Ce que j'ai dit de l'imprimerie, on peut le dire de tous les

instruments de travail, depuis le clou et le marteau jusqu'à

la locomotive et au télégraphe électrique. La société jouit de

tous par l'abondance de ses consommations, et _elle en jouit

gratuitement_, car leur effet est de diminuer le prix des objets; et

toute cette partie du prix qui a été anéantie, laquelle représente

bien l'oeuvre de l'invention dans la production, rend évidemment

le produit _gratuit_ dans cette mesure. Il ne reste à payer que

le travail humain, le travail actuel, et il se paie, abstraction

faite du résultat dû à l'invention, du moins quand elle a parcouru

le cycle que je viens de décrire et qu'il est dans sa destinée

de parcourir.--J'appelle chez moi un ouvrier, il arrive avec

une scie, je lui paie sa journée à deux francs, et il me fait

vingt-cinq planches. Si la scie n'eût pas été inventée, il n'en

aurait peut-être pas fait une, et je ne lui aurais pas moins payé

sa journée. _L'utilité_ produite par la scie est donc pour moi un

don gratuit de la nature, ou plutôt c'est une portion de l'héritage

que j'ai reçu _en commun_, avec tous mes frères, de l'intelligence

de nos ancêtres.--J'ai deux ouvriers dans mon champ. L'un tient les

manches d'une charrue, l'autre le manche d'une bêche. Le résultat de

leur travail est bien différent, mais le prix de la journée est le

même, parce que la rémunération ne se proportionne pas à l'utilité

produite, mais à l'effort, au travail exigé.

J'invoque la patience du lecteur et je le prie de croire que je n'ai

pas perdu de vue la liberté commerciale. Qu'il veuille bien seulement

se rappeler la conclusion à laquelle je suis arrivé: _La rémunération

ne se proportionne pas aux_ UTILITÉS _que le producteur porte sur le

marché, mais à son travail_[13].

[Note 13: Il est vrai que le travail ne reçoit pas une rémunération

uniforme. Il y en a de plus ou moins intense, dangereux, habile, etc.

La concurrence établit pour chaque catégorie un prix courant, et

c'est de ce prix variable que je parle.]

J'ai pris mes exemples dans les inventions humaines. Parlons

maintenant des avantages naturels.

Dans tout produit, la nature et l'homme concourent. Mais la part

d'utilité qu'y met la nature est toujours gratuite. Il n'y a que

cette portion d'utilité qui est due au travail humain qui fait

l'objet de l'échange et par conséquent de la rémunération. Celle-ci

varie sans doute beaucoup à raison de l'intensité du travail, de

son habileté, de sa promptitude, de son à-propos, du besoin qu'on

en a, de l'absence momentanée de rivalité, etc., etc. Mais il n'en

est pas moins vrai, en principe, que le concours des lois naturelles

appartenant à tous, n'entre pour rien dans le prix du produit.

Nous ne payons pas l'air respirable, quoiqu'il nous soit si _utile_

que, sans lui, nous ne saurions vivre deux minutes. Nous ne le

payons pas néanmoins, parce que la nature nous le fournit sans

l'intervention d'aucun travail humain. Que si nous voulons séparer

un des gaz qui le composent, par exemple, pour faire une expérience,

il faut nous donner une peine, ou, si nous la faisons prendre à un

autre, il faut lui sacrifier une peine équivalente que nous aurons

mise dans un autre produit. Par où l'on voit que l'échange s'opère

entre des peines, des efforts, des travaux. Ce n'est véritablement

pas le gaz oxygène que je paie, puisqu'il est partout à ma

disposition, mais le travail qu'il a fallu accomplir pour le dégager,

travail qui m'a été épargné et qu'il faut bien que je restitue.

Dira-t-on qu'il y a autre chose à payer, des dépenses, des matériaux,

des appareils? mais encore, dans ces choses, c'est du travail que je

paie. Le prix de la houille employée représente le travail qu'il a

fallu faire pour l'extraire et la transporter.

Nous ne payons pas la lumière du soleil, parce que la nature nous

la prodigue. Mais nous payons celle du gaz, du suif, de l'huile,

de la cire, parce qu'il y a ici un travail humain à rémunérer; et

remarquez que c'est si bien au travail et non à l'utilité que la

rémunération se proportionne, qu'il peut fort bien arriver qu'un de

ces éclairages, quoique beaucoup plus intense qu'un autre, coûte

cependant moins cher. Il suffit pour cela que la même quantité de

travail humain en fournisse davantage.

