MM. Bugeaud, Dupin, Saint-Cricq, d'Argout, d'être absolument, et en
toutes circonstances, _Sisyphistes_. À coup sûr ils ne le sont pas
dans leurs transactions privées; à coup sûr chacun d'entre eux se
procure, _par voie d'échange_, ce qu'il lui en coûterait plus cher de
se procurer _par voie de production directe_. Mais je dis qu'ils sont
_Sisyphistes_ lorsqu'ils empêchent le pays d'en faire autant[10].
[Note 10: Voyez, sur le même sujet, le chapitre XVI de la seconde
Série des _Sophismes_, et le chapitre VI des _Harmonies économiques_.
(_Note de l'éditeur._)]
IV.--ÉGALISER LES CONDITIONS DE PRODUCTION.
On dit... mais, pour n'être pas accusé de mettre des sophismes dans
la bouche des protectionistes, je laisse parler l'un de leurs plus
vigoureux athlètes.
«On a pensé que la protection devait être chez nous simplement la
représentation de la différence qui existe entre le prix de revient
d'une denrée que nous produisons et le prix de revient de la denrée
similaire produite chez nos voisins... Un droit protecteur calculé
sur ces bases ne fait qu'assurer la libre concurrence...; la libre
concurrence n'existe que lorsqu'il y a égalité de conditions et de
charges. Lorsqu'il s'agit d'une course de chevaux, on pèse le fardeau
que doit supporter chacun des coureurs, et on égalise les conditions;
sans cela, ce ne sont plus des concurrents. Quand il s'agit de
commerce, si l'un des vendeurs peut livrer à meilleur marché, il
cesse d'être concurrent et devient monopoleur... Supprimez cette
protection représentative de la différence dans le prix de revient,
dès lors l'étranger envahit votre marché et le monopole lui est
acquis[11].»
[Note 11: M. le vicomte de Romanet.]
«Chacun doit vouloir pour lui, comme pour les autres, que la
production du pays soit protégée contre la concurrence étrangère,
_toutes les fois que celle-ci pourrait fournir les produits à plus
bas prix_[12].»
[Note 12: Mathieu de Dombasle.]
Cet argument revient sans cesse dans les écrits de l'école
protectioniste. Je me propose de l'examiner avec soin, c'est-à-dire
que je réclame l'attention et même la patience du lecteur. Je
m'occuperai d'abord des inégalités qui tiennent à la nature, ensuite
de celles qui se rattachent à la diversité des taxes.
Ici, comme ailleurs, nous retrouvons les théoriciens de la protection
placés au point de vue du producteur, tandis que nous prenons en
main la cause de ces malheureux consommateurs dont ils ne veulent
absolument pas tenir compte. Ils comparent le champ de l'industrie
au _turf_. Mais, au turf, la course est tout à la fois _moyen_ et
_but_. Le public ne prend aucun intérêt à la lutte en dehors de la
lutte elle-même. Quand vous lancez vos chevaux dans l'unique _but_
de savoir quel est le meilleur coureur, je conçois que vous égalisiez
les fardeaux. Mais si vous aviez pour _but_ de faire parvenir au
poteau une nouvelle importante et pressée, pourriez-vous, sans
inconséquence, créer des obstacles à celui qui vous offrirait les
meilleures conditions de vitesse? C'est pourtant là ce que vous
faites en industrie. Vous oubliez son résultat cherché, qui est le
_bien-être_; vous en faites abstraction, vous le sacrifiez même par
une véritable pétition de principes.
Mais puisque nous ne pouvons amener nos adversaires à notre point de
vue, plaçons-nous au leur, et examinons la question sous le rapport
de la production.
Je chercherai à établir:
1º Que niveler les conditions du travail, c'est attaquer l'échange
dans son principe;
2º Qu'il n'est pas vrai que le travail d'un pays soit étouffé par la
concurrence des contrées plus favorisées;
3º Que, cela fût-il exact, les droits protecteurs n'égalisent pas les
conditions de production;
4º Que la liberté nivelle ces conditions autant qu'elles peuvent
l'être;
5º Enfin, que ce sont les pays les moins favorisés qui gagnent le
plus dans les échanges.
