OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
LA MÊME ÉDITION
EST PUBLIÉE EN SIX BEAUX VOLUMES IN-8º
Prix des 6 volumes: 30 fr.
CORBEIL, typ. et stér. de CRÉTÉ.
OEUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC BASTIAT
MISES EN ORDRE
REVUES ET ANNOTÉES D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
2e ÉDITION
TOME QUATRIÈME
SOPHISMES ÉCONOMIQUES
PETITS PAMPHLETS
I
PARIS
GUILLAUMIN ET Cie, LIBRAIRES
Éditeurs du Journal des Économistes, de la Collection des principaux
Économistes, du Dictionnaire de l'Économie politique, du Dictionnaire
universel du Commerce et de la Navigation, etc.
14, RUE RICHELIEU
1863
PREMIÈRE PARTIE.
SOPHISMES
ÉCONOMIQUES
PREMIÈRE SÉRIE[1].
(6e édition.)
[Note 1: Le petit volume, contenant la première série des _Sophismes
économiques_, parut à la fin de 1845. Plusieurs des chapitres qu'il
contient avaient été publiés par le _Journal des Économistes_, dans
les numéros d'avril, juillet et octobre de la même année.
(_Note de l'éditeur._)]
En économie politique, il y a beaucoup à apprendre et peu à
faire.
(BENTHAM.)
J'ai cherché, dans ce petit volume, à réfuter quelques-uns des
arguments qu'on oppose à l'affranchissement du commerce.
Ce n'est pas un combat que j'engage avec les protectionistes. C'est
un principe que j'essaie de faire pénétrer dans l'esprit des hommes
sincères qui hésitent parce qu'ils doutent.
Je ne suis pas de ceux qui disent: La protection s'appuie sur des
intérêts.--Je crois qu'elle repose sur des erreurs, ou, si l'on veut,
sur des _vérités incomplètes_. Trop de personnes redoutent la liberté
pour que cette appréhension ne soit pas sincère.
C'est placer haut mes prétentions, mais je voudrais, je l'avoue, que
cet opuscule devînt comme le _manuel_ des hommes qui sont appelés à
prononcer entre les deux principes. Quand on ne s'est pas familiarisé
de longue main avec la doctrine de la liberté, les sophismes de la
protection reviennent sans cesse à l'esprit sous une forme ou sous
une autre. Pour l'en dégager, il faut à chaque fois un long travail
d'analyse, et ce travail, tout le monde n'a pas le temps de le faire;
les législateurs moins que personne. C'est pourquoi j'ai essayé de le
donner tout fait.
Mais, dira-t-on, les bienfaits de la liberté sont-ils donc si cachés
qu'ils ne se montrent qu'aux économistes de profession?
Oui, nous en convenons, nos adversaires dans la discussion ont sur
nous un avantage signalé. Ils peuvent en quelques mots exposer une
vérité incomplète; et, pour montrer qu'elle est _incomplète_, il nous
faut de longues et arides dissertations.
Cela tient à la nature des choses. La protection réunit sur un point
donné le bien qu'elle fait, et infuse dans la masse le mal qu'elle
inflige. L'un est sensible à l'oeil extérieur, l'autre ne se laisse
apercevoir que par l'oeil de l'esprit[2].--C'est précisément le
contraire pour la liberté.
[Note 2: Cet aperçu a donné lieu plus tard au pamphlet _Ce qu'on voit
et ce qu'on ne voit pas_, compris dans le volume suivant.
(_Note de l'éditeur._)]
Il en est ainsi de presque toutes les questions économiques.
Dites: Voici une machine qui a mis sur le pavé trente ouvriers;
Ou bien: Voici un prodigue qui encourage toutes les industries;
Ou encore: La conquête d'Alger a doublé le commerce de Marseille;
Ou enfin: Le budget assure l'existence de cent mille familles;
Vous serez compris de tous, vos propositions sont claires, simples et
vraies en elles-mêmes. Déduisez-en ces principes:
Les machines sont un mal;
Le luxe, les conquêtes, les lourds impôts sont un bien;
Et votre théorie aura d'autant plus de succès que vous pourrez
l'appuyer de faits irrécusables.
Mais nous, nous ne pouvons nous en tenir à une cause et à son
effet prochain. Nous savons que cet effet même devient cause à son
tour. Pour juger une mesure, il faut donc que nous la suivions à
travers l'enchaînement des résultats, jusqu'à l'effet définitif. Et,
puisqu'il faut lâcher le grand mot, nous sommes réduits à _raisonner_.
Mais aussitôt nous voilà assaillis par cette clameur: Vous êtes des
théoriciens, des métaphysiciens, des idéologues, des utopistes, des
hommes à principes,--et toutes les préventions du public se tournent
contre nous.
Que faire donc? invoquer la patience et la bonne foi du lecteur, et
jeter dans nos déductions, si nous en sommes capables, une clarté si
vive que le vrai et le faux s'y montrent à nu, afin que la victoire,
une fois pour toutes, demeure à la restriction ou à la liberté.
J'ai à faire ici une observation essentielle.
Quelques extraits de ce petit volume ont paru dans le _Journal des
Économistes_.
Dans une critique, d'ailleurs très-bienveillante, que M. le vicomte
de Romanet a publiée (Voir le _Moniteur industriel_ des 15 et 18 mai
1845), il suppose que je demande la _suppression des douanes_. M. de
Romanet se trompe. Je demande la suppression du régime protecteur.
Nous ne refusons pas des taxes au gouvernement; mais nous voudrions,
si cela est possible, dissuader les gouvernés de se taxer les uns les
autres. Napoléon a dit: «La douane ne doit pas être un instrument
fiscal, mais un moyen de protéger l'industrie.»--Nous plaidons le
contraire, et nous disons: La douane ne doit pas être aux mains des
travailleurs un instrument de rapine réciproque, mais elle peut
être une machine fiscale aussi bonne qu'une autre. Nous sommes si
loin, ou, pour n'engager que moi dans la lutte, je suis si loin de
demander la suppression des douanes, que j'y vois pour l'avenir
l'ancre de salut de nos finances. Je les crois susceptibles de
procurer au Trésor des recettes immenses, et, s'il faut dire toute ma
pensée, à la lenteur que mettent à se répandre les saines doctrines
économiques, à la rapidité avec laquelle notre budget s'accroît,
je compte plus, pour la réforme commerciale, sur les nécessités du
Trésor que sur la force d'une opinion éclairée.
