J'ai dit que lorsque, malheureusement, on se plaçait au point de vue

de l'intérêt producteur, on ne pouvait manquer de heurter l'intérêt

général, parce que le producteur, en tant que tel, ne demande

qu'efforts, besoins et obstacles.

J'en trouve un exemple remarquable dans un journal de Bordeaux.

M. Simiot se pose cette question:

Le chemin de fer de Paris en Espagne doit-il offrir une solution de

continuité à Bordeaux?

Il la résout affirmativement par une foule de raisons que je n'ai pas

à examiner, mais par celle-ci, entre autres:

Le chemin de fer de Paris à Bayonne doit présenter une lacune à

Bordeaux, afin que marchandises et voyageurs, forcés de s'arrêter

dans cette ville, y laissent des profits aux bateliers, porte-balles,

commissionnaires, consignataires, hôteliers, etc.

Il est clair que c'est encore ici l'intérêt des agents du travail mis

avant l'intérêt des consommateurs.

Mais si Bordeaux doit profiter par la lacune, et si ce profit est

conforme à l'intérêt public, Angoulême, Poitiers, Tours, Orléans,

bien plus, tous les points intermédiaires, Ruffec, Châtellerault,

etc., etc., doivent aussi demander des lacunes, et cela dans

l'intérêt général, dans l'intérêt bien entendu du travail national,

car plus elles seront multipliées, plus seront multipliés aussi les

consignations, commissions, transbordements, sur tous les points de

la ligne. Avec ce système, on arrive à un chemin de fer composé de

lacunes successives, à un _chemin de fer négatif_.

Que MM. les protectionistes le veuillent ou non, il n'en est pas

moins certain que le _principe de la restriction_ est le même que le

_principe des lacunes_: le sacrifice du consommateur au producteur,

du but au moyen.

XVIII.--IL N'Y A PAS DE PRINCIPES ABSOLUS.

On ne peut trop s'étonner de la facilité avec laquelle les hommes se

résignent à ignorer ce qu'il leur importe le plus de savoir, et l'on

peut être sûr qu'ils sont décidés à s'endormir dans leur ignorance,

une fois qu'ils en sont venus à proclamer cet axiome: Il n'y a pas de

principes absolus.

Vous entrez dans l'enceinte législative. Il y est question de savoir

si la loi interdira ou affranchira les échanges internationaux.

Un député se lève et dit:

Si vous tolérez ces échanges, l'étranger vous inondera de ses

produits, l'Anglais de tissus, le Belge de houilles, l'Espagnol de

laines, l'Italien de soies, le Suisse de bestiaux, le Suédois de

fer, le Prussien de blé, en sorte qu'aucune industrie ne sera plus

possible chez nous.

Un autre répond:

Si vous prohibez ces échanges, les bienfaits divers que la nature a

prodigués à chaque climat seront, pour vous, comme s'ils n'étaient

pas. Vous ne participerez pas à l'habileté mécanique des Anglais, à

la richesse des mines belges, à la fertilité du sol polonais, à la

fécondité des pâturages suisses, au bon marché du travail espagnol,

à la chaleur du climat italien, et il vous faudra demander à une

production rebelle ce que par l'échange vous eussiez obtenu d'une

production facile.

Assurément, l'un de ces députés se trompe. Mais lequel? Il vaut

pourtant la peine de s'en assurer, car il ne s'agit pas seulement

d'opinions. Vous êtes en présence de deux routes, il faut choisir, et

l'une mène nécessairement à la _misère_.

Pour sortir d'embarras, on dit: Il n'y a point de principes absolus.

Cet axiome, si à la mode de nos jours, outre qu'il doit sourire à la

paresse, convient aussi à l'ambition.

Si la théorie de la prohibition venait à prévaloir, ou bien si

la doctrine de la liberté venait à triompher, une toute petite

loi ferait tout notre code économique. Dans le premier cas,

elle porterait: _tout échange au dehors est interdit_; dans le

second: _tout échange avec l'étranger est libre_, et bien des gros

personnages perdraient de leur importance.

