fenêtre, une ivresse dans ses yeux, il laissa errer son regard dans
l’espace.
Des nuages d’une incandescence d’argent vaguaient obliquement à travers
l’azur lavé de rose par endroits, et par endroits glacé d’un
verdissement pâle de cristal... Ils montaient au-dessus du bois,
s’amoncelaient, s’épandaient, se dispersaient à travers le firmamental
infini.
--Oui, répéta-t-il, la mort est pareille à ce grand ciel...
Il resta un moment silencieux, suivant avec extase la lente, la
lumineuse ascension des nuées au-dessus du bois; puis, de nouveau, il
renversa la tête sur son oreiller, s’allongea dans le lit, et, d’une
voix mélancolique, il continua:
--J’ai manqué ma vie, mon petit Albert... Je l’ai manquée, parce que
jamais je n’ai pu dompter complètement les sales passions qui étaient en
moi, passions comprimées de prêtre, passions héréditaires, nées du
mysticisme de ma mère, de l’alcoolisme de mon père. J’ai lutté pourtant,
va!... Elles m’ont vaincu... Je meurs de cette lutte et de cette
défaite. Lorsque j’ai pensé à revenir ici dans ce calme, dans cette
solitude, je m’étais promis d’oublier le passé, de vivre heureux, de
travailler, car j’avais de vastes projets. Je n’ai pas pu... Ici comme
partout, je me suis retrouvé face à face avec le monstre... J’ai subi
d’affreuses tortures... Il est donc bon que je meure... Mais si j’ai
vécu dans la hâte mauvaise, dans la fièvre, dans cette perpétuelle
disproportion entre les rêves de mon intelligence et les appétits de ma
chair, je veux mourir dans la sérénité; je veux, ne fût-ce qu’un jour,
goûter à cette volupté que je n’ai pas connue: la plénitude du repos de
mon cerveau, de mon cœur, de mes sens...
Le malade soupira longuement; et, broyant d’un geste fébrile le mouchoir
qu’il avait dans les mains, il demeura quelques secondes encore, sans
dire une parole. Il poursuivit d’un ton plus bref, tandis qu’une grimace
tordait sa bouche:
--Je sais où est ta mère. Je le devine du moins. Ta mère est chez le
curé... Cela devait être... Elle désire que le curé me voie, qu’il
m’apporte ce qu’on appelle les consolations de la religion... Elle le
désire non pour moi, dont elle se moque, mais pour elle, pour ton père,
pour le renom de piété de la famille... Or, je ne veux pas que le curé
mette les pieds chez moi... Je ne le veux pas... Ce qu’il me dirait, je
le sais aussi bien que lui... Et la visite de ce gros imbécile
m’agacerait, m’irriterait, compromettrait le repos de mes dernières
heures... Si Dieu existe, tu penses que ce n’est pas l’image grossière
de ce lourdaud, de cet ignorant qu’il revêtira pour se manifester à
moi... Si je veux prier, je n’ai besoin de personne... Qu’on me laisse
mourir comme je l’entends. Je te fais le gardien de mon repos...
Promets-moi que si le curé tente de forcer ma porte, promets-moi que tu
l’éloigneras... Tu lui expliqueras que je refuse de le recevoir, que je
ne veux ni du mensonge de ses prières, ni de la triste farce de ses
exhortations, ni de cette ridicule et sinistre comédie qui se joue
autour du lit des moribonds. Veux-tu me promettre que tu feras cela?...
Veux-tu me promettre que tu me défendras, contre tous les violateurs
d’agonie, même contre ta mère?...
Il me prit les mains, me regarda presque suppliant.
--Veux-tu?
--Je vous le promets, mon oncle!... dis-je, dans un déchirement de toute
mon âme.
--C’est bien, mon enfant!... Je te remercie...
Puis, se parlant à lui-même, il murmura d’une voix plus basse:
--Est-ce curieux ce qui se passe en moi?... Plus mon âme s’apaise, et
plus l’idée de Dieu s’efface de ma raison... Je ne le comprends plus...
Dieu!... Dieu!... Quand je vivais mal, je croyais à Dieu, il
m’effrayait... Aujourd’hui, en vain je le cherche... Je ne le retrouve
plus: il est parti... Ne serait-ce donc que l’idéale entité d’un
remords?...
Après avoir rêvé quelques minutes, il se tourna vers moi...
--Et maintenant, ne sois plus triste, mon enfant... lorsque je poserai
mes yeux sur ta petite tête, que je n’y voie pas couler des larmes...
