Parlez-moi de M. Lestiboudois. Voilà un raisonneur conséquent, un

argumentateur logicien. Il n'y a rien dans ses conclusions qui ne

soit dans ses prémisses: il ne demande rien à la pratique qu'il ne

justifie par une théorie. Son principe peut être faux, c'est là la

question. Mais enfin il a un principe. Il croit, il proclame tout

haut que, si la France donne dix pour recevoir quinze, elle perd

cinq, et il est tout simple qu'il fasse des lois en conséquence.

«Ce qu'il y a d'important, dit-il, c'est qu'incessamment le

chiffre de l'importation va en augmentant et dépasse le chiffre

de l'exportation, c'est-à-dire que tous les ans la France achète

plus de produits étrangers et vend moins de produits nationaux.

Les chiffres en font foi. Que voyons-nous? en 1842, nous voyons

l'importation dépasser de 200 millions l'exportation. Ces faits

me semblent prouver, de la manière la plus nette, que le travail

national _n'est pas suffisamment protégé_, que nous chargeons le

travail étranger de notre approvisionnement, que la concurrence de

nos rivaux _opprime_ notre industrie. La loi actuelle me semble être

une consécration de ce fait, qu'il n'est pas vrai, ainsi que l'ont

déclaré les économistes, que, quand on achète, on vend nécessairement

une portion correspondante de marchandises. Il est évident qu'on

peut acheter, non avec ses produits habituels, non avec son revenu,

non avec les fruits du travail permanent, mais avec son capital,

avec les produits accumulés, économisés, ceux qui servent à la

reproduction, c'est-à-dire qu'on peut dépenser, dissiper les profits

des économies antérieures, qu'on peut s'appauvrir, qu'on peut marcher

à sa ruine, qu'on peut consommer entièrement le capital national.

_C'est précisément ce que nous faisons. Tous les ans nous donnons

200 millions à l'étranger._»

Eh bien, voilà un homme avec lequel on peut s'entendre. Il n'y a pas

d'hypocrisie dans ce langage. La balance du commerce y est avouée

tout net. La France importe 200 millions de plus qu'elle n'exporte.

Donc, la France perd 200 millions par an.--Et le remède? C'est

d'empêcher les importations. La conclusion est irréprochable.

C'est donc à M. Lestiboudois que nous allons nous attaquer, car

comment lutter avec M. Gauthier? Si vous lui dites: La balance du

commerce est une erreur, il vous répondra: C'est ce que j'ai avancé

dans mon exorde. Si vous lui criez: Mais la balance du commerce

est une vérité, il vous dira: C'est ce que j'ai consigné dans mes

conclusions.

L'école économiste me blâmera sans doute d'argumenter avec M.

Lestiboudois. Combattre la balance du commerce, me dira-t-on, c'est

combattre un moulin à vent.

Mais, prenez-y garde, la balance du commerce n'est ni si vieille, ni

si malade, ni si morte que veut bien le dire M. Gauthier; car toute

la Chambre, y compris M. Gauthier lui-même, s'est associée par ses

votes à la théorie de M. Lestiboudois.

Cependant, pour ne pas fatiguer le lecteur, je n'approfondirai pas

cette théorie. Je me contenterai de la soumettre à l'épreuve des

faits.

On accuse sans cesse nos principes de n'être bons qu'en théorie.

Mais, dites-moi, messieurs, croyez-vous que les livres des négociants

soient bons en pratique? Il me semble que, s'il y a quelque chose au

monde qui ait une autorité pratique, quand il s'agit de constater des

pertes et des profits, c'est la comptabilité commerciale. Apparemment

tous les négociants de la terre ne s'entendent pas depuis des siècles

pour tenir leurs livres de telle façon qu'ils leur présentent les

bénéfices comme des pertes, et les pertes comme des bénéfices. En

vérité, j'aimerais mieux croire que M. Lestiboudois est un mauvais

économiste.

Or, un négociant de mes amis, ayant fait deux opérations dont les

résultats ont été fort différents, j'ai été curieux de comparer à ce

sujet la comptabilité du comptoir à celle de la douane, interprétée

par M. Lestiboudois avec la sanction de nos six cents législateurs.

