qui coûte 10 fr., est bien cher. Dépensons deux ou trois cents
millions en rail-ways, et nous le réduirons de moitié.--Évidemment,
tout ce que nous aurons obtenu, c'est que le produit belge se vendra
à Paris 35 fr., savoir:
20 fr. son prix de Bruxelles.
10 -- droit.
5 -- port réduit par le chemin de fer.
------
35 fr. total, ou prix de revient à Paris.
Eh! n'aurions-nous pas atteint le même résultat en abaissant le tarif
à 5 fr.? Nous aurions alors:
20 fr. prix de Bruxelles.
5 -- droit réduit.
10 -- port par les routes ordinaires.
------
35 fr. total, ou prix de revient à Paris.
Et ce procédé nous eût épargné 200 millions que coûte le chemin
de fer, plus les frais de surveillance douanière, car ils doivent
diminuer à mesure que diminue l'encouragement à la contrebande.
Mais, dit-on, le droit est nécessaire pour protéger l'industrie
parisienne.--Soit; mais alors n'en détruisez pas l'effet par votre
chemin de fer.
Car, si vous persistez à vouloir que le produit belge revienne, comme
celui de Paris, à 40 fr., il vous faudra porter le droit à 15 fr.
pour avoir:
20 fr. prix de Bruxelles.
15 -- droit protecteur.
5 -- port par le chemin de fer.
------
40 fr. total à prix égalisés.
Alors je demande quelle est, sous ce rapport, l'utilité du chemin de
fer.
Franchement, n'y a-t-il pas quelque chose d'humiliant pour le
dix-neuvième siècle d'apprêter aux âges futurs le spectacle de
pareilles puérilités pratiquées avec un sérieux imperturbable? Être
dupe d'autrui n'est pas déjà très-plaisant; mais employer le vaste
appareil représentatif à se duper soi-même, à se duper doublement, et
dans une affaire de numération, voilà qui est bien propre à rabattre
un peu l'orgueil du _siècle des lumières_.
X.--RÉCIPROCITÉ.
Nous venons de voir que tout ce qui, dans le trajet, rend le
transport onéreux, agit dans le sens de la protection, ou, si on
l'aime mieux, que la protection agit dans le sens de tout ce qui rend
le transport onéreux.
Il est donc vrai de dire qu'un tarif est un marais, une ornière, une
lacune, une pente roide, en un mot, un _obstacle_ dont l'effet se
résout à augmenter la différence du prix de consommation au prix de
production. Il est de même incontestable qu'un marais, une fondrière,
sont de véritables tarifs protecteurs.
Il y a des gens (en petit nombre, il est vrai, mais il y en a) qui
commencent à comprendre que les obstacles, pour être artificiels,
n'en sont pas moins des obstacles, et que notre bien-être a plus à
gagner à la liberté qu'à la protection, précisément par la même
raison qui fait qu'un canal lui est plus favorable qu'un «chemin
sablonneux, montant et malaisé.»
Mais, disent-ils, il faut que cette liberté soit réciproque. Si nous
abaissions nos barrières devant l'Espagne, sans que l'Espagne les
abaissât devant nous, évidemment nous serions dupes. Faisons donc des
_traités de commerce_ sur la base d'une juste réciprocité, concédons
pour qu'on nous concède, faisons le _sacrifice_ d'acheter pour
obtenir l'avantage de vendre.
Les personnes qui raisonnent ainsi, je suis fâché de le leur
dire, sont, qu'elles le sachent ou non, dans le principe de la
protection; seulement elles sont un peu plus inconséquentes que les
protectionistes purs, comme ceux-ci sont plus inconséquents que les
prohibitionistes absolus.
Je le démontrerai par l'apologue suivant.
_Stulta et Puera._
Il y avait, n'importe où, deux villes, _Stulta_ et _Puera_. Elles
construisirent à gros frais une route qui les rattachait l'une à
l'autre. Quand cela fut fait, _Stulta_ se dit: Voici que _Puera_
m'inonde de ses produits, il faut y aviser. En conséquence, elle créa
et paya un corps d'_Enrayeurs_, ainsi nommés parce que leur mission
était de mettre des obstacles aux convois qui arrivaient de _Puera_.
Bientôt après, _Puera_ eut aussi un corps d'_Enrayeurs_.