Quand le porteur d'eau vient approvisionner ma maison, si je le

payais à raison de l'_utilité absolue_ de l'eau, ma fortune n'y

suffirait pas. Mais je le paie à raison de la peine qu'il a prise.

S'il exigeait davantage, d'autres la prendraient, et, en définitive,

au besoin, je la prendrais moi-même. L'eau n'est vraiment pas la

matière de notre marché, mais bien le travail fait à l'occasion de

l'eau. Ce point de vue est si important et les conséquences que

j'en vais tirer si lumineuses, quant à la liberté des échanges

internationaux, que je crois devoir élucider encore ma pensée par

d'autres exemples.

La quantité de substance alimentaire contenue dans les pommes de

terre ne nous coûte pas fort cher, parce qu'on en obtient beaucoup

avec peu de travail. Nous payons davantage le froment, parce que,

pour le produire, la nature exige une plus grande somme de travail

humain. Il est évident que, si la nature faisait pour celui-ci ce

qu'elle fait pour celles-là, les prix tendraient à se niveler. Il

n'est pas possible que le producteur de froment gagne d'une manière

permanente beaucoup plus que le producteur de pommes de terre. La loi

de la concurrence s'y oppose.

Si, par un heureux miracle, la fertilité de toutes les terres

arables venait à s'accroître, ce n'est point l'agriculteur, mais le

consommateur qui recueillerait l'avantage de ce phénomène, car il se

résoudrait en abondance, en bon marché. Il y aurait moins de travail

incorporé dans chaque hectolitre de blé, et l'agriculteur ne pourrait

l'échanger que contre un moindre travail incorporé dans tout autre

produit. Si, au contraire, la fécondité du sol venait tout à coup

à diminuer, la part de la nature dans la production serait moindre,

celle du travail plus grande, et le produit plus cher. J'ai donc eu

raison de dire que c'est dans la consommation, dans l'humanité que

viennent se résoudre, à la longue, tous les phénomènes économiques.

Tant qu'on n'a pas suivi leurs effets jusque-là, tant qu'on s'arrête

aux effets _immédiats_, à ceux qui affectent un homme ou une classe

d'hommes, _en tant que producteurs_, on n'est pas économiste; pas

plus que celui-là n'est médecin qui, au lieu de suivre dans tout

l'organisme les effets d'un breuvage, se bornerait à observer, pour

le juger, comment il affecte le palais ou le gosier.

Les régions tropicales sont très-favorisées pour la production du

sucre, du café. Cela veut dire que la nature fait la plus grande

partie de la besogne et laisse peu à faire au travail. Mais alors qui

recueille les avantages de cette libéralité de la nature? Ce ne sont

point ces régions, car la concurrence les amène à ne recevoir que la

rémunération du travail; mais c'est l'humanité, car le résultat de

cette libéralité s'appelle _bon marché_, et le bon marché appartient

à tout le monde.

Voici une zone tempérée où la houille, le minerai de fer, sont à la

surface du sol, il ne faut que se baisser pour en prendre. D'abord,

les habitants profiteront de cette heureuse circonstance, je le

veux bien. Mais bientôt, la concurrence s'en mêlant, le prix de

la houille et du fer baissera jusqu'à ce que le don de la nature

soit gratuitement acquis à tous, et que le travail humain soit seul

rémunéré, selon le taux général des profits.

Ainsi les libéralités de la nature, comme les perfectionnements

acquis dans les procédés de la production, sont ou tendent sans cesse

à devenir, sous la loi de la concurrence, le patrimoine commun et

_gratuit_ des consommateurs, des masses, de l'humanité. Donc, les

pays qui ne possèdent pas ces avantages ont tout à gagner à échanger

avec ceux qui les possèdent, parce que l'échange s'accomplit entre

_travaux_, abstraction faite des utilités naturelles que ces travaux

renferment; et ce sont évidemment les pays les plus favorisés qui ont

incorporé dans un travail donné le plus de ces _utilités naturelles_.

Leurs produits, représentant moins de travail, sont moins rétribués;

en d'autres termes, ils sont à _meilleur marché_, et si toute la

libéralité de la nature se résout en _bon marché_, évidemment ce

n'est pas le pays producteur, mais le pays consommateur, qui en

recueille le bienfait.