I. Niveler les conditions du travail, ce n'est pas seulement gêner
quelques échanges, c'est attaquer l'échange dans son principe, car
il est fondé précisément sur cette diversité, ou, si on l'aime
mieux, sur ces inégalités de fertilité, d'aptitudes, de climats, de
température, que vous voulez effacer. Si la Guyenne envoie des vins à
la Bretagne, et la Bretagne des blés à la Guyenne, c'est que ces deux
provinces sont placées dans des conditions différentes de production.
Y a-t-il une autre loi pour les échanges internationaux? Encore une
fois, se prévaloir contre eux des inégalités de conditions qui les
provoquent et les expliquent, c'est les attaquer dans leur raison
d'être. Si les protectionistes avaient pour eux assez de logique et
de puissance, ils réduiraient les hommes, comme des colimaçons, à
l'isolement absolu. Il n'y a pas, du reste, un de leurs sophismes
qui, soumis à l'épreuve de déductions rigoureuses, n'aboutisse à la
destruction et au néant.
II. Il n'est pas vrai, _en fait_, que l'inégalité des conditions
entre deux industries similaires entraîne nécessairement la chute de
celle qui est la moins bien partagée. Au turf, si un des coursiers
gagne le prix, l'autre le perd; mais, quand deux chevaux travaillent
à produire des utilités, chacun en produit dans la mesure de ses
forces, et de ce que le plus vigoureux rend plus de services, il ne
s'ensuit pas que le plus faible n'en rend pas du tout.--On cultive
du froment dans tous les départements de la France, quoiqu'il y
ait entre eux d'énormes différences de fertilité; et si par hasard
il en est un qui n'en cultive pas, c'est qu'il n'est pas bon, même
pour lui, qu'il en cultive. De même, l'analogie nous dit que, sous
le régime de la liberté, malgré de semblables différences, on
produirait du froment dans tous les royaumes de l'Europe, et s'il en
était un qui vînt à renoncer à cette culture, c'est que, _dans son
intérêt_, il trouverait à faire un meilleur emploi de ses terres,
de ses capitaux et de sa main-d'oeuvre. Et pourquoi la fertilité
d'un département ne paralyse-t-elle pas l'agriculteur du département
voisin moins favorisé? Parce que les phénomènes économiques ont une
souplesse, une élasticité, et, pour ainsi dire, des _ressources
de nivellement_ qui paraissent échapper entièrement à l'école
protectioniste. Elle nous accuse d'être systématiques; mais c'est
elle qui est systématique au suprême degré, si l'esprit de système
consiste à échafauder des raisonnements sur un fait et non sur
l'ensemble des faits.--Dans l'exemple ci-dessus, c'est la différence
dans la valeur des terres qui compense la différence de leur
fertilité.--Votre champ produit trois fois plus que le mien. Oui;
mais il vous a coûté dix fois davantage, et je puis encore lutter
avec vous.--Voilà tout le mystère.--Et remarquez que la supériorité,
sous quelques rapports, amène l'infériorité à d'autres égards.--C'est
précisément parce que votre sol est plus fécond qu'il est plus cher,
en sorte que ce n'est pas _accidentellement_, mais _nécessairement_
que l'équilibre s'établit ou tend à s'établir: et peut-on nier que la
liberté ne soit le régime qui favorise le plus cette tendance?
J'ai cité une branche d'agriculture; j'aurais pu aussi bien citer
une branche d'industrie. Il y a des tailleurs à Quimper, et cela
n'empêche pas qu'il n'y en ait à Paris, quoique ceux-ci paient bien
autrement cher leur loyer, leur ameublement, leurs ouvriers et leur
nourriture. Mais aussi ils ont une bien autre clientèle, et cela
suffit non-seulement pour rétablir la balance, mais encore pour la
faire pencher de leur côté.
Lors donc qu'on parle d'égaliser les conditions du travail, il
faudrait au moins examiner si la liberté ne fait pas ce qu'on demande
à l'arbitraire.