Souris-moi... Il ne faut pas pleurer parce que quelqu’un meurt qu’on a
aimé... C’est la religion catholique qui a fait de la mort un sombre
épouvantement, tandis qu’elle n’est que la délivrance de l’homme, le
retour du prisonnier de la vie à sa véritable patrie, au néant
bienfaisant et doux... Ah! je voudrais qu’au lieu de larmes et de
deuils, il n’y eût dans les chambres des mourants que des musiques et
que des joies!... Je voudrais... je voudrais...
Il s’arrêta, sembla chercher des mots, des pensées qui lui
échappaient...
--Je ne sais plus ce que je voudrais encore, balbutia-t-il... je ne sais
plus... Si je te parle ainsi, c’est que je sens que je suis près de ma
fin... il y a des moments où la vie s’égoutte de mes membres, se tarit
dans mon cœur, où ma tête se perd, s’embrouille, se confond avec
l’espace, où il me semble que je flotte déjà sur le lac immense, le lac
qui ne finit pas et qui est sans fond... Avant de partir, avant de
disparaître dans les blancheurs radieuses, je voudrais te donner quelque
chose qui vaut mieux que de l’argent... le secret du bonheur... J’y ai
pensé beaucoup, beaucoup... Aime la nature, mon enfant, et tu seras un
brave homme, et tu seras heureux... Toutes les joies terrestres sont en
cet amour, toutes les vertus aussi... Ce qui s’écarte de la nature est
une perversion et ne laisse que des douleurs inguérissables et des
remords salissants... Je voudrais encore autre chose... je voudrais que
tu me lises Pascal... va me chercher Pascal... tu le trouveras dans la
bibliothèque, sur le troisième rayon à gauche, près de la cheminée...
c’est un petit livre rouge, à tranches dorées... Va!...
Je revins avec le Pascal, et durant plus d’une heure, je fis la lecture
à mon oncle. Il s’endormait parfois; sa respiration s’accourcissait en
plaintes plus faibles et répétées, alors je fermais le livre et me
taisais. Mais lui, ne m’entendant plus, se réveillait en sursaut, me
regardait comme s’il eût cherché à me reconnaître, à se souvenir. Il
murmurait:
--Ah! oui... c’est toi!... Continue, mon enfant... ta voix me berce...
J’écoute ce que tu lis... Les mots, les idées m’arrivent très doux, très
vagues, parés de songes délicieux. Ils viennent à moi, ainsi que des
êtres féeriques, ils viennent à travers des brumes roses qui flottent
sur des mers éblouissantes; ils m’arrivent en habits chamarrés, en
longues traînes de soie, couverts de bijoux et de parfums... Quelle
magie que les pensées entrevues dans la fièvre!... Comme elles
s’animent, se colorent dans les splendeurs de la mort!... Il faudrait
mourir toujours, toujours... Lis, mon enfant... Si je m’assoupis, ne
t’arrête pas...
Parfois aussi, tout à coup, l’œil hagard, il m’interrompait:
--Tu sais ce que tu m’as promis!... Le curé... ta mère... Dieu!...
Arrête-toi... Cela me fatigue... Les mots maintenant ont d’étranges
grimaces; les pensées passent, noires, disloquées comme des ombres... Et
cette trompette qui sonne, sans cesse, là-bas, ah! qu’elle me fatigue...
Fais-la taire, petit, je t’en prie!... Et cette cloche, fais taire
aussi cette cloche... C’est le curé qui fait ce vacarme... Il bourdonne
à mes oreilles, pareil à un vol de grands frelons... Chasse-le... Je
voudrais dormir...
Quand ma mère rentra, l’abbé était très agité. Il se remuait dans son
lit, se découvrait jusqu’au ventre, prononçant souvent des mots
incohérents... ma mère s’étant approchée de lui:
--Ne me dites rien! s’écria-t-il... Je ne veux pas que le curé vienne...
je ne veux pas de son Dieu... je ne veux pas!... Je veux mourir comme je
l’entends... Pourquoi me torturez-vous ainsi?...
Elle ramena les draps sur sa poitrine, lui parla doucement.
--Le curé passait sur la route, mon cher frère, expliqua-t-elle... vous
sachant souffrant, il est venu... Il est dans le jardin!...
Mon oncle se dressa sur son séant, très effrayé.
