J’entrai dans la chambre. Mon oncle reposait, la tête renversée sur

l’oreiller. Le visage convulsé, affreusement jaune, le corps immobile,

on eût dit qu’il dormait. De temps en temps, un spasme secouait ses

mâchoires, et ses mains posées à plat sur les draps; de sa bouche à

peine ouverte, un petit bruit s’échappait doux et chantant comme le

bruit d’une bouteille qu’on vide. La barbe poussée mettait des ombres

dures sur la peau qui s’orangeait dans les saillies des os, qui se

plombait dans l’évidement des muscles étirés. Au pied du lit, ma mère

agenouillée priait. Priait-elle?...

Je m’approchai: le cœur défaillant, je déposai un baiser sur le front de

mon oncle. Et dans cette brève seconde, où mes lèvres touchèrent sa peau

insensible, me revint à l’esprit, avec une extraordinaire netteté, toute

la vie de ce pauvre être; depuis le jour où, prenant mes livres de

classe, il les avait lancés par-dessus le mur, d’un geste drôle,

jusqu’au moment où il s’était blotti, obscène et si épouvantant dans

l’angle de la chambre. J’éclatai en sanglots. Ma mère se releva, croisa

les mains du mourant sur sa poitrine, inséra entre ses doigts un petit

crucifix de cuivre, qu’elle avait apporté; puis elle se remit en

prières.

Moi, malgré ma douleur, j’avais dans l’oreille l’air de la chanson; cet

air revenait dans tous les bruits; il était dans le chuchotement des

lèvres de ma mère; il était dans le râle, plus faible, plus léger, qui

disait, en se dévidant ainsi qu’un doux ronron de chatte:

Qu’as-tu sous ton jupon?

Lari ron

Qu’as-tu sous ton jupon?

Et je répondais en dedans de moi-même, suffoqué par les larmes:

C’est un p’tit chat tout rond

Lari ron

C’est un p’tit chat tout rond.

Lorsque j’entrai dans la bibliothèque, le cousin Debray, debout sur

l’escabeau, une bougie d’une main, passait l’inspection des livres.

Depuis longtemps il cherchait à retrouver les volumes très chers et très

rares que l’abbé, un jour, lui avait montrés.

--Eh bien? demanda-t-il... Et Jules?... On ne l’entend plus gueuler.

--Il est mort, dis-je, pris d’un nouvel accès de larmes.

Le capitaine faillit tomber à la renverse et fut obligé de se raccrocher

au montant d’un rayon.

--Nom de Dieu! jura-t-il.

Il descendit bien vite de l’escabeau, empoigna sa casquette en peau de

putois, qu’il avait laissée sur la table, et sortit, criant:

--Faut qu’on mette les scellés!...

VI

La famille Dervelle était réunie dans le cabinet du notaire, pour la

lecture du testament de mon oncle. Le notaire montra d’abord et fit

circuler une grande enveloppe jaune, carrée, fermée de cinq cachets très

larges de cire verdâtre sur laquelle étaient écrits ces mots: «Ceci est

mon testament.» Puis il observa que les cachets étaient intacts, les

rompit, et retirant de l’enveloppe une feuille de papier timbré, pliée

en deux, il lut, d’une voix lente et solennelle, l’étrange document

suivant:

Les Capucins, le 27 septembre 1868.

Je n’ai jamais cru à la sincérité de la vocation des prêtres

campagnards, et j’ai toujours pensé qu’ils étaient prêtres parce

qu’ils étaient pauvres. Le métier de prêtre attire surtout les

paresseux qui rêvent une vie de jouissances grossières, sans

labeurs, sans sacrifices, les vaniteux et les mauvais fils que la

blouse dégoûte et qui renient leurs pères aux dos courbés, aux

doigts calleux; pour eux, le sacerdoce c’est le confortable

bourgeois du presbytère, la table servie, l’orgueil d’être salués

très bas par les passants. Si la plupart de ces tristes êtres,

paysans révoltés et envieux étaient nés riches, ils n’auraient pas

songé une seule minute à entrer dans les ordres, et si la fortune

leur arrivait, tout d’un coup, presque tous s’empresseraient d’en

sortir. J’en veux faire l’éclatante et publique démonstration.

* * * * *

Ceci donc est mon testament, et mon testament est cette

démonstration.

