Partisans de la liberté des échanges, on nous accuse d'être des

théoriciens, de ne pas tenir assez compte de la pratique.

«Quel terrible préjugé contre M. Say, dit M. Ferrier[21], que cette

longue suite d'administrateurs distingués, que cette ligue imposante

d'écrivains qui tous ont vu autrement que lui, et M. Say ne se

le dissimule pas! Écoutons-le: «On a dit, à l'appui des vieilles

erreurs, qu'il faut bien qu'il y ait quelque fondement à des idées

si généralement adoptées par toutes les nations. Ne doit-on pas se

défier d'observations et de raisonnements qui renversent ce qui a été

tenu pour constant jusqu'à ce jour, ce qui a été tenu pour certain

par tant de personnages que rendaient recommandables leurs lumières

et leurs intentions? Cet argument, je l'avoue, est digne de faire

une profonde impression, et pourrait jeter du doute sur les points

les plus incontestables, si l'on n'avait vu tour à tour les opinions

les plus fausses, et que maintenant on reconnaît généralement pour

telles, reçues et professées par tout le monde pendant une longue

suite de siècles. Il n'y a pas encore bien longtemps que toutes les

nations, depuis la plus grossière jusqu'à la plus éclairée, et que

tous les hommes, depuis le portefaix jusqu'au philosophe le plus

savant, admettaient quatre éléments. Personne n'eût songé à contester

cette doctrine, qui pourtant est fausse; tellement qu'aujourd'hui

il n'y a pas d'aide-naturaliste qui ne se décriât s'il regardait la

terre, l'eau et le feu comme des éléments.»

[Note 21: _De l'Administration commerciale opposée à l'économie

politique_, page 5.]

Sur quoi M. Ferrier fait cette observation:

«Si M. Say croit répondre ainsi à l'objection très-forte qu'il

s'est proposée, il s'abuse étrangement. Que des hommes, d'ailleurs

très-éclairés, se soient trompés pendant plusieurs siècles sur

un point quelconque d'histoire naturelle, cela se comprend et ne

prouve rien. L'eau, l'air, la terre et le feu, éléments ou non, en

étaient-ils moins utiles à l'homme?.... Ces erreurs-là sont sans

conséquence; elles n'amènent pas de bouleversements, ne jettent

pas de malaise dans les esprits, elles ne blessent surtout aucun

intérêt, raison pour laquelle elles pourraient, sans inconvénient,

durer des milliers d'années. Le monde physique marche donc comme si

elles n'existaient pas. Mais en peut-il être ainsi des erreurs qui

attaquent le monde moral? Conçoit-on qu'un système d'administration

qui serait absolument faux, dommageable par conséquent, pût être

suivi, pendant plusieurs siècles et chez plusieurs peuples, avec

l'assentiment général de tous les hommes instruits? Expliquera-t-on

comment un tel système pourrait se lier avec la prospérité toujours

croissante des nations? M. Say avoue que l'argument qu'il combat

est digne de faire une impression profonde. Oui certes, et cette

impression reste, car M. Say l'a plutôt augmentée que détruite.»

Écoutons M. de Saint-Chamans:

«Ce n'est guère qu'au milieu du dernier siècle, de ce dix-huitième

siècle où toutes les matières, tous les principes sans exception,

furent livrés à la discussion des écrivains, que ces fournisseurs

d'idées _spéculatives_, appliquées à tout sans être applicables à

rien, commencèrent à écrire sur l'économie politique. Il existait

auparavant un système d'économie politique non écrit, mais _pratiqué_

par les gouvernements. Colbert, dit-on, en était l'inventeur, et

il était la règle de tous les États de l'Europe. Ce qu'il y a de

plus singulier, c'est qu'il l'est encore, malgré les anathèmes et

le mépris, malgré les découvertes de l'école moderne. Ce système,

que nos écrivains ont nommé le _système mercantile_, consistait

à... contrarier, par des prohibitions ou des droits d'entrée, les

productions étrangères qui pouvaient ruiner nos manufactures par

leur concurrence..... Ce système a été déclaré inepte, absurde,

propre à appauvrir tout pays, par les écrivains économistes de

toutes les écoles[22]; il a été banni de tous les livres, réduit

à se réfugier dans la _pratique_ de tous les peuples; et on ne

conçoit pas que, pour ce qui regarde la richesse des nations, les

gouvernements ne s'en soient pas rapportés aux savants auteurs plutôt

qu'à la _vieille expérience_ d'un système, etc..... On ne conçoit

pas surtout que le gouvernement français..... s'obstine, en économie

politique, à résister aux progrès des lumières et à conserver dans

sa _pratique_ ces vieilles erreurs que tous nos économistes de plume

ont signalées... Mais en voilà trop sur ce système mercantile,

qui n'a pour lui _que les faits_, et qui n'est soutenu par aucun

écrivain[23]!»