Mais si l'échange n'a pas une nature qui lui soit propre, s'il n'est

gouverné par aucune loi naturelle, s'il est capricieusement utile

ou funeste, s'il ne trouve pas son aiguillon dans le bien qu'il

fait, sa limite dans le bien qu'il cesse de faire, si ses effets ne

peuvent être appréciés par ceux qui l'exécutent; en un mot, s'il n'y

a pas de principes absolus, oh! alors il faut pondérer, équilibrer,

réglementer les transactions, il faut égaliser les conditions du

travail, chercher le niveau des profits, tâche colossale, bien propre

à donner à ceux qui s'en chargent de gros traitements et une haute

influence.

En entrant dans Paris, que je suis venu visiter, je me disais:

Il y a là un million d'êtres humains qui mourraient tous en peu

de jours si des approvisionnements de toute nature n'affluaient

vers cette vaste métropole. L'imagination s'effraie quand elle

veut apprécier l'immense multiplicité d'objets qui doivent entrer

demain par ses barrières, sous peine que la vie de ses habitants

ne s'éteigne dans les convulsions de la famine, de l'émeute et

du pillage. Et cependant tous dorment en ce moment sans que leur

paisible sommeil soit troublé un seul instant par l'idée d'une aussi

effroyable perspective. D'un autre côté, quatre-vingts départements

ont travaillé aujourd'hui, sans se concerter, sans s'entendre, à

l'approvisionnement de Paris. Comment chaque jour amène-t-il ce qu'il

faut, rien de plus, rien de moins, sur ce gigantesque marché? Quelle

est donc l'ingénieuse et secrète puissance qui préside à l'étonnante

régularité de mouvements si compliqués, régularité en laquelle

chacun a une foi si insouciante, quoiqu'il y aille du bien-être et

de la vie? Cette puissance, c'est un _principe absolu_, le principe

de la liberté des transactions. Nous avons foi en cette lumière

intime que la Providence a placée au coeur de tous les hommes, à

qui elle a confié la conservation et l'amélioration indéfinie de

notre espèce, l'_intérêt_, puisqu'il faut l'appeler par son nom, si

actif, si vigilant, si prévoyant, quand il est libre dans son action.

Où en seriez-vous, habitants de Paris, si un ministre s'avisait

de substituer à cette puissance les combinaisons de son génie,

quelque supérieur qu'on le suppose? s'il imaginait de soumettre à

sa direction suprême ce prodigieux mécanisme, d'en réunir tous les

ressorts en ses mains, de décider par qui, où, comment, à quelles

conditions chaque chose doit être produite, transportée, échangée

et consommée? Oh! quoiqu'il y ait bien des souffrances dans votre

enceinte, quoique la misère, le désespoir, et peut-être l'inanition,

y fassent couler plus de larmes que votre ardente charité n'en

peut sécher, il est probable, il est certain, j'ose le dire, que

l'intervention arbitraire du gouvernement multiplierait à l'infini

ces souffrances, et étendrait sur vous tous les maux qui ne frappent

qu'un petit nombre de vos concitoyens.

Eh bien! cette foi que nous avons tous dans un principe,

quand il s'agit de nos transactions intérieures, pourquoi ne

l'aurions-nous pas, dans le même principe appliqué à nos transactions

internationales, assurément moins nombreuses, moins délicates et

moins compliquées? Et s'il n'est pas nécessaire que la préfecture

de Paris réglemente nos industries, pondère nos chances, nos

profits et nos pertes, se préoccupe de l'épuisement du numéraire,

égalise les conditions de notre travail dans le commerce intérieur,

pourquoi est-il nécessaire que la douane, sortant de sa mission

fiscale, prétende exercer une action protectrice sur notre commerce

extérieur[26]?

[Note 26: V. au tome Ier, la 1re lettre à M. de Lamartine et, au tome

VI, le chap. I, des _Harmonies économiques_.

(_Note de l'éditeur._)]

XIX.--INDÉPENDANCE NATIONALE.

Parmi les arguments qu'on fait valoir en faveur du régime restrictif,

il ne faut pas oublier celui qu'on tire de l'_indépendance nationale_.

«Que ferons-nous en cas de guerre, dit-on, si nous nous sommes mis à

la discrétion de l'Angleterre pour le fer et la houille?»

Les monopoleurs anglais ne manquent pas de s'écrier de leur côté:

«Que deviendra la Grande-Bretagne en temps de guerre, si elle se met,

pour les aliments, sous la dépendance des Français?»