--Non! non! répéta-t-il... Je ne veux pas... Laissez-moi mourir
tranquille...
Ma mère insista, avec des mots tendres, des caresses dans sa voix, des
supplications dans son regard...
--Il ne restera qu’une seule minute, mon frère... une minute, voyons!...
Mais l’abbé poussa un cri de fureur.
--Laissez-moi, vous!... laissez-moi, laissez-moi!...
Et empoignant la main de ma mère, il la mordit au pouce, cruellement.
--Que ne suis-je enragé, vilaine femme? vociféra-t-il... J’aurais
plaisir à vous tuer, vieille harpie, à vous tuer de cette mort
atroce!...
Pendant ce temps, le curé Blanchard avait entrebâillé la porte, montrait
sa tête rouge et luisante. Mon oncle l’aperçut, se retourna contre le
mur et ne bougea plus. Il fut impossible de lui arracher une seule
parole. Aux questions du curé, il ne répondit rien, et les dents
serrées, les pommettes éclaboussées d’un rouge plus vif, les yeux fixés
sur un point vague de la cloison, il demeura immobile et sombre. Seuls,
ses doigts se crispaient sur les plis du drap, qu’ils tordaient.
J’entendais son cœur battre, par coups précipités dans sa poitrine, et
ses dents grincer les unes contre les autres. Le curé leva vers le
plafond ses bras découragés, et, reconduit par ma mère, il finit par
sortir de la chambre en chuchotant des mots scandalisés.
--Voulez-vous que je reprenne la lecture, mon oncle? demandai-je, un peu
honteux de n’avoir pas tenu ma promesse, et croyant faire une diversion
à cette scène pénible.
Le malade ne remua pas. Et je l’entendis qui, d’une voix basse et
tremblée, chantonna:
Le curé lui d’manda
Lari ra
Le curé lui d’manda
Qu’as-tu sous ton jupon
Lari ron
Qu’as-tu sous ton jupon
--Mon oncle!... mon oncle! implorai-je... parlez-moi, regardez-moi...
Il continua, plus faiblement, sans bouger; tandis que sa main hachait la
toile, ainsi qu’une patte de crabe:
C’que j’ai sous mon jupon
Lari ron
C’que j’ai sous mon jupon,
C’est un p’tit chat tout rond
Lari ron
C’est un p’tit chat tout rond.
Puis, il s’endormit d’un sommeil douloureux, coupé de réveils brusques
et de sanglots.
En proie à une surexcitation extraordinaire, il passa une nuit mauvaise.
La fièvre redoubla. Son cœur battait ainsi qu’une horloge dont le
ressort se détraque; il semblait que la vie se dévidait en un bruit de
sonnerie affolée. Le délire mettait en son regard une démence terrible,
en ses gestes une hallucination de meurtre. Mon père qui le veillait,
aidé de Madeleine, eut beaucoup de difficultés à le contenir. Il voulait
se lever, poussait des cris sauvages, tentait de se ruer contre un être
imaginaire qu’il voyait et dont il suivait les mouvements désordonnés,
avec une fureur croissante, de minute en minute. Il croyait que c’était
le curé Blanchard.
--Tu guettes mon âme, bandit, hurlait-il... tu ne veux pas qu’elle
s’éparpille dans les choses, voleur... qu’elle soit heureuse... Mais tu
ne l’auras point... Elle est là (il montrait sa gorge serrée par un
étranglement); elle est là... Elle me fait mal, elle m’étouffe...
Pourtant, je ne la cracherai pas... Va-t’en... va-t’en!...
Et comme mon père, se penchant au-dessus de lui, essayait de le calmer:
--Chasse-le donc! ordonnait-il... maintenant il s’accroche à la
corniche, ses ailes étendues, toutes noires... Ah! le voilà qui vole...
qui vole... le voilà qui bourdonne... le voilà!... tue-le... Ah! tue-le
donc!... Tiens... il se cache sous mon lit, il le soulève, il
l’emporte... Ah! tue-le donc!... tue l’infâme curé.
Dans un autre moment, il pleurait, et, tout épeuré il se blottissait
sous les draps, en un coin du lit, comme un petit enfant.
Vers le matin, il s’apaisa. Aux agitations de la nuit succédèrent un
morne abattement, une prostration lourde de son cerveau et de son corps.
