flancs battaient, ses côtes, parfois, dessinaient, sous la soutane,
leurs cercles évidés...
--L’extrême-onction!... murmura-t-il, est-ce que je sais comment cela se
pratique?... Petit!...
--Mon oncle!
--Tu vas venir avec moi... Tu feras l’enfant de chœur... Frélotte!... Tu
connais ça, toi, le village de Frélotte!
--Oui, mon oncle.
--C’est à une lieue de Viantais?
--Oui, mon oncle.
--Une lieue!... Mais je ne pourrai jamais arriver jusque-là!... Et mon
rituel!... Où est mon rituel?...
Il fallut chercher le rituel qu’on finit par trouver, au fond d’un
tiroir, parmi des bouts de bougie et de vieux clous rouillés. Tandis
qu’il parcourait vivement les pages qui traitent de l’extrême-onction,
il bougonna:
--Et le curé!... Il est sans doute à s’empiffrer à quelque dîner de
conférence!... Heu!... heu!... _ad manus_... _ad pedes_... ce symbolisme
est ridicule. Et quand je l’aurai barbouillée... _ad lumbos_, la pauvre
fille en sera-t-elle plus blanche!... que le diable emporte le curé!...
_ad aures_... On ne peut donc pas les laisser mourir tranquilles, les
morts!...
L’abbé referma son rituel, le mit dans la poche de sa soutane.
--Allons!... partons! dit-il.
En marchant, il répétait sans cesse:
--_Ad pedes?_... _ad manus_... Une lieue!... Dieu! que j’étouffe!
Une lueur blafarde et sans rayonnement, la lueur du pâle ciel nocturne
qui entrait par les larges baies vitrées, rompait de sa clarté avare et
douteuse les ténèbres des bas-côtés de l’église. Nos pas résonnèrent sur
les dalles, et le bruit monta vers la voûte, se perdit dans
l’enfoncement obscur des chapelles et de la nef, où des piliers, des
arcs incertains, des blancheurs sourdes se devinaient très vagues,
ombres dans de l’ombre. Et la virgule de lumière que l’invisible lampe
du chœur suspendait dans l’espace, était aussi triste qu’une solitaire
étoile, égarée en un firmament voilé de nuées noires et sans lune.
Le bedeau, prévenu, nous attendait à la sacristie. Des restes de
cierges, brûlant dans de hauts chandeliers de cuivre jaune, éclairaient
d’une lueur de catafalque la pièce dallée de carreaux noirs et blancs,
la rangée des luisantes armoires et, dans le fond, le petit
confessionnal dont les moulures brillaient, entre les deux rideaux de
serge verte. Une odeur âcre de cire fondue, mêlée au parfum de
l’encens, nous prit à la gorge.
--Dépêchons-nous, dit mon oncle au bedeau, qui s’inclinait
respectueusement.
Celui-ci était un petit homme, pâle, rond, très propre, aux longs
cheveux plats collés sur les tempes, à la mine affable et sournoise
qu’ont les frères lais des couvents. Il était pâtissier de son état,
adjudicataire des boues de la ville, de l’octroi du marché et des
chaises de l’église. Dans les grandes occasions, il servait à table,
chez le curé. Ponctuel, méticuleux, connaissant à merveille tous les
rites des sacrements, Baptiste Coudray était un bedeau distingué, si
distingué qu’on l’honorait presque autant qu’un vicaire. Il parlait très
bas, très lentement, en termes toujours choisis et bienveillants... Il
avait déjà préparé sa boîte, allumé la lanterne rouge à long manche, que
je devais porter.
--J’ai cru devoir mettre une nappe de communion dans la boîte,
expliqua-t-il... Ces gens-là n’en ont peut-être pas de convenable pour
le saint viatique.
--Mettez ce que vous voudrez!... Dépêchons-nous! répondit mon oncle.
Et pendant qu’aidé par le bedeau, il revêtait le surplis, puis l’étole:
--Où donc est le curé? demanda-t-il.
--Monsieur le curé est à Saint-Cyr-la-Rosière, en conférence.
--Et le vicaire?
--On m’a dit que monsieur le vicaire mariait sa sœur aujourd’hui, aux
confins du département.
Le bedeau tendit à mon oncle son camail, et d’un air d’intérêt et de
protection, tout ensemble, il ajouta:
--Je remarque que monsieur l’abbé paraît bien souffrant... mais
Frélotte, c’est une promenade.