On ne prend pas garde à une chose; c'est que cette sorte de

dépendance qui résulte des échanges, des transactions commerciales,

est une dépendance _réciproque_. Nous ne pouvons dépendre de

l'étranger sans que l'étranger dépende de nous. Or c'est là

l'essence même de la _société_. Rompre des relations naturelles, ce

n'est pas se placer dans un état d'indépendance, mais dans un état

d'isolement.

Et remarquez ceci: on s'isole dans la prévision de la guerre; mais

l'acte même de s'isoler est un commencement de guerre. Il la rend

plus facile, moins onéreuse et, partant, moins impopulaire. Que les

peuples soient les uns aux autres des débouchés permanents; que leurs

relations ne puissent être rompues sans leur infliger la double

souffrance de la privation et de l'encombrement, et ils n'auront plus

besoin de ces puissantes marines qui les ruinent, de ces grandes

armées qui les écrasent; la paix du monde ne sera pas compromise par

le caprice d'un Thiers ou d'un Palmerston, et la guerre disparaîtra

faute d'aliments, de ressources, de motifs, de prétextes et de

sympathie populaire.

Je sais bien qu'on me reprochera (c'est la mode du jour) de donner

pour base à la fraternité des peuples l'intérêt, le vil et prosaïque

intérêt. On aimerait mieux qu'elle eût son principe dans la charité,

dans l'amour, qu'il y fallût même un peu d'abnégation, et que,

froissant le bien-être matériel des hommes, elle eût le mérite d'un

généreux sacrifice.

Quand donc en finirons-nous avec ces puériles déclamations?

Quand bannirons-nous enfin la tartuferie de la science? Quand

cesserons-nous de mettre cette contradiction nauséabonde entre nos

écrits et nos actions? Nous huons, nous conspuons l'_intérêt_,

c'est-à-dire l'utile, le bien (car dire que tous les peuples sont

intéressés à une chose, c'est dire que cette chose est bonne en

soi), comme si l'intérêt n'était pas le mobile nécessaire, éternel,

indestructible, à qui la Providence a confié la perfectibilité

humaine! Ne dirait-on pas que nous sommes tous des anges de

désintéressement? Et pense-t-on que le public ne commence pas à voir

avec dégoût que ce langage affecté noircit précisément les pages

qu'on lui fait payer le plus cher? Oh! l'affectation! l'affectation!

c'est vraiment la maladie de ce siècle.

Quoi! parce que le bien-être et la paix sont choses corrélatives,

parce qu'il a plu à Dieu d'établir cette belle harmonie dans le monde

moral, vous ne voulez pas que j'admire, que j'adore ses décrets

et que j'accepte avec gratitude des lois qui font de la justice

la condition du bonheur? Vous ne voulez la paix qu'autant qu'elle

froisse le bien-être, et la liberté vous pèse parce qu'elle ne vous

impose pas des sacrifices? Et qui vous empêche, si l'abnégation a

pour vous tant de charmes, d'en mettre dans vos actions privées?

La société vous en sera reconnaissante, car quelqu'un au moins en

recueillera le fruit; mais vouloir l'imposer à l'humanité comme un

principe, c'est le comble de l'absurdité, car l'abnégation de tous,

c'est le sacrifice de tous, c'est le mal érigé en théorie.

Mais, grâce au ciel, on peut écrire et lire beaucoup de ces

déclamations sans que pour cela le monde cesse d'obéir à son mobile,

qui est, qu'on le veuille ou non, l'_intérêt_.

Après tout, il est assez singulier de voir invoquer les sentiments

de la plus sublime abnégation à l'appui de la spoliation elle-même.

Voilà donc à quoi aboutit ce fastueux désintéressement! Ces hommes si

poétiquement délicats qu'ils ne veulent pas de la paix elle-même si

elle est fondée sur le vil _intérêt_ des hommes, mettent la main dans

la poche d'autrui, et surtout du pauvre; car quel article du tarif

protége le pauvre? Eh! messieurs, disposez comme vous l'entendez de

ce qui vous appartient, mais laissez-nous disposer aussi du fruit de

nos sueurs, nous en servir ou l'échanger à notre gré. Déclamez sur le

renoncement à soi-même, car cela est beau; mais en même temps soyez

au moins honnêtes[27].