Par où l'on voit l'énorme absurdité de ce pays consommateur, s'il

repousse le produit précisément parce qu'il est à bon marché; c'est

comme s'il disait: «Je ne veux rien de ce que la nature donne. Vous

me demandez un effort égal à deux pour me donner un produit que je ne

puis créer qu'avec une peine égale à quatre; vous pouvez le faire,

parce que chez vous la nature a fait la moitié de l'oeuvre. Eh bien!

moi je le repousse, et j'attendrai que votre climat, devenu plus

inclément, vous force à me demander une peine égale à quatre, afin de

traiter avec vous _sur le pied de l'égalité_.»

A est un pays favorisé, B est un pays maltraité de la nature. Je

dis que l'échange est avantageux à tous deux, mais surtout à B,

parce que l'échange ne consiste pas en _utilités_ contre _utilités_,

mais en _valeur_ contre _valeur_. Or, A met _plus d'utilités sous

la même valeur_, puisque l'utilité du produit embrasse ce qu'y a

mis la nature et ce qu'y a mis le travail, tandis que la valeur ne

correspond qu'à ce qu'y a mis le travail.--Donc B fait un marché

tout à son avantage. En acquittant au producteur de A simplement son

travail, il reçoit par-dessus le marché plus d'utilités naturelles

qu'il n'en donne.

Posons la règle générale.

Échange, c'est troc de _valeurs_; la valeur étant réduite, par la

concurrence, à représenter du travail, échange, c'est troc de travaux

égaux. Ce que la nature a fait pour les produits échangés est donné

de part et d'autre _gratuitement et par-dessus le marché_, d'où il

suit rigoureusement que les échanges accomplis avec les pays les plus

favorisés de la nature sont les plus avantageux.

* * * * *

La théorie dont j'ai essayé, dans ce chapitre, de tracer les

lignes et les contours demanderait de grands développements. Je ne

l'ai envisagée que dans ses rapports avec mon sujet, la liberté

commerciale. Mais peut-être le lecteur attentif y aura-t-il aperçu

le germe fécond qui doit dans sa croissance étouffer au-dessous de

lui, avec la protection, le fouriérisme, le saint-simonisme, le

communisme, et toutes ces écoles qui ont pour objet d'exclure du

gouvernement du monde la loi de la CONCURRENCE. Considérée au point

de vue du producteur, la concurrence froisse sans doute souvent

nos intérêts individuels et _immédiats_; mais, si l'on se place

au point de vue du but général de tous les travaux, du bien-être

universel, en un mot, de la _consommation_, on trouvera que la

concurrence joue, dans le monde moral, le même rôle que l'équilibre

dans le monde matériel. Elle est le fondement du vrai communisme,

du vrai socialisme, de cette égalité de bien-être et de conditions

si désirée de nos jours; et si tant de publicistes sincères, tant

de réformateurs de bonne foi les demandent à l'_arbitraire_, c'est

qu'ils ne comprennent pas la _liberté_[14].

[Note 14: La théorie esquissée dans ce chapitre est celle qui, quatre

ans plus tard, fut développée dans les _Harmonies économiques_.

Rémunération exclusivement réservée au travail humain; gratuité

des agents naturels; conquête progressive de ces agents au profit

de l'humanité, dont ils deviennent ainsi le patrimoine commun;

élévation du bien-être général et tendance au nivellement relatif

des conditions: on reconnaît là tous les éléments essentiels du plus

important des travaux de Bastiat.

(_Note de l'éditeur._)]

V.--NOS PRODUITS SONT GREVÉS DE TAXES.

C'est le même sophisme. On demande que le produit étranger soit

taxé, afin de neutraliser les effets de la taxe qui pèse sur le

produit national. Il s'agit donc encore d'égaliser les conditions de

la production. Nous n'aurions qu'un mot à dire: c'est que la taxe

est un obstacle artificiel qui a exactement le même résultat qu'un

obstacle naturel, celui de forcer la hausse du prix. Si cette hausse

arrive au point qu'il y ait plus de perte à créer le produit lui-même

qu'à le tirer du dehors en en créant la contre-valeur, _laissez

faire_. L'intérêt privé saura bien de deux maux choisir le moindre.