Mon oncle grogna:
--Une promenade!... Vous oubliez le manipule, Baptiste.
--En ces circonstances, l’officiant ne revêt jamais le manipule...
Monsieur l’abbé peut vérifier dans son rituel.
Après avoir dit cela d’un ton de reproche un peu scandalisé, il
s’esquiva pour allumer les cierges de l’autel.
Mon oncle ne s’attarda point devant le tabernacle, abrégea autant que
possible les _oremus_ et les génuflexions, puis, ayant recouvert le
ciboire de son pavillon à franges dorées, il redescendit. Nous partîmes.
Le bedeau marchait devant, tenant, d’une main, la boîte aux saintes
huiles, de l’autre, une tintenelle; je venais ensuite, portant la
lanterne; mon oncle nous suivait, haletant, souffrant, très embarrassé
du ciboire qu’il levait, baissait, inclinait à droite, puis à gauche,
cherchant une position commode, qui lui permît de mieux respirer.
--Pas si vite! cria-t-il, lorsque nous débouchâmes sur l’allée d’ormes
qui reliait l’église au pays!...
Tous les vingt pas le bedeau agitait sa tintenelle qui faisait
_derrrlin_!... _derrrlin!_ Les gens se montraient aux portes, se
penchaient aux fenêtres, se découvraient, se signaient; dans la rue, des
femmes s’agenouillaient, front baissé, mains jointes. Un petit cortège
se forma derrière mon oncle, se grossit à tous les carrefours, devint
une véritable procession. Et la tintenelle faisait _derrlin_...
_derrlin!_ à intervalles réguliers. J’étais fier de mon rôle, et chaque
fois que nous passions sous un réverbère, je m’amusais à regarder mon
ombre et l’ombre de la lanterne, grandir, s’allonger sur la chaussée,
sur les trottoirs, sur les façades blanches des maisons avec, au bout,
le reflet dansant de la lumière rouge... _Derr_... _lin_... _derr_...
_lin!_... A la sortie du bourg, mon oncle s’arrêta, le souffle lui
manquait.
--J’étouffe! me dit-il... Je suis en nage... Et ça, ça... ça, qui me
gêne horriblement!... Tiens.
Il me tendit le ciboire, essuya avec un pan du surplis son visage baigné
de sueur, et durant quelques secondes, il aspira des gorgées d’air,
avidement, et nous repartîmes.
La nuit était profonde, silencieuse, troublée seulement par nos pas, et
par le rauque sifflement qui s’échappait de la poitrine de mon oncle. Le
bedeau n’agitait sa tintenelle que lorsqu’il entendait, au loin, des
voix humaines, ou des cahots de charrette. Et nous marchions, sous le
ciel terne et bas, que des nuées livides envahissaient maintenant, nous
marchions entre les grandes nappes d’ombre qui couvraient la campagne,
entre les grandes ombres qui couraient au-dessus de l’horizon
rapproché, les ombres tordues, échevelées des diaboliques pommiers.
C’étaient, parfois, sur les talus de la route, les effrayantes
silhouettes des trognes de chêne, courtes, rases, ébranchées, pareilles,
dans la nuit lugubre, à une fuite de monstres embryonnaires, à une
galopée de grosses larves bossues, sortant du néant. C’était parfois,
sans un arbre, sans une silhouette, sans un talus, la montée de la
route, plus pâle entre l’abîme des ténèbres uniformes, et tombant sur
elle un haut mur de ciel blafard, sans espace, sans lointain, sans
profondeur, qui l’enfermait de sa masse plombée, limite extrême de la
terre et du firmament... J’avais peur; et le bedeau lui-même toussait
avec ostentation, pour se rassurer un peu.
Affaibli par la transpiration, épuisé par la souffrance, mon oncle dut
encore s’arrêter. Comme ses jambes tremblaient, refusaient de porter son
corps, il s’assit sur un mètre de pierre, et longtemps il resta là,
affaissé, le ciboire entre les genoux, la tête dans les mains. Et
c’était sinistre, dans cette morne nuit, de l’entendre hoqueter, râler,
happer la vie aux bouffées du vent qui passait.
--Encore dix minutes, monsieur l’abbé, encouragea le bedeau. J’aperçois,
là-bas, les lumières de Frélotte.
--Dix minutes!... Jamais je n’arriverai!... J’étouffe... Je vais
mourir...