Au bout de quelques siècles, les lumières ayant fait de grands
progrès, la capacité de _Puera_ se haussa jusqu'à lui faire
découvrir que ces obstacles réciproques pourraient bien n'être que
réciproquement nuisibles. Elle envoya un diplomate à _Stulta_,
lequel, sauf la phraséologie officielle, parla en ce sens: «Nous
avons créé une route, et maintenant nous embarrassons cette route.
Cela est absurde. Mieux eût valu laisser les choses dans leur
premier état. Nous n'aurions pas eu à payer, la route d'abord, et
puis les embarras. Au nom de _Puera_, je viens vous proposer, non
point de renoncer tout à coup à nous opposer des obstacles mutuels,
ce serait agir selon un principe, et nous méprisons autant que
vous les principes, mais d'atténuer quelque peu ces obstacles, en
ayant soin de pondérer équitablement à cet égard nos _sacrifices_
respectifs.»--Ainsi parla le diplomate. _Stulta_ demanda du temps
pour réfléchir. Elle consulta tour à tour ses fabricants, ses
agriculteurs. Enfin, au bout de quelques années, elle déclara que les
négociations étaient rompues.
À cette nouvelle, les habitants de _Puera_ tinrent conseil. Un
vieillard (on a toujours soupçonné qu'il avait été secrètement acheté
par _Stulta_) se leva et dit: «Les obstacles créés par _Stulta_
nuisent à nos ventes, c'est un malheur. Ceux que nous avons créés
nous-mêmes nuisent à nos achats, c'est un autre malheur. Nous
ne pouvons rien sur le premier, mais le second dépend de nous.
Délivrons-nous au moins de l'un, puisque nous ne pouvons nous défaire
des deux. Supprimons nos _Enrayeurs_ sans exiger que _Stulta_ en
fasse autant. Un jour sans doute elle apprendra à mieux faire ses
comptes.»
Un second conseiller, homme de pratique et de faits, exempt
de principes et nourri de la vieille expérience des ancêtres,
répliqua: «N'écoutons pas ce rêveur, ce théoricien, ce novateur,
cet utopiste, cet économiste, ce _stultomane_. Nous serions tous
perdus si les embarras de la route n'étaient pas bien égalisés,
équilibrés et pondérés entre _Stulta_ et _Puera_. Il y aurait plus
de difficulté, pour _aller_ que pour _venir_, et pour _exporter_
que pour _importer_. Nous serions, relativement à _Stulta_, dans
les conditions d'infériorité où se trouvent le Havre, Nantes,
Bordeaux, Lisbonne, Londres, Hambourg, la Nouvelle-Orléans, par
rapport aux villes placées aux sources de la Seine, de la Loire,
de la Garonne, du Tage, de la Tamise, de l'Elbe et du Mississipi;
car il y a plus de difficultés à remonter les fleuves qu'à les
descendre.--(Une voix: Les villes des embouchures ont prospéré plus
que celles des sources.)--Ce n'est pas possible.--(La même voix:
Mais cela est.)--Eh bien, elles ont prospéré _contre les règles_.»
Un raisonnement si concluant ébranla l'assemblée. L'orateur acheva
de la convaincre en parlant d'indépendance nationale, d'honneur
national, de dignité nationale, de travail national, d'inondation
de produits, de tributs, de concurrence meurtrière; bref, il
emporta le maintien des obstacles; et, si vous en êtes curieux, je
puis vous conduire en certain pays où vous verrez de vos yeux des
cantoniers et des enrayeurs travaillant de la meilleure intelligence
du monde, par décret de la même assemblée législative et aux frais
des mêmes contribuables, les uns à déblayer la route et les autres à
l'embarrasser.
XI.--PRIX ABSOLUS.
Voulez-vous juger entre la liberté et la protection? voulez-vous
apprécier la portée d'un phénomène économique? Recherchez ses effets
_sur l'abondance ou la rareté des choses_, et non _sur la hausse
ou la baisse des prix_. Méfiez-vous des _prix absolus_: ils vous
mèneraient dans un labyrinthe inextricable.
M. Mathieu de Dombasle, après avoir établi que la protection
renchérit les choses, ajoute:
«L'excédant du prix augmente les dépenses de la vie, et _par
conséquent_ le prix du travail, et chacun retrouve dans l'excédant
du prix de ses produits l'excédant du prix de ses dépenses. Ainsi,
si tout le monde paie comme consommateur, tout le monde aussi reçoit
comme producteur.»
