instruments de travail, depuis le clou et le marteau jusqu'à
la locomotive et au télégraphe électrique. La société jouit de
tous par l'abondance de ses consommations, et _elle en jouit
gratuitement_, car leur effet est de diminuer le prix des objets; et
toute cette partie du prix qui a été anéantie, laquelle représente
bien l'oeuvre de l'invention dans la production, rend évidemment
le produit _gratuit_ dans cette mesure. Il ne reste à payer que
le travail humain, le travail actuel, et il se paie, abstraction
faite du résultat dû à l'invention, du moins quand elle a parcouru
le cycle que je viens de décrire et qu'il est dans sa destinée
de parcourir.--J'appelle chez moi un ouvrier, il arrive avec
une scie, je lui paie sa journée à deux francs, et il me fait
vingt-cinq planches. Si la scie n'eût pas été inventée, il n'en
aurait peut-être pas fait une, et je ne lui aurais pas moins payé
sa journée. _L'utilité_ produite par la scie est donc pour moi un
don gratuit de la nature, ou plutôt c'est une portion de l'héritage
que j'ai reçu _en commun_, avec tous mes frères, de l'intelligence
de nos ancêtres.--J'ai deux ouvriers dans mon champ. L'un tient les
manches d'une charrue, l'autre le manche d'une bêche. Le résultat de
leur travail est bien différent, mais le prix de la journée est le
même, parce que la rémunération ne se proportionne pas à l'utilité
produite, mais à l'effort, au travail exigé.
J'invoque la patience du lecteur et je le prie de croire que je n'ai
pas perdu de vue la liberté commerciale. Qu'il veuille bien seulement
se rappeler la conclusion à laquelle je suis arrivé: _La rémunération
ne se proportionne pas aux_ UTILITÉS _que le producteur porte sur le
marché, mais à son travail_[13].
[Note 13: Il est vrai que le travail ne reçoit pas une rémunération
uniforme. Il y en a de plus ou moins intense, dangereux, habile, etc.
La concurrence établit pour chaque catégorie un prix courant, et
c'est de ce prix variable que je parle.]
J'ai pris mes exemples dans les inventions humaines. Parlons
maintenant des avantages naturels.
Dans tout produit, la nature et l'homme concourent. Mais la part
d'utilité qu'y met la nature est toujours gratuite. Il n'y a que
cette portion d'utilité qui est due au travail humain qui fait
l'objet de l'échange et par conséquent de la rémunération. Celle-ci
varie sans doute beaucoup à raison de l'intensité du travail, de
son habileté, de sa promptitude, de son à-propos, du besoin qu'on
en a, de l'absence momentanée de rivalité, etc., etc. Mais il n'en
est pas moins vrai, en principe, que le concours des lois naturelles
appartenant à tous, n'entre pour rien dans le prix du produit.
Nous ne payons pas l'air respirable, quoiqu'il nous soit si _utile_
que, sans lui, nous ne saurions vivre deux minutes. Nous ne le
payons pas néanmoins, parce que la nature nous le fournit sans
l'intervention d'aucun travail humain. Que si nous voulons séparer
un des gaz qui le composent, par exemple, pour faire une expérience,
il faut nous donner une peine, ou, si nous la faisons prendre à un
autre, il faut lui sacrifier une peine équivalente que nous aurons
mise dans un autre produit. Par où l'on voit que l'échange s'opère
entre des peines, des efforts, des travaux. Ce n'est véritablement
pas le gaz oxygène que je paie, puisqu'il est partout à ma
disposition, mais le travail qu'il a fallu accomplir pour le dégager,
travail qui m'a été épargné et qu'il faut bien que je restitue.
Dira-t-on qu'il y a autre chose à payer, des dépenses, des matériaux,
des appareils? mais encore, dans ces choses, c'est du travail que je
paie. Le prix de la houille employée représente le travail qu'il a
fallu faire pour l'extraire et la transporter.
Nous ne payons pas la lumière du soleil, parce que la nature nous
la prodigue. Mais nous payons celle du gaz, du suif, de l'huile,
de la cire, parce qu'il y a ici un travail humain à rémunérer; et
remarquez que c'est si bien au travail et non à l'utilité que la
rémunération se proportionne, qu'il peut fort bien arriver qu'un de
ces éclairages, quoique beaucoup plus intense qu'un autre, coûte
cependant moins cher. Il suffit pour cela que la même quantité de
travail humain en fournisse davantage.
