactures, obtiendraient les douceurs du monopole, par

la raison qu'ils produisent en _travaillant_, tandis que les deux

autres tiers, à savoir la population agricole, seraient abandonnés à

la concurrence, sous prétexte qu'ils produisent _sans travailler_.

On insistera, j'en suis sûr, et l'on dira qu'il y a plus d'avantage

pour une nation à importer des matières dites _premières_, qu'elles

soient ou non le produit du travail, et à exporter des objets

fabriqués.

C'est là une opinion fort accréditée.

«Plus les matières premières sont abondantes, dit la pétition de

Bordeaux, plus les manufactures se multiplient et prennent d'essor.»

«Les matières premières, dit-elle ailleurs, laissent une étendue sans

limite à l'oeuvre des habitants des pays où elles sont importées.»

«Les matières premières, dit la pétition du Havre, étant les éléments

du travail, il faut les soumettre _à un régime différent_ et les

admettre _de suite_ au taux _le plus faible_.»

La même pétition veut que la protection des objets fabriqués soit

réduite _non de suite_, mais dans un temps indéterminé; non au taux

_le plus faible_, mais à 20 p. 100.

«Entre autres articles dont le bas prix et l'abondance sont une

nécessité, dit la pétition de Lyon, les fabricants citent _toutes les

matières premières_.»

Tout cela repose sur une illusion.

Nous avons vu que toute _valeur_ représente du travail. Or, il est

très-vrai que le travail manufacturier décuple, centuple quelquefois

la _valeur_ d'un produit brut, c'est-à-dire répand dix fois, cent

fois plus de profits dans la nation. Dès lors on raisonne ainsi:

La production d'un quintal de fer ne fait gagner que 15 francs aux

travailleurs de toutes classes. La conversion de ce quintal de fer

en ressorts de montres, élève leurs profits à 10,000 francs; et

oserez-vous dire que la nation n'est pas plus intéressée à s'assurer

pour 10,000 francs que pour 15 francs de travail?

On oublie que les échanges internationaux, pas plus que les échanges

individuels, ne s'opèrent au poids ou à la mesure. On n'échange pas

un quintal de fer brut contre un quintal de ressorts de montre,

ni une livre de laine en suint contre une livre de laine en

cachemire;--mais bien une certaine valeur d'une de ces choses _contre

une valeur égale_ d'une autre. Or, troquer valeur égale contre valeur

égale, c'est troquer travail égal contre travail égal. Il n'est donc

pas vrai que la nation qui donne pour 100 francs de tissus ou de

ressorts gagne plus que celle qui livre pour 100 francs de laine ou

de fer.

Dans un pays où aucune loi ne peut être votée, aucune contribution

établie qu'avec le consentement de ceux que cette loi doit régir

ou que cet impôt doit frapper, on ne peut voler le public qu'en

commençant par le tromper. Notre ignorance est la _matière

première_ de toute extorsion qui s'exerce sur nous, et l'on peut

être assuré d'avance que tout _sophisme_ est l'avant-coureur d'une

spoliation.--Bon public, quand tu vois un sophisme dans une pétition,

mets la main sur ta poche, car c'est certainement là que l'on vise.

Voyons donc quelle est la pensée secrète que messieurs les armateurs

de Bordeaux et du Havre et messieurs les manufacturiers de Lyon

enveloppent dans cette distinction entre les produits agricoles et

les objets manufacturés?

«C'est principalement dans cette première classe (celle qui comprend

les matières premières, _vierges de tout travail humain_) que

se trouve, disent les pétitionnaires de Bordeaux, le _principal

aliment de notre marine marchande_... En principe, une sage économie

exigerait que cette classe ne fût pas imposée... La seconde (objets

qui ont reçu une préparation), on peut la _charger_. La troisième

(objets auxquels le travail n'a plus rien à faire), nous la

considérons comme _la plus imposable_.»

«Considérant, disent les pétitionnaires du Havre, qu'il est

indispensable de réduire _de suite_ au taux _le plus bas_ les

matières premières, afin que l'industrie puisse successivement mettre

en oeuvre les _forces navales_ qui lui fourniront ses premiers et

indispensables moyens de travail...»

Les manufacturiers ne pouvaient pas demeurer en reste de politesse

envers les armateurs. Aussi, la pétition de Lyon demande-t-elle la

libre introduction des matières premières, «pour prouver, y est-il

dit, que les intérêts des villes manufacturières ne sont pas toujours

opposés à ceux des villes maritimes.»

Non; mais il faut dire que les uns et les autres, entendus comme

font les pétitionnaires, sont terriblement opposés aux intérêts des

campagnes, de l'agriculture et des consommateurs.

Voilà donc, messieurs, où vous vouliez en venir! Voilà le but de vos

subtiles distinctions économiques! Vous voulez que la loi s'oppose

à ce que les produits _achevés_ traversent l'Océan, afin que le

transport beaucoup plus coûteux des matières brutes, sales, chargées

de résidus, offre plus d'aliment à votre marine marchande, et mette

plus largement en oeuvre vos _forces navales_. C'est là ce que vous

appelez une _sage économie_.