Mais enfin, me dira-t-on, à quoi concluez-vous?
Je n'ai pas besoin de conclure. Je combats des sophismes, voilà tout.
Mais, poursuit-on, il ne suffit pas de détruire, il faut édifier.--Je
pense que détruire une erreur, c'est édifier la vérité contraire.
Après cela, je n'ai pas de répugnance à dire quel est mon voeu. Je
voudrais que l'opinion fût amenée à sanctionner une loi de douanes
conçue à peu près en ces termes:
Les objets de première nécessité paieront un droit _ad valorem_ de 5%
Les objets de convenance 10%
Les objets de luxe 15 ou 20%
Encore ces distinctions sont prises dans un ordre d'idées entièrement
étrangères à l'économie politique proprement dite, et je suis
loin de les croire aussi utiles et aussi justes qu'on le suppose
communément. Mais ceci n'est plus de mon sujet.
I.--ABONDANCE, DISETTE.
Qu'est ce qui vaut mieux pour l'homme et pour la société, l'abondance
ou la disette?
Quoi! s'écriera-t-on, cela peut-il faire une question? A-t-on jamais
avancé, est-il possible de soutenir que la disette est le fondement
du bien-être des hommes?
Oui, cela a été avancé; oui, cela a été soutenu; on le soutient tous
les jours, et je ne crains pas de dire que la _théorie de la disette_
est de beaucoup la plus populaire. Elle défraie les conversations,
les journaux, les livres, la tribune, et, quoique cela puisse
paraître extraordinaire, il est certain que l'économie politique aura
rempli sa tâche et sa mission pratique quand elle aura vulgarisé
et rendu irréfutable cette proposition si simple: «La richesse des
hommes, c'est l'abondance des choses.»
N'entend-on pas dire tous les jours: «L'étranger va nous inonder de
ses produits?» Donc on redoute l'abondance.
M. de Saint-Cricq n'a-t-il pas dit: «La production surabonde?» Donc
il craignait l'abondance.
Les ouvriers ne brisent-ils pas les machines? Donc ils s'effraient de
l'excès de la production ou de l'abondance.
M. Bugeaud n'a-t-il pas prononcé ces paroles: «Que le pain soit cher,
et l'agriculteur sera riche!» Or, le pain ne peut être cher que parce
qu'il est rare; donc M. Bugeaud préconisait la disette.
M. d'Argout ne s'est-il pas fait un argument contre l'industrie
sucrière de sa fécondité même? Ne disait-il pas: «La betterave n'a
pas d'avenir, et sa culture ne saurait s'étendre, parce qu'il
suffirait d'y consacrer quelques hectares par département pour
pourvoir à toute la consommation de la France?» Donc, à ses yeux,
le bien est dans la stérilité, dans la disette; le mal, dans la
fertilité, dans l'abondance.
La _Presse_, le _Commerce_ et la plupart des journaux quotidiens
ne publient-ils pas un ou plusieurs articles chaque matin pour
démontrer aux chambres et au gouvernement qu'il est d'une saine
politique d'élever législativement le prix de toutes choses par
l'opération des tarifs? Les trois pouvoirs n'obtempèrent-ils pas
tous les jours à cette injonction de la presse périodique? Or, les
tarifs n'élèvent les prix des choses que parce qu'ils en diminuent la
quantité _offerte_ sur le marché! Donc les journaux, les Chambres, le
ministère, mettent en pratique la théorie de la disette, et j'avais
raison de dire que cette théorie est de beaucoup la plus populaire.
Comment est-il arrivé qu'aux yeux des travailleurs, des publicistes,
des hommes d'État, l'abondance se soit montrée redoutable et la
disette avantageuse? Je me propose de remonter à la source de cette
illusion.
On remarque qu'un homme s'enrichit en proportion de ce qu'il tire un
meilleur parti de son travail, c'est-à-dire de ce qu'_il vend à plus
haut prix_. Il vend à plus haut prix à proportion de la rareté, de la
disette du genre de produit qui fait l'objet de son industrie. On en
conclut que, quant à lui du moins, la disette l'enrichit. Appliquant
successivement ce raisonnement à tous les travailleurs, on en déduit
la _théorie de la disette_. De là on passe à l'application, et, afin
de favoriser tous les travailleurs, on provoque artificiellement
la cherté, la disette de toutes choses par la prohibition, la
restriction, la suppression des machines et autres moyens analogues.
Il en est de même de l'abondance. On observe que, quand un produit
abonde, il se vend à bas prix: donc le producteur gagne moins. Si
tous les producteurs sont dans ce cas, ils sont tous misérables: donc
c'est l'abondance qui ruine la société. Et comme toute conviction
cherche à se traduire en fait, on voit, dans beaucoup de pays, les
lois des hommes lutter contre l'abondance des choses.
Ce sophisme, revêtu d'une forme générale, ferait peut-être peu
d'impression; mais appliqué à un ordre particulier de faits, à telle
ou telle industrie, à une classe donnée de travailleurs, il est
extrêmement spécieux, et cela s'explique. C'est un syllogisme qui
n'est pas _faux_, mais _incomplet_. Or, ce qu'il y a de _vrai_ dans
un syllogisme est toujours et nécessairement présent à l'esprit. Mais
l'_incomplet_ est une qualité négative, une donnée absente dont il
est fort possible et même fort aisé de ne pas tenir compte.
L'homme produit pour consommer. Il est à la fois producteur et
consommateur. Le raisonnement que je viens d'établir ne le considère
que sous le premier de ces points de vue. Sous le second, il aurait
conduit à une conclusion opposée. Ne pourrait-on pas dire, en effet:
Le consommateur est d'autant plus riche qu'il _achète_ toutes choses
à meilleur marché; il achète les choses à meilleur marché, en
proportion de ce qu'elles abondent, donc l'abondance l'enrichit; et
ce raisonnement, étendu à tous les consommateurs, conduirait à la
_théorie de l'abondance_!