[Note 27: V. le pamphlet _Justice et Fraternité_, au présent

volume.--V. aussi l'introduction de _Cobden et la ligue anglaise_,

puis la _seconde campagne de la ligue_, au tome II.

(_Note de l'éditeur._)]

XX.--TRAVAIL HUMAIN, TRAVAIL NATIONAL.

Briser les machines,--repousser les marchandises étrangères,--ce sont

deux actes qui procèdent de la même doctrine.

On voit des hommes qui battent des mains quand une grande

invention se révèle au monde,--et qui néanmoins adhèrent au régime

protecteur.--Ces hommes sont bien inconséquents!

Que reprochent-ils à la liberté du commerce? De faire produire par

des étrangers plus habiles ou mieux situés que nous des choses que,

sans elle, nous produirions nous-mêmes. En un mot, on l'accuse de

nuire au _travail national_.

De même, ne devraient-ils pas reprocher aux machines de faire

accomplir par des agents naturels ce qui, sans elles, serait l'oeuvre

de nos bras, et, par conséquent, de nuire au _travail humain_?

L'ouvrier étranger, mieux placé que l'ouvrier français, est, à

l'égard de celui-ci, une véritable _machine économique_ qui l'écrase

de sa concurrence. De même, une machine qui exécute une opération à

un prix moindre qu'un certain nombre de bras est, relativement à ces

bras, un vrai _concurrent étranger_ qui les paralyse par sa rivalité.

Si donc il est opportun de protéger le _travail national_ contre la

concurrence du _travail étranger_, il ne l'est pas moins de protéger

le _travail humain_ contre la rivalité du _travail mécanique_.

Aussi, quiconque adhère au régime protecteur, s'il a un peu de

logique dans la cervelle, ne doit pas s'arrêter à prohiber les

produits étrangers: il doit proscrire encore les produits de la

navette et de la charrue.

Et voilà pourquoi j'aime bien mieux la logique des hommes qui,

déclamant contre l'_invasion_ des marchandises exotiques, ont au

moins le courage de déclamer aussi contre l'_excès de production_ dû

à la puissance inventive de l'esprit humain.

Tel est M. de Saint-Chamans. «Un des arguments les plus forts,

dit-il, contre la liberté du commerce et le trop grand emploi des

machines, c'est que beaucoup d'ouvriers sont privés d'ouvrage ou par

la concurrence étrangère qui fait tomber les manufactures, ou par les

instruments qui prennent la place des hommes dans les ateliers.» (_Du

Système d'impôts_, p. 438.)

M. de Saint-Chamans a parfaitement vu l'analogie, disons mieux,

l'identité qui existe entre les _importations_ et les _machines_;

voilà pourquoi il proscrit les unes et les autres; et vraiment il y

a plaisir d'avoir affaire à des argumentateurs intrépides, qui, même

dans l'erreur, poussent un raisonnement jusqu'au bout.

Mais voyez la difficulté qui les attend!

S'il est vrai, _à priori_, que le domaine de l'_invention_ et celui

du _travail_ ne puissent s'étendre qu'aux dépens l'un de l'autre,

c'est dans les pays où il y a le plus de _machines_, dans le

Lancastre, par exemple, qu'on doit rencontrer le moins d'_ouvriers_.

Et si, au contraire, on constate _en fait_ que la mécanique et la

main-d'oeuvre coexistent à un plus haut degré chez les peuples riches

que chez les sauvages, il faut en conclure nécessairement que ces

deux puissances ne s'excluent pas.

Je ne puis pas m'expliquer qu'un être pensant puisse goûter quelque

repos en présence de ce dilemme:

Ou les inventions de l'homme ne nuisent pas à ses travaux comme

les faits généraux l'attestent, puisqu'il y a plus des unes et des

autres chez les Anglais et les Français que parmi les Hurons et les

Cherokées, et, en ce cas, j'ai fait fausse route, quoique je ne

sache ni où ni quand je me suis égaré. Je commettrais un crime de

lèse-humanité si j'introduisais mon erreur dans la législation de mon

pays.