* * * * *

Au premier prêtre du diocèse qui se défroquera, à partir du jour de

ma mort, je lègue, en toute propriété, mes biens meubles et

immeubles, composés ainsi qu’il suit:

1º Ma maison des Capucins, avec ses dépendances et tous les objets

mobiliers qui la garnissent, de la cave au grenier, à l’exception

toutefois de ma bibliothèque, dont je dispose ci-après.

2º Trois mille cinq cents francs de rentes, en valeurs diverses,

dont les titres, tous nominatifs, sont déposés chez le notaire de

Viantais.

3º L’argent monnayé, coupons, créances, etc... qui pourraient se

trouver chez moi, à l’époque de mon décès.

Je ne doute pas que, ces dispositions étant connues, un grand

nombre de prêtres ne se défroquent et ne viennent réclamer âprement

ma maison, mes rentes, mon argent, mes meubles. C’est pourquoi je

charge mon exécuteur testamentaire de veiller à ce que la qualité

de «premier défroqué» soit bien et dûment établie,--ce qui sera une

source de haines, de jalousies féroces, de mensonges impudents, de

faux témoignages, de passions hideuses qui montreront ce que c’est

que l’âme d’un prêtre. S’il arrivait que vingt, cinquante, deux

cents prêtres, se fussent défroqués, le même jour, à la même

minute, le sort devra décider auquel de ces co-défroqués

appartiendra le legs que je fais ici, librement et joyeusement, de

ma fortune. Ils la joueront, soit à la courte paille, soit à pile

ou face, sous la surveillance de mon exécuteur testamentaire.

Ce légataire inconnu et indigne devra garder Madeleine Couraquin ma

servante, lui payer cent vingt francs de gages annuels ou lui

servir, à son choix, jusqu’à sa mort, quatre cents francs de

rentes.

Je prie M. Servières, propriétaire à Viantais, mon ami, de vouloir

bien remplir ces fonctions d’exécuteur testamentaire; je le prie

aussi, en souvenir des bonnes relations que nous avons eues, en

dédommagement des ennuis que je lui cause, d’accepter le legs que

je lui fais de ma bibliothèque, telle qu’elle se composera le jour

de ma mort. Et j’appelle toute sa sollicitude sur le paragraphe

suivant.

M. Servières trouvera, dans la chambre qui fait face à la

bibliothèque, une malle très vieille, peinte en noir, et dont le

couvercle est garni de bandes en peau de truie. Je charge M.

Servières, le quatrième jour qui suivra ma mort, de brûler cette

malle dans la cour des Capucins, et ce, en présence du juge de

paix, du notaire et du commissaire de police.

Je désire enfin que mon enterrement soit simple et très court;

qu’il ne soit célébré aucune messe, qu’il ne soit brûlé aucun

cierge durant le service religieux, lequel sera celui des pauvres.

D’ailleurs, comme je déclare n’affecter aucune somme d’argent à la

célébration de mes obsèques, je me repose, de ce soin, sur la

déconvenue de M. le curé Blanchard.

JULES-PIERRE-MARIE DERVELLE,

Prêtre.

Le notaire avait fini la lecture. Hochant la tête, il retourna plusieurs

fois la feuille de papier timbré, l’examina avec une attention contrite.

--C’est tout! dit-il, en faisant de la main un geste évasif... C’est

bien tout.

Et il se leva demandant:

--Désirez-vous que je vous en fasse faire une copie?

Sur un signe affirmatif de mon père, le notaire entra dans l’étude avec

le testament.

Ce fut de l’écrasement, de l’anéantissement. Le cousin Debray n’avait

point bougé; le regard fixé sur le parquet, il semblait un bloc de

pierre, tant son immobilité était complète, tant la stupeur pesait

lourdement sur son corps, le tassait en boule inerte. Pourtant, au bout

de quelques minutes, il se leva, à son tour, souffla très fort:

--Ah! le nom de Dieu de saligaud! cria-t-il d’une voix sourde.

Et, sans regarder personne, il partit poussant d’effroyables jurons.