C'est la notion imparfaitement comprise de l'_échange_ qui produit
ces illusions. Si nous consultons notre intérêt personnel, nous
reconnaissons distinctement qu'il est double. Comme _vendeurs_, nous
avons intérêt à la cherté, et par conséquent à la rareté; comme
acheteurs, au bon marché, ou, ce qui revient au même, à l'abondance
des choses. Nous ne pouvons donc point baser un raisonnement sur
l'un ou l'autre de ces intérêts avant d'avoir reconnu lequel des
deux coïncide et s'identifie avec l'intérêt général et permanent de
l'espèce humaine.
Si l'homme était un animal solitaire, s'il travaillait exclusivement
pour lui, s'il consommait directement le fruit de son labeur, en
un mot, _s'il n'échangeait pas_, jamais la théorie de la disette
n'eût pu s'introduire dans le monde. Il est trop évident que
l'abondance lui serait avantageuse, de quelque part qu'elle lui
vînt, soit qu'elle fût le résultat de son industrie, d'ingénieux
outils, de puissantes machines qu'il aurait inventées, soit qu'il
la dût à la fertilité du sol, à la libéralité de la nature, ou
même à une mystérieuse _invasion_ de produits que le flot aurait
apportés du dehors et abandonnés sur le rivage. Jamais l'homme
solitaire n'imaginerait, pour donner de l'encouragement, pour assurer
un aliment à son propre travail, de briser les instruments qui
l'épargnent, de neutraliser la fertilité du sol, de rendre à la mer
les biens qu'elle lui aurait apportés. Il comprendrait aisément que
le travail n'est pas un but, mais un moyen; qu'il serait absurde de
repousser le but, de peur de nuire au moyen. Il comprendrait que,
s'il consacre deux heures de la journée à pourvoir à ses besoins,
toute circonstance (machine, fertilité, don gratuit, n'importe) qui
lui épargne une heure de ce travail, le résultat restant le même, met
cette heure à sa disposition, et qu'il peut la consacrer à augmenter
son bien-être; il comprendrait, en un mot, qu'_épargne de travail_ ce
n'est autre chose que _progrès_.
Mais l'_échange_ trouble notre vue sur une vérité si simple. Dans
l'état social, et avec la séparation des occupations qu'il amène, la
production et la consommation d'un objet ne se confondent pas dans le
même individu. Chacun est porté à voir dans son travail non plus un
moyen, mais un but. L'échange crée, relativement à chaque objet, deux
intérêts, celui du producteur et celui du consommateur, et ces deux
intérêts sont toujours immédiatement opposés.
Il est essentiel de les analyser et d'en étudier la nature.
Prenons un producteur quel qu'il soit; quel est son intérêt immédiat?
Il consiste en ces deux choses, 1º que le plus petit nombre possible
de personnes se livrent au même travail que lui; 2º que le plus
grand nombre possible de personnes recherchent le produit de ce même
travail; ce que l'économie politique explique plus succinctement
en ces termes: que l'offre soit très-restreinte et la demande
très-étendue; en d'autres termes encore: concurrence limitée,
débouchés illimités.
Quel est l'intérêt immédiat du consommateur? Que l'offre du produit
dont il s'agit soit étendue et la demande restreinte.
Puisque ces deux intérêts se contredisent, l'un d'eux doit
nécessairement coïncider avec l'intérêt social ou général, et l'autre
lui est antipathique.
Mais quel est celui que la législation doit favoriser, comme étant
l'expression du bien public, si tant est qu'elle en doive favoriser
aucun?
Pour le savoir, il suffit de rechercher ce qui arriverait si les
désirs secrets des hommes étaient accomplis.
En tant que producteurs, il faut bien en convenir, chacun de nous
fait des voeux antisociaux. Sommes-nous vignerons? nous serions peu
fâchés qu'il gelât sur toutes les vignes du monde, excepté sur la
nôtre: _c'est la théorie de la disette_. Sommes-nous propriétaires
de forges? nous désirons qu'il n'y ait sur le marché d'autre fer
que celui que nous y apportons, quel que soit le besoin que le
public en ait, et précisément pour que ce besoin, vivement senti et
imparfaitement satisfait, détermine à nous en donner un haut prix:
_c'est encore la théorie de la disette_. Sommes-nous laboureurs? nous
disons, avec M. Bugeaud: Que le pain soit cher, c'est-à-dire rare,
et les agriculteurs feront bien leurs affaires; _c'est toujours la
théorie de la disette_.
Sommes-nous médecins? nous ne pouvons nous empêcher de voir que
certaines améliorations physiques, comme l'assainissement du
pays, le développement de certaines vertus morales, telles que la
modération et la tempérance, le progrès des lumières poussé au point
que chacun sût soigner sa propre santé, la découverte de certains
remèdes simples et d'une application facile, seraient autant de
coups funestes portés à notre profession. En tant que médecins, nos
voeux secrets sont antisociaux. Je ne veux pas dire que les médecins
forment de tels voeux. J'aime à croire qu'ils accueilleraient avec
joie une panacée universelle; mais, dans ce sentiment, ce n'est pas
le médecin, c'est l'homme, c'est le chrétien qui se manifeste; il
se place, par une noble abnégation de lui-même, au point de vue du
consommateur. En tant qu'exerçant une profession, en tant que puisant
dans cette profession son bien-être, sa considération et jusqu'aux
moyens d'existence de sa famille, il ne se peut pas que ses désirs,
ou, si l'on veut, ses intérêts, ne soient antisociaux.
Fabriquons-nous des étoffes de coton? nous désirons les vendre au
prix le plus avantageux _pour nous_. Nous consentirions volontiers à
ce que toutes les manufactures rivales fussent interdites, et si nous
n'osons exprimer publiquement ce voeu ou en poursuivre la réalisation
complète avec quelques chances de succès, nous y parvenons pourtant,
dans une certaine mesure, par des moyens détournés: par exemple,
en excluant les tissus étrangers, afin de diminuer la _quantité
offerte_, et de produire ainsi, par l'emploi de la force et à notre
profit, la _rareté_ des vêtements.
Nous passerions ainsi toutes les industries en revue, et nous
trouverions toujours que les producteurs, en tant que tels, ont des
vues antisociales. «Le marchand, dit Montaigne, ne fait bien ses
affaires qu'à la débauche de la jeunesse; le laboureur, à la cherté
des blés; l'architecte, à la ruine des maisons; les officiers de
justice; aux procez et aux querelles des hommes. L'honneur même et
practique des ministres de la religion se tire de nostre mort et de
nos vices. Nul médecin ne prend plaisir à la santé de ses amis mêmes,
ni soldats à la paix de la ville; ainsi du reste.»