Il est clair qu'on pourrait retourner l'argument et dire:
«Si tout le monde reçoit comme producteur, tout le monde paie comme
consommateur.»
Or, qu'est-ce que cela prouve? Rien autre chose si ce n'est que la
protection _déplace_ inutilement et injustement la richesse. Autant
en fait la spoliation.
Encore, pour admettre que ce vaste appareil aboutît à de simples
compensations, faut-il adhérer au _par conséquent_ de M. de Dombasle,
et s'être assuré que le prix du travail s'élève avec le prix des
produits protégés. C'est une question de fait que je renvoie à
M. Moreau de Jonnès; qu'il veuille bien chercher si le taux des
salaires a progressé comme les actions des mines d'Anzin. Quant à
moi, je ne le pense pas, parce que je crois que le prix du travail,
comme tous les autres, est gouverné par le rapport de l'offre à la
demande. Or, je conçois bien que la _restriction_ diminue l'offre de
la houille, et par suite en élève le prix; mais je n'aperçois pas
aussi clairement qu'elle augmente la demande du travail de manière
à améliorer le taux des salaires. Je le conçois d'autant moins que
la quantité de travail demandé dépend du capital disponible. Or,
la protection peut bien déplacer les capitaux, les pousser d'une
industrie vers une autre, mais non les accroître d'une obole.
Au surplus, cette question du plus haut intérêt sera examinée
ailleurs. Je reviens aux _prix absolus_, et je dis qu'il n'est pas
d'absurdités qu'on ne puisse rendre spécieuses par des raisonnements
tels que celui de M. de Dombasle.
Imaginez qu'une nation isolée, possédant une quantité donnée de
numéraire, s'amuse à brûler, chaque année, la moitié de tout ce
qu'elle produit, je me charge de prouver, avec la théorie de M. de
Dombasle, qu'elle n'en sera pas moins riche.
En effet, par suite de l'incendie, toutes choses doubleront de prix,
et les inventaires faits avant et après le désastre offriront
exactement la même valeur _nominale_. Mais alors, qui aura perdu? Si
Jean achète le drap plus cher, il vend aussi plus cher son blé; et
si Pierre perd sur l'achat du blé, il se récupère sur la vente de
son drap. «Chacun retrouve dans l'excédant du prix de ses produits
(dirai-je) l'excédant du montant de ses dépenses; et si tout le monde
paie comme consommateur, tout le monde aussi reçoit comme producteur.»
Tout cela, c'est de l'amphigouri et non de la science. La vérité,
réduite à sa plus simple expression, la voici: que les hommes
détruisent le drap et le blé par l'incendie, ou par l'usage, l'effet
est le même _quant aux prix_, mais non _quant à la richesse_, car
c'est précisément dans l'usage des choses que consiste la richesse ou
le bien-être.
De même, la restriction, tout en diminuant l'abondance des choses,
peut en hausser le prix de manière à ce que chacun soit, si vous
voulez, _numérairement parlant_, aussi riche. Mais faire figurer
dans un inventaire trois hectolitres de blé à 20 francs ou quatre
hectolitres à 15 francs, parce que le résultat est toujours 60
francs, cela revient-il au même, au point de vue de la satisfaction
des besoins?
Et c'est à ce point de vue de la consommation que je ne cesserai
de ramener les protectionistes, car c'est là qu'est la fin de tous
nos efforts et la solution de tous les problèmes[18]. Je leur
dirai toujours: N'est-il pas vrai que la restriction, en prévenant
les échanges, en bornant la division du travail, en le forçant
à s'attaquer à des difficultés de situation et de température,
diminue en définitive la quantité produite par une somme d'efforts
déterminés? Et qu'importe que la moindre quantité produite sous le
régime de la protection ait la même _valeur nominale_ que la plus
grande quantité produite sous le régime de la liberté? L'homme ne vit
pas de _valeurs nominales_, mais de produits réels, et plus il a de
ces produits, n'importe le prix, plus il est riche.
[Note 18: Cette pensée revient souvent sous la plume de l'auteur.
Elle avait à ses yeux une importance capitale et lui dictait quatre
jours avant sa mort cette recommandation: «Dites à de F. de traiter
les questions économiques toujours au point de vue du consommateur,
car l'intérêt du consommateur ne fait qu'un avec celui de l'humanité.»