Ou bien les découvertes de l'esprit limitent le travail des bras,

comme les faits particuliers semblent l'indiquer, puisque je

vois tous les jours une machine se substituer à vingt, à cent

travailleurs, et alors je suis forcé de constater une flagrante,

éternelle, incurable antithèse entre la puissance intellectuelle et

la puissance physique de l'homme; entre son progrès et son bien-être,

et je ne puis m'empêcher de dire que l'auteur de l'homme devait lui

donner de la raison ou des bras, de la force morale ou de la force

brutale, mais qu'il s'est joué de lui en lui conférant à la fois des

facultés qui s'entre-détruisent.

La difficulté est pressante. Or, savez-vous comment on en sort? Par

ce singulier apophthegme:

_En économie politique il n'y a pas de principe absolu._

En langage intelligible et vulgaire, cela veut dire:

«Je ne sais où est le vrai et le faux; j'ignore ce qui constitue

le bien ou le mal général. Je ne m'en mets pas en peine. L'effet

immédiat de chaque mesure sur mon bien-être personnel, telle est la

seule loi que je consente à reconnaître.»

Il n'y a pas de principes! mais c'est comme si vous disiez: Il n'y a

pas de faits; car les principes ne sont que des formules qui résument

tout un ordre de faits bien constatés.

Les machines, les importations ont certainement des effets. Ces

effets sont bons ou mauvais. On peut à cet égard différer d'avis.

Mais, quel que soit celui que l'on adopte, il se formule par un de

ces deux _principes_: Les machines sont un bien;--ou--les machines

sont un mal. Les importations sont favorables,--ou--les importations

sont nuisibles.--Mais dire: _Il n'y a pas de principes_, c'est

certainement le dernier degré d'abaissement où l'esprit humain

puisse descendre, et j'avoue que je rougis pour mon pays quand

j'entends articuler une si monstrueuse hérésie en face des chambres

françaises, avec leur assentiment, c'est-à-dire en face et avec

l'assentiment de l'élite de nos concitoyens; et cela pour se

justifier de nous imposer des lois en parfaite ignorance de cause.

Mais enfin, me dira-t-on, détruisez le _sophisme_. Prouvez que les

machines ne nuisent pas au _travail humain_, ni les importations au

_travail national_.

Dans un ouvrage de la nature de celui-ci, de telles démonstrations

ne sauraient être très-complètes. J'ai plus pour but de poser les

difficultés que de les résoudre, et d'exciter la réflexion que de la

satisfaire. Il n'y a jamais pour l'esprit de conviction bien acquise

que celle qu'il doit à son propre travail. J'essayerai néanmoins de

le mettre sur la voie.

Ce qui trompe les adversaires des importations et des machines, c'est

qu'ils les jugent par leurs effets immédiats et transitoires, au lieu

d'aller jusqu'aux conséquences générales et définitives.

L'effet prochain d'une machine ingénieuse est de rendre superflue,

pour un résultat donné, une certaine quantité de main-d'oeuvre. Mais

là ne s'arrête point son action. Par cela même que ce résultat donné

est obtenu avec moins d'efforts, il est livré au public à un moindre

prix; et la somme des épargnes ainsi réalisée par tous les acheteurs,

leur sert à se procurer d'autres satisfactions, c'est-à-dire à

encourager la main-d'oeuvre en général, précisément de la quantité

soustraite à la main-d'oeuvre spéciale de l'industrie récemment

perfectionnée.--En sorte que le niveau du travail n'a pas baissé,

quoique celui des satisfactions se soit élevé.

Rendons cet ensemble d'effets sensible par un exemple.

Je suppose qu'il se consomme en France dix millions de chapeaux

à 15 francs; cela offre à l'industrie chapelière un aliment de

150 millions.--Une machine est inventée qui permet de donner les

chapeaux à 10 francs.--L'aliment pour cette industrie est réduit

à 100 millions, en admettant que la consommation n'augmente pas.