Pendant trois heures, il sommeilla, secoué de soubresauts nerveux, sa
pauvre tête hantée de cauchemars effrayants qui lui arrachaient des cris
d’épouvante. En se posant sur nous, dans les interruptions de
l’assoupissement, ses prunelles avaient des profondeurs d’abîme, et
cette inquiétante, effarante, accablante fixité du mystérieux regard des
bêtes qui viennent de mourir. Elles ne reflétaient plus rien de vivant
sur leur convexité vitreuse, plus rien de la vie ambiante, plus rien de
la vie intérieure. Et les paupières agrandissaient démesurément, autour
de ces prunelles mortes, vides de lumière, leur orbe inerte et pâle. Un
instant, il parut me reconnaître; mais ce ne fut qu’une lueur passagère
qui s’éteignit aussitôt...
--Mon oncle! dis-je, mon oncle, je suis Albert... votre petit Albert...
ne me voyez-vous pas?...
Il continua de me regarder fixement et d’une voix douloureuse, sans
articuler les paroles qui tombaient de ses lèvres, ainsi que des
sanglots, il chantonna:
C’que j’ai sous mon jupon
Lari ron
C’que j’ai sous mon jupon...
A partir de ce moment, le cousin Debray ne se promena plus dans le
jardin. Il restait dans la bibliothèque, l’oreille aux écoutes,
apparaissant dans le couloir, au moindre bruit venu de la chambre.
Chaque fois que mon père ou que ma mère sortaient, il était là, toujours
devant eux, en face de la porte, les paupières bouffies, l’œil
soupçonneux:
--Eh bien?... Ça va toujours plus mal?
--Plus mal, oui!
--Ah!... vous savez, il faudra mettre les scellés partout!
Chaque matin, la Poule lui apportait une bouteille de cidre, un pain de
trois livres, des tranches de viande froide. Il mangeait dans la
bibliothèque; il y dormait aussi, la nuit, allongé dans le grand
fauteuil de mon oncle, se réveillant toutes les heures, pour venir
écouter à la porte, et se rendre compte des progrès de la maladie. Un
soir, il eut avec ma mère une dispute qui commença très bas, s’éleva peu
à peu, au ton violent de la colère et de la menace. Le capitaine disait:
--Vous savez... Il faudra mettre des scellés partout!
Et ma mère, impatientée de cette phrase qui revenait à tout propos,
répondait:
--Qu’est-ce que cela vous regarde?... D’abord, pourquoi êtes-vous ici,
vous?
--Pourquoi! nom de Dieu?... Pourquoi?... Pour vous empêcher de voler,
d’emporter les affaires chez vous.
--Moi?... moi?... criait ma mère... c’est vous qui fouillez dans les
tiroirs!... c’est vous qui êtes un voleur... Que faites-vous ici? vous
n’êtes que son cousin!...
--Il manque de la vaisselle, de l’argenterie... Je vais prévenir le
commissaire de police.
--Moi, je vous ferai jeter dehors par les gendarmes.
Il fallut que mon père vînt imposer silence au capitaine, qui se
disposait à épuiser la série de ses jurons.
A mesure que l’état de mon oncle s’aggravait, le cousin Debray se
faisait plus insolent, il était d’une méfiance hargneuse de
garde-chiourme. Il surveillait mes parents, descendait aux plus bas
espionnages, ne dissimulait point ses espérances cyniques. Toujours il
grognait:
--Faudra qu’on mette les scellés, nom de Dieu!... Je suis sur le
testament... Vous n’y êtes pas, vous autres... L’abbé se foutait de
vous, nom de Dieu!
Il jugea même que la bibliothèque était trop éloignée de la chambre du
moribond. Il installa le grand fauteuil dans le couloir, et c’est là
qu’il passa, désormais, ses journées et ses nuits, en faction, l’âme
réjouie par les plaintes, par les râles, par les halètements qui lui
arrivaient du lit de douleur où mon oncle agonisait d’une épouvantable,
hallucinante agonie. Nous l’entendions marcher, cracher, et jurer:
--Nom de Dieu! faudra qu’on mette les scellés!
Un dimanche matin, je me rappelle, mon père et ma mère s’étaient
absentés pour aller à la première messe de Viantais. Madeleine et moi
nous veillions mon oncle. Depuis huit jours, il n’avait retrouvé sa
raison que deux ou trois fois,--un éclair vite disparu. Et dans les
courtes haltes de son intelligence, battue par toutes les suppliciantes
folies de la fièvre, rien n’était plus douloureux que de l’entendre
dire:
--Je suis content... je suis content de mourir si tranquille!... Quelle
douceur de descendre ainsi bercé sur le grand lac de lumière... Pourquoi
ne me fais-tu plus la lecture, mon petit Albert?... Quand je dors, cela
me charme... cela chasse la fièvre... Lis-moi un peu de Lucrèce!...