Quand le porteur d'eau vient approvisionner ma maison, si je le
payais à raison de l'_utilité absolue_ de l'eau, ma fortune n'y
suffirait pas. Mais je le paie à raison de la peine qu'il a prise.
S'il exigeait davantage, d'autres la prendraient, et, en définitive,
au besoin, je la prendrais moi-même. L'eau n'est vraiment pas la
matière de notre marché, mais bien le travail fait à l'occasion de
l'eau. Ce point de vue est si important et les conséquences que
j'en vais tirer si lumineuses, quant à la liberté des échanges
internationaux, que je crois devoir élucider encore ma pensée par
d'autres exemples.
La quantité de substance alimentaire contenue dans les pommes de
terre ne nous coûte pas fort cher, parce qu'on en obtient beaucoup
avec peu de travail. Nous payons davantage le froment, parce que,
pour le produire, la nature exige une plus grande somme de travail
humain. Il est évident que, si la nature faisait pour celui-ci ce
qu'elle fait pour celles-là, les prix tendraient à se niveler. Il
n'est pas possible que le producteur de froment gagne d'une manière
permanente beaucoup plus que le producteur de pommes de terre. La loi
de la concurrence s'y oppose.
Si, par un heureux miracle, la fertilité de toutes les terres
arables venait à s'accroître, ce n'est point l'agriculteur, mais le
consommateur qui recueillerait l'avantage de ce phénomène, car il se
résoudrait en abondance, en bon marché. Il y aurait moins de travail
incorporé dans chaque hectolitre de blé, et l'agriculteur ne pourrait
l'échanger que contre un moindre travail incorporé dans tout autre
produit. Si, au contraire, la fécondité du sol venait tout à coup
à diminuer, la part de la nature dans la production serait moindre,
celle du travail plus grande, et le produit plus cher. J'ai donc eu
raison de dire que c'est dans la consommation, dans l'humanité que
viennent se résoudre, à la longue, tous les phénomènes économiques.
Tant qu'on n'a pas suivi leurs effets jusque-là, tant qu'on s'arrête
aux effets _immédiats_, à ceux qui affectent un homme ou une classe
d'hommes, _en tant que producteurs_, on n'est pas économiste; pas
plus que celui-là n'est médecin qui, au lieu de suivre dans tout
l'organisme les effets d'un breuvage, se bornerait à observer, pour
le juger, comment il affecte le palais ou le gosier.
Les régions tropicales sont très-favorisées pour la production du
sucre, du café. Cela veut dire que la nature fait la plus grande
partie de la besogne et laisse peu à faire au travail. Mais alors qui
recueille les avantages de cette libéralité de la nature? Ce ne sont
point ces régions, car la concurrence les amène à ne recevoir que la
rémunération du travail; mais c'est l'humanité, car le résultat de
cette libéralité s'appelle _bon marché_, et le bon marché appartient
à tout le monde.
Voici une zone tempérée où la houille, le minerai de fer, sont à la
surface du sol, il ne faut que se baisser pour en prendre. D'abord,
les habitants profiteront de cette heureuse circonstance, je le
veux bien. Mais bientôt, la concurrence s'en mêlant, le prix de
la houille et du fer baissera jusqu'à ce que le don de la nature
soit gratuitement acquis à tous, et que le travail humain soit seul
rémunéré, selon le taux général des profits.
Ainsi les libéralités de la nature, comme les perfectionnements
acquis dans les procédés de la production, sont ou tendent sans cesse
à devenir, sous la loi de la concurrence, le patrimoine commun et
_gratuit_ des consommateurs, des masses, de l'humanité. Donc, les
pays qui ne possèdent pas ces avantages ont tout à gagner à échanger
avec ceux qui les possèdent, parce que l'échange s'accomplit entre
_travaux_, abstraction faite des utilités naturelles que ces travaux
renferment; et ce sont évidemment les pays les plus favorisés qui ont
incorporé dans un travail donné le plus de ces _utilités naturelles_.
Leurs produits, représentant moins de travail, sont moins rétribués;
en d'autres termes, ils sont à _meilleur marché_, et si toute la
libéralité de la nature se résout en _bon marché_, évidemment ce
n'est pas le pays producteur, mais le pays consommateur, qui en
recueille le bienfait.