Je pourrais donc renvoyer le lecteur à la démonstration précédente;

mais le sophisme que j'ai ici à combattre revient si souvent dans les

doléances et les requêtes, j'allais dire les sommations de l'école

protectioniste, qu'il mérite bien une discussion spéciale.

Si l'on veut parler d'une de ces taxes exceptionnelles qui frappent

certains produits, je conviendrai volontiers qu'il est raisonnable

d'y soumettre le produit étranger. Par exemple, il serait absurde

d'affranchir de l'impôt le sel exotique; non qu'au point de vue

économique la France y perdît rien, au contraire. Quoi qu'on en dise,

les principes sont invariables; et la France y gagnerait, comme elle

gagnera toujours à éviter un obstacle naturel ou artificiel. Mais

ici l'obstacle a été mis dans un but fiscal. Il faut bien que ce but

soit atteint; et si le sel étranger se vendait sur notre marché,

franc de droit, le Trésor ne recouvrerait pas ses cent millions,

et il devrait les demander à quelque autre branche de l'impôt. Il

y aurait inconséquence évidente à créer un obstacle dans un but

pour ne pas l'atteindre. Mieux eût valu s'adresser tout d'abord

à cet autre impôt, et ne pas taxer le sel français. Voilà dans

quelles circonstances j'admets sur le produit étranger un droit _non

protecteur_, mais fiscal.

Mais prétendre qu'une nation, parce qu'elle est assujettie à des

impôts plus lourds que ceux de la nation voisine, doit se protéger

par ses tarifs contre la concurrence de sa rivale, c'est là qu'est le

sophisme, et c'est là que j'entends l'attaquer.

J'ai dit plusieurs fois que je n'entends faire que de la théorie,

et remonter, autant que j'en suis capable, aux sources des erreurs

des protectionistes. Si je faisais de la polémique, je leur dirais:

Pourquoi dirigez-vous les tarifs principalement contre l'Angleterre

et la Belgique, les pays les plus chargés de taxes qui soient

au monde? Ne suis-je pas autorisé à ne voir dans votre argument

qu'un prétexte?--Mais je ne suis pas de ceux qui croient qu'on est

prohibitioniste par intérêt et non par conviction. La doctrine de

la protection est trop populaire pour n'être pas sincère. Si le

grand nombre avait foi dans la liberté, nous serions libres. Sans

doute c'est l'intérêt privé qui grève nos tarifs, mais c'est après

avoir agi sur les convictions. «La volonté, dit Pascal, est un des

principaux organes de la créance.» Mais la créance n'existe pas

moins pour avoir sa racine dans la volonté et dans les secrètes

inspirations de l'égoïsme.

Revenons au sophisme tiré de l'impôt.

L'État peut faire des impôts un bon ou un mauvais usage: il en fait

un bon usage quand il rend au public des services équivalents à la

valeur que le public lui livre. Il en fait mauvais usage quand il

dissipe cette valeur sans rien donner en retour.

Dans le premier cas, dire que les taxes placent le pays qui les paie

dans des conditions de production plus défavorables que celui qui en

est affranchi, c'est un sophisme.--Nous payons vingt millions pour

la justice et la police, c'est vrai; mais nous avons la justice et

la police, la sécurité qu'elles nous procurent, le temps qu'elles

nous épargnent; et il est très-probable que la production n'est

ni plus facile ni plus active parmi les peuples, s'il en est, où

chacun se fait justice soi-même.--Nous payons plusieurs centaines de

millions pour des routes, des ponts, des ports, des chemins de fer:

j'en conviens. Mais nous avons ces chemins, ces ports, ces routes;

et à moins de prétendre que nous faisons une mauvaise affaire en les

établissant, on ne peut pas dire qu'ils nous rendent inférieurs aux

peuples qui ne supportent pas, il est vrai, de budget de travaux

publics, mais qui n'ont pas non plus de travaux publics.--Et ceci

explique pourquoi, tout en accusant l'impôt d'être une cause

d'infériorité industrielle, nous dirigeons nos tarifs précisément

contre les nations qui sont les plus imposées. C'est que les taxes,

bien employées, loin de les détériorer, ont amélioré les _conditions

de production_ de ces peuples. Ainsi, nous arrivons toujours à

cette conclusion, que les sophismes protectionistes ne s'écartent

pas seulement du vrai, mais sont le contraire, l'antipode de la

vérité[15].