Quant à mon père, certes, il avait toujours redouté quelque «farce»

suprême de l’abbé, mais ce testament, il ne l’aurait jamais prévu! Ce

testament dépassait sa raison de bourgeois peureux de toute la terrible

hauteur d’un sacrilège irréparable; ce testament perpétuait jusque dans

la mort cette vie d’impiété, d’ingratitude, de désordre et de

mystification qui avait été celle de son frère; ce testament était le

dernier hoquet de cette âme impénitente, le dernier rictus de ce

démoniaque esprit, rictus qu’il reverrait, hoquet qu’il entendrait, sans

cesse, désormais. Et ce qui l’affligeait cruellement aussi, c’était

cette outrageante indifférence de mon oncle envers une famille qui

l’avait soigné, qui s’était dévouée, dans l’enfer de son agonie. Mon

père s’attendrissait sur lui-même, sur moi; il se répétait le cœur gros,

les yeux humides:

--Pas un mot pour moi!... Pas un souvenir pour Albert!... Ma femme, je

comprends encore... Mais moi!... mais le petit!...

Quand le notaire rentra, apportant la copie, mon père éprouva le besoin

de s’épancher un peu, et, doucement, tristement:

--C’est dur, tout de même, une chose comme ça! dit-il. Mon Dieu! ce

n’est pas tant sa fortune... Il était libre d’en disposer, quoique, en

vérité, ce testament soit une infamie... Enfin... Mais c’est le procédé!

Pas un souvenir pour Albert, qui est son filleul, le pauvre enfant!...

Tenez! il ne lui aurait laissé que sa bibliothèque... Ça n’était pas

grand’chose, n’est-ce pas?... Eh bien! il n’y aurait rien eu à dire!...

Et cependant autrefois, à Randonnai, hier encore, aux Capucins, j’ai

abandonné, pour lui, mes clients! Ah! les gens vont en faire des gorges

chaudes!...

Le notaire approuvait, réglait ses expressions de physionomie et ses

gestes sur ceux de mon père.

--Oui, oui! disait-il... très contrariant!... très contrariant... Ce

n’est pas un conseil que je vous donne, mais il me paraît attaquable,

tout ce qu’il y a de plus attaquable. Je ne sais pas jusqu’à quel

point... Enfin, vous ferez ce que vous voudrez!...

--Un procès! gémissait mon père... Ah! ma foi, non!... Et puis la

blessure n’en serait pas moins là...

Cependant, il serra la copie dans son portefeuille et revint bien vite à

la maison, où M. et Mᵐᵉ Robin l’attendaient.

En entendant la lecture du testament, ma mère eut peine à se contenir;

Mᵐᵉ Robin poussa des cris de révolte; M. Robin s’exclama:

--Il est nul, nul, nul!... C’est un autel à l’impiété, à l’immoralité...

Il est nul!... Et comment délivrer ce legs au premier défroqué!... Il

est nul.

Durant trois heures, il cita des commentaires du Code civil, des arrêts

de la Cour de cassation. Dans les yeux de ma mère était une effrayante

et sombre lueur de haine. Mon père, doucement, se plaignait!...

--Pas un souvenir pour le petit!... Et si vous saviez comme nous l’avons

soigné!... Le petit lui faisait la lecture... Son filleul, madame Robin,

est-ce croyable!... Ah! il doit rire de nous, Servières!... La

bibliothèque à Servières? Je vous demande un peu?

* * * * *

L’enterrement fut simple et court, ainsi que mon oncle le désirait. Il

fut même presque gai. Pas un prêtre ne vint des paroisses voisines.

Comme pour les pauvres gens, aucune draperie ne décora le portail de

l’église, ni le maître-autel, et l’orgue resta muet. Mais derrière le

cercueil, la foule était énorme, une foule chuchotante et gouailleuse,

qui commentait le testament de l’abbé... Les réflexions plaisantes,

irrespectueuses, s’échangeaient d’un groupe à l’autre; l’histoire de la

malle circulait de bouche en bouche. Et cela faisait, tout le long du

cortège, un concert de rires étouffés, de rires ironiques que rythmaient

le _derrlin, derrlin_ de la tintenelle, et, de minute en minute, la voix

graillonnante d’un chantre. Au cimetière, la foule grossie, se

précipita, se bouscula autour de la fosse. Elle s’attendait peut-être à

ce que mon oncle allait soulever tout à coup le couvercle de la bière,

montrer sa figure grimaçante, exécuter une dernière pirouette, dans un

dernier blasphème. Quand le trou fut comblé, l’assistance se retira

lentement, déconcertée de n’avoir rien vu de surnaturel et de comique.