Ce nivellement naturel des phénomènes économiques est si important
dans la question, et, en même temps, si propre à nous faire admirer
la sagesse providentielle qui préside au gouvernement égalitaire de
la société, que je demande la permission de m'y arrêter un instant.
Messieurs les protectionistes, vous dites: Tel peuple a sur nous
l'avantage du bon marché de la houille, du fer, des machines, des
capitaux; nous ne pouvons lutter avec lui.
Cette proposition sera examinée sous d'autres aspects. Quant à
présent, je me renferme dans la question, qui est de savoir si,
quand une supériorité et une infériorité sont en présence, elles ne
portent pas en elles-mêmes, celle-ci la force ascendante, celle-là la
force descendante, qui doivent les ramener à un juste équilibre.
Voilà deux pays, A et B.--A possède sur B toutes sortes d'avantages.
Vous en concluez que le travail se concentre en A et que B est dans
l'impuissance de rien faire. A, dites-vous, vend beaucoup plus
qu'il n'achète; B achète beaucoup plus qu'il ne vend. Je pourrais
contester, mais je me place sur votre terrain.
Dans l'hypothèse, le travail est très-demandé en A, et bientôt il y
renchérit.
Le fer, la houille, les terres, les aliments, les capitaux sont
très-demandés en A, et bientôt ils y renchérissent.
Pendant ce temps-là, travail, fer, houille, terres, aliments,
capitaux, tout est très-délaissé en B, et bientôt tout y baisse de
prix.
Ce n'est pas tout. A vendant toujours, B achetant sans cesse, le
numéraire passe de B en A. Il abonde en A, il est rare en B.
Mais abondance de numéraire, cela veut dire qu'il en faut beaucoup
pour acheter toute autre chose. Donc, en A, à la _cherté réelle_ qui
provient d'une demande très-active, s'ajoute une _cherté nominale_
due à la surproportion des métaux précieux.
Rareté de numéraire, cela signifie qu'il en faut peu pour chaque
emplette. Donc en B, un _bon marché nominal_ vient se combiner avec
le _bon marché réel_.
Dans ces circonstances, l'industrie aura toutes sortes de motifs, des
motifs, si je puis le dire, portés à la quatrième puissance, pour
déserter A et venir s'établir en B.
Ou, pour rentrer dans la vérité, disons qu'elle n'aura pas attendu ce
moment, que les brusques déplacements répugnent à sa nature, et que,
dès l'origine, sous un régime libre, elle se sera progressivement
partagée et distribuée entre A et B, selon les lois de l'offre et de
la demande, c'est-à-dire selon les lois de la justice et de l'utilité.
Et quand je dis que, s'il était possible que l'industrie se
concentrât sur un point, il surgirait dans son propre sein et par
cela même une force irrésistible de décentralisation, je ne fais pas
une vaine hypothèse.
Écoutons ce que disait un manufacturier à la chambre de commerce
de Manchester (je supprime les chiffres dont il appuyait sa
démonstration):
«Autrefois nous exportions des étoffes; puis cette exportation
a fait place à celle des fils, qui sont la matière première des
étoffes; ensuite à celle des machines, qui sont les instruments de
production du fil; plus tard, à celle des capitaux, avec lesquels
nous construisons nos machines, et enfin, à celle de nos ouvriers et
de notre génie industriel, qui sont la source de nos capitaux. Tous
ces éléments de travail ont été les uns après les autres s'exercer là
où ils trouvaient à le faire avec plus d'avantages, là où l'existence
est moins chère, la vie plus facile, et l'on peut voir aujourd'hui,
en Prusse, en Autriche, en Saxe, en Suisse, en Italie, d'immenses
manufactures fondées avec des capitaux anglais, servies par des
ouvriers anglais et dirigées par des ingénieurs anglais.»