Son délire, durant les nuits mauvaises, avait eu, à plusieurs reprises,
un caractère d’érotisme, d’exaltation sexuelle d’une surprenante et
gênante intensité. Comme à l’époque de sa fièvre typhoïde, il avait
prononcé des mots abominables, s’était livré à des actes obscènes. En
ces moments-là, ma mère n’osait plus s’approcher du lit, dans la crainte
d’une attaque imprévue, d’une brusque étreinte impudique, dont elle
avait eu une fois beaucoup de peine à se dégager. L’abbé l’avait prise à
la taille, l’avait attirée brutalement vers lui, et elle avait senti sur
les lèvres l’haleine empestée et brûlante du fiévreux. Ce dimanche-là,
il n’y avait pas une demi-heure que nous étions seuls, dans la chambre,
Madeleine et moi, quand l’abbé, rejetant loin de lui draps et
couvertures, se dressa devant nous, tout à coup, en une posture infâme;
puis, avant qu’il nous eût été possible de l’en empêcher, il quitta le
lit, et, trébuchant sur ses longues jambes décharnées, la chemise levée,
le ventre nu, il alla se blottir en un coin de la pièce. Ce fut une
scène atroce, intraduisible en son épouvantante horreur... Ses désirs
charnels, tantôt comprimés et vaincus, tantôt exacerbés et décuplés par
les phantasmes d’une cérébralité jamais assouvie, jaillissaient de tout
son être, vidaient ses veines, ses moelles, de leurs laves accumulées.
C’était comme le vomissement de la passion dont son corps avait été
torturé, toujours... La tête contre le mur, les genoux ployés, les
flancs secoués de ruts, il ouvrait et refermait ses mains, comme sur des
nudités impures vautrées sous lui: des croupes levées, des seins tendus,
des ventres pollués... Poussant des cris rauques, des rugissements
d’affreuse volupté, il simulait d’effroyables fornications,
d’effroyables luxures, où l’idée de l’amour se mêlait à l’idée du sang;
où la fureur de l’étreinte se doublait de la fureur du meurtre. Il se
croyait Tibère, Néron, Caligula.
--Qu’on les fouette!... qu’on les déchire! hurlait-il.
De ses doigts recourbés en forme de griffes, il déchirait le vide,
s’imaginant qu’il déchirait de vivantes chairs de femme; ses lèvres
s’avançaient en monstrueux baisers, suçant le sang aux plaies
ruisselantes et rouges. Et c’était horrible, en cette frénésie paroxyste
d’une chair moribonde, de voir ces deux yeux vides, fixes, sans un
reflet de lumière et de pensée, ces deux yeux déjà morts qui
s’élargissaient dans le cercle des paupières raidies. Enfin il tomba
durement sur le parquet, et ses mains, autour de lui bondissantes et
tâtonnantes, cherchèrent des proies d’amour.
Pétrifié d’abord par la terreur, je ne remuai point. Les idées en
déroute, les membres rompus, avec cette sensation que je venais de
descendre subitement dans un coin de l’enfer, j’aurais voulu m’enfuir.
Une pesanteur douloureuse me retenait là, devant ce damné, lamentable et
hideux. Cependant, lorsque je vis tomber mon oncle, je poussai un cri,
appelai à l’aide le cousin Debray qui montait sa faction dans le
couloir. L’abbé se laissa prendre sans résistance.
--C’est cela! dit-il... Je vais dormir!...
Recouché, il eut de petits sanglots, de petites plaintes, au milieu
desquels je distinguai l’air de la chanson qui revenait, dans son
délire, comme une ironique et mélancolique obsession:
C’que j’ai sous mon jupon
Lari ron
C’que j’ai sous mon jupon.
C’est un p’tit chat tout rond
Lari ron
C’est un p’tit chat tout rond.