(_Note de l'éditeur._)]
Je ne m'attendais pas, en écrivant ce qui précède, à rencontrer
jamais un anti-économiste assez bon logicien pour admettre
explicitement que la richesse des peuples dépend de la valeur des
choses, abstraction faite de leur abondance. Voici ce que je trouve
dans le livre de M. de Saint-Chamans (pag. 210):
«Si 15 millions de marchandises vendues aux étrangers sont pris
sur le produit ordinaire, estimé 50 millions, les 35 millions
restants de marchandises, ne pouvant plus suffire aux demandes
ordinaires, augmenteront de prix, et s'élèveront à la valeur
de 50 millions. Alors, le revenu du pays représentera 15
millions de valeur de plus... Il y aura donc accroissement de
richesses de 15 millions pour le pays, précisément le montant de
l'importation du numéraire.»
Voilà qui est plaisant! Si une nation a fait dans l'année pour 50
millions de récoltes et marchandises, il lui suffit d'en vendre le
quart à l'étranger pour être d'un quart plus riche! Donc, si elle
en vendait la moitié, elle augmenterait de moitié sa fortune, et si
elle échangeait contre des écus son dernier brin de laine et son
dernier grain de froment, elle porterait son revenu à cent millions!
Singulière manière de s'enrichir que de produire l'infinie cherté par
la rareté absolue!
Au reste, voulez-vous juger des deux doctrines? soumettez-les à
l'épreuve de l'exagération.
Selon celle de M. de Saint-Chamans, les Français seraient tout aussi
riches, c'est-à-dire aussi bien pourvus de toutes choses avec la
millième partie de leurs produits annuels, parce qu'ils vaudraient
mille fois davantage.
Selon la nôtre, les Français seraient infiniment riches si leurs
produits annuels étaient d'une abondance infinie, et par conséquent
sans valeur aucune[19].
[Note 19: V. le chap. V de la seconde série des _sophismes_ et le
chap. VI des _Harmonies économiques_.
(_Note de l'éditeur._)]
XII.--LA PROTECTION ÉLÈVE-T-ELLE LE TAUX DES SALAIRES?
Un athée déblatérait contre la religion, contre les prêtres, contre
Dieu. «Si vous continuez, lui dit un des assistants, peu orthodoxe
lui-même, vous allez me convertir.»
Ainsi, quand on entend nos imberbes écrivailleurs, romanciers,
réformateurs, feuilletonistes ambrés, musqués, gorgés de glaces
et de champagne, serrant dans leur portefeuille les Ganneron, les
Nord et les Mackenzie, ou faisant couvrir d'or leurs tirades contre
l'égoïsme, l'individualisme du siècle; quand on les entend, dis-je,
déclamer contre la dureté de nos institutions, gémir sur le salariat
et le prolétariat; quand on les voit lever au ciel des yeux attendris
à l'aspect de la misère des classes laborieuses, misère qu'ils ne
visitèrent jamais que pour en faire de lucratives peintures, on est
tenté de leur dire: Si vous continuez ainsi, vous allez me rendre
indifférent au sort des ouvriers.
Oh! l'affectation! l'affectation! voilà la nauséabonde maladie
de l'époque! Ouvriers, un homme grave, un philanthrope sincère
a-t-il exposé le tableau de votre détresse, son livre a-t-il fait
impression, aussitôt la tourbe des réformateurs jette son grappin
sur cette proie. On la tourne, on la retourne, on l'exploite, on
l'exagère, on la presse jusqu'au dégoût, jusqu'au ridicule. On vous
jette pour tout remède les grands mots: organisation, association;
on vous flatte, on vous flagorne, et bientôt il en sera des ouvriers
comme des esclaves: les hommes sérieux auront honte d'embrasser
publiquement leur cause, car comment introduire quelques idées
sensées au milieu de ces fades déclamations?
Mais loin de nous cette lâche indifférence que ne justifierait pas
l'affectation qui la provoque!