[Note 22: Ne pourrait-on pas dire: C'est un terrible préjugé contre

MM. Ferrier et Saint-Chamans que les économistes _de toutes les

écoles_, c'est-à-dire tous les hommes qui ont étudié la question,

soient arrivés à ce résultat: après tout, la liberté vaut mieux que

la contrainte, et les lois de Dieu sont plus sages que celles de

Colbert.]

[Note 23: _Du Système de l'impôt_, etc., par M. le vicomte de

Saint-Chamans, page 11.]

* * * * *

Ne dirait-on pas, à entendre ce langage, que les économistes, en

réclamant pour chacun _la libre disposition de sa propriété_, ont

fait sortir de leur cervelle, comme les fouriéristes, un ordre social

nouveau, chimérique, étrange, une sorte de phalanstère sans précédent

dans les annales du genre humain! Il me semble que, s'il y a, en

tout ceci, quelque chose d'inventé, de contingent, ce n'est pas la

liberté, mais la protection; ce n'est pas la faculté d'échanger, mais

bien la douane, la douane appliquée à bouleverser artificiellement

l'ordre naturel des rémunérations.

Mais il ne s'agit pas de comparer, de juger les deux systèmes; la

question, pour le moment, est de savoir lequel des deux s'appuie sur

l'expérience.

Ainsi donc, Messieurs les Monopoleurs, vous prétendez que les _faits_

sont pour vous; que nous n'avons de notre côté que des _théories_.

Vous vous flattez même que cette longue série d'actes publics, cette

_vieille expérience_ de l'Europe que vous invoquez, a paru imposante

à M. Say; et je conviens qu'il ne vous a pas réfutés avec sa sagacité

habituelle.--Pour moi, je ne vous cède pas le domaine des _faits_,

car vous n'avez pour vous que des faits exceptionnels et contraints,

et nous avons à leur opposer les faits universels, les actes libres

et volontaires de tous les hommes.

Que disons-nous et que dites-vous?

--Nous disons:

«Il vaut mieux acheter à autrui ce qu'il en coûte plus cher de faire

soi-même.»

Et vous, vous dites:

«Il vaut mieux faire les choses soi-même, encore qu'il en coûte moins

cher de les acheter à autrui.»

Or, Messieurs, laissant de côté la théorie, la démonstration, le

raisonnement, toutes choses qui paraissent vous donner des nausées,

quelle est celle de ces deux assertions qui a pour elle la sanction

de l'_universelle pratique_?

Visitez donc les champs, les ateliers, les usines, les magasins;

regardez au-dessus, au-dessous et autour de vous; scrutez ce qui

s'accomplit dans votre propre ménage; observez vos propres actes

de tous les instants, et dites quel est le principe qui dirige ces

laboureurs, ces ouvriers, ces entrepreneurs, ces marchands; dites

quelle est votre _pratique_ personnelle.

Est-ce que l'agriculteur fait ses habits? est-ce que le tailleur

produit le grain qu'il consomme? est-ce que votre ménagère ne cesse

pas de faire le pain à la maison aussitôt qu'elle trouve économie

à l'acheter au boulanger? est-ce que vous quittez la plume pour la

brosse, afin de ne pas payer _tribut_ au décrotteur? est-ce que

l'économie tout entière de la société ne repose pas sur la séparation

des occupations, sur la division du travail, sur l'_échange_ en un

mot? et l'échange est-il autre chose que ce calcul qui nous fait,

à tous tant que nous sommes, discontinuer la production directe,

lorsque l'acquisition indirecte nous présente épargne de temps et de

peine?