Eh! que ne demandez-vous aussi qu'on fasse venir les sapins de Russie

avec leurs branches, leur écorce et leurs racines; l'or du Mexique à

l'état de minerai; et les cuirs de Buénos-Ayres encore attachés aux

ossements de cadavres infects?

Bientôt, je m'y attends, les actionnaires des chemins de fer, pour

peu qu'ils soient en majorité dans les chambres, feront une loi qui

défende de fabriquer à Cognac l'eau-de-vie qui se consomme à Paris.

Ordonner législativement le transport de dix pièces de vin pour une

pièce d'eau-de-vie, ne serait-ce pas à la fois fournir à l'industrie

parisienne l'_indispensable aliment de son travail_, et mettre en

oeuvre les forces des locomotives?

Jusques à quand fermera-t-on les yeux sur cette vérité si simple?

L'industrie, les forces navales, le travail ont pour but le bien

général, le bien public; créer des industries inutiles, favoriser

des transports superflus, alimenter un travail surnuméraire, non

pour le bien du public, mais aux dépens du public, c'est réaliser

une véritable pétition de principe. Ce n'est pas le travail qui

est en soi-même une chose désirable, c'est la consommation: tout

travail sans résultat est une perte. Payer des marins pour porter à

travers les mers d'inutiles résidus, c'est comme les payer pour faire

ricocher des cailloux sur la surface de l'eau. Ainsi nous arrivons

à ce résultat, que tous les _sophismes économiques_, malgré leur

infinie variété, ont cela de commun qu'ils confondent le _moyen_ avec

le _but_, et développent l'un aux dépens de l'autre[30].

[Note 30: Voy., au premier volume, l'opuscule de 1834, intitulé:

_Réflexions sur les Pétitions_ de Bordeaux, le Havre, etc.

(_Note de l'éditeur._)]

XXII.--MÉTAPHORES.

Quelquefois le sophisme se dilate, pénètre tout le tissu d'une longue

et lourde théorie. Plus souvent il se comprime, il se resserre, il se

fait principe, et se cache tout entier dans un mot.

Dieu nous garde, disait Paul-Louis, du malin et de la métaphore! Et,

en effet, il serait difficile de dire lequel des deux verse le plus

de maux sur notre planète.--C'est le démon, dites-vous; il nous met

à tous, tant que nous sommes, l'esprit de spoliation dans le coeur.

Oui, mais il laisse entière la répression des abus par la résistance

de ceux qui en souffrent. C'est le _sophisme_ qui paralyse cette

résistance. L'épée que la _malice_ met aux mains des assaillants

serait impuissante si le _sophisme_ ne brisait pas le bouclier aux

bras des assaillis; et c'est avec raison que Malebranche a inscrit

sur le frontispice de son livre cette sentence: _L'erreur est la

cause de la misère des hommes_.

Et voyez ce qui se passe. Des ambitieux hypocrites auront un intérêt

sinistre, comme, par exemple, à semer dans le public le germe des

haines nationales. Ce germe funeste pourra se développer, amener

une conflagration générale, arrêter la civilisation, répandre des

torrents de sang, attirer sur le pays le plus terrible des fléaux,

l'_invasion_. En tous cas, et d'avance, ces sentiments haineux nous

abaissent dans l'opinion des peuples et réduisent les Français qui

ont conservé quelque amour de la justice à rougir de leur patrie.

Certes ce sont là de grands maux; et pour que le public se garantît

contre les menées de ceux qui veulent lui faire courir de telles

chances, il suffirait qu'il en eût la claire vue. Comment parvient-on

à la lui dérober? Par la _métaphore_. On altère, on force, on déprave

le sens de trois ou quatre mots, et tout est dit.

Tel est le mot _invasion_ lui-même.

Un maître de forges français dit: Préservons-nous de l'_invasion_ des

fers anglais. Un landlord anglais s'écrie: Repoussons l'_invasion_

des blés français!--Et ils proposent d'élever des barrières

entre les deux peuples.--Les barrières constituent l'isolement,

l'isolement conduit à la haine, la haine à la guerre, la guerre à

l'_invasion_.--Qu'importe? disent les deux _sophistes_; ne vaut-il

pas mieux s'exposer à une _invasion_ éventuelle que d'accepter une

_invasion_ certaine?--Et les peuples de croire, et les barrières de

persister.

Et pourtant quelle analogie y a-t-il entre un échange et une

_invasion_? Quelle similitude est-il possible d'établir entre un

vaisseau de guerre qui vient vomir sur nos villes le fer, le feu

et la dévastation,--et un navire marchand qui vient nous offrir de

troquer librement, volontairement, des produits contre des produits?