Il suit de là que, si les voeux secrets de chaque producteur étaient
réalisés, le monde rétrograderait rapidement vers la barbarie. La
voile proscrirait la vapeur, la rame proscrirait la voile, et devrait
bientôt céder les transports au chariot, celui-ci au mulet, et le
mulet au porte-balle. La laine exclurait le coton, le coton exclurait
la laine, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la disette de toutes
choses eût fait disparaître l'homme même de dessus la surface du
globe.
Supposez pour un moment que la puissance législative et la force
publique fussent mises à la disposition du comité Mimerel, et que
chacun des membres qui composent cette association eût la faculté de
lui faire admettre et sanctionner une petite loi: est-il bien malaisé
de deviner à quel code industriel serait soumis le public?
* * * * *
Si nous venons maintenant à considérer l'intérêt immédiat du
consommateur, nous trouverons qu'il est en parfaite harmonie avec
l'intérêt général, avec ce que réclame le bien-être de l'humanité.
Quand l'acheteur se présente sur le marché, il désire le trouver
abondamment pourvu. Que les saisons soient propices à toutes les
récoltes; que des inventions de plus en plus merveilleuses mettent à
sa portée un plus grand nombre de produits et de satisfactions; que
le temps et le travail soient épargnés; que les distances s'effacent;
que l'esprit de paix et de justice permette de diminuer le poids
des taxes; que les barrières de toute nature tombent; en tout cela,
l'intérêt immédiat du consommateur suit parallèlement la même ligne
que l'intérêt public bien entendu. Il peut pousser ses voeux secrets
jusqu'à la chimère, jusqu'à l'absurde, sans que ses voeux cessent
d'être humanitaires. Il peut désirer que le vivre et le couvert, le
toit et le foyer, l'instruction et la moralité, la sécurité et la
paix, la force et la santé s'obtiennent sans efforts, sans travail
et sans mesure, comme la poussière des chemins, l'eau du torrent,
l'air qui nous environne, la lumière qui nous baigne, sans que la
réalisation de tels désirs soit en contradiction avec le bien de la
société.
On dira peut-être que, si ces voeux étaient exaucés, l'oeuvre
du producteur se restreindrait de plus en plus, et finirait par
s'arrêter faute d'aliment. Mais pourquoi? Parce que, dans cette
supposition extrême, tous les besoins et tous les désirs imaginables
seraient complétement satisfaits. L'homme, comme la Toute-Puissance,
créerait toutes choses par un seul acte de sa volonté. Veut-on bien
me dire, dans cette hypothèse, en quoi la production industrielle
serait regrettable?
Je supposais tout à l'heure une assemblée législative composée
de travailleurs, dont chaque membre formulerait en loi son _voeu
secret_, en tant que producteur; et je disais que le code émané de
cette assemblée serait le monopole systématisé, la théorie de la
disette mise en pratique.
De même, une Chambre, où chacun consulterait exclusivement son
intérêt immédiat de consommateur, aboutirait à systématiser la
liberté, la suppression de toutes les mesures restrictives, le
renversement de toutes les barrières artificielles, en un mot, à
réaliser la théorie de l'abondance.
Il suit de là:
Que consulter exclusivement l'intérêt immédiat de la production,
c'est consulter un intérêt antisocial;
Que prendre exclusivement pour base l'intérêt immédiat de la
consommation, ce serait prendre pour base l'intérêt général.
Qu'il me soit permis d'insister encore sur ce point de vue, au
risque de me répéter.
Un antagonisme radical existe entre le vendeur et l'acheteur[3].
[Note 3: L'auteur a rectifié les termes de cette proposition dans un
ouvrage postérieur. Voir _Harmonies économiques_, chap. XI.
(_Note de l'éditeur._)]
Celui-là désire que l'objet du marché soit _rare_, peu offert, à un
prix élevé.
Celui-ci le souhaite _abondant_, très-offert, à bas prix.
Les lois qui devraient être au moins neutres, prennent parti pour le
vendeur contre l'acheteur, pour le producteur contre le consommateur,
pour la cherté contre le bon marché[4], pour la disette contre
l'abondance.
[Note 4: Nous n'avons pas en français un substantif pour exprimer
l'idée opposée à celle de _cherté_ (cheapness). Il est assez
remarquable que l'instinct populaire exprime cette idée par cette
périphrase: marché avantageux, _bon marché_. Les prohibitionistes
devraient bien réformer cette locution. Elle implique tout un système
économique opposé au leur.]
Elles agissent, sinon intentionnellement, du moins logiquement, sur
cette donnée: _Une nation est riche quand elle manque de tout_.
Car elles disent: C'est le producteur qu'il faut favoriser en lui
assurant un bon placement de son produit. Pour cela, il faut en
élever le prix; pour en élever le prix, il faut en restreindre
l'offre; et restreindre l'offre, c'est créer la disette.
Et voyez: je suppose que, dans le moment actuel, où ces lois ont
toute leur force, on fasse un inventaire complet, non en valeur,
mais en poids, mesures, volumes, quantités, de tous les objets
existants en France, propres à satisfaire les besoins et les goûts de
ses habitants, blés, viandes, draps, toiles, combustibles, denrées
coloniales, etc.
Je suppose encore que l'on renverse le lendemain toutes les barrières
qui s'opposent à l'introduction en France des produits étrangers.
Enfin, pour apprécier le résultat de cette réforme, je suppose que
l'on procède trois mois après à un nouvel inventaire.
N'est-il pas vrai qu'il se trouvera en France plus de blé, de
bestiaux, de drap, de toile, de fer, de houille, de sucre, etc., lors
du second qu'à l'époque du premier inventaire?
Cela est si vrai que nos tarifs protecteurs n'ont pas d'autre but
que d'empêcher toutes ces choses de parvenir jusqu'à nous, d'en
restreindre l'offre, d'en prévenir la dépréciation, l'abondance.
Maintenant, je le demande, le peuple est-il mieux nourri, sous
l'empire de nos lois, parce qu'il y a _moins_ de pain, de viande et
de sucre dans le pays? Est-il mieux vêtu parce qu'il y a _moins_ de
fil, de toiles et de draps? Est-il mieux chauffé parce qu'il y a
_moins_ de houille? Est-il mieux aidé dans ses travaux parce qu'il y
a _moins_ de fer, de cuivre, d'outils, de machines?