Dès lors, il me fut interdit de rester dans la chambre. Je m’installai,
moi aussi, dans le couloir, avec le cousin Debray qui ne m’adressa pas
une seule fois la parole. Le cousin rôdait d’un bout à l’autre du
couloir, les mains derrière le dos, l’air préoccupé, mécontent, trouvant
sans doute que l’agonie se prolongeait au delà de toute convenance. Il
était fatigué et sale. Lui, si propre d’habitude, avait ses vêtements
couverts de poussière, la barbe trop longue, un foulard noir roulé en
corde autour de son cou. Quelquefois il entrait dans la bibliothèque, où
je l’entendais taper sur des livres, puis il s’en revenait s’asseoir sur
le grand fauteuil, maugréait, mâchonnait sous sa moustache des mots que
je ne comprenais pas.
Dans la chambre, les accès se succédèrent rapides... terribles. A
travers la cloison m’arrivaient des cris forcenés, des cris étouffés,
des râles, des gémissements; c’étaient aussi des bruits de lutte, des
craquements de sommier, des vacillations de meubles, quelque chose de
vague et d’angoissant qui me donnait l’impression d’un assassinat. De
temps en temps, la voix de mon père, suppliait:
--Voyons, Jules, mon ami, calme-toi!
De temps en temps, la voix de Jules, hurlait:
--Viens ici!... Ah! la putain!... qu’on la fouette!
Le curé Blanchard accourut, resta une demi-heure, et ressortit
accompagné par ma mère. Ils chuchotaient:
--C’est affreux!... c’est affreux!... Il ne reconnaît plus personne,
disait ma mère.
--Heureusement, répondait le curé... Sans cela, il n’aurait pas voulu...
Enfin, ça y est... Les gens n’ont pas besoin de savoir le fond des
choses.
Et ce fut toute la journée, au milieu des allées et venues, un
effarement, une hâte, une folie qui grandissaient. Le capitaine rétrécit
l’espace de sa faction, les yeux fixés sans cesse sur la porte, par où
une pauvre âme maudite allait s’envoler, disparaître.
L’agonie se prolongea deux jours encore, deux jours atroces qui me
firent l’effet de deux siècles. Comment je ne suis pas devenu fou, en
vérité, je l’ignore. Je vivais en une continuelle horreur, ma raison
s’égarait, prise de vertiges insoupçonnés; les perceptions de mes sens,
ébranlés par des secousses trop violentes, s’altéraient; les objets les
plus ordinaires revêtaient des aspects menaçants, anormaux,
extra-terrestres. Il me semblait que mon père, que ma mère, quand ils
traversaient le couloir, glissaient, eux aussi, emportés en une fuite
d’ombres, comme des êtres inexistants de cauchemar, qu’ils avaient en
eux quelque chose de la folie effarante de l’abbé. Le curé, qui revint
plusieurs fois, me paraissait un songe extravagant et prodigieux,
échappé du cerveau d’un fiévreux. De même que mon oncle, je le voyais
vire-volter avec d’étranges ailes noires, pareil à un gros oiseau
sinistre et carnassier. Bien que je ne fusse pas entré dans la chambre,
durant ces jours abominables, il m’était impossible d’écarter la
terrifiante vision de mon oncle Jules, hideux de luxure. Au contraire,
elle m’obsédait, se multipliait, s’amplifiait en des images de débauche
spectrale. Chaque rugissement, chaque étranglement, chaque convulsion,
chaque hoquet que, distinctement, j’entendais à travers le mur, se
représentaient physiquement à mon imagination, affectaient des formes
visibles et tangibles, des formes de rêve incohérent, des mouvements de
vie paradoxale et monstrueuse, dont l’effroi macabre allait se
développant. J’aurais voulu m’enfuir, et je ne le pouvais pas. Je
restais là, écoutant cette voix qui vomissait, avec les suprêmes
souffles de la vie, les blasphèmes et les impuretés; je restais là,
écoutant les révoltes dernières de ce cerveau maudit, les derniers
spasmes de ce sexe damné. Et je me rappelais ces déchirantes paroles de
mon oncle: «Quelle douceur de s’en aller, ainsi bercé, sur le grand lac
de lumière!...» Il y avait des heures où je me croyais mort, où je
sentais tomber sur moi les étouffantes ténèbres de l’éternel Châtiment.
Vers la fin de ce deuxième jour, le bruit cessa, la voix se tut. Une
heure, peut-être, se passa ainsi, dans le silence. La nuit se fit; une
clarté jaune brilla dans les fentes de la porte. J’étais tout seul. Le
cousin Debray s’était enfermé dans la bibliothèque. Mon père sortit,
m’appela.
--Va dire adieu à ton oncle, mon enfant, murmura-t-il, à voix basse.
Deux grosses larmes roulaient sur ses joues pâlies.