argumentateur logicien. Il n'y a rien dans ses conclusions qui ne
soit dans ses prémisses: il ne demande rien à la pratique qu'il ne
justifie par une théorie. Son principe peut être faux, c'est là la
question. Mais enfin il a un principe. Il croit, il proclame tout
haut que, si la France donne dix pour recevoir quinze, elle perd
cinq, et il est tout simple qu'il fasse des lois en conséquence.
«Ce qu'il y a d'important, dit-il, c'est qu'incessamment le
chiffre de l'importation va en augmentant et dépasse le chiffre
de l'exportation, c'est-à-dire que tous les ans la France achète
plus de produits étrangers et vend moins de produits nationaux.
Les chiffres en font foi. Que voyons-nous? en 1842, nous voyons
l'importation dépasser de 200 millions l'exportation. Ces faits
me semblent prouver, de la manière la plus nette, que le travail
national _n'est pas suffisamment protégé_, que nous chargeons le
travail étranger de notre approvisionnement, que la concurrence de
nos rivaux _opprime_ notre industrie. La loi actuelle me semble être
une consécration de ce fait, qu'il n'est pas vrai, ainsi que l'ont
déclaré les économistes, que, quand on achète, on vend nécessairement
une portion correspondante de marchandises. Il est évident qu'on
peut acheter, non avec ses produits habituels, non avec son revenu,
non avec les fruits du travail permanent, mais avec son capital,
avec les produits accumulés, économisés, ceux qui servent à la
reproduction, c'est-à-dire qu'on peut dépenser, dissiper les profits
des économies antérieures, qu'on peut s'appauvrir, qu'on peut marcher
à sa ruine, qu'on peut consommer entièrement le capital national.
_C'est précisément ce que nous faisons. Tous les ans nous donnons
200 millions à l'étranger._»
Eh bien, voilà un homme avec lequel on peut s'entendre. Il n'y a pas
d'hypocrisie dans ce langage. La balance du commerce y est avouée
tout net. La France importe 200 millions de plus qu'elle n'exporte.
Donc, la France perd 200 millions par an.--Et le remède? C'est
d'empêcher les importations. La conclusion est irréprochable.
C'est donc à M. Lestiboudois que nous allons nous attaquer, car
comment lutter avec M. Gauthier? Si vous lui dites: La balance du
commerce est une erreur, il vous répondra: C'est ce que j'ai avancé
dans mon exorde. Si vous lui criez: Mais la balance du commerce
est une vérité, il vous dira: C'est ce que j'ai consigné dans mes
conclusions.
L'école économiste me blâmera sans doute d'argumenter avec M.
Lestiboudois. Combattre la balance du commerce, me dira-t-on, c'est
combattre un moulin à vent.
Mais, prenez-y garde, la balance du commerce n'est ni si vieille, ni
si malade, ni si morte que veut bien le dire M. Gauthier; car toute
la Chambre, y compris M. Gauthier lui-même, s'est associée par ses
votes à la théorie de M. Lestiboudois.
Cependant, pour ne pas fatiguer le lecteur, je n'approfondirai pas
cette théorie. Je me contenterai de la soumettre à l'épreuve des
faits.
On accuse sans cesse nos principes de n'être bons qu'en théorie.
Mais, dites-moi, messieurs, croyez-vous que les livres des négociants
soient bons en pratique? Il me semble que, s'il y a quelque chose au
monde qui ait une autorité pratique, quand il s'agit de constater des
pertes et des profits, c'est la comptabilité commerciale. Apparemment
tous les négociants de la terre ne s'entendent pas depuis des siècles
pour tenir leurs livres de telle façon qu'ils leur présentent les
bénéfices comme des pertes, et les pertes comme des bénéfices. En
vérité, j'aimerais mieux croire que M. Lestiboudois est un mauvais
économiste.
Or, un négociant de mes amis, ayant fait deux opérations dont les
résultats ont été fort différents, j'ai été curieux de comparer à ce
sujet la comptabilité du comptoir à celle de la douane, interprétée
par M. Lestiboudois avec la sanction de nos six cents législateurs.