M. T... expédia du Havre un bâtiment pour les États-Unis, chargé

de marchandises françaises, et principalement de celles qu'on

nomme _articles de Paris_, montant à 200,000 fr. Ce fut le chiffre

déclaré en douane. Arrivée à la Nouvelle-Orléans, il se trouva que

la cargaison avait fait 10 p. 0/0 de frais et acquitté 30 p. 0/0 de

droits, ce qui la faisait ressortir à 280,000 fr. Elle fut vendue

avec 20 p. 0/0 de bénéfice, soit 40,000 fr., et produisit au total

320,000 fr., que le consignataire convertit en coton. Ces cotons

eurent encore à supporter, pour le transport, assurances, commission,

etc., 10 p. 0/0 de frais: en sorte qu'au moment où elle entra au

Havre, la nouvelle cargaison, revenait à 352,000 fr., et ce fut le

chiffre consigné dans les états de la douane. Enfin, M. T... réalisa

encore, sur ce retour, 20 p. 0/0 de profit, soit 70,400 fr.; en

d'autres termes, les cotons se vendirent 422,400 fr.

Si M. Lestiboudois l'exige, je lui enverrai un extrait des livres

de M. T... Il y verra figurer _au crédit_ du compte de _profits et

pertes_, c'est-à-dire comme bénéfices, deux articles, l'un de 40,000,

l'autre de 70,400 fr., et M. T... est bien persuadé qu'à cet égard sa

comptabilité ne le trompe pas.

Cependant, que disent à M. Lestiboudois les chiffres que la douane

a recueillis sur cette opération? Ils lui apprennent que la France

a exporté 200,000 fr. et qu'elle a importé 352,000 fr.; d'où

l'honorable député conclut «_qu'elle a dépensé et dissipé les profits

de ses économies antérieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a

marché vers sa ruine, qu'elle a donné à l'étranger_ 152,000 fr. _de

son capital_.»

Quelque temps après, M. T... expédia un autre navire également

chargé de 200,000 fr. de produits de notre travail national. Mais le

malheureux bâtiment sombra en sortant du port, et il ne resta autre

chose à faire à M. T... que d'inscrire sur ses livres deux petits

articles ainsi formulés:

_Marchandises diverses doivent à X_ fr. 200,000 pour achats de

différents objets expédiés par le navire N.

_Profits et pertes doivent à marchandises diverses_ fr. 200,000 _pour

perte définitive et totale_ de la cargaison.

Pendant ce temps-là, la douane inscrivait de son côté fr. 200,000

sur son tableau d'_exportations_; et comme elle n'aura jamais rien

à faire figurer en regard sur le tableau des _importations_, il

s'ensuit que M. Lestiboudois et la Chambre verront dans ce naufrage

_un profit clair et net_ de 200,000 fr. pour la France.

Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c'est que, selon

la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout

simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela

qu'après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la

mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses

capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous

gagnerons tout ce que l'Océan aura englouti.

C'est une plaisanterie, diront les protectionistes. Il est impossible

que nous disions de pareilles absurdités.--Vous les dites pourtant,

et, qui plus est, vous les réalisez, vous les imposez pratiquement à

vos concitoyens, autant du moins que cela dépend de vous.

La vérité est qu'il faudrait prendre la balance du commerce _au

rebours_, et calculer le profit national, dans le commerce extérieur,

par l'excédant des importations sur les exportations. Cet excédant,

les frais déduits, forme le bénéfice réel. Mais cette théorie, qui

est la vraie, mène directement à la liberté des échanges.--Cette

théorie, messieurs, je vous la livre comme toutes celles qui ont

fait le sujet des précédents chapitres. Exagérez-la tant que vous

voudrez, elle n'a rien à redouter de cette épreuve. Supposez, si

cela vous amuse, que l'étranger nous inonde de toutes sortes de

marchandises utiles, sans nous rien demander; que nos importations

sont _infinies_ et nos exportations _nulles_, je vous défie de me

prouver que nous en serons plus pauvres[17].

[Note 17: En mars 1850, l'auteur fut encore obligé de combattre le

même sophisme, qu'il entendit produire à la tribune nationale. Il

rectifia la démonstration précédente en excluant de ses calculs les

frais de transport, etc. Voir la fin du tome V.