Vous voyez bien que la nature, ou plutôt la Providence, plus
ingénieuse, plus sage, plus prévoyante que ne le suppose votre
étroite et rigide théorie, n'a pas voulu cette concentration de
travail, ce monopole de toutes les supériorités dont vous arguez
comme d'un fait absolu et irrémédiable. Elle a pourvu, par des
moyens aussi simples qu'infaillibles, à ce qu'il y eût dispersion,
diffusion, solidarité, progrès simultané; toutes choses que vos lois
restrictives paralysent autant qu'il est en elles, car leur tendance,
en isolant les peuples, est de rendre la diversité de leur condition
beaucoup plus tranchée, de prévenir le nivellement, d'empêcher la
fusion, de neutraliser les contre-poids et de parquer les peuples
dans leur supériorité ou leur infériorité respective.
III. En troisième lieu, dire que, par un droit protecteur, on égalise
les conditions de production, c'est donner une locution fausse pour
véhicule à une erreur. Il n'est pas vrai qu'un droit d'entrée égalise
les conditions de production. Celles-ci restent après le droit ce
qu'elles étaient avant. Ce que le droit égalise tout au plus, ce sont
les _conditions de la vente_. On dira peut-être que je joue sur les
mots, mais je renvoie l'accusation à mes adversaires. C'est à eux de
prouver que _production_ et _vente_ sont synonymes, sans quoi je suis
fondé à leur reprocher, sinon de jouer sur les termes, du moins de
les confondre.
Qu'il me soit permis d'éclairer ma pensée par un exemple.
Je suppose qu'il vienne à l'idée de quelques spéculateurs parisiens
de se livrer à la production des oranges. Ils savent que les oranges
de Portugal peuvent se vendre à Paris 10 centimes, tandis qu'eux,
à raison des caisses, des serres qui leur seront nécessaires, à
cause du froid qui contrariera souvent leur culture, ne pourront pas
exiger moins d'un franc comme prix rémunérateur. Ils demandent que
les oranges de Portugal soient frappées d'un droit de 90 centimes.
Moyennant ce droit, les _conditions de production_, disent-ils,
seront égalisées, et la Chambre, cédant, comme toujours, à ce
raisonnement, inscrit sur le tarif un droit de 90 centimes par orange
étrangère.
Eh bien! je dis que les _conditions de production_ ne sont nullement
changées. La loi n'a rien ôté à la chaleur du soleil de Lisbonne,
ni à la fréquence ou à l'intensité des gelées de Paris. La maturité
des oranges continuera à se faire _naturellement_ sur les rives du
Tage et _artificiellement_ sur les rives de la Seine, c'est-à-dire
qu'elle exigera beaucoup plus de travail humain dans un pays que
dans l'autre. Ce qui sera égalisé, ce sont les _conditions de la
vente_: les Portugais devront nous vendre leurs oranges à 1 franc,
dont 90 centimes pour acquitter la taxe. Elle sera payée évidemment
par le consommateur français. Et voyez la bizarrerie du résultat. Sur
chaque orange portugaise consommée, le pays ne perdra rien; car les
90 centimes payés en plus par le consommateur entreront au Trésor. Il
y aura déplacement, il n'y aura pas perte. Mais, sur chaque orange
française consommée, il y aura 90 centimes de perte ou à peu près,
car l'acheteur les perdra bien certainement, et le vendeur, bien
certainement aussi, ne les gagnera pas, puisque, d'après l'hypothèse
même, il n'en aura tiré que le prix de revient. Je laisse aux
protectionistes le soin d'enregistrer la conclusion.
IV. Si j'ai insisté sur cette distinction entre les conditions de
production et les conditions de vente, distinction que messieurs les
prohibitionistes trouveront sans doute paradoxale, c'est qu'elle doit
m'amener à les affliger encore d'un autre paradoxe bien plus étrange,
et c'est celui-ci: Voulez-vous égaliser réellement les _conditions de
production_? laissez l'échange libre.
Oh! pour le coup, dira-t-on, c'est trop fort, et c'est abuser
des jeux d'esprit. Eh bien! ne fût-ce que par curiosité, je
prie messieurs les protectionistes de suivre jusqu'au bout mon
argumentation. Ce ne sera pas long.--Je reprends mon exemple.