Par où l'on voit l'énorme absurdité de ce pays consommateur, s'il
repousse le produit précisément parce qu'il est à bon marché; c'est
comme s'il disait: «Je ne veux rien de ce que la nature donne. Vous
me demandez un effort égal à deux pour me donner un produit que je ne
puis créer qu'avec une peine égale à quatre; vous pouvez le faire,
parce que chez vous la nature a fait la moitié de l'oeuvre. Eh bien!
moi je le repousse, et j'attendrai que votre climat, devenu plus
inclément, vous force à me demander une peine égale à quatre, afin de
traiter avec vous _sur le pied de l'égalité_.»
A est un pays favorisé, B est un pays maltraité de la nature. Je
dis que l'échange est avantageux à tous deux, mais surtout à B,
parce que l'échange ne consiste pas en _utilités_ contre _utilités_,
mais en _valeur_ contre _valeur_. Or, A met _plus d'utilités sous
la même valeur_, puisque l'utilité du produit embrasse ce qu'y a
mis la nature et ce qu'y a mis le travail, tandis que la valeur ne
correspond qu'à ce qu'y a mis le travail.--Donc B fait un marché
tout à son avantage. En acquittant au producteur de A simplement son
travail, il reçoit par-dessus le marché plus d'utilités naturelles
qu'il n'en donne.
Posons la règle générale.
Échange, c'est troc de _valeurs_; la valeur étant réduite, par la
concurrence, à représenter du travail, échange, c'est troc de travaux
égaux. Ce que la nature a fait pour les produits échangés est donné
de part et d'autre _gratuitement et par-dessus le marché_, d'où il
suit rigoureusement que les échanges accomplis avec les pays les plus
favorisés de la nature sont les plus avantageux.
* * * * *
La théorie dont j'ai essayé, dans ce chapitre, de tracer les
lignes et les contours demanderait de grands développements. Je ne
l'ai envisagée que dans ses rapports avec mon sujet, la liberté
commerciale. Mais peut-être le lecteur attentif y aura-t-il aperçu
le germe fécond qui doit dans sa croissance étouffer au-dessous de
lui, avec la protection, le fouriérisme, le saint-simonisme, le
communisme, et toutes ces écoles qui ont pour objet d'exclure du
gouvernement du monde la loi de la CONCURRENCE. Considérée au point
de vue du producteur, la concurrence froisse sans doute souvent
nos intérêts individuels et _immédiats_; mais, si l'on se place
au point de vue du but général de tous les travaux, du bien-être
universel, en un mot, de la _consommation_, on trouvera que la
concurrence joue, dans le monde moral, le même rôle que l'équilibre
dans le monde matériel. Elle est le fondement du vrai communisme,
du vrai socialisme, de cette égalité de bien-être et de conditions
si désirée de nos jours; et si tant de publicistes sincères, tant
de réformateurs de bonne foi les demandent à l'_arbitraire_, c'est
qu'ils ne comprennent pas la _liberté_[14].
[Note 14: La théorie esquissée dans ce chapitre est celle qui, quatre
ans plus tard, fut développée dans les _Harmonies économiques_.
Rémunération exclusivement réservée au travail humain; gratuité
des agents naturels; conquête progressive de ces agents au profit
de l'humanité, dont ils deviennent ainsi le patrimoine commun;
élévation du bien-être général et tendance au nivellement relatif
des conditions: on reconnaît là tous les éléments essentiels du plus
important des travaux de Bastiat.
(_Note de l'éditeur._)]
V.--NOS PRODUITS SONT GREVÉS DE TAXES.
C'est le même sophisme. On demande que le produit étranger soit
taxé, afin de neutraliser les effets de la taxe qui pèse sur le
produit national. Il s'agit donc encore d'égaliser les conditions de
la production. Nous n'aurions qu'un mot à dire: c'est que la taxe
est un obstacle artificiel qui a exactement le même résultat qu'un
obstacle naturel, celui de forcer la hausse du prix. Si cette hausse
arrive au point qu'il y ait plus de perte à créer le produit lui-même
qu'à le tirer du dehors en en créant la contre-valeur, _laissez
faire_. L'intérêt privé saura bien de deux maux choisir le moindre.