Il voulut se relever, mais il retomba, et le ciboire roula sur le sol,
glissa dans le fossé, en tintant.
--Sainte Vierge! cria le bedeau... Le corps de Notre Sauveur dans le
fossé... Le bon Dieu qui est peut-être perdu!
Un caillou blanc luisait dans l’ombre, sur la berge. Il crut que c’était
l’hostie qui étincelait.
--Je la vois, balbutia-t-il... Elle brille!...
--Eh bien! ramassez-la, Baptiste, ordonna mon oncle d’une voix
étranglée.
Baptiste fut saisi d’épouvante.
--Moi? monsieur l’abbé... moi?... Toucher au bon Dieu, avec des mains
impures, et quand mon âme est pleine de péchés?... Non, non, jamais!...
Je serais foudroyé!
--Imbécile! jura l’abbé Jules... Aide-moi, petit.
Il parvint à se mettre debout. Et nous cherchâmes le ciboire. Le bedeau
avait posé par terre sa boîte, sa tintenelle, et, tout pâle, les yeux
dilatés, il promenait la lanterne inclinée au ras du sol, près du fossé.
Bientôt, à la lueur rougissante qui courait sur l’herbe, nous aperçûmes
le ciboire intact, encore recouvert de son pavillon. Je le ramassai, non
sans un frissonnement. Le couvercle n’avait pas bougé. Mon oncle le
souleva légèrement, et voyant l’hostie au fond du vase sacré:
--Allons! fit-il... il n’y a pas de mal... En route...
On distinguait, en effet, à notre droite, le contour sombre de plusieurs
maisons; et quelques lumières piquaient l’obscurité. Mon oncle râlait
moins fort, marchait d’un pas plus affermi. Toujours terrifié par la
scène du ciboire qu’il se représentait comme une profanation, comme un
sacrilège, le bedeau marmottait des prières à voix basse. De temps en
temps, il se détournait, la face blême, l’œil craintif, effaré de ce
qu’un prêtre traitât le bon Dieu aussi cavalièrement. A l’entrée du
village, il agita sa tintenelle: _derr_... _lin!_... _derr_... _lin!_ On
entendit des claquements de porte, des bruits de sabots. Des ombres
passèrent, des visages apparurent dans le rectangle des fenêtres
allumées... _Derr_... _lin!_... _derr_... _lin!_ Deux chiens longuement
aboyèrent, d’autres chiens répondirent... Et la tintenelle faisait
_derr_... _lin!_ _derr_... _lin!_ Nous traversions des cours, longions
des meules, des clôtures basses au-dessus desquelles des tignasses
d’arbres s’échevelaient... Et la tintenelle faisait _derr_... _lin!_...
_derr_... _lin!_
Devant la maison de la malade, un cabriolet stationnait, et je reconnus,
éclairé par un paysan, mon père qui dénouait la longe de son cheval. Il
rangea la voiture, pour laisser le passage libre, et je l’entendis qui
disait d’une voix étonnée:
--Tiens, mais c’est Albert!... Tiens, mais c’est Jules!
Puis il vint se mêler à la foule des passants et des personnes, accourus
aux _derr lin_ de la tintenelle.
Sur un haut lit drapé d’indienne, parmi des blancheurs de linge, où
vacillaient des reflets de lumière, la malade reposait, immobile, le
visage couleur de cire, les dents serrées. Ses mains, maigres et jaunes,
ne remuaient pas, sur le drap où elles étaient étendues. Les narines
pincées, les paupières fixes, elle semblait morte. Près du lit, une
femme sanglotait, courbée, la tête dans son tablier. Et, depuis la porte
jusqu’à la funèbre couche, des voisines agenouillées priaient, des
voisins debout, le front baissé, tournaient tristement leurs casquettes
dans leurs mains. Entre la cheminée, où brûlaient des racines d’ajoncs,
et le lit, contre le mur enfumé, une petite table avait été préparée. Au
milieu de cette table, recouverte d’un linge blanc, un crucifix
campagnard, flanqué de deux bougies, un vase plein d’eau bénite où
trempait un aspergeoir fait de brindilles de bouleau; une assiette
contenant de l’étoupe roulée, de la mie de pain, et près de l’assiette
un bol rempli d’eau, pour les ablutions du prêtre. Tout l’éclairage de
la pièce se concentrait vers le lit, vers le visage de la mourante, et
l’ombre se tassait, au-dessus, dans les draperies d’indienne...