Si l'on consent à supposer, pour un moment, que le profit moyen
et quotidien de chaque Français est de un franc, il s'ensuivra
incontestablement que pour produire _directement_ une orange en
France, il faudra une journée de travail ou l'équivalent, tandis que,
pour produire la contre-valeur d'une orange portugaise, il ne faudra
qu'un dixième de cette journée, ce qui ne veut dire autre chose, si
ce n'est que le soleil fait à Lisbonne ce que le travail fait à
Paris. Or, n'est-il pas évident que, si je puis produire une orange,
ou, ce qui revient au même, de quoi l'acheter, avec un dixième de
journée de travail, je suis placé, relativement à cette production,
exactement dans les mêmes conditions que le producteur portugais
lui-même, sauf le transport, qui doit être à ma charge? Il est donc
certain que la liberté égalise les conditions de production directe
ou indirecte, autant qu'elles peuvent être égalisées, puisqu'elle
ne laisse plus subsister qu'une différence inévitable, celle du
transport.
J'ajoute que la liberté égalise aussi les conditions de jouissance,
de satisfaction, de consommation, ce dont on ne s'occupe jamais, et
ce qui est pourtant l'essentiel, puisqu'en définitive la consommation
est le but final de tous nos efforts industriels. Grâce à l'échange
libre, nous jouirions du soleil portugais comme le Portugal lui-même;
les habitants du Havre auraient à leur portée, tout aussi bien que
ceux de Londres, et aux mêmes conditions, les avantages que la nature
a conférés à Newcastle sous le rapport minéralogique.
V. Messieurs les protectionistes, vous me trouvez en humeur
paradoxale: eh bien! je veux aller plus loin encore. Je dis, et je
le pense très-sincèrement, que, si deux pays se trouvent placés
dans des conditions de production inégales, _c'est celui des deux
qui est le moins favorisé de la nature qui a le plus à gagner à la
liberté des échanges_.--Pour le prouver, je devrai m'écarter un
peu de la forme qui convient à cet écrit. Je le ferai néanmoins,
d'abord parce que toute la question est là, ensuite parce que cela
me fournira l'occasion d'exposer une loi économique de la plus haute
importance, et qui, bien comprise, me semble destinée à ramener à la
science toutes ces sectes qui, de nos jours, cherchent dans le pays
des chimères cette harmonie sociale qu'elles n'ont pu découvrir dans
la nature. Je veux parler de la loi de la consommation, que l'on
pourrait peut-être reprocher à la plupart des économistes d'avoir
beaucoup trop négligée.
La consommation est la _fin_, la cause finale de tous les phénomènes
économiques, et c'est en elle par conséquent que se trouve leur
dernière et définitive solution.
Rien de favorable ou de défavorable ne peut s'arrêter d'une manière
permanente au producteur. Les avantages que la nature et la société
lui prodiguent, les inconvénients dont elles le frappent, glissent
sur lui, pour ainsi dire, et tendent insensiblement à aller
s'absorber et se fondre dans la communauté, la communauté, considérée
au point de vue de la consommation. C'est là une loi admirable dans
sa cause et dans ses effets, et celui qui parviendrait à la bien
décrire aurait, je crois, le droit de dire: «Je n'ai pas passé sur
cette terre sans payer mon tribut à la société.»
Toute circonstance qui favorise l'oeuvre de la production est
accueillie avec joie par le producteur, car l'_effet immédiat_ est
de le mettre à même de rendre plus de services à la communauté et
d'en exiger une plus grande rémunération. Toute circonstance qui
contrarie la production est accueillie avec peine par le producteur,
car l'_effet immédiat_ est de limiter ses services et par suite sa
rémunération. Il fallait que les biens et les maux _immédiats_ des
circonstances heureuses ou funestes fussent le lot du producteur,
afin qu'il fût invinciblement porté à rechercher les unes et à fuir
les autres.
De même, quand un travailleur parvient à perfectionner son industrie,
le bénéfice _immédiat_ du perfectionnement est recueilli par lui.
Cela était nécessaire pour le déterminer à un travail intelligent;
cela était juste, parce qu'il est juste qu'un effort couronné de
succès apporte avec lui sa récompense.