Vous n'êtes donc pas les hommes de la _pratique_, puisque vous ne

pourriez pas montrer un seul homme, sur toute la surface du globe,

qui agisse selon votre principe.

Mais, direz-vous, nous n'avons jamais entendu faire de notre principe

la règle des relations individuelles. Nous comprenons bien que ce

serait briser le lien social, et forcer les hommes à vivre, comme les

colimaçons, chacun dans sa carapace. Nous nous bornons à prétendre

qu'il domine _de fait_ les relations qui se sont établies entre les

agglomérations de la famille humaine.

Eh bien, cette assertion est encore erronée. La famille, la commune,

le canton, le département, la province, sont autant d'agglomérations

qui toutes, sans aucune exception, rejettent _pratiquement_ votre

principe et n'y ont même jamais songé. Toutes se procurent par voie

d'échange ce qu'il leur en coûterait plus de se procurer par voie de

production. Autant en feraient les peuples, si vous ne l'empêchiez

_par la force_.

C'est donc nous qui sommes les hommes de pratique et d'expérience;

car, pour combattre l'interdit que vous avez mis exceptionnellement

sur quelques échanges internationaux, nous nous fondons sur la

pratique et l'expérience de tous les individus et de toutes les

agglomérations d'individus dont les actes sont volontaires, et

peuvent par conséquent être invoqués en témoignage. Mais vous, vous

commencez par _contraindre_, par _empêcher_, et puis vous vous

emparez d'actes _forcés_ ou _prohibés_ pour vous écrier: «Voyez, la

pratique nous justifie!»

Vous vous élevez contre notre _théorie_, et même contre la _théorie_

en général. Mais, quand vous posez un principe antagonique au nôtre,

vous êtes-vous imaginé, par hasard, que vous ne faisiez pas de la

_théorie_? Non, non, rayez cela de vos papiers. Vous faites de la

théorie comme nous, mais il y a entre la vôtre et la nôtre cette

différence:

Notre théorie ne consiste qu'à observer les _faits_ universels, les

sentiments universels, les calculs, les procédés universels, et tout

au plus à les classer, à les coordonner pour les mieux comprendre.

Elle est si peu opposée à la pratique qu'elle n'est autre chose

que _la pratique expliquée_. Nous regardons agir les hommes mus

par l'instinct de la conservation et du progrès, et ce qu'ils

font librement, volontairement, c'est cela même que nous appelons

_économie politique_ ou économie de la société. Nous allons sans

cesse répétant: Chaque homme est _pratiquement_ un excellent

économiste, produisant ou échangeant selon qu'il y a plus d'avantage

à échanger ou à produire. Chacun, par l'expérience, s'élève à la

science, ou plutôt la science n'est que cette même expérience

scrupuleusement observée et méthodiquement exposée.

Mais vous, vous faites de la _théorie_ dans le sens défavorable

du mot. Vous imaginez, vous inventez des procédés qui ne sont

sanctionnés par la pratique d'aucun homme vivant sous la voûte

des cieux, et puis vous appelez à votre aide la contrainte et la

prohibition. Il faut bien que vous ayez recours _à la force_,

puisque, voulant que les hommes produisent ce qu'il leur est _plus

avantageux_ d'acheter, vous voulez qu'ils renoncent à un _avantage_,

vous exigez d'eux qu'ils se conduisent d'après une doctrine qui

implique contradiction, même dans ses termes.

Aussi, cette doctrine qui, vous en convenez, serait absurde dans

les relations individuelles, je vous défie de l'étendre, même en

spéculation, aux transactions entre familles, communes, départements

ou provinces. De votre propre aveu, elle n'est applicable qu'aux

relations internationales.

Et c'est pourquoi vous êtes réduits à répéter chaque jour:

«Les principes n'ont rien d'absolu. Ce qui est _bien_ dans

l'individu, la famille, la commune, la province, est _mal_ dans la

nation. Ce qui est _bon_ en détail,--savoir: acheter plutôt que

produire, quand l'achat est plus avantageux que la production,--cela

même est _mauvais_ en masse; l'économie politique des individus n'est

pas celle des peuples,» et autres balivernes _ejusdem farinæ_.