(_Note de l'éditeur._)]

VII.--PÉTITION

DES FABRICANTS DE CHANDELLES, BOUGIES, LAMPES, CHANDELIERS,

RÉVERBÈRES, MOUCHETTES, ÉTEIGNOIRS, ET DES PRODUCTEURS DE SUIF,

HUILE, RÉSINE, ALCOOL, ET GÉNÉRALEMENT DE TOUT CE QUI CONCERNE

L'ÉCLAIRAGE.

À MM. les membres de la chambre des députés.

«MESSIEURS,

«Vous êtes dans la bonne voie. Vous repoussez les théories

abstraites; l'abondance, le bon marché vous touchent peu. Vous vous

préoccupez surtout du sort du producteur. Vous le voulez affranchir

de la concurrence extérieure, en un mot, vous voulez réserver le

_marché national_ au _travail national_.

«Nous venons vous offrir une admirable occasion d'appliquer votre...

comment dirons-nous? votre théorie? non, rien n'est plus trompeur que

la théorie; votre doctrine? votre système? votre principe? mais vous

n'aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systèmes, et, quant

aux principes, vous déclarez qu'il n'y en a pas en économie sociale;

nous dirons donc votre pratique, votre pratique sans théorie et sans

principe.

«Nous subissons l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé,

à ce qu'il paraît, dans des conditions tellement supérieures aux

nôtres, pour la production de la lumière, qu'il en _inonde_ notre

_marché national_ à un prix fabuleusement réduit; car, aussitôt qu'il

se montre, notre vente cesse, tous les consommateurs s'adressent à

lui, et une branche d'industrie française, dont les ramifications

sont innombrables, est tout à coup frappée de la stagnation la plus

complète. Ce rival, qui n'est autre que le soleil, nous fait une

guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu'il nous est suscité

par la perfide Albion (bonne diplomatie par le temps qui court!),

d'autant qu'il a pour cette île orgueilleuse des ménagements dont il

se dispense envers nous.

«Nous demandons qu'il vous plaise de faire une loi qui ordonne la

fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents,

volets, rideaux, vasistas, oeils-de-boeuf, stores, en un mot,

de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles

la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au

préjudice des belles industries dont nous nous flattons d'avoir doté

le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd'hui

à une lutte si inégale.

«Veuillez, messieurs les députés, ne pas prendre notre demande pour

une satire, et ne la repoussez pas du moins sans écouter les raisons

que nous avons à faire valoir à l'appui.

«Et d'abord, si vous fermez, autant que possible tout accès à

la lumière naturelle, si vous créez ainsi le besoin de lumière

artificielle, quelle est en France l'industrie qui, de proche en

proche, ne sera pas encouragée?

«S'il se consomme plus de suif, il faudra plus de boeufs et de

moutons, et, par suite, on verra se multiplier les prairies

artificielles, la viande, la laine, le cuir, et surtout les engrais,

cette base de toute richesse agricole.

«S'il se consomme plus d'huile, on verra s'étendre la culture du

pavot, de l'olivier, du colza. Ces plantes riches et épuisantes

viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l'élève des

bestiaux aura communiquée à notre territoire.

«Nos landes se couvriront d'arbres résineux. De nombreux essaims

d'abeilles recueilleront sur nos montagnes des trésors parfumés qui

s'évaporent aujourd'hui sans utilité, comme les fleurs d'où ils

émanent. Il n'est donc pas une branche d'agriculture qui ne prenne un

grand développement.

«Il en est de même de la navigation: des milliers de vaisseaux iront

à la pêche de la baleine, et dans peu de temps nous aurons une marine

capable de soutenir l'honneur de la France et de répondre à la

patriotique susceptibilité des pétitionnaires soussignés, marchands

de chandelles, etc.

«Mais que dirons-nous de l'_article Paris_? Voyez d'ici les dorures,

les bronzes, les cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en

candélabres, briller dans de spacieux magasins, auprès desquels ceux

d'aujourd'hui ne sont que des boutiques.

«Il n'est pas jusqu'au pauvre résinier, au sommet de sa dune, ou au

triste mineur, au fond de sa noire galerie, qui ne voie augmenter son

salaire et son bien-être.