Mais je dis que ces effets bons et mauvais, quoique permanents en
eux-mêmes, ne le sont pas quant au producteur. S'il en eût été
ainsi, un principe d'inégalité progressive et, partant, infinie,
eût été introduit parmi les hommes, et c'est pourquoi ces biens et
ces maux vont bientôt s'absorber dans les destinées générales de
l'humanité.
Comment cela s'opère-t-il?--Je le ferai comprendre par quelques
exemples.
Transportons-nous au treizième siècle. Les hommes qui se livrent
à l'art de copier reçoivent, pour le service qu'ils rendent, une
_rémunération gouvernée par le taux général des profits_.--Parmi eux,
il s'en rencontre un qui cherche et trouve le moyen de multiplier
rapidement les exemplaires d'un même écrit. Il invente l'imprimerie.
D'abord, c'est un homme qui s'enrichit, et beaucoup d'autres qui
s'appauvrissent. À ce premier aperçu, quelque merveilleuse que
soit la découverte, on hésite à décider si elle n'est pas plus
funeste qu'utile. Il semble qu'elle introduit dans le monde, ainsi
que je l'ai dit, un élément d'inégalité indéfinie. Guttenberg fait
des profits avec son invention et étend son invention avec ses
profits, et cela sans terme, jusqu'à ce qu'il ait ruiné tous les
copistes.--Quant au public, au consommateur, il gagne peu, car
Guttenberg a soin de ne baisser le prix de ses livres que tout juste
ce qu'il faut pour sous-vendre ses rivaux.
Mais la pensée qui mit l'harmonie dans le mouvement des corps
célestes a su la mettre aussi dans le mécanisme interne de la
société. Nous allons voir les avantages économiques de l'invention
échapper à l'individualité, et devenir, pour toujours, le patrimoine
commun des masses.
En effet, le procédé finit par être connu. Guttenberg n'est plus
le seul à imprimer; d'autres personnes l'imitent. Leurs profits
sont d'abord considérables. Elles sont récompensées pour être
entrées les premières dans la voie de l'imitation, et cela était
encore nécessaire, afin qu'elles y fussent attirées et qu'elles
concourussent au grand résultat définitif vers lequel nous
approchons. Elles gagnent beaucoup, mais elles gagnent moins que
l'inventeur, car la _concurrence_ vient de commencer son oeuvre. Le
prix des livres va toujours baissant. Les bénéfices des imitateurs
diminuent à mesure qu'on s'éloigne du jour de l'invention,
c'est-à-dire à mesure que l'imitation devient moins méritoire...
Bientôt la nouvelle industrie arrive à son état normal; en d'autres
termes, la rémunération des imprimeurs n'a plus rien d'exceptionnel,
et, comme autrefois celle des scribes, elle n'est plus gouvernée
que _par le taux général des profits_. Voilà donc la production,
en tant que telle, replacée comme au point de départ.--Cependant
l'invention n'en est pas moins acquise; l'épargne du temps, du
travail, de l'effort pour un résultat donné, pour un nombre
déterminé d'exemplaires, n'en est pas moins réalisée. Mais comment
se manifeste-t-elle? par le bon marché des livres. Et au profit de
qui? Au profit du consommateur, de la société, de l'humanité.--Les
imprimeurs, qui désormais n'ont plus aucun mérite exceptionnel, ne
reçoivent pas non plus désormais une rémunération exceptionnelle.
Comme hommes, comme consommateurs, ils sont sans doute participants
des avantages que l'invention a conférés à la communauté. Mais voilà
tout. En tant qu'imprimeurs, en tant que producteurs, ils sont
rentrés dans les conditions ordinaires de tous les producteurs du
pays. La société les paie pour leur travail, et non pour l'utilité
de l'invention. Celle-ci est devenue l'héritage commun et gratuit de
l'humanité entière.
J'avoue que la sagesse et la beauté de ces lois me frappent
d'admiration et de respect. J'y vois le saint-simonisme: _À chacun
selon sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres_.--J'y vois le
communisme, c'est-à-dire la tendance des biens à devenir le _commun_
héritage des hommes;--mais un saint-simonisme, un communisme réglés
par la prévoyance infinie, et non point abandonnés à la fragilité,
aux passions et à l'arbitraire des hommes.