Je pourrais donc renvoyer le lecteur à la démonstration précédente;
mais le sophisme que j'ai ici à combattre revient si souvent dans les
doléances et les requêtes, j'allais dire les sommations de l'école
protectioniste, qu'il mérite bien une discussion spéciale.
Si l'on veut parler d'une de ces taxes exceptionnelles qui frappent
certains produits, je conviendrai volontiers qu'il est raisonnable
d'y soumettre le produit étranger. Par exemple, il serait absurde
d'affranchir de l'impôt le sel exotique; non qu'au point de vue
économique la France y perdît rien, au contraire. Quoi qu'on en dise,
les principes sont invariables; et la France y gagnerait, comme elle
gagnera toujours à éviter un obstacle naturel ou artificiel. Mais
ici l'obstacle a été mis dans un but fiscal. Il faut bien que ce but
soit atteint; et si le sel étranger se vendait sur notre marché,
franc de droit, le Trésor ne recouvrerait pas ses cent millions,
et il devrait les demander à quelque autre branche de l'impôt. Il
y aurait inconséquence évidente à créer un obstacle dans un but
pour ne pas l'atteindre. Mieux eût valu s'adresser tout d'abord
à cet autre impôt, et ne pas taxer le sel français. Voilà dans
quelles circonstances j'admets sur le produit étranger un droit _non
protecteur_, mais fiscal.
Mais prétendre qu'une nation, parce qu'elle est assujettie à des
impôts plus lourds que ceux de la nation voisine, doit se protéger
par ses tarifs contre la concurrence de sa rivale, c'est là qu'est le
sophisme, et c'est là que j'entends l'attaquer.
J'ai dit plusieurs fois que je n'entends faire que de la théorie,
et remonter, autant que j'en suis capable, aux sources des erreurs
des protectionistes. Si je faisais de la polémique, je leur dirais:
Pourquoi dirigez-vous les tarifs principalement contre l'Angleterre
et la Belgique, les pays les plus chargés de taxes qui soient
au monde? Ne suis-je pas autorisé à ne voir dans votre argument
qu'un prétexte?--Mais je ne suis pas de ceux qui croient qu'on est
prohibitioniste par intérêt et non par conviction. La doctrine de
la protection est trop populaire pour n'être pas sincère. Si le
grand nombre avait foi dans la liberté, nous serions libres. Sans
doute c'est l'intérêt privé qui grève nos tarifs, mais c'est après
avoir agi sur les convictions. «La volonté, dit Pascal, est un des
principaux organes de la créance.» Mais la créance n'existe pas
moins pour avoir sa racine dans la volonté et dans les secrètes
inspirations de l'égoïsme.
Revenons au sophisme tiré de l'impôt.
L'État peut faire des impôts un bon ou un mauvais usage: il en fait
un bon usage quand il rend au public des services équivalents à la
valeur que le public lui livre. Il en fait mauvais usage quand il
dissipe cette valeur sans rien donner en retour.
Dans le premier cas, dire que les taxes placent le pays qui les paie
dans des conditions de production plus défavorables que celui qui en
est affranchi, c'est un sophisme.--Nous payons vingt millions pour
la justice et la police, c'est vrai; mais nous avons la justice et
la police, la sécurité qu'elles nous procurent, le temps qu'elles
nous épargnent; et il est très-probable que la production n'est
ni plus facile ni plus active parmi les peuples, s'il en est, où
chacun se fait justice soi-même.--Nous payons plusieurs centaines de
millions pour des routes, des ponts, des ports, des chemins de fer:
j'en conviens. Mais nous avons ces chemins, ces ports, ces routes;
et à moins de prétendre que nous faisons une mauvaise affaire en les
établissant, on ne peut pas dire qu'ils nous rendent inférieurs aux
peuples qui ne supportent pas, il est vrai, de budget de travaux
publics, mais qui n'ont pas non plus de travaux publics.--Et ceci
explique pourquoi, tout en accusant l'impôt d'être une cause
d'infériorité industrielle, nous dirigeons nos tarifs précisément
contre les nations qui sont les plus imposées. C'est que les taxes,
bien employées, loin de les détériorer, ont amélioré les _conditions
de production_ de ces peuples. Ainsi, nous arrivons toujours à
cette conclusion, que les sophismes protectionistes ne s'écartent
pas seulement du vrai, mais sont le contraire, l'antipode de la
vérité[15].