Mais, dit-on, si l'étranger nous _inonde_ de ses produits, il
emportera notre numéraire.
Eh qu'importe? L'homme ne se nourrit pas de numéraire, il ne se vêt
pas d'or, il ne se chauffe pas avec de l'argent. Qu'importe qu'il y
ait plus ou moins de numéraire dans le pays, s'il y a plus de pain
aux buffets, plus de viande aux crochets, plus de linge dans les
armoires, et plus de bois dans les bûchers?
Je poserai toujours aux lois restrictives ce dilemme:
Ou vous convenez que vous produisez la disette, ou vous n'en convenez
pas.
Si vous en convenez, vous avouez par cela même que vous faites au
peuple tout le mal que vous pouvez lui faire. Si vous n'en convenez
pas, alors vous niez avoir restreint l'offre, élevé les prix et, par
conséquent, vous niez avoir favorisé le producteur.
Vous êtes funestes ou inefficaces. Vous ne pouvez être utiles[5].
[Note 5: L'auteur a traité ce sujet avec plus d'étendue dans le XIe
chapitre des _Harmonies économiques_, puis, sous une autre forme,
dans l'article _Abondance_, écrit pour le _Dictionnaire de l'économie
politique_, et que nous reproduisons à la fin du 5e volume.
(_Note de l'éditeur._)]
II.--OBSTACLE, CAUSE.
L'obstacle pris pour la cause,--la disette prise pour
l'abondance,--c'est le même sophisme sous un autre aspect. Il est bon
de l'étudier sous toutes ses faces.
L'homme est primitivement dépourvu de tout.
Entre son dénûment et la satisfaction de ses besoins, il existe une
multitude d'_obstacles_ que le travail a pour but de surmonter. Il
est curieux de rechercher comment et pourquoi ces obstacles mêmes à
son bien-être sont devenus, à ses yeux, la cause de son bien-être.
J'ai besoin de me transporter à cent lieues. Mais entre les points de
départ et d'arrivée s'interposent des montagnes, des rivières, des
marais, des forêts impénétrables, des malfaiteurs, en un mot, des
_obstacles_; et, pour vaincre ces obstacles, il faudra que j'emploie
beaucoup d'efforts, ou, ce qui revient au même, que d'autres
emploient beaucoup d'efforts, et m'en fassent payer le prix. Il est
clair qu'à cet égard j'eusse été dans une condition meilleure si ces
obstacles n'eussent pas existé.
Pour traverser la vie et parcourir cette longue série de jours qui
sépare le berceau de la tombe, l'homme a besoin de s'assimiler une
quantité prodigieuse d'aliments, de se garantir contre l'intempérie
des saisons, de se préserver ou de se guérir d'une foule de maux.
La faim, la soif, la maladie, le chaud, le froid, sont autant
d'obstacles semés sur sa route. Dans l'état d'isolement, il devrait
les combattre tous par la chasse, la pêche, la culture, le filage,
le tissage, l'architecture, et il est clair qu'il vaudrait mieux
pour lui que ces obstacles n'existassent qu'à un moindre degré ou
même n'existassent pas du tout. En société, il ne s'attaque pas
personnellement à chacun de ces obstacles, mais d'autres le font pour
lui; et, en retour, il éloigne un des obstacles dont ses semblables
sont entourés.
Il est clair encore qu'en considérant les choses en masse, il
vaudrait mieux, pour l'ensemble des hommes ou pour la société,
que les obstacles fussent aussi faibles et aussi peu nombreux que
possible.
Mais si l'on scrute les phénomènes sociaux dans leurs détails, et les
sentiments des hommes selon que l'échange les a modifiés, on aperçoit
bientôt comment ils sont arrivés à confondre les besoins avec la
richesse et l'obstacle avec la cause.
La séparation des occupations, résultat de la faculté d'échanger,
fait que chaque homme, au lieu de lutter pour son propre compte avec
tous les obstacles qui l'environnent, n'en combat qu'_un_; le combat
non pour lui, mais au profit de ses semblables, qui, à leur tour, lui
rendent le même service.
Or, il résulte de là que cet homme voit la cause immédiate de sa
richesse dans cet obstacle qu'il fait profession de combattre pour
le compte d'autrui. Plus cet obstacle est grand, sérieux, vivement
senti, et plus, pour l'avoir vaincu, ses semblables sont disposés à
le rémunérer, c'est-à-dire à lever en sa faveur les obstacles qui le
gênent.
Un médecin, par exemple, ne s'occupe pas de faire cuire son pain, de
fabriquer ses instruments, de tisser ou de confectionner ses habits.
D'autres le font pour lui, et, en retour, il combat les maladies qui
affligent ses clients. Plus ces maladies sont nombreuses, intenses,
réitérées, plus on consent, plus on est forcé même à travailler
pour son utilité personnelle. À son point de vue, la maladie,
c'est-à-dire un obstacle général au bien-être des hommes, est une
cause de bien-être individuel. Tous les producteurs font, en ce qui
les concerne, le même raisonnement. L'armateur tire ses profits de
l'obstacle qu'on nomme _distance_; l'agriculteur, de celui qu'on
nomme _faim_; le fabricant d'étoffes, de celui qu'on appelle _froid_;
l'instituteur vit sur l'_ignorance_, le lapidaire sur la _vanité_,
l'avoué sur la _cupidité_, le notaire sur la _mauvaise foi_ possible,
comme le médecin sur les _maladies_ des hommes. Il est donc très-vrai
que chaque profession a un intérêt immédiat à la continuation, à
l'extension même de l'obstacle spécial qui fait l'objet de ses
efforts.
Ce que voyant, les théoriciens arrivent qui fondent un système sur
ces sentiments individuels, et disent: Le besoin, c'est la richesse;
le travail, c'est la richesse; l'obstacle au bien-être, c'est le
bien-être. Multiplier les obstacles, c'est donner de l'aliment à
l'industrie.