Ouvriers, votre situation est singulière! on vous dépouille, comme je
le prouverai tout à l'heure... Mais non, je retire ce mot; bannissons
de notre langage toute expression violente et fausse peut-être, en
ce sens que la spoliation, enveloppée dans les sophismes qui la
voilent, s'exerce, il faut le croire, contre le gré du spoliateur
et avec l'assentiment du spolié. Mais enfin, on vous ravit la juste
rémunération de votre travail, et nul ne s'occupe de vous faire
rendre _justice_. Oh! s'il ne fallait pour vous consoler que de
bruyants appels à la philanthropie, à l'impuissante charité, à la
dégradante aumône, s'il suffisait des grands mots _organisation_,
_communisme_, _phalanstère_, on ne vous les épargne pas. Mais
_justice_, tout simplement _justice_, personne ne songe à vous la
rendre. Et cependant ne serait-il pas _juste_ que, lorsque après une
longue journée de labeur vous avez touché votre modique salaire, vous
le puissiez échanger contre la plus grande somme de satisfactions que
vous puissiez obtenir volontairement d'un homme quelconque sur la
surface de la terre?
Un jour, peut-être, je vous parlerai aussi d'association,
d'organisation, et nous verrons alors ce que vous avez à attendre de
ces chimères par lesquelles vous vous laissez égarer sur une fausse
quête.
En attendant, recherchons si l'on ne vous fait pas _injustice_ en
vous assignant législativement les personnes à qui il vous est permis
d'acheter les choses qui vous sont nécessaires: le pain, la viande,
la toile, le drap, et, pour ainsi dire, le prix artificiel que vous
devez y mettre.
Est-il vrai que la protection, qui, on l'avoue, vous fait payer cher
toutes choses et vous nuit en cela, élève proportionnellement le taux
de vos salaires?
De quoi dépend le taux des salaires?
Un des vôtres l'a dit énergiquement: Quand deux ouvriers courent
après un maître, les salaires baissent; ils haussent quand deux
maîtres courent après un ouvrier.
Permettez-moi, pour abréger, de me servir de cette phrase plus
scientifique et peut-être moins claire: «Le taux des salaires dépend
du rapport de l'offre à la demande du travail.»
Or, de quoi dépend l'_offre_ des bras?
Du nombre qu'il y en a sur la place; et sur ce premier élément la
protection ne peut rien.
De quoi dépend la _demande_ des bras?
Du capital national disponible. Mais la loi qui dit: «On ne recevra
plus tel produit du dehors; on le fera au dedans,» augmente-t-elle
ce capital? Pas le moins du monde. Elle le tire d'une voie pour le
pousser dans une autre, mais elle ne l'accroît pas d'une obole. Elle
n'augmente donc pas la demande des bras.
On montre avec orgueil telle fabrique.--Est-ce qu'elle s'est fondée
et s'entretient avec des capitaux tombés de la lune? Non, il a fallu
les soustraire soit à l'agriculture, soit à la navigation, soit à
l'industrie vinicole.--Et voilà pourquoi si, depuis le règne des
tarifs protecteurs, il y a plus d'ouvriers dans les galeries de nos
mines et dans les faubourgs de nos villes manufacturières, il y a
moins de marins dans nos ports, moins de laboureurs et de vignerons
dans nos champs et sur nos coteaux.
Je pourrais disserter longtemps sur ce thème. J'aime mieux essayer de
vous faire comprendre ma pensée par un exemple.
Un campagnard avait un fonds de terre de vingt arpents, qu'il
faisait valoir avec un capital de 10,000 francs. Il divisa son
domaine en quatre parts et y établit l'assolement suivant: 1º
maïs; 2º froment; 3º trèfle; 4º seigle. Il ne fallait pour lui et
sa famille qu'une bien modique portion du grain, de la viande, du
laitage que produisait la ferme, et il vendait le surplus pour
acheter de l'huile, du lin, du vin, etc.--La totalité de son
capital était distribuée chaque année en gages, salaires, payements
de comptes aux ouvriers du voisinage. Ce capital rentrait par
les ventes, et même il s'accroissait d'année en année; et notre
campagnard, sachant fort bien qu'un capital ne produit rien que
lorsqu'il est mis en oeuvre, faisait profiter la classe ouvrière
de ces excédants annuels qu'il consacrait à des clôtures, des
défrichements, des améliorations dans ses instruments aratoires et
dans les bâtiments de la ferme. Même il plaçait quelques réserves
chez le banquier de la ville prochaine, mais celui-ci ne les laissait
pas oisives dans son coffre-fort; il les prêtait à des armateurs,
à des entrepreneurs de travaux utiles, en sorte qu'elles allaient
toujours se résoudre en salaires.