«Veuillez y réfléchir, messieurs; et vous resterez convaincus qu'il

n'est peut-être pas un Français, depuis l'opulent actionnaire d'Anzin

jusqu'au plus humble débitant d'allumettes, dont le succès de notre

demande n'améliore la condition.

«Nous prévoyons vos objections, messieurs; mais vous ne nous en

opposerez pas une seule que vous n'alliez la ramasser dans les

livres usés des partisans de la liberté commerciale. Nous osons vous

mettre au défi de prononcer un mot contre nous qui ne se retourne à

l'instant contre vous-mêmes et contre le principe qui dirige toute

votre politique.

«Nous direz-vous que, si nous gagnons à cette protection, la France

n'y gagnera point, parce que le consommateur en fera les frais?

«Nous vous répondrons:

«Vous n'avez plus le droit d'invoquer les intérêts du consommateur.

Quand il s'est trouvé aux prises avec le producteur, en toutes

circonstances vous l'avez sacrifié.--Vous l'avez fait pour

_encourager le travail_, pour _accroître le domaine du travail_. Par

le même motif, vous devez le faire encore.

«Vous avez été vous-mêmes au-devant de l'objection. Lorsqu'on vous

disait: le consommateur est intéressé à la libre introduction du fer,

de la houille, du sésame, du froment, des tissus.--Oui, disiez-vous,

mais le producteur est intéressé à leur exclusion.--Eh bien, si les

consommateurs sont intéressés à l'admission de la lumière naturelle,

les producteurs le sont à son interdiction.

«Mais, disiez-vous encore, le producteur et le consommateur ne

font qu'un. Si le fabricant gagne par la protection, il fera

gagner l'agriculteur. Si l'agriculture prospère, elle ouvrira des

débouchés aux fabriques.--Eh bien! si vous nous conférez le monopole

de l'éclairage pendant le jour, d'abord nous achèterons beaucoup

de suifs, de charbons, d'huiles, de résines, de cire, d'alcool,

d'argent, de fer, de bronzes, de cristaux, pour alimenter notre

industrie, et, de plus, nous et nos nombreux fournisseurs, devenus

riches, nous consommerons beaucoup et répandrons l'aisance dans

toutes les branches du travail national.

«Direz-vous que la lumière du soleil est un don gratuit, et que

repousser des dons gratuits, ce serait repousser la richesse même

sous prétexte d'encourager les moyens de l'acquérir?

«Mais prenez garde que vous portez la mort dans le coeur de votre

politique; prenez garde que jusqu'ici vous avez toujours repoussé

le produit étranger _parce qu'il_ se rapproche du don gratuit,

et _d'autant plus_ qu'il se rapproche du don gratuit. Pour

obtempérer aux exigences des autres monopoleurs, vous n'aviez qu'un

_demi-motif_; pour accueillir notre demande, vous avez un _motif

complet_, et nous repousser précisément en vous _fondant_ sur ce que

nous sommes plus _fondés_ que les autres, ce serait poser l'équation:

+ × + =-; en d'autres termes, ce serait entasser _absurdité_ sur

_absurdité_.

«Le travail et la nature concourent en proportions diverses, selon

les pays et les climats, à la création d'un produit. La part qu'y met

la nature est toujours gratuite; c'est la part du travail qui en fait

la valeur et se paie.

«Si une orange de Lisbonne se vend à moitié prix d'une orange de

Paris, c'est qu'une chaleur naturelle et par conséquent gratuite fait

pour l'une ce que l'autre doit à une chaleur artificielle et partant

coûteuse.

«Donc, quand une orange nous arrive de Portugal, on peut dire qu'elle

nous est donnée moitié gratuitement, moitié à titre onéreux, ou, en

d'autres termes, à _moitié prix_ relativement à celle de Paris.

«Or, c'est précisément de cette _demi-gratuité_ (pardon du mot)

que vous arguez pour l'exclure. Vous dites: Comment le travail

national pourrait-il soutenir la concurrence du travail étranger

quand celui-là a tout à faire, et que celui-ci n'a à accomplir que

la moitié de la besogne, le soleil se chargeant du reste?--Mais

si la _demi-gratuité_ vous détermine à repousser la concurrence,

comment la _gratuité_ entière vous porterait-elle à admettre la

concurrence? Ou vous n'êtes pas logiciens, ou vous devez, repoussant

la demi-gratuité comme nuisible à notre travail national, repousser

_à fortiori_ et avec deux fois plus de zèle la gratuité entière.