Puis surviennent les hommes d'État. Ils disposent de la force
publique; et quoi de plus naturel que de la faire servir à
développer, à propager les obstacles, puisque aussi bien c'est
développer et propager la richesse? Ils disent, par exemple: Si nous
empêchons le fer de venir des lieux où il abonde, nous créerons
chez nous un obstacle pour s'en procurer. Cet obstacle, vivement
senti, déterminera à payer pour en être affranchi. Un certain nombre
de nos concitoyens s'attachera à le combattre, et cet obstacle
fera leur fortune. Plus même il sera grand, plus le minerai sera
rare, inaccessible, difficile à transporter, éloigné des foyers de
consommation, plus cette industrie, dans toutes ses ramifications,
occupera de bras. Excluons donc le fer étranger; créons l'obstacle,
afin de créer le travail qui le combat.
Le même raisonnement conduira à proscrire les machines.
Voilà, dira-t-on, des hommes qui ont besoin de loger leur vin. C'est
un obstacle; et voici d'autres hommes qui s'occupent de le lever en
fabriquant des tonneaux. Il est donc heureux que l'obstacle existe,
puisqu'il alimente une portion du travail national et enrichit un
certain nombre de nos concitoyens. Mais voici venir une machine
ingénieuse qui abat le chêne, l'équarrit, le partage en une multitude
de douves, les assemble et les transforme en vaisseaux vinaires.
L'obstacle est bien amoindri, et avec lui la fortune des tonneliers.
Maintenons l'un et l'autre par une loi. Proscrivons la machine.
Pour pénétrer au fond de ce sophisme, il suffit de se dire que le
travail humain n'est pas un _but_, mais un _moyen_. _Il ne reste
jamais sans emploi._ Si un obstacle lui manque, il s'attaque à un
autre, et l'humanité est délivrée de deux obstacles par la même
somme de travail qui n'en détruisait qu'un seul.--Si le travail
des tonneliers devenait jamais inutile, il prendrait une autre
direction.--Mais avec quoi, demande-t-on, serait-il rémunéré?
précisément avec ce qui le rémunère aujourd'hui; car, quand une masse
de travail devient disponible par la suppression d'un obstacle, une
masse correspondante de rémunération devient disponible aussi.--Pour
dire que le travail humain finira par manquer d'emploi, il faudrait
prouver que l'humanité cessera de rencontrer des obstacles.--Alors le
travail ne serait pas seulement impossible, il serait superflu. Nous
n'aurions plus rien à faire, parce que nous serions tout-puissants,
et qu'il nous suffirait de prononcer un _fiat_ pour que tous nos
besoins et tous nos désirs fussent satisfaits[6].
[Note 6: Voyez, sur le même sujet, le chapitre XIV de la seconde
Série des _Sophismes_, et les chapitres III et XI des _Harmonies
économiques_.
(_Note de l'éditeur._)]
III.--EFFORT, RÉSULTAT.
Nous venons de voir qu'entre nos besoins et leur satisfaction
s'interposent des obstacles. Nous parvenons à les vaincre ou à les
affaiblir par l'emploi de nos facultés. On peut dire d'une manière
très-générale que l'industrie est un effort suivi d'un résultat.
Mais sur quoi se mesure notre bien-être, notre richesse? Est-ce sur
le résultat de l'effort? est-ce sur l'effort lui-même?--Il existe
toujours un rapport entre l'effort employé et le résultat obtenu.--Le
progrès consiste-t-il dans l'accroissement relatif du second ou du
premier terme de ce rapport?
Les deux thèses ont été soutenues; elles se partagent, en économie
politique, le domaine de l'opinion.
Selon le premier système, la richesse est le résultat du travail.
Elle s'accroît à mesure que s'accroît le _rapport du résultat à
l'effort_. La perfection absolue, dont le type est en Dieu, consiste
dans l'éloignement infini des deux termes, en ce sens: effort nul,
résultat infini.
Le second professe que c'est l'effort lui-même qui constitue et
mesure la richesse. Progresser, c'est accroître _le rapport de
l'effort au résultat_. Son idéal peut être représenté par l'effort à
la fois éternel et stérile de Sisyphe[7].
[Note 7: Par ce motif, nous prions le lecteur de nous excuser si,
pour abréger, nous désignons dans la suite ce système sous le nom de
_Sisyphisme_.]
Naturellement, le premier accueille tout ce qui tend à diminuer
la peine et à augmenter le produit: les puissantes machines qui
ajoutent aux forces de l'homme, l'échange qui permet de tirer un
meilleur parti des agents naturels distribués à diverses mesures
sur la surface du globe, l'intelligence qui trouve, l'expérience qui
constate, la concurrence qui stimule, etc.
Logiquement aussi le second appelle de ses voeux tout ce qui a pour
effet d'augmenter la peine et de diminuer le produit: priviléges,
monopoles, restrictions, prohibitions, suppressions de machines,
stérilité, etc.
Il est bon de remarquer que la _pratique universelle_ des hommes est
toujours dirigée par le principe de la première doctrine. On n'a
jamais vu, on ne verra jamais un travailleur, qu'il soit agriculteur,
manufacturier, négociant, artisan, militaire, écrivain ou savant,
qui ne consacre toutes les forces de son intelligence à faire mieux,
à faire plus vite, à faire plus économiquement, en un mot, _à faire
plus avec moins_.
La doctrine opposée est à l'usage des théoriciens, des députés, des
journalistes, des hommes d'État, des ministres, des hommes enfin dont
le rôle en ce monde est de faire des expériences sur le corps social.
Encore faut-il observer qu'en ce qui les concerne personnellement,
ils agissent, comme tout le monde, sur le principe: obtenir du
travail la plus grande somme possible d'effets utiles.
On croira peut-être que j'exagère, et qu'il n'y a pas de vrais
_Sisyphistes_.
Si l'on veut dire que, dans la pratique, on ne pousse pas le principe
jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, j'en conviendrai volontiers.
Il en est même toujours ainsi quand on part d'un principe faux. Il
mène bientôt à des résultats si absurdes et si malfaisants qu'on est
bien forcé de s'arrêter. Voilà pourquoi l'industrie pratique n'admet
jamais le _Sisyphisme_: le châtiment suivrait de trop près l'erreur
pour ne pas la dévoiler. Mais, en matière d'industrie spéculative,
telle qu'en font les théoriciens et les hommes d'État, on peut
suivre longtemps un faux principe avant d'être averti de sa fausseté
par des conséquences compliquées auxquelles d'ailleurs on est
étranger; et quand enfin elles se révèlent, on agit selon le principe
opposé, on se contredit, et l'on cherche sa justification dans cet
axiome moderne d'une incomparable absurdité: en économie politique,
il n'y a pas de principe absolu.