M. T... expédia du Havre un bâtiment pour les États-Unis, chargé
de marchandises françaises, et principalement de celles qu'on
nomme _articles de Paris_, montant à 200,000 fr. Ce fut le chiffre
déclaré en douane. Arrivée à la Nouvelle-Orléans, il se trouva que
la cargaison avait fait 10 p. 0/0 de frais et acquitté 30 p. 0/0 de
droits, ce qui la faisait ressortir à 280,000 fr. Elle fut vendue
avec 20 p. 0/0 de bénéfice, soit 40,000 fr., et produisit au total
320,000 fr., que le consignataire convertit en coton. Ces cotons
eurent encore à supporter, pour le transport, assurances, commission,
etc., 10 p. 0/0 de frais: en sorte qu'au moment où elle entra au
Havre, la nouvelle cargaison, revenait à 352,000 fr., et ce fut le
chiffre consigné dans les états de la douane. Enfin, M. T... réalisa
encore, sur ce retour, 20 p. 0/0 de profit, soit 70,400 fr.; en
d'autres termes, les cotons se vendirent 422,400 fr.
Si M. Lestiboudois l'exige, je lui enverrai un extrait des livres
de M. T... Il y verra figurer _au crédit_ du compte de _profits et
pertes_, c'est-à-dire comme bénéfices, deux articles, l'un de 40,000,
l'autre de 70,400 fr., et M. T... est bien persuadé qu'à cet égard sa
comptabilité ne le trompe pas.
Cependant, que disent à M. Lestiboudois les chiffres que la douane
a recueillis sur cette opération? Ils lui apprennent que la France
a exporté 200,000 fr. et qu'elle a importé 352,000 fr.; d'où
l'honorable député conclut «_qu'elle a dépensé et dissipé les profits
de ses économies antérieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a
marché vers sa ruine, qu'elle a donné à l'étranger_ 152,000 fr. _de
son capital_.»
Quelque temps après, M. T... expédia un autre navire également
chargé de 200,000 fr. de produits de notre travail national. Mais le
malheureux bâtiment sombra en sortant du port, et il ne resta autre
chose à faire à M. T... que d'inscrire sur ses livres deux petits
articles ainsi formulés:
_Marchandises diverses doivent à X_ fr. 200,000 pour achats de
différents objets expédiés par le navire N.
_Profits et pertes doivent à marchandises diverses_ fr. 200,000 _pour
perte définitive et totale_ de la cargaison.
Pendant ce temps-là, la douane inscrivait de son côté fr. 200,000
sur son tableau d'_exportations_; et comme elle n'aura jamais rien
à faire figurer en regard sur le tableau des _importations_, il
s'ensuit que M. Lestiboudois et la Chambre verront dans ce naufrage
_un profit clair et net_ de 200,000 fr. pour la France.
Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c'est que, selon
la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout
simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela
qu'après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la
mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses
capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous
gagnerons tout ce que l'Océan aura englouti.
C'est une plaisanterie, diront les protectionistes. Il est impossible
que nous disions de pareilles absurdités.--Vous les dites pourtant,
et, qui plus est, vous les réalisez, vous les imposez pratiquement à
vos concitoyens, autant du moins que cela dépend de vous.
La vérité est qu'il faudrait prendre la balance du commerce _au
rebours_, et calculer le profit national, dans le commerce extérieur,
par l'excédant des importations sur les exportations. Cet excédant,
les frais déduits, forme le bénéfice réel. Mais cette théorie, qui
est la vraie, mène directement à la liberté des échanges.--Cette
théorie, messieurs, je vous la livre comme toutes celles qui ont
fait le sujet des précédents chapitres. Exagérez-la tant que vous
voudrez, elle n'a rien à redouter de cette épreuve. Supposez, si
cela vous amuse, que l'étranger nous inonde de toutes sortes de
marchandises utiles, sans nous rien demander; que nos importations
sont _infinies_ et nos exportations _nulles_, je vous défie de me
prouver que nous en serons plus pauvres[17].