[Note 15: Voir _Harmonies_, ch. XVII.

(_Note de l'éditeur._)]

Quant aux impôts qui sont improductifs, supprimez-les, si vous

pouvez; mais la plus étrange manière qu'on puisse imaginer d'en

neutraliser les effets, c'est assurément d'ajouter aux taxes

publiques des taxes individuelles. Grand merci de la compensation!

L'État nous a trop taxés, dites-vous. Eh! raison de plus pour ne pas

nous taxer encore les uns les autres!

Un droit protecteur est une taxe dirigée contre le produit étranger,

mais qui retombe, ne l'oublions jamais, sur le consommateur

national. Or le consommateur, c'est le contribuable. Et n'est-ce

pas un plaisant langage à lui tenir que de lui dire: «Parce que les

impôts sont lourds, nous élèverons pour toi le prix de toutes choses;

parce que l'État prend une partie de ton revenu, nous en livrerons

une autre partie au monopole?»

Mais pénétrons plus avant dans un sophisme si accrédité parmi nos

législateurs, quoiqu'il soit assez extraordinaire que ce soient

précisément ceux qui maintiennent les impôts improductifs (c'est

notre hypothèse actuelle) qui leur attribuent notre prétendue

infériorité industrielle, pour la racheter ensuite par d'autres

impôts et d'autres entraves.

Il me semble évident que la protection aurait pu, sans changer de

nature et d'effets, prendre la forme d'une taxe directe prélevée

par l'État et distribuée en primes indemnitaires aux industries

privilégiées.

Admettons que le fer étranger puisse se vendre sur notre marché à 8

francs et non plus bas, le fer français à 12 francs et non au-dessous.

Dans cette hypothèse, il y a pour l'État deux manières d'assurer le

marché national au producteur.

La première, c'est de frapper le fer étranger d'un droit de 5 francs.

Il est clair qu'il sera exclu, puisqu'il ne pourrait plus se vendre

qu'à 13 francs, savoir: 8 francs pour le prix de revient et 5 francs

pour la taxe, et qu'à ce prix il sera chassé du marché par le fer

français, que nous avons supposé être de 12 francs. Dans ce cas,

l'acheteur, le consommateur aura fait tous les frais de la protection.

L'État aurait pu encore imposer au public une taxe de 5 francs et la

donner en prime au maître de forge. L'effet protecteur eût été le

même. Le fer étranger eût été également exclu; car notre maître de

forge aurait vendu à 7 francs, ce qui, avec les 5 francs de prime,

lui ferait son prix rémunérateur de 12 francs. Mais en présence du

fer à 7 francs, l'étranger ne pourrait livrer le sien à 8.

Je ne puis voir entre ces deux systèmes qu'une seule différence: le

principe est le même, l'effet est le même; seulement dans un cas la

protection est payée par quelques-uns, dans l'autre par tous.

J'avoue franchement ma prédilection pour le second système. Il me

semble plus juste, plus économique et plus loyal: plus juste, parce

que si la société veut faire des largesses à quelques-uns de ses

membres, il faut que tous y contribuent; plus économique, parce qu'il

épargnerait beaucoup de frais de perception, et ferait disparaître

beaucoup d'entraves; plus loyal enfin, parce que le public verrait

clair dans l'opération et saurait ce qu'on lui fait faire.

Mais si le système protecteur eût pris cette forme, ne serait-ce pas

une chose assez risible que d'entendre dire: «Nous payons de lourdes

taxes pour l'armée, la marine, la justice, les travaux publics,

l'université, la dette, etc.; cela passe un milliard. C'est pourquoi

il serait bon que l'État nous prît encore un autre milliard pour

soulager ces pauvres maîtres de forges, ces pauvres actionnaires

d'Anzin, ces malheureux propriétaires de forêts, ces utiles pêcheurs

de morue.»

Qu'on y regarde de près, et l'on s'assurera que c'est à cela que

se réduit la portée du sophisme que je combats. Vous avez beau

faire, messieurs, vous ne pouvez _donner de l'argent_ aux uns

qu'en le prenant aux autres. Si vous voulez absolument épuiser le

contribuable, à la bonne heure; mais au moins ne le raillez pas, et

ne venez pas lui dire: «Je te prends pour compenser ce que je t'ai

déjà pris.»