Et tout cela, pourquoi? Regardez-y de près. Pour nous prouver que

nous, consommateurs, nous sommes votre propriété! que nous vous

appartenons en corps et en âme! que vous avez sur nos estomacs et sur

nos membres un droit exclusif! qu'il vous appartient de nous nourrir

et de nous vêtir à votre prix, quelles que soient votre impéritie,

votre rapacité ou l'infériorité de votre situation!

Non, vous n'êtes pas les hommes de la pratique, vous êtes des hommes

d'abstraction..... et d'extorsion[24].

[Note 24: V. ci-après le chap. XV.

(_Note de l'éditeur._)]

XIV.--CONFLIT DE PRINCIPES.

Il est une chose qui me confond, et c'est celle-ci:

Des publicistes sincères étudiant, au seul point de vue des

producteurs, l'économie des sociétés, sont arrivés à cette double

formule:

«Les gouvernements doivent disposer des consommateurs soumis à leurs

lois, en faveur du travail national;

«Ils doivent soumettre à leurs lois des consommateurs lointains, pour

en disposer en faveur du travail national.»

La première de ces formules s'appelle _Protection_; la seconde,

_Débouchés_.

Toutes deux reposent sur cette donnée qu'on nomme _Balance du

commerce_:

«Un peuple s'appauvrit quand il importe, et s'enrichit quand il

exporte.»

Car, si tout achat au dehors est un _tribut payé_, une perte, il est

tout simple de restreindre, même de prohiber les importations.

Et si toute vente au dehors est un _tribut reçu_, un profit, il est

tout naturel de se créer des _débouchés_, même par la force.

_Système protecteur, système colonial_: ce ne sont donc que deux

aspects d'une même théorie.--_Empêcher_ nos concitoyens d'acheter aux

étrangers, _forcer_ les étrangers à acheter à nos concitoyens, ce ne

sont que deux conséquences d'un principe identique.

Or, il est impossible de ne pas reconnaître que, selon cette

doctrine, si elle est vraie, l'utilité générale repose sur le

_monopole_ ou spoliation intérieure, et sur la _conquête_ ou

spoliation extérieure.

J'entre dans un des chalets suspendus aux flancs de nos Pyrénées.

Le père de famille n'a reçu, pour son travail, qu'un faible salaire.

La bise glaciale fait frissonner ses enfants à demi nus, le foyer est

éteint et la table vide. Il y a de la laine et du bois et du maïs

par delà la montagne, mais ces biens sont interdits à la famille

du pauvre journalier; car l'autre versant des monts, ce n'est plus

la France. Le sapin étranger ne réjouira pas le foyer du chalet;

les enfants du berger ne connaîtront pas le goût de la _méture_

biscaïenne, et la laine de Navarre ne réchauffera pas leurs membres

engourdis. Ainsi le veut l'utilité générale: à la bonne heure! mais

convenons qu'elle est ici en contradiction avec la justice.

Disposer législativement des consommateurs, les réserver au travail

national, c'est empiéter sur leur liberté, c'est leur interdire

une action, l'échange, qui n'a en elle-même rien de contraire à la

morale; en un mot, c'est leur faire _injustice_.

Et cependant cela est nécessaire, dit-on, sous peine de voir

s'arrêter le travail national, sous peine de porter un coup funeste à

la prospérité publique.

Les écrivains de l'école protectioniste arrivent donc à cette triste

conclusion, qu'il y a incompatibilité radicale entre la Justice et

l'Utilité.

* * * * *

D'un autre côté, si chaque peuple est intéressé à _vendre_ et à ne

pas _acheter_, une action et une réaction violentes sont l'état

naturel de leurs relations, car chacun cherchera à imposer ses

produits à tous, et tous s'efforceront de repousser les produits de

chacun.

Une vente, en effet, implique un achat, et puisque, selon cette

doctrine, vendre c'est bénéficier, comme acheter c'est perdre, toute

transaction internationale implique l'amélioration d'un peuple et la

détérioration d'un autre.

Mais, d'une part, les hommes sont fatalement poussés vers ce qui

leur profite; de l'autre, ils résistent instinctivement à ce qui

leur nuit: d'où il faut conclure que chaque peuple porte en lui-même

une force naturelle d'expansion et une force non moins naturelle de

résistance, lesquelles sont également nuisibles à tous les autres;

ou, en d'autres termes, que l'antagonisme et la guerre sont l'état

_naturel_ de la société humaine.