[Note 17: En mars 1850, l'auteur fut encore obligé de combattre le
même sophisme, qu'il entendit produire à la tribune nationale. Il
rectifia la démonstration précédente en excluant de ses calculs les
frais de transport, etc. Voir la fin du tome V.
(_Note de l'éditeur._)]
VII.--PÉTITION
DES FABRICANTS DE CHANDELLES, BOUGIES, LAMPES, CHANDELIERS,
RÉVERBÈRES, MOUCHETTES, ÉTEIGNOIRS, ET DES PRODUCTEURS DE SUIF,
HUILE, RÉSINE, ALCOOL, ET GÉNÉRALEMENT DE TOUT CE QUI CONCERNE
L'ÉCLAIRAGE.
À MM. les membres de la chambre des députés.
«MESSIEURS,
«Vous êtes dans la bonne voie. Vous repoussez les théories
abstraites; l'abondance, le bon marché vous touchent peu. Vous vous
préoccupez surtout du sort du producteur. Vous le voulez affranchir
de la concurrence extérieure, en un mot, vous voulez réserver le
_marché national_ au _travail national_.
«Nous venons vous offrir une admirable occasion d'appliquer votre...
comment dirons-nous? votre théorie? non, rien n'est plus trompeur que
la théorie; votre doctrine? votre système? votre principe? mais vous
n'aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systèmes, et, quant
aux principes, vous déclarez qu'il n'y en a pas en économie sociale;
nous dirons donc votre pratique, votre pratique sans théorie et sans
principe.
«Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé,
à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux
nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en _inonde_ notre
_marché national_ à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il
se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à
lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications
sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus
complète. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une
guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité
par la perfide Albion (bonne diplomatie par le temps qui court!),
d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il
se dispense envers nous.
«Nous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la
fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents,
volets, rideaux, vasistas, oeils-de-boeuf, stores, en un mot,
de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles
la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au
préjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir doté
le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui
à une lutte si inégale.
«Veuillez, messieurs les députés, ne pas prendre notre demande pour
une satire, et ne la repoussez pas du moins sans écouter les raisons
que nous avons à faire valoir à l'appui.
«Et d'abord, si vous fermez, autant que possible tout accès à
la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière
artificielle, quelle est en France l'industrie qui, de proche en
proche, ne sera pas encouragée?
«S'il se consomme plus de suif, il faudra plus de boeufs et de
moutons, et, par suite, on verra se multiplier les prairies
artificielles, la viande, la laine, le cuir, et surtout les engrais,
cette base de toute richesse agricole.
«S'il se consomme plus d'huile, on verra s'étendre la culture du
pavot, de l'olivier, du colza. Ces plantes riches et épuisantes
viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l'élève des
bestiaux aura communiquée à notre territoire.
«Nos landes se couvriront d'arbres résineux. De nombreux essaims
d'abeilles recueilleront sur nos montagnes des trésors parfumés qui
s'évaporent aujourd'hui sans utilité, comme les fleurs d'où ils
émanent. Il n'est donc pas une branche d'agriculture qui ne prenne un
grand développement.
«Il en est de même de la navigation: des milliers de vaisseaux iront
à la pêche de la baleine, et dans peu de temps nous aurons une marine
capable de soutenir l'honneur de la France et de répondre à la
patriotique susceptibilité des pétitionnaires soussignés, marchands
de chandelles, etc.
«Mais que dirons-nous de l'_article Paris_? Voyez d'ici les dorures,
les bronzes, les cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en
candélabres, briller dans de spacieux magasins, auprès desquels ceux
d'aujourd'hui ne sont que des boutiques.
«Il n'est pas jusqu'au pauvre résinier, au sommet de sa dune, ou au
triste mineur, au fond de sa noire galerie, qui ne voie augmenter son
salaire et son bien-être.
«Veuillez y réfléchir, messieurs; et vous resterez convaincus qu'il
n'est peut-être pas un Français, depuis l'opulent actionnaire d'Anzin
jusqu'au plus humble débitant d'allumettes, dont le succès de notre
demande n'améliore la condition.