[Note 15: Voir _Harmonies_, ch. XVII.
(_Note de l'éditeur._)]
Quant aux impôts qui sont improductifs, supprimez-les, si vous
pouvez; mais la plus étrange manière qu'on puisse imaginer d'en
neutraliser les effets, c'est assurément d'ajouter aux taxes
publiques des taxes individuelles. Grand merci de la compensation!
L'État nous a trop taxés, dites-vous. Eh! raison de plus pour ne pas
nous taxer encore les uns les autres!
Un droit protecteur est une taxe dirigée contre le produit étranger,
mais qui retombe, ne l'oublions jamais, sur le consommateur
national. Or le consommateur, c'est le contribuable. Et n'est-ce
pas un plaisant langage à lui tenir que de lui dire: «Parce que les
impôts sont lourds, nous élèverons pour toi le prix de toutes choses;
parce que l'État prend une partie de ton revenu, nous en livrerons
une autre partie au monopole?»
Mais pénétrons plus avant dans un sophisme si accrédité parmi nos
législateurs, quoiqu'il soit assez extraordinaire que ce soient
précisément ceux qui maintiennent les impôts improductifs (c'est
notre hypothèse actuelle) qui leur attribuent notre prétendue
infériorité industrielle, pour la racheter ensuite par d'autres
impôts et d'autres entraves.
Il me semble évident que la protection aurait pu, sans changer de
nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe directe prélevée
par l'État et distribuée en primes indemnitaires aux industries
privilégiées.
Admettons que le fer étranger puisse se vendre sur notre marché à 8
francs et non plus bas, le fer français à 12 francs et non au-dessous.
Dans cette hypothèse, il y a pour l'État deux manières d'assurer le
marché national au producteur.
La première, c'est de frapper le fer étranger d'un droit de 5 francs.
Il est clair qu'il sera exclu, puisqu'il ne pourrait plus se vendre
qu'à 13 francs, savoir: 8 francs pour le prix de revient et 5 francs
pour la taxe, et qu'à ce prix il sera chassé du marché par le fer
français, que nous avons supposé être de 12 francs. Dans ce cas,
l'acheteur, le consommateur aura fait tous les frais de la protection.
L'État aurait pu encore imposer au public une taxe de 5 francs et la
donner en prime au maître de forge. L'effet protecteur eût été le
même. Le fer étranger eût été également exclu; car notre maître de
forge aurait vendu à 7 francs, ce qui, avec les 5 francs de prime,
lui ferait son prix rémunérateur de 12 francs. Mais en présence du
fer à 7 francs, l'étranger ne pourrait livrer le sien à 8.
Je ne puis voir entre ces deux systèmes qu'une seule différence: le
principe est le même, l'effet est le même; seulement dans un cas la
protection est payée par quelques-uns, dans l'autre par tous.
J'avoue franchement ma prédilection pour le second système. Il me
semble plus juste, plus économique et plus loyal: plus juste, parce
que si la société veut faire des largesses à quelques-uns de ses
membres, il faut que tous y contribuent; plus économique, parce qu'il
épargnerait beaucoup de frais de perception, et ferait disparaître
beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrait
clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait faire.
Mais si le système protecteur eût pris cette forme, ne serait-ce pas
une chose assez risible que d'entendre dire: «Nous payons de lourdes
taxes pour l'armée, la marine, la justice, les travaux publics,
l'université, la dette, etc.; cela passe un milliard. C'est pourquoi
il serait bon que l'État nous prît encore un autre milliard pour
soulager ces pauvres maîtres de forges, ces pauvres actionnaires
d'Anzin, ces malheureux propriétaires de forêts, ces utiles pêcheurs
de morue.»
Qu'on y regarde de près, et l'on s'assurera que c'est à cela que
se réduit la portée du sophisme que je combats. Vous avez beau
faire, messieurs, vous ne pouvez _donner de l'argent_ aux uns
qu'en le prenant aux autres. Si vous voulez absolument épuiser le
contribuable, à la bonne heure; mais au moins ne le raillez pas, et
ne venez pas lui dire: «Je te prends pour compenser ce que je t'ai
déjà pris.»