Ainsi, la théorie que je discute se résume en ces deux axiomes:

L'Utilité est incompatible avec la Justice au dedans.

L'Utilité est incompatible avec la Paix au dehors.

Eh bien! ce qui m'étonne, ce qui me confond, c'est qu'un publiciste,

un homme d'État, qui a sincèrement adhéré à une doctrine

économique dont le principe heurte si violemment d'autres principes

incontestables, puisse goûter un instant de calme et de repos

d'esprit.

Pour moi, il me semble que, si j'avais pénétré dans la science

par cette porte, si je n'apercevais pas clairement que Liberté,

Utilité, Justice, Paix, sont choses non-seulement compatibles, mais

étroitement liées entre elles, et pour ainsi dire identiques, je

m'efforcerais d'oublier tout ce que j'ai appris; je me dirais:

«Comment Dieu a-t-il pu vouloir que les hommes n'arrivent à la

prospérité que par l'injustice et la guerre? Comment a-t-il pu

vouloir qu'ils ne renoncent à la guerre et à l'injustice qu'en

renonçant à leur bien-être?

«Ne me trompe-t-elle pas, par de fausses lueurs, la science qui

m'a conduit à l'horrible blasphème qu'implique cette alternative,

et oserai-je prendre sur moi d'en faire la base de la législation

d'un grand peuple? Et lorsqu'une longue suite de savants illustres

ont recueilli des résultats plus consolants de cette même science à

laquelle ils ont consacré toute leur vie, lorsqu'ils affirment que

la liberté et l'utilité s'y concilient avec la justice et la paix,

que tous ces grands principes suivent, sans se heurter, et pendant

l'éternité entière, des parallèles infinis, n'ont-ils pas pour eux

la présomption qui résulte de tout ce que nous savons de la bonté

et de la sagesse de Dieu, manifestées dans la sublime harmonie de

la création matérielle? Dois-je croire légèrement, contre une telle

présomption et contre tant d'imposantes autorités, que ce même Dieu

s'est plu à mettre l'antagonisme et la dissonance dans les lois du

monde moral? Non, non, avant de tenir pour certain que tous les

principes sociaux se heurtent, se choquent, se neutralisent, et sont

entre eux en un conflit anarchique, éternel, irrémédiable; avant

d'imposer à mes concitoyens le système impie auquel mes raisonnements

m'ont conduit, je veux en repasser toute la chaîne, et m'assurer

s'il n'est pas un point de la route où je me suis égaré.»

Que si, après un sincère examen, vingt fois recommencé, j'arrivais

toujours à cette affreuse conclusion, qu'il faut opter entre

le Bien et le Bon, découragé, je repousserais la science, je

m'enfoncerais dans une ignorance volontaire, surtout je déclinerais

toute participation aux affaires de mon pays, laissant à des hommes

d'une autre trempe le fardeau et la responsabilité d'un choix si

pénible[25].

[Note 25: V. ci-après les chap. XVIII, XX, et à la fin de ce volume,

la lettre à M. Thiers, intitulée _Protectionisme et Communisme_.

(_Note de l'éditeur._)]

XV.--ENCORE LA RÉCIPROCITÉ.

M. de Saint-Cricq disait: «Sommes-nous sûrs que l'étranger nous fera

autant d'achats que de ventes?»

M. de Dombasle: «Quel motif avons-nous de croire que les producteurs

anglais viendront chercher chez nous, plutôt que chez toute autre

nation du globe, les produits dont ils pourront avoir besoin, et des

produits pour une valeur équivalente à leurs exportations en France?»

J'admire comme les hommes, qui se disent _pratiques_ avant tout,

raisonnent en dehors de toute pratique!

Dans la pratique, se fait-il un échange sur cent, sur mille, sur dix

mille peut-être, qui soit un troc direct de produit contre produit?

Depuis qu'il y a des monnaies au monde, jamais aucun cultivateur

s'est-il dit: je ne veux acheter des souliers, des chapeaux, des

conseils, des leçons, qu'au cordonnier, au chapelier, à l'avocat,

au professeur qui m'achètera du blé tout juste pour une valeur

équivalente?--Et pourquoi les nations s'imposeraient-elles cette gêne?

Comment se passent les choses?