«Nous prévoyons vos objections, messieurs; mais vous ne nous en
opposerez pas une seule que vous n'alliez la ramasser dans les
livres usés des partisans de la liberté commerciale. Nous osons vous
mettre au défi de prononcer un mot contre nous qui ne se retourne à
l'instant contre vous-mêmes et contre le principe qui dirige toute
votre politique.
«Nous direz-vous que, si nous gagnons à cette protection, la France
n'y gagnera point, parce que le consommateur en fera les frais?
«Nous vous répondrons:
«Vous n'avez plus le droit d'invoquer les intérêts du consommateur.
Quand il s'est trouvé aux prises avec le producteur, en toutes
circonstances vous l'avez sacrifié.--Vous l'avez fait pour
_encourager le travail_, pour _accroître le domaine du travail_. Par
le même motif, vous devez le faire encore.
«Vous avez été vous-mêmes au-devant de l'objection. Lorsqu'on vous
disait: le consommateur est intéressé à la libre introduction du fer,
de la houille, du sésame, du froment, des tissus.--Oui, disiez-vous,
mais le producteur est intéressé à leur exclusion.--Eh bien, si les
consommateurs sont intéressés à l'admission de la lumière naturelle,
les producteurs le sont à son interdiction.
«Mais, disiez-vous encore, le producteur et le consommateur ne
font qu'un. Si le fabricant gagne par la protection, il fera
gagner l'agriculteur. Si l'agriculture prospère, elle ouvrira des
débouchés aux fabriques.--Eh bien! si vous nous conférez le monopole
de l'éclairage pendant le jour, d'abord nous achèterons beaucoup
de suifs, de charbons, d'huiles, de résines, de cire, d'alcool,
d'argent, de fer, de bronzes, de cristaux, pour alimenter notre
industrie, et, de plus, nous et nos nombreux fournisseurs, devenus
riches, nous consommerons beaucoup et répandrons l'aisance dans
toutes les branches du travail national.
«Direz-vous que la lumière du soleil est un don gratuit, et que
repousser des dons gratuits, ce serait repousser la richesse même
sous prétexte d'encourager les moyens de l'acquérir?
«Mais prenez garde que vous portez la mort dans le coeur de votre
politique; prenez garde que jusqu'ici vous avez toujours repoussé
le produit étranger _parce qu'il_ se rapproche du don gratuit,
et _d'autant plus_ qu'il se rapproche du don gratuit. Pour
obtempérer aux exigences des autres monopoleurs, vous n'aviez qu'un
_demi-motif_; pour accueillir notre demande, vous avez un _motif
complet_, et nous repousser précisément en vous _fondant_ sur ce que
nous sommes plus _fondés_ que les autres, ce serait poser l'équation:
+ × + =-; en d'autres termes, ce serait entasser _absurdité_ sur
_absurdité_.
«Le travail et la nature concourent en proportions diverses, selon
les pays et les climats, à la création d'un produit. La part qu'y met
la nature est toujours gratuite; c'est la part du travail qui en fait
la valeur et se paie.
«Si une orange de Lisbonne se vend à moitié prix d'une orange de
Paris, c'est qu'une chaleur naturelle et par conséquent gratuite fait
pour l'une ce que l'autre doit à une chaleur artificielle et partant
coûteuse.
«Donc, quand une orange nous arrive de Portugal, on peut dire qu'elle
nous est donnée moitié gratuitement, moitié à titre onéreux, ou, en
d'autres termes, à _moitié prix_ relativement à celle de Paris.
«Or, c'est précisément de cette _demi-gratuité_ (pardon du mot)
que vous arguez pour l'exclure. Vous dites: Comment le travail
national pourrait-il soutenir la concurrence du travail étranger
quand celui-là a tout à faire, et que celui-ci n'a à accomplir que
la moitié de la besogne, le soleil se chargeant du reste?--Mais
si la _demi-gratuité_ vous détermine à repousser la concurrence,
comment la _gratuité_ entière vous porterait-elle à admettre la
concurrence? Ou vous n'êtes pas logiciens, ou vous devez, repoussant
la demi-gratuité comme nuisible à notre travail national, repousser
_à fortiori_ et avec deux fois plus de zèle la gratuité entière.