Voyons donc si les deux principes opposés que je viens d'établir ne
règnent pas tour à tour, l'un dans l'industrie pratique, l'autre dans
la législation industrielle.
J'ai déjà rappelé un mot de M. Bugeaud; mais dans M. Bugeaud il y a
deux hommes, l'agriculteur et le législateur.
Comme agriculteur, M. Bugeaud tend de tous ses efforts à cette double
fin: épargner du travail, obtenir du pain à bon marché. Lorsqu'il
préfère une bonne charrue à une mauvaise; lorsqu'il perfectionne les
engrais; lorsque, pour ameublir son sol, il substitue, autant qu'il
le peut, l'action de l'atmosphère à celle de la herse ou de la houe;
lorsqu'il appelle à son aide tous les procédés dont la science et
l'expérience lui ont révélé l'énergie et la perfection, il n'a et ne
peut avoir qu'un but: _diminuer le rapport de l'effort au résultat_.
Nous n'avons même point d'autre moyen de reconnaître l'habileté du
cultivateur et la perfection du procédé que de mesurer ce qu'ils ont
retranché à l'un et ajouté à l'autre; et comme tous les fermiers du
monde agissent sur ce principe, on peut dire que l'humanité entière
aspire, sans doute pour son avantage, à obtenir soit le pain, soit
tout autre produit, à meilleur marché,--à restreindre la peine
nécessaire pour en avoir à sa disposition une quantité donnée.
Cette incontestable tendance de l'humanité une fois constatée devrait
suffire, ce semble, pour révéler au législateur le vrai principe,
et lui indiquer dans quel sens il doit seconder l'industrie (si
tant est qu'il entre dans sa mission de la seconder), car il serait
absurde de dire que les lois des hommes doivent opérer en sens
inverse des lois de la Providence.
Cependant on a entendu M. Bugeaud, député, s'écrier: «Je ne comprends
rien à la théorie du bon marché; j'aimerais mieux voir le pain plus
cher et le travail plus abondant.» Et en conséquence, le député de la
Dordogne vote des mesures législatives qui ont pour effet d'entraver
les échanges, précisément parce qu'ils nous procurent indirectement
ce que la production directe ne peut nous fournir que d'une manière
plus dispendieuse.
Or, il est bien évident que le principe de M. Bugeaud, député, est
diamétralement opposé à celui de M. Bugeaud, agriculteur. Conséquent
avec lui-même, il voterait contre toute restriction à la Chambre,
ou bien il transporterait sur sa ferme le principe qu'il proclame à
la tribune. On le verrait alors semer son blé sur le champ le plus
stérile, car il réussirait ainsi à _travailler beaucoup pour obtenir
peu_. On le verrait proscrire la charrue, puisque la culture à ongles
satisferait son double voeu: le pain plus cher et le travail plus
abondant.
La restriction a pour but avoué et pour effet reconnu d'augmenter le
travail.
Elle a encore pour but avoué et pour effet reconnu de provoquer la
cherté, qui n'est autre chose que la rareté des produits. Donc,
poussée à ses dernières limites, elle est le _Sisyphisme_ pur, tel
que nous l'avons défini: _travail infini, produit nul_.
* * * * *
M. le baron Charles Dupin, le flambeau de la pairie, dit-on, dans
les sciences économiques, accuse les chemins de fer de _nuire à la
navigation_, et il est certain qu'il est dans la nature d'un moyen
plus parfait de restreindre l'emploi d'un moyen comparativement
plus grossier. Mais les rail-ways ne peuvent nuire aux bateaux qu'en
attirant à eux les transports; ils ne peuvent les attirer qu'en
les exécutant à meilleur marché, et ils ne peuvent les exécuter à
meilleur marché qu'_en diminuant le rapport de l'effort employé
au résultat obtenu_, puisque c'est cela même qui constitue le bon
marché. Lors donc que M. le baron Dupin déplore cette suppression
du travail pour un résultat donné, il est dans la doctrine du
_Sisyphisme_. Logiquement, comme il préfère le bateau au rail, il
devrait préférer le char au bateau, le bât au char, et la hotte à
tous les moyens de transport connus, car c'est celui qui exige le
plus de travail pour le moindre résultat.
* * * * *
«Le travail constitue la richesse d'un peuple,» disait M. de
Saint-Cricq, ce ministre du commerce qui a tant imposé d'entraves
au commerce. Il ne faut pas croire que c'était là une proposition
elliptique, signifiant: «Les résultats du travail constituent la
richesse d'un peuple.» Non, cet économiste entendait bien dire
que c'est l'_intensité_ du travail qui mesure la richesse, et la
preuve, c'est que, de conséquence en conséquence, de restriction en
restriction, il conduisait la France, et il croyait bien faire, à
consacrer un travail double pour se pourvoir d'une quantité égale
de fer, par exemple. En Angleterre, le fer était alors à 8 fr.; en
France, il revenait à 16 fr. En supposant la journée du travail à
1 fr., il est clair que la France pouvait, par voie d'échange, se
procurer un quintal de fer avec huit journées prises sur l'ensemble
du travail national. Grâce aux mesures restrictives de M. de
Saint-Cricq, il fallait à la France seize journées de travail pour
obtenir un quintal de fer par la production directe.--Peine double
pour une satisfaction identique, donc richesse double; donc encore
la richesse se mesure non par le résultat, mais par l'intensité du
travail. N'est-ce pas là le _Sisyphisme_ dans toute sa pureté!
Et afin qu'il n'y ait pas d'équivoque possible, M. le ministre
a soin de compléter plus loin sa pensée, et de même qu'il vient
d'appeler _richesse_ l'intensité du travail, on va l'entendre appeler
_pauvreté_ l'abondance des résultats du travail ou des choses propres
à satisfaire nos besoins. «Partout, dit-il, des machines ont pris la
place des bras de l'homme; partout la production surabonde; partout
l'équilibre entre la faculté de produire et les moyens de consommer
est rompu.» On le voit, selon M. de Saint-Cricq, si la France était
dans une situation critique, c'est qu'elle produisait trop, c'est que
son travail était trop intelligent, trop fructueux. Nous étions trop
bien nourris, trop bien vêtus, trop bien pourvus de toutes choses;
la production trop rapide dépassait tous nos désirs. Il fallait
bien mettre un terme à ce fléau, et pour cela nous forcer, par des
restrictions, à travailler plus pour produire moins.