Personne ne vint jeter un peu d’eau bénite sur la terre nue, où pas une

couronne, pas une fleur ne fut déposée.

* * * * *

Le quatrième jour qui suivit la mort de mon oncle, nous nous

acheminions, mon père et moi, vers les Capucins. M. Robin, qui devait

assister à l’incinération de la malle, avait tenu à nous emmener avec

lui. Déjà le notaire, M. Servières, le commissaire de police étaient

arrivés. Au milieu de la cour, une sorte de petit bûcher était préparé,

un bûcher fait de trois fagots très secs, et de margotins qui devaient

alimenter le feu. M. Robin était venu poser les scellés, partout, aux

Capucins. On constata que les cachets qui fermaient la malle avaient été

respectés, puis M. Servières et le commissaire de police apportèrent la

malle dans la cour, et la calèrent, avec précaution, sur les fagots. Ce

fut un moment d’émotion vive, et presque de terreur. Le mystère qui

gisait au fond de cette malle inquiétait. Et il allait se dissiper en

fumée! On le redoutait, mais on aurait voulu le connaître. Et tous, nous

avions les yeux tendus sur la malle, des yeux pointus qui s’efforçaient

de traverser les planches, les affreuses planches vermoulues et

gondolées, lesquelles nous dérobaient... quoi?... Le juge de paix se

rapprocha de mon père, et très pâle, il dit:

--Si c’était plein de matières explosibles!

Mon père le rassura.

--Si ç’avait été comme ça, fit-il, c’est moi qu’il aurait chargé de

mettre le feu à la malle.

M. Servières inséra des bouchons de paille flambante dans

l’entrelacement des fagots. D’abord, d’épaisses colonnes de fumée

montèrent dans l’air tranquille, à peine inclinées par une légère brise

de l’est. Peu à peu, le feu couva, pétilla, la flamme grandit, tordant

les branches sèches, une flamme jaune et bleuâtre qui bientôt vint

lécher les flancs de la malle! Et la malle s’alluma, glissant,

s’affaissant dans le brasier. Les côtés, vermoulus et très vieux,

s’écartèrent, s’ouvrirent brusquement; un flot de papiers, de gravures

étranges, de dessins monstrueux s’échappèrent, et nous vîmes, tordus par

la flamme, d’énormes croupes de femmes, des images phalliques, des

nudités prodigieuses, des seins, des ventres, des jambes en l’air, des

cuisses enlacées, tout un fouillis de corps emmêlés, de ruts sataniques,

de pédérasties extravagantes, auxquels le feu, qui les recroquevillait,

donnait des mouvements extraordinaires. Tous nous nous étions

rapprochés, les prunelles dilatées par ce spectacle imprévu.

--Va-t’en!... va-t’en, petit!

C’était mon père qui m’avait pris par le bras, et me renvoyait, loin du

bûcher.

--Va-t’en!... va-t’en, petit.

Je me retirai, l’esprit très troublé, et me postai à l’entrée de l’allée

de lauriers. Durant un quart d’heure, tous les cinq, ils restèrent là

penchés au-dessus de la flamme, balançant, au bout de leur col étiré,

des têtes curieuses et des regards voraces.

Le feu s’éteignit, la fumée se dispersa. Et toujours ils regardaient le

tas de cendre qui se refroidissait.

Le retour à Viantais fut silencieux. Sur la place, au moment de quitter

M. Robin, je levai les yeux sur la maison des demoiselles Lejars.

Derrière sa fenêtre, le petit Georges cousait, plus courbé, plus

terreux, plus anguleux que jamais. Ses mains allaient et venaient,

tirant l’aiguille.

--A ce soir! dit mon père au juge de paix.

--A ce soir! répondit M. Robin.

Le soir, la vie recommença comme par le passé. A plusieurs reprises, mon

père s’écria:

--Mais qu’a-t-il pu fabriquer à Paris?

Et il me sembla que j’entendais un ricanement lui répondre, un

ricanement lointain, étouffé, qui sortait, la-bas, de dessous la terre.

Kérisper, Juillet 1887, janvier 1888.

FIN

Paris.--Typ. Ph. RENOUARD, 19, rue des Saints-Pères. 45369

L'abbé Jules · 第 18 / 18 段