On ne finirait pas si l'on voulait relever tout ce qu'il y a de faux
dans ce sophisme. Je me bornerai à trois considérations.
Vous vous prévalez de ce que la France est accablée de taxes, pour
en induire qu'il faut protéger telle ou telle industrie.--Mais ces
taxes, nous avons à les payer malgré la protection. Si donc une
industrie se présente et dit: «Je participe au paiement des taxes;
cela élève le prix de revient de mes produits, et je demande qu'un
droit protecteur en élève aussi le prix vénal,» que demande-t-elle
autre chose, si ce n'est de se décharger de la taxe sur le reste
de la communauté? Sa prétention est de recouvrer, par l'élévation
du prix de ses produits, le montant de sa part de taxes. Or, le
total des impôts devant toujours rentrer au Trésor, et la masse
ayant à supporter cette élévation de prix, elle paie sa taxe et
celle de cette industrie.--Mais, dites-vous, on protégera tout le
monde.--D'abord cela est impossible; et, cela fût-il possible, où
serait le soulagement? Je paierai pour vous, vous paierez pour moi;
mais il ne faudra pas moins que la taxe se paie.
Ainsi, vous êtes dupes d'une illusion. Vous voulez payer des taxes
pour avoir une armée, une marine, un culte, une université, des
juges, des routes, etc., et ensuite vous voulez affranchir de sa
part de taxes d'abord une industrie, puis une seconde, puis une
troisième, toujours en en répartissant le fardeau sur la masse. Mais
vous ne faites rien que créer des complications interminables, sans
autre résultat que ces complications elles-mêmes. Prouvez-moi que
l'élévation du prix due à la protection retombe sur l'étranger, et
je pourrai voir dans votre argument quelque chose de spécieux. Mais
s'il est vrai que le public français payait la taxe avant la loi et
qu'après la loi il paie à la fois et la protection et la taxe, en
vérité, je ne puis voir ce qu'il y gagne.
Mais je vais bien plus loin: je dis que, plus nos impôts sont
lourds, plus nous devons nous empresser d'ouvrir nos ports et nos
frontières à l'étranger moins grevé que nous. Et pourquoi? Pour lui
repasser une plus grande partie de notre fardeau. N'est-ce point un
axiome incontestable en économie politique, que les impôts, à la
longue, retombent sur le consommateur? Plus donc nos échanges seront
multipliés, plus les consommateurs étrangers nous rembourseront
de taxes incorporées dans les produits que nous leur vendrons;
tandis que nous n'aurions à leur faire, à cet égard, qu'une moindre
restitution, puisque, d'après notre hypothèse, leurs produits sont
moins grevés que les nôtres.
Enfin, ces lourds impôts dont vous arguez pour justifier le régime
prohibitif, vous êtes-vous jamais demandé si ce n'est pas ce régime
qui les occasionne? Je voudrais bien qu'on me dit à quoi serviraient
les grandes armées permanentes et les puissantes marines militaires
si le commerce était libre.... Mais ceci regarde les hommes
politiques,
Et ne confondons pas, pour trop approfondir,
Leurs affaires avec les nôtres[16].
[Note 16: Voir, au tome V, le pamphlet _Paix et Liberté_.
(_Note de l'éditeur._)]
VI.--BALANCE DU COMMERCE.
Nos adversaires ont adopté une tactique qui ne laisse pas que de
nous embarrasser. Établissons-nous notre doctrine? ils l'admettent
le plus respectueusement possible. Attaquons-nous leur principe? ils
l'abandonnent de la meilleure grâce du monde; ils ne demandent qu'une
chose, c'est que notre doctrine, qu'ils tiennent pour vraie, soit
reléguée dans les livres, et que leur principe, qu'ils reconnaissent
vicieux, règne dans la pratique des affaires. Cédez-leur le maniement
des tarifs, et ils ne vous disputeront pas le domaine de la théorie.
«Assurément, disait dernièrement M. Gauthier de Rumilly, personne
de nous ne veut ressusciter les vieilles théories de la balance du
commerce.»--Fort bien; mais, monsieur Gauthier, ce n'est pas tout
que de donner en passant un soufflet à l'erreur: il faudrait encore
ne pas raisonner, immédiatement après, et deux heures durant, comme
si cette erreur était une vérité.