* * * * *
J'ai rappelé aussi l'opinion d'un autre ministre du commerce, M.
d'Argout. Elle mérite que nous nous y arrêtions un instant. Voulant
porter un coup terrible à la betterave, il disait: «Sans doute la
culture de la betterave est utile, mais _cette utilité est limitée_.
Elle ne comporte pas les gigantesques développements que l'on se
plaît à lui prédire. Pour en acquérir la conviction, il suffit de
remarquer que cette culture sera nécessairement restreinte dans
les bornes de la consommation. Doublez, triplez si vous voulez
la consommation actuelle de la France, _vous trouverez toujours
qu'une très-minime portion du sol suffira aux besoins de cette
consommation_. (Voilà, certes, un singulier grief!) En voulez-vous la
preuve? Combien y avait-il d'hectares plantés en betterave en 1828?
3,130, ce qui équivaut à 1/10540e du sol cultivable. Combien y en
a-t-il, aujourd'hui que le sucre indigène a envahi le tiers de la
consommation? 16,700 hectares, soit 1/1978e du sol cultivable, ou
45 centiares par commune. Supposons que le sucre indigène ait déjà
envahi toute la consommation, nous n'aurions que 48,000 hectares de
cultivés en betterave, ou 1/689e du sol cultivable[8].»
[Note 8: Il est juste de dire que M. d'Argout mettait cet étrange
langage dans la bouche des adversaires de la betterave. Mais il se
l'appropriait formellement, et le sanctionnait d'ailleurs par la loi
même à laquelle il servait de justification.]
Il y a deux choses dans cette citation: les faits et la doctrine.
Les faits tendent à établir qu'il faut peu de terrain, de capitaux
et de main-d'oeuvre pour produire beaucoup de sucre, et que chaque
commune de France en serait abondamment pourvue en livrant à la
culture de la betterave un hectare de son territoire.--La doctrine
consiste à regarder cette circonstance comme funeste, et à voir dans
la puissance même et la fécondité de la nouvelle industrie la _limite
de son utilité_.
Je n'ai point à me constituer ici le défenseur de la betterave ou
le juge des faits étranges avancés par M. d'Argout[9]; mais il vaut
la peine de scruter la doctrine d'un homme d'État à qui la France
a confié pendant longtemps le sort de son agriculture et de son
commerce.
[Note 9: À supposer que 48,000 à 50,000 hectares suffisent à
alimenter la consommation actuelle, il en faudrait 150,000 pour
une consommation triple, que M. d'Argout admet comme possible.--De
plus, si la betterave entrait dans un assolement de six ans,
elle occuperait successivement 900,000 hectares, ou 1/38e du sol
cultivable.]
J'ai dit en commençant qu'il existe un rapport variable entre
l'effort industriel et son résultat; que l'imperfection absolue
consiste en un effort infini sans résultat aucun; la perfection
absolue en un résultat illimité sans aucun effort; et la
perfectibilité dans la diminution progressive de l'effort comparé au
résultat.
Mais M. d'Argout nous apprend que la mort est là où nous croyons
apercevoir la vie, et que l'importance d'une industrie est en
raison directe de son impuissance. Qu'attendre, par exemple, de la
betterave? Ne voyez-vous pas que 48,000 hectares de terrain, un
capital et une main-d'oeuvre proportionnés suffiront à approvisionner
de sucre toute la France? Donc c'est une industrie _d'une utilité
limitée_; limitée, bien entendu, quant au travail qu'elle exige,
seule manière dont, selon l'ancien ministre, une industrie puisse
être utile. Cette utilité serait bien plus limitée encore si,
grâce à la fécondité du sol ou à la richesse de la betterave, nous
recueillions sur 24,000 hectares ce que nous ne pouvons obtenir
que sur 48,000. Oh! s'il fallait vingt fois, cent fois plus de
terre, de capitaux et de bras _pour arriver au même résultat_, à la
bonne heure, on pourrait fonder sur la nouvelle industrie quelques
espérances, et elle serait digne de toute la protection de l'État,
car elle offrirait un vaste champ au travail national. Mais produire
beaucoup avec peu! cela est d'un mauvais exemple, et il est bon que
la loi y mette ordre.
Mais ce qui est vérité à l'égard du sucre ne saurait être erreur
relativement au pain. Si donc l'_utilité_ d'une industrie doit
s'apprécier, non par les satisfactions qu'elle est en mesure de
procurer avec une quantité de travail déterminée, mais, au contraire,
par le développement de travail qu'elle exige pour subvenir à une
somme donnée de satisfactions, ce que nous devons désirer évidemment,
c'est que chaque hectare de terre produise peu de blé, et chaque
grain de blé peu de substance alimentaire; en d'autres termes, que
notre territoire soit infertile; car alors la masse de terres, de
capitaux, de main-d'oeuvre qu'il faudra mettre en mouvement pour
nourrir la population sera comparativement bien plus considérable;
on peut même dire que le débouché ouvert au travail humain sera
en raison directe de cette infertilité. Les voeux de MM. Bugeaud,
Saint-Cricq, Dupin, d'Argout, seront satisfaits; le pain sera cher,
le travail abondant, et la France sera riche, riche comme ces
messieurs l'entendent.
Ce que nous devons désirer encore, c'est que l'intelligence humaine
s'affaiblisse et s'éteigne; car, tant qu'elle vit, elle cherche
incessamment à augmenter le _rapport de la fin au moyen et du produit
à la peine_. C'est même en cela, et exclusivement en cela, qu'elle
consiste.
Ainsi le _Sisyphisme_ est la doctrine de tous les hommes qui ont été
chargés de nos destinées industrielles. Il ne serait pas juste de
leur en faire un reproche. Ce principe ne dirige les ministères que
parce qu'il règne dans les Chambres; il ne règne dans les Chambres
que parce qu'il y est envoyé par le corps électoral, et le corps
électoral n'en est imbu que parce que l'opinion publique en est
saturée.