On ne finirait pas si l'on voulait relever tout ce qu'il y a de faux

dans ce sophisme. Je me bornerai à trois considérations.

Vous vous prévalez de ce que la France est accablée de taxes, pour

en induire qu'il faut protéger telle ou telle industrie.--Mais ces

taxes, nous avons à les payer malgré la protection. Si donc une

industrie se présente et dit: «Je participe au paiement des taxes;

cela élève le prix de revient de mes produits, et je demande qu'un

droit protecteur en élève aussi le prix vénal,» que demande-t-elle

autre chose, si ce n'est de se décharger de la taxe sur le reste

de la communauté? Sa prétention est de recouvrer, par l'élévation

du prix de ses produits, le montant de sa part de taxes. Or, le

total des impôts devant toujours rentrer au Trésor, et la masse

ayant à supporter cette élévation de prix, elle paie sa taxe et

celle de cette industrie.--Mais, dites-vous, on protégera tout le

monde.--D'abord cela est impossible; et, cela fût-il possible, où

serait le soulagement? Je paierai pour vous, vous paierez pour moi;

mais il ne faudra pas moins que la taxe se paie.

Ainsi, vous êtes dupes d'une illusion. Vous voulez payer des taxes

pour avoir une armée, une marine, un culte, une université, des

juges, des routes, etc., et ensuite vous voulez affranchir de sa

part de taxes d'abord une industrie, puis une seconde, puis une

troisième, toujours en en répartissant le fardeau sur la masse. Mais

vous ne faites rien que créer des complications interminables, sans

autre résultat que ces complications elles-mêmes. Prouvez-moi que

l'élévation du prix due à la protection retombe sur l'étranger, et

je pourrai voir dans votre argument quelque chose de spécieux. Mais

s'il est vrai que le public français payait la taxe avant la loi et

qu'après la loi il paie à la fois et la protection et la taxe, en

vérité, je ne puis voir ce qu'il y gagne.

Mais je vais bien plus loin: je dis que, plus nos impôts sont

lourds, plus nous devons nous empresser d'ouvrir nos ports et nos

frontières à l'étranger moins grevé que nous. Et pourquoi? Pour lui

repasser une plus grande partie de notre fardeau. N'est-ce point un

axiome incontestable en économie politique, que les impôts, à la

longue, retombent sur le consommateur? Plus donc nos échanges seront

multipliés, plus les consommateurs étrangers nous rembourseront

de taxes incorporées dans les produits que nous leur vendrons;

tandis que nous n'aurions à leur faire, à cet égard, qu'une moindre

restitution, puisque, d'après notre hypothèse, leurs produits sont

moins grevés que les nôtres.

Enfin, ces lourds impôts dont vous arguez pour justifier le régime

prohibitif, vous êtes-vous jamais demandé si ce n'est pas ce régime

qui les occasionne? Je voudrais bien qu'on me dit à quoi serviraient

les grandes armées permanentes et les puissantes marines militaires

si le commerce était libre.... Mais ceci regarde les hommes

politiques,

Et ne confondons pas, pour trop approfondir,

Leurs affaires avec les nôtres[16].

[Note 16: Voir, au tome V, le pamphlet _Paix et Liberté_.

(_Note de l'éditeur._)]

VI.--BALANCE DU COMMERCE.

Nos adversaires ont adopté une tactique qui ne laisse pas que de

nous embarrasser. Établissons-nous notre doctrine? ils l'admettent

le plus respectueusement possible. Attaquons-nous leur principe? ils

l'abandonnent de la meilleure grâce du monde; ils ne demandent qu'une

chose, c'est que notre doctrine, qu'ils tiennent pour vraie, soit

reléguée dans les livres, et que leur principe, qu'ils reconnaissent

vicieux, règne dans la pratique des affaires. Cédez-leur le maniement

des tarifs, et ils ne vous disputeront pas le domaine de la théorie.

«Assurément, disait dernièrement M. Gauthier de Rumilly, personne

de nous ne veut ressusciter les vieilles théories de la balance du

commerce.»--Fort bien; mais, monsieur Gauthier, ce n'est pas tout

que de donner en passant un soufflet à l'erreur: il faudrait encore

ne pas raisonner, immédiatement après, et deux heures durant, comme

si cette erreur était une vérité.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 4 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 3 / 41 段