J'en dirai autant du mot _inondation_. Ce mot se prend ordinairement

en mauvaise part, parce qu'il est assez dans les habitudes des

inondations de ravager les champs et les moissons.--Si, pourtant,

elles laissaient sur le sol une valeur supérieure à celle qu'elles

lui enlèvent, comme font les inondations du Nil, il faudrait, à

l'exemple des Égyptiens, les bénir, les déifier.--Eh bien! avant

de déclamer contre les _inondations_ des produits étrangers, avant

de leur opposer de gênants et coûteux obstacles, se demande-t-on

si ce sont là des inondations qui ravagent ou de celles qui

fertilisent?--Que penserions-nous de Méhémet-Ali, si, au lieu

d'élever à gros frais des barrages à travers le Nil, pour étendre le

domaine de ses _inondations_, il dépensait ses piastres à lui creuser

un lit plus profond, afin que l'Égypte ne fût pas souillée par ce

limon _étranger_ descendu des montagnes de la Lune? Nous exhibons

précisément ce degré de sagesse et de raison, quand nous voulons, à

grand renfort de millions, préserver notre pays.....--De quoi?--Des

bienfaits dont la nature a doté d'autres climats.

Parmi les _métaphores_ qui recèlent toute une funeste théorie,

il n'en est pas de plus usitée que celle que présentent les mots

_tribut_, _tributaire_.

Ces mots sont devenus si usuels, qu'on en fait les synonymes

d'_achat_, _acheteur_, et l'on se sert indifféremment des uns ou des

autres.

Cependant il y a aussi loin d'un _tribut_ à un _achat_ que d'un

_vol_ à un _échange_, et j'aimerais autant entendre dire: Cartouche

a enfoncé mon coffre-fort et il y a _acheté_ mille écus, que d'ouïr

répéter à nos honorables députés: Nous avons payé à l'Allemagne le

_tribut_ de mille chevaux qu'elle nous a vendus.

Car ce qui fait que l'action de Cartouche n'est pas un _achat_, c'est

qu'il n'a pas mis, et de mon consentement, dans mon coffre-fort, une

valeur équivalente à celle qu'il a prise.

Et ce qui fait que l'octroi de 500,000 francs que nous avons fait à

l'Allemagne n'est pas un _tribut_, c'est justement qu'elle ne les a

pas reçus à titre gratuit, mais bien en nous livrant en échange mille

chevaux que nous-mêmes avons jugé valoir nos 500,000 francs.

Faut-il donc relever sérieusement de tels abus de langage? Pourquoi

pas, puisque c'est très sérieusement qu'on les étale dans les

journaux et dans les livres.

Et qu'on n'imagine pas qu'ils échappent à quelques écrivains ignorant

jusqu'à leur langue! Pour un qui s'en abstient, je vous en citerai

dix qui se les permettent, et des plus huppés encore, les d'Argout,

les Dupin, les Villèle, les pairs, les députés, les ministres,

c'est-à-dire les hommes dont les paroles sont des lois, et dont les

sophismes les plus choquants servent de base à l'administration du

pays.

Un célèbre philosophe moderne a ajouté aux catégories d'Aristote

le sophisme qui consiste à renfermer dans un mot une pétition de

principe. Il en cite plusieurs exemples. Il aurait pu joindre le mot

_tributaire_ à sa nomenclature.--En effet, il s'agit de savoir si les

achats faits au dehors sont utiles ou nuisibles.--Ils sont nuisibles,

dites-vous.--Et pourquoi?--Parce qu'ils nous rendent _tributaires_ de

l'étranger.--Certes, voilà bien un mot qui pose en fait ce qui est en

question.

Comment ce trope abusif s'est-il introduit dans la rhétorique des

monopoleurs?

Des écus _sortent du pays_ pour satisfaire la rapacité d'un ennemi

victorieux.--D'autres écus _sortent aussi du pays_ pour solder des

marchandises.--On établit l'analogie des deux cas, en ne tenant

compte que de la circonstance par laquelle ils se ressemblent et

faisant abstraction de celle par laquelle ils diffèrent.

Cependant cette circonstance, c'est-à-dire le non-remboursement dans

le premier cas, et le remboursement librement convenu dans le second,

établit entre eux une différence telle qu'il n'est réellement pas

possible de les classer sous la même étiquette. Livrer 100 francs

_par force_ à qui vous serre la gorge, ou _volontairement_ à qui vous

donne l'objet de vos désirs, vraiment, ce sont choses qu'on ne peut

assimiler.--Autant vaudrait dire qu'il est indifférent de jeter le

pain à la rivière ou de le manger, parce que c'est toujours du pain

_détruit_. Le vice de ce raisonnement, comme celui que renferme le

mot _tribut_, consisterait à fonder une entière similitude entre

deux cas par leur ressemblance et en faisant abstraction de leur

différence.

CONCLUSION.

Tous les sophismes que j'ai combattus jusqu'ici se rapportent

à une seule question: le système restrictif; encore, par pitié

pour le lecteur, «j'en passe, et des meilleurs»: _droits acquis_,

_inopportunité_, _épuisement du numéraire_, etc., etc.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 8 / 41 段