«Encore une fois, quand un produit, houille, fer, froment ou tissu,

nous vient du dehors et que nous pouvons l'acquérir avec moins de

travail que si nous le faisions nous-mêmes, la différence est un _don

gratuit_ qui nous est conféré. Ce don est plus ou moins considérable,

selon que la différence est plus ou moins grande. Il est du quart, de

moitié, des trois quarts de la valeur du produit, si l'étranger ne

nous demande que les trois quarts, la moitié, le quart du paiement.

Il est aussi complet qu'il puisse l'être, quand le donateur, comme

fait le soleil pour la lumière, ne nous demande rien. La question,

et nous la posons formellement, est de savoir si vous voulez pour

la France le bénéfice de la consommation gratuite ou les prétendus

avantages de la production onéreuse. Choisissez, mais soyez logiques;

car, tant que vous repousserez, comme vous le faites, la houille, le

fer, le froment, les tissus étrangers, _en proportion_ de ce que leur

prix se rapproche de _zéro_, quelle inconséquence ne serait-ce pas

d'admettre la lumière du soleil, dont le prix est à _zéro_, pendant

toute la journée?»

VIII.--DROITS DIFFÉRENTIELS.

Un pauvre cultivateur de la Gironde avait élevé avec amour un

plant de vigne. Après bien des fatigues et des travaux, il eut

enfin le bonheur de recueillir une pièce de vin, et il oublia que

chaque goutte de ce précieux nectar avait coûté à son front une

goutte de sueur. «--Je le vendrai, dit-il à sa femme, et avec

le prix j'achèterai du fil dont tu feras le trousseau de notre

fille.--L'honnête campagnard se rend à la ville, il rencontre

un Belge et un Anglais. Le Belge lui dit: Donnez-moi votre pièce

de vin, et je vous donnerai en échange quinze paquets de fil.

L'Anglais dit: Donnez-moi votre vin, et je vous donnerai vingt

paquets de fil; car, nous autres Anglais, nous filons à meilleur

marché que les Belges. Mais un douanier qui se trouvait là dit:

Brave homme, échangez avec le Belge, si vous le trouvez bon, mais

je suis chargé de vous empêcher d'échanger avec l'Anglais. Quoi!

dit le campagnard, vous voulez que je me contente de quinze paquets

de fil venus de Bruxelles, quand je puis en avoir vingt venus de

Manchester?--Certainement; ne voyez-vous pas que la France perdrait

si vous receviez vingt paquets, au lieu de quinze?--J'ai peine à

le comprendre, dit le vigneron.--Et moi à l'expliquer, repartit le

douanier; mais la chose est sûre: car tous les députés, ministres et

gazetiers sont d'accord sur ce point, que plus un peuple reçoit en

échange d'une quantité donnée de ses produits, plus il s'appauvrit.»

Il fallut conclure avec le Belge. La fille du campagnard n'eut que

les trois quarts de son trousseau, et ces braves gens en sont encore

à se demander comment il se fait qu'on se ruine en recevant quatre au

lieu de trois, et pourquoi on est plus riche avec trois douzaines de

serviettes qu'avec quatre douzaines.

IX.--IMMENSE DÉCOUVERTE!!!

Au moment où tous les esprits sont occupés à chercher des économies

sur les moyens de transport;

Au moment où, pour réaliser ces économies, on nivelle les routes, on

canalise les rivières, on perfectionne les bateaux à vapeur, on relie

à Paris toutes nos frontières par une étoile de fer, par des systèmes

de traction atmosphériques, hydrauliques, pneumatiques, électriques,

etc.;

Au moment enfin où je dois croire que chacun cherche avec ardeur et

sincérité la solution de ce problème:

«_Faire que le prix des choses, au lieu de consommation, se rapproche

autant que possible du prix qu'elles ont aux lieux de production_;»

Je me croirais coupable envers mon pays, envers mon siècle et

envers moi-même, si je tenais plus longtemps secrète la découverte

merveilleuse que je viens de faire.