«Encore une fois, quand un produit, houille, fer, froment ou tissu,
nous vient du dehors et que nous pouvons l'acquérir avec moins de
travail que si nous le faisions nous-mêmes, la différence est un _don
gratuit_ qui nous est conféré. Ce don est plus ou moins considérable,
selon que la différence est plus ou moins grande. Il est du quart, de
moitié, des trois quarts de la valeur du produit, si l'étranger ne
nous demande que les trois quarts, la moitié, le quart du paiement.
Il est aussi complet qu'il puisse l'être, quand le donateur, comme
fait le soleil pour la lumière, ne nous demande rien. La question,
et nous la posons formellement, est de savoir si vous voulez pour
la France le bénéfice de la consommation gratuite ou les prétendus
avantages de la production onéreuse. Choisissez, mais soyez logiques;
car, tant que vous repousserez, comme vous le faites, la houille, le
fer, le froment, les tissus étrangers, _en proportion_ de ce que leur
prix se rapproche de _zéro_, quelle inconséquence ne serait-ce pas
d'admettre la lumière du soleil, dont le prix est à _zéro_, pendant
toute la journée?»
VIII.--DROITS DIFFÉRENTIELS.
Un pauvre cultivateur de la Gironde avait élevé avec amour un
plant de vigne. Après bien des fatigues et des travaux, il eut
enfin le bonheur de recueillir une pièce de vin, et il oublia que
chaque goutte de ce précieux nectar avait coûté à son front une
goutte de sueur. «--Je le vendrai, dit-il à sa femme, et avec
le prix j'achèterai du fil dont tu feras le trousseau de notre
fille.--L'honnête campagnard se rend à la ville, il rencontre
un Belge et un Anglais. Le Belge lui dit: Donnez-moi votre pièce
de vin, et je vous donnerai en échange quinze paquets de fil.
L'Anglais dit: Donnez-moi votre vin, et je vous donnerai vingt
paquets de fil; car, nous autres Anglais, nous filons à meilleur
marché que les Belges. Mais un douanier qui se trouvait là dit:
Brave homme, échangez avec le Belge, si vous le trouvez bon, mais
je suis chargé de vous empêcher d'échanger avec l'Anglais. Quoi!
dit le campagnard, vous voulez que je me contente de quinze paquets
de fil venus de Bruxelles, quand je puis en avoir vingt venus de
Manchester?--Certainement; ne voyez-vous pas que la France perdrait
si vous receviez vingt paquets, au lieu de quinze?--J'ai peine à
le comprendre, dit le vigneron.--Et moi à l'expliquer, repartit le
douanier; mais la chose est sûre: car tous les députés, ministres et
gazetiers sont d'accord sur ce point, que plus un peuple reçoit en
échange d'une quantité donnée de ses produits, plus il s'appauvrit.»
Il fallut conclure avec le Belge. La fille du campagnard n'eut que
les trois quarts de son trousseau, et ces braves gens en sont encore
à se demander comment il se fait qu'on se ruine en recevant quatre au
lieu de trois, et pourquoi on est plus riche avec trois douzaines de
serviettes qu'avec quatre douzaines.
IX.--IMMENSE DÉCOUVERTE!!!
Au moment où tous les esprits sont occupés à chercher des économies
sur les moyens de transport;
Au moment où, pour réaliser ces économies, on nivelle les routes, on
canalise les rivières, on perfectionne les bateaux à vapeur, on relie
à Paris toutes nos frontières par une étoile de fer, par des systèmes
de traction atmosphériques, hydrauliques, pneumatiques, électriques,
etc.;
Au moment enfin où je dois croire que chacun cherche avec ardeur et
sincérité la solution de ce problème:
«_Faire que le prix des choses, au lieu de consommation, se rapproche
autant que possible du prix qu'elles ont aux lieux de production_;»
Je me croirais coupable envers mon pays, envers mon siècle et
envers moi-même, si je tenais plus longtemps secrète la découverte
merveilleuse que je viens de faire.