Cependant le campagnard mourut, et, aussitôt maître de l'héritage,
le fils se dit: Il faut avouer que mon père a été dupe toute sa
vie. Il achetait de l'huile et payait ainsi _tribut_ à la Provence,
tandis que notre terre peut à la rigueur faire végéter des oliviers.
Il achetait du vin, du lin, des oranges, et payait _tribut_ à la
Bretagne, au Médoc, aux îles d'Hyères, tandis que la vigne, le
chanvre et l'oranger peuvent, tant bien que mal, donner chez nous
quelques produits. Il payait _tribut_ au meunier, au tisserand,
quand nos domestiques peuvent bien tisser notre lin et écraser notre
froment entre deux pierres.--Il se ruinait et, en outre, il faisait
gagner à des étrangers les salaires qu'il lui était si facile de
répandre autour de lui.
Fort de ce raisonnement, notre étourdi changea l'assolement du
domaine. Il le divisa en vingt soles. Sur l'une on cultiva l'olivier,
sur l'autre le mûrier, sur la troisième le lin, sur la quatrième la
vigne, sur la cinquième le froment, etc., etc. Il parvint ainsi à
pourvoir sa famille de toutes choses et à se rendre _indépendant_. Il
ne retirait plus rien de la circulation générale; il est vrai qu'il
n'y versait rien non plus. En fut-il plus riche? Non; car la terre
n'était pas propre à la culture de la vigne; le climat s'opposait aux
succès de l'olivier, et, en définitive, la famille était moins bien
pourvue de toutes ces choses que du temps où le père les acquérait
par voie d'échanges.
Quant aux ouvriers, il n'y eut pas pour eux plus de travail
qu'autrefois. Il y avait bien cinq fois plus de soles à cultiver,
mais elles étaient cinq fois plus petites; on faisait de l'huile,
mais on faisait moins de froment; on n'achetait plus de lin, mais
on ne vendait plus de seigle. D'ailleurs, le fermier ne pouvait
dépenser en salaires plus que son capital; et son capital, loin de
s'augmenter par la nouvelle distribution des terres, allait sans
cesse décroissant. Une grande partie se fixait en bâtiments et
ustensiles sans nombre, indispensables à qui veut tout entreprendre.
En résultat, l'offre des bras resta la même, mais les moyens de les
payer déclinaient, et il y eut forcément réduction de salaires.
Voilà l'image de ce qui se passe chez une nation qui s'isole par
le régime prohibitif. Elle multiplie le nombre de ses industries,
je le sais; mais elle en diminue l'importance; elle se donne, pour
ainsi parler, un _assolement industriel_ plus compliqué, mais non
plus fécond, au contraire, puisque le même capital et la même
main-d'oeuvre s'y attaquent à plus de difficultés naturelles. Son
capital fixe absorbe une plus grande partie de son capital circulant,
c'est-à-dire une plus grande part du fonds destiné aux salaires. Ce
qui en reste a beau se ramifier, cela n'en augmente pas la masse.
C'est l'eau d'un étang qu'on croit avoir rendue plus abondante,
parce que, distribuée dans une multitude de réservoirs, elle touche
le sol par plus de points et présente au soleil plus de surface;
et l'on ne s'aperçoit pas que c'est précisément pour cela qu'elle
s'absorbe, s'évapore et se perd.
Le capital et la main-d'oeuvre étant donnés, ils créent une masse de
produits d'autant moins grande qu'il rencontrent plus d'obstacles.
Il n'est pas douteux que les barrières internationales forçant,
dans chaque pays, ce capital et cette main d'oeuvre à vaincre plus
de difficultés de climat et de température, le résultat général
est moins de produits créés, ou, ce qui revient au même, moins de
satisfactions acquises à l'humanité. Or, s'il y a diminution générale
de satisfactions, comment votre part, ouvriers, se trouverait-elle
augmentée? Donc les riches, ceux qui font la loi, auraient arrangé
les choses de telle sorte que non-seulement ils subiraient leur
prorata de la diminution totale, mais même que leur portion déjà
réduite se réduirait encore de tout ce qui s'ajoute, disent-ils, à la
vôtre? Cela est-il possible? cela est-il croyable? Oh! c'est là une
générosité suspecte, et vous feriez sagement de la repousser[20].
[Note 20: V. au tome VI, le chap. XIV des _Harmonies_.
(_Note de l'éditeur._)]
XIII.--THÉORIE, PRATIQUE.