Supposons un peuple privé de relations extérieures.--Un homme a

produit du blé. Il le verse dans la circulation _nationale_ au plus

haut cours qu'il peut trouver, et il reçoit en échange... quoi? Des

écus, c'est-à-dire des mandats, des bons fractionnables à l'infini,

au moyen desquels il lui sera loisible de retirer aussi de la

circulation nationale, quand il le jugera à propos et jusqu'à due

concurrence, les objets dont il aura besoin ou envie. En définitive,

à la fin de l'opération, il aura retiré de la masse justement

l'équivalent de ce qu'il y a versé, et, en valeur, _sa consommation

égalera exactement sa production_.

Si les échanges de cette nation avec le dehors sont libres, ce n'est

plus dans la circulation _nationale_, mais dans la circulation

_générale_, que chacun verse ses produits et puise ses consommations.

Il n'a point à se préoccuper si ce qu'il livre à cette circulation

générale est acheté par un compatriote ou un étranger; si les bons

qu'il reçoit lui viennent d'un Français ou d'un Anglais; si les

objets contre lesquels il échange ensuite ces _bons_, à mesure de

ses besoins, ont été fabriqués en deçà ou au delà du Rhin ou des

Pyrénées. Toujours est-il qu'il y a, pour chaque individu, balance

exacte entre ce qu'il verse et ce qu'il puise dans le grand réservoir

commun; et si cela est vrai de chaque individu, cela est vrai de la

nation en masse.

La seule différence entre les deux cas, c'est que, dans le dernier,

chacun est en face d'un marché plus étendu pour ses ventes et ses

achats, et a, par conséquent, plus de chances de bien faire les uns

et les autres.

On fait cette objection: Si tout le monde se ligue pour ne pas

retirer de la circulation les produits d'un individu déterminé, il ne

pourra rien retirer à son tour de la masse. Il en est de même d'un

peuple.

RÉPONSE: Si ce peuple ne peut rien retirer de la masse, il n'y

versera rien non plus; il travaillera pour lui-même. Il sera

contraint de se soumettre à ce que vous voulez lui imposer d'avance,

à savoir: _l'isolement_.

Et ce sera l'idéal du régime prohibitif.

N'est-il pas plaisant que vous lui infligiez d'ores et déjà ce

régime, dans la crainte qu'il ne coure la chance d'y arriver un jour

sans vous?

XVI.--LES FLEUVES OBSTRUÉS PLAIDANT POUR LES PROHIBITIONISTES.

Il y a quelques années, j'étais à Madrid. J'allai aux cortès. On y

discutait un traité avec le Portugal sur l'amélioration du cours

du Duero. Un député se lève et dit: «Si le Duero est canalisé, les

transports s'y feront à plus bas prix. Les grains portugais se

vendront à meilleur marché dans les Castilles et feront à notre

_travail national_ une concurrence redoutable. Je repousse le projet,

à moins que MM. les ministres ne s'engagent à relever le tarif des

douanes de manière à rétablir l'équilibre.» L'assemblée trouva

l'argument sans réplique.

Trois mois après, j'étais à Lisbonne. La même question était soumise

au sénat. Un noble hidalgo dit: «Senhor presidente, le projet est

absurde. Vous placez des gardes, à gros frais, sur les rives du

Duero, pour empêcher l'invasion du grain castillan en Portugal, et,

en même temps, vous voulez, toujours à gros frais, faciliter cette

invasion. C'est une inconséquence à laquelle je ne puis m'associer.

Que le Duero passe à nos fils tel que nous l'ont laissé nos pères.»

* * * * *

Plus tard, quand il s'est agi d'améliorer la Garonne, je me suis

rappelé les arguments des orateurs ibériens, et je me disais: Si les

députés de Toulouse étaient aussi bons économistes que celui de

Palencia, et les représentants de Bordeaux aussi forts logiciens que

ceux d'Oporto, assurément on laisserait la Garonne

Dormir au bruit flatteur de son urne penchante,

car la canalisation de la Garonne favorisera, au préjudice de

Bordeaux, l'_invasion_ des produits toulousains, et, au détriment de

Toulouse, l'_inondation_ des produits bordelais.

XVII.--UN CHEMIN DE FER NÉGATIF.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 6 / 41 段