Car les illusions de l'inventeur ont beau être proverbiales, j'ai
la certitude la plus complète d'avoir trouvé un moyen infaillible
pour que les produits du monde entier arrivent en France, et
réciproquement, avec une réduction de prix considérable.
Infaillible! et ce n'est encore qu'un des avantages de mon étonnante
invention.
Elle n'exige ni plans, ni devis, ni études préparatoires, ni
ingénieurs, ni machinistes, ni entrepreneurs, ni capitaux, ni
actionnaires, ni secours du gouvernement!
Elle ne présente aucun danger de naufrages, d'explosions, de chocs,
d'incendie, de déraillement!
Elle peut être mise en pratique du jour au lendemain!
Enfin, et ceci la recommandera sans doute au public, elle ne grèvera
pas d'un centime le budget; au contraire.--Elle n'augmentera pas le
cadre des fonctionnaires et les exigences de la bureaucratie; au
contraire.--Elle ne coûtera à personne sa liberté; au contraire.
Ce n'est pas le hasard qui m'a mis en possession de ma découverte,
c'est l'observation. Je dois dire ici comment j'y ai été conduit.
J'avais donc cette question à résoudre:
«Pourquoi une chose faite à Bruxelles, par exemple, coûte-t-elle plus
cher quand elle est arrivée à Paris?»
Or, je n'ai pas tardé à m'apercevoir que cela provient de ce qu'il
existe entre Paris et Bruxelles des _obstacles_ de plusieurs sortes.
C'est d'abord la _distance_; on ne peut la franchir sans peine,
sans perte de temps; et il faut bien s'y soumettre soi-même ou
payer pour qu'un autre s'y soumette. Viennent ensuite des rivières,
des marais, des accidents de terrain, de la boue: ce sont autant
de _difficultés_ à surmonter. On y parvient en construisant des
chaussées, en bâtissant des ponts, en perçant des routes, en
diminuant leur résistance par des pavés, des bandes de fer, etc. Mais
tout cela coûte, et il faut que l'objet transporté supporte sa part
des frais. Il y a encore des voleurs sur les routes, ce qui exige une
gendarmerie, une police, etc.
Or, parmi ces _obstacles_, il en est un que nous avons jeté
nous-mêmes, et à grands frais, entre Bruxelles et Paris. Ce sont
des hommes embusqués le long de la frontière, armés jusqu'aux
dents et chargés d'opposer des _difficultés_ au transport des
marchandises d'un pays à l'autre. On les appelle _douaniers_. Ils
agissent exactement dans le même sens que la boue et les ornières.
Ils retardent, ils entravent, ils contribuent à cette différence
que nous avons remarquée entre le prix de production et le prix de
consommation, différence que notre problème est de réduire le plus
possible.
Et voilà le problème résolu. Diminuez le tarif.
--Vous aurez fait le chemin de fer du Nord sans qu'il vous en ait
rien coûté. Loin de là, vous épargnerez de gros traitements, et vous
commencerez dès le premier jour par mettre un capital dans votre
poche.
Vraiment, je me demande comment il a pu entrer assez de bizarrerie
dans nos cervelles pour nous déterminer à payer beaucoup de millions
dans l'objet de détruire les _obstacles naturels_ qui s'interposent
entre la France et l'étranger, et en même temps à payer beaucoup
d'autres millions pour y substituer des _obstacles artificiels_ qui
ont exactement les mêmes effets, en sorte que, l'obstacle créé et
l'obstacle détruit se neutralisant, les choses vont comme devant, et
le résidu de l'opération est une double dépense.
Un produit belge vaut à Bruxelles 20 fr., et, rendu à Paris, 30,
à cause des frais de transport. Le produit similaire d'industrie
parisienne vaut 40 fr. Que faisons-nous?
D'abord nous mettons un droit d'au moins 10 fr., sur le produit
belge, afin d'élever son prix de revient à Paris à 40 fr., et nous
payons de nombreux surveillants pour qu'il n'échappe pas à ce
droit, en sorte que dans le trajet il est chargé de 10 fr., pour le
transport et 10 fr., pour la taxe.