Mais les autres 50 millions ne sont point pour cela soustraits au

_travail humain_. Économisés par les acheteurs de chapeaux, ils

leur serviront à satisfaire d'autres besoins, et par conséquent à

rémunérer d'autant l'ensemble de l'industrie. Avec ces 5 francs

d'épargne, Jean achètera une paire de souliers, Jacques un livre,

Jérôme un meuble, etc. Le travail humain, pris en masse, continuera

donc d'être encouragé jusqu'à concurrence de 150 millions; mais cette

somme donnera le même nombre de chapeaux qu'auparavant, plus toutes

les satisfactions correspondant aux 50 millions que la machine aura

épargnés. Ces satisfactions sont le produit net que la France aura

retiré de l'invention. C'est un don gratuit, un tribut que le génie

de l'homme aura imposé à la nature.--Nous ne disconvenons pas que,

dans le cours de la transformation, une certaine masse de travail

aura été _déplacée_; mais nous ne pouvons pas accorder qu'elle aura

été détruite ou même diminuée.

De même quant aux importations.--Reprenons l'hypothèse.

La France fabriquait dix millions de chapeaux dont le prix de

revient était de 15 francs. L'étranger envahit notre marché en

nous fournissant les chapeaux à 10 francs.--Je dis que le _travail

national_ n'en sera nullement diminué.

Car il devra produire jusqu'à concurrence de 100 millions pour payer

10 millions de chapeaux à 10 francs.

Et puis, il restera à chaque acheteur 5 francs d'économie par

chapeau, ou, au total, 50 millions, qui acquitteront d'autres

jouissances, c'est-à-dire d'autres travaux.

Donc la masse du travail restera ce qu'elle était, et les jouissances

supplémentaires, représentées par 50 millions d'économie sur les

chapeaux, formeront le profit net de l'importation ou de la liberté

du commerce.

Et il ne faut pas qu'on essaye de nous effrayer par le tableau

des souffrances qui, dans cette hypothèse, accompagneraient le

déplacement du travail.

Car si la prohibition n'eût jamais existé, le travail se serait

classé de lui-même selon la loi de l'échange, et nul déplacement

n'aurait eu lieu.

Si, au contraire, la prohibition a amené un classement artificiel

et improductif du travail, c'est elle et non la liberté qui est

responsable du déplacement inévitable dans la transition du mal au

bien.

À moins qu'on ne prétende que, parce qu'un abus ne peut être détruit

sans froisser ceux qui en profitent, il suffit qu'il existe un moment

pour qu'il doive durer toujours[28].

[Note 28: V. dans la seconde série des _Sophismes_ le chap. XIV et

dans les _Harmonies économiques_, le chap. VI.

(_Note de l'éditeur._)]

XXI.--MATIÈRES PREMIÈRES.

On dit: Le plus avantageux de tous les commerces est celui où l'on

donne des objets fabriqués en échange de matières premières. Car ces

matières premières sont un aliment pour le _travail national_.

Et de là on conclut:

Que la meilleure loi de douanes serait celle qui donnerait le plus

de facilités possible à l'entrée des _matières premières_, et qui

opposerait le plus d'obstacles aux objets qui ont reçu leur première

façon.

Il n'y a pas, en économie politique, de sophisme plus répandu que

celui-là. Il défraye non-seulement l'école protectioniste, mais

encore et surtout l'école prétendue libérale; et c'est là une

circonstance fâcheuse, car ce qu'il y a de pire, pour une bonne

cause, ce n'est pas d'être bien attaquée, mais d'être mal défendue.

La liberté commerciale aura probablement le sort de toutes les

libertés; elle ne s'introduira dans nos lois qu'après avoir pris

possession de nos esprits. Mais s'il est vrai qu'une réforme doive

être généralement comprise pour être solidement établie, il s'ensuit

que rien ne la peut retarder comme ce qui égare l'opinion; et quoi

de plus propre à l'égarer que les écrits qui réclament la liberté en

s'appuyant sur les doctrines du monopole?

Il y a quelques années, trois grandes villes de France, Lyon,

Bordeaux et le Havre, firent une levée de boucliers contre le

régime restrictif. Le pays, l'Europe entière s'émurent en voyant se

dresser ce qu'ils prirent pour le drapeau de la liberté.--Hélas!

c'était encore le drapeau du monopole! d'un monopole un peu plus

mesquin et beaucoup plus absurde que celui qu'on semblait vouloir

renverser.--Grâce au _sophisme_ que je vais essayer de dévoiler,

les pétitionnaires ne firent que reproduire, en y ajoutant une

inconséquence de plus, la doctrine de la _protection au travail

national_.

Qu'est-ce, en effet, que le régime prohibitif? Écoutons M. de

Saint-Cricq.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 7 / 41 段