Car les illusions de l'inventeur ont beau être proverbiales, j'ai

la certitude la plus complète d'avoir trouvé un moyen infaillible

pour que les produits du monde entier arrivent en France, et

réciproquement, avec une réduction de prix considérable.

Infaillible! et ce n'est encore qu'un des avantages de mon étonnante

invention.

Elle n'exige ni plans, ni devis, ni études préparatoires, ni

ingénieurs, ni machinistes, ni entrepreneurs, ni capitaux, ni

actionnaires, ni secours du gouvernement!

Elle ne présente aucun danger de naufrages, d'explosions, de chocs,

d'incendie, de déraillement!

Elle peut être mise en pratique du jour au lendemain!

Enfin, et ceci la recommandera sans doute au public, elle ne grèvera

pas d'un centime le budget; au contraire.--Elle n'augmentera pas le

cadre des fonctionnaires et les exigences de la bureaucratie; au

contraire.--Elle ne coûtera à personne sa liberté; au contraire.

Ce n'est pas le hasard qui m'a mis en possession de ma découverte,

c'est l'observation. Je dois dire ici comment j'y ai été conduit.

J'avais donc cette question à résoudre:

«Pourquoi une chose faite à Bruxelles, par exemple, coûte-t-elle plus

cher quand elle est arrivée à Paris?»

Or, je n'ai pas tardé à m'apercevoir que cela provient de ce qu'il

existe entre Paris et Bruxelles des _obstacles_ de plusieurs sortes.

C'est d'abord la _distance_; on ne peut la franchir sans peine,

sans perte de temps; et il faut bien s'y soumettre soi-même ou

payer pour qu'un autre s'y soumette. Viennent ensuite des rivières,

des marais, des accidents de terrain, de la boue: ce sont autant

de _difficultés_ à surmonter. On y parvient en construisant des

chaussées, en bâtissant des ponts, en perçant des routes, en

diminuant leur résistance par des pavés, des bandes de fer, etc. Mais

tout cela coûte, et il faut que l'objet transporté supporte sa part

des frais. Il y a encore des voleurs sur les routes, ce qui exige une

gendarmerie, une police, etc.

Or, parmi ces _obstacles_, il en est un que nous avons jeté

nous-mêmes, et à grands frais, entre Bruxelles et Paris. Ce sont

des hommes embusqués le long de la frontière, armés jusqu'aux

dents et chargés d'opposer des _difficultés_ au transport des

marchandises d'un pays à l'autre. On les appelle _douaniers_. Ils

agissent exactement dans le même sens que la boue et les ornières.

Ils retardent, ils entravent, ils contribuent à cette différence

que nous avons remarquée entre le prix de production et le prix de

consommation, différence que notre problème est de réduire le plus

possible.

Et voilà le problème résolu. Diminuez le tarif.

--Vous aurez fait le chemin de fer du Nord sans qu'il vous en ait

rien coûté. Loin de là, vous épargnerez de gros traitements, et vous

commencerez dès le premier jour par mettre un capital dans votre

poche.

Vraiment, je me demande comment il a pu entrer assez de bizarrerie

dans nos cervelles pour nous déterminer à payer beaucoup de millions

dans l'objet de détruire les _obstacles naturels_ qui s'interposent

entre la France et l'étranger, et en même temps à payer beaucoup

d'autres millions pour y substituer des _obstacles artificiels_ qui

ont exactement les mêmes effets, en sorte que, l'obstacle créé et

l'obstacle détruit se neutralisant, les choses vont comme devant, et

le résidu de l'opération est une double dépense.

Un produit belge vaut à Bruxelles 20 fr., et, rendu à Paris, 30,

à cause des frais de transport. Le produit similaire d'industrie

parisienne vaut 40 fr. Que faisons-nous?

D'abord nous mettons un droit d'au moins 10 fr., sur le produit

belge, afin d'élever son prix de revient à Paris à 40 fr., et nous

payons de nombreux surveillants pour qu'il n'échappe pas à ce

droit, en sorte que dans le trajet il est chargé de 10 fr., pour le

transport et 10 fr., pour la taxe.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 4 / 41 段