Mon oncle s’arrêta sur le seuil de la porte, et devant le spectacle de
la mort, devant le spectacle de la prière, son visage, tout à coup, se
transfigura. Une douloureuse pitié mouilla sa bouche qui, tout à
l’heure, blasphémait; une sérénité presque auguste passa dans ses yeux,
que, tout à l’heure, la colère bridait atrocement. Par un rude et
puissant effort de sa volonté, il fit taire la souffrance qui lui
tenaillait la poitrine, qui lui déchirait la gorge, et ce fut en
étendant la main d’un geste noble, tranquille et bon, qu’il s’avança
dans la chambre misérable.
--_Pax huic domui_, dit-il d’une voix douce et compatissante.
Le bedeau répondit:
--_Et omnibus habitantibus in ea._
Ayant déposé le ciboire sur la table, aspergé d’eau bénite l’assistance,
il dit encore:
--_Dominus vobiscum!_
Le bedeau répondit:
--_Et cum spiritu tuo._
L’abbé prit le crucifix, l’approcha des lèvres de la mourante, mais les
lèvres restèrent inertes au contact du Dieu. Elle ne voyait plus,
n’entendait plus, ne sentait plus. Ses yeux regardaient déjà dans
l’infini. Alors il se pencha sur elle, tendrement. Un souffle faible et
doux comme l’haleine suprême d’une fleur qui tombe, épuisée et flétrie,
s’exhalait de ses dents serrées. Le drap, sur sa poitrine, n’était pas
même soulevé. Et l’enfant, sous le pâle masque de la mort, gardait un
air de jeunesse et d’attendrissante beauté.
--C’est Dieu qui vient vers vous, dit mon oncle... Ne l’entendez-vous
point?
Le jeune fille demeura immobile.
Alors l’abbé se tourna vers les assistants, vers les femmes agenouillées
dont la lumière rasait les coiffes blanches, vers les hommes debout, qui
tendaient, dans l’ombre, leurs visages bruns.
--Elle meurt! dit-il.
Et désignant le ciboire qui brillait sur la table, et les saintes huiles
dans leur burette d’argent, il ajouta:
--A quoi bon?... ne la troublons pas... Et priez, vous qui l’aimiez.
Il s’agenouilla auprès du lit, et d’une voix émue qui chantait le triste
épithalame de la mort:
--Pauvre enfant!... Tu es venue un jour, et le lendemain tu t’en vas...
De la vie tu n’as connu que les premiers sourires, et tu t’endors à
l’heure de l’inévitable souffrance... Va dans la clarté! et dans le
repos, petite âme, sœur de l’âme parfumée des fleurs, sœur de l’âme
musicienne des oiseaux... Demain, dans mon jardin, je respirerai ton
parfum au parfum de mes fleurs, et je t’écouterai chanter aux branches
de mes arbres... Tu seras la gardienne de mon cœur et le charme
invisible de mes pensées...
Il se releva, mit un baiser au front de la morte, et de nouveau,
étendant la main sur l’assistance hébétée de cette oraison inaccoutumée:
--_Dominus vobiscum!_ dit-il.
Mais le bedeau ne répondit pas. Ahuri, pétrifié, il ne comprenait rien à
ce qui venait de se passer. Non seulement il ne comprenait pas, mais il
ne savait plus s’il vivait, si cette maison, les femmes, le ciboire sur
cette table, cette morte, si tout cela qui l’entourait n’était point un
rêve. Dans son trouble, dans son bouleversement, il ne suivit pas l’abbé
qui gagnait la porte, et il demeura, dans la chambre, au milieu des
gens, les yeux fous, les bras ballants, la bouche grande ouverte.
Mon père nous attendait au dehors.
--Bonsoir, Jules, dit-il en s’avançant vers son frère, la main tendue.
--Bonsoir!... C’est toi?
--Oui!... Je sortais de la maison... Je t’ai reconnu... Il est tard...
tu es souffrant... Veux-tu que je te ramène en voiture?
--Je veux bien! fit mon oncle...
--Et le ciboire?... Tu avais le viatique, tout à l’heure, il me semble!
--Ah! oui! Tiens... Je l’ai laissé!... Tant pis, Baptiste s’en
arrangera...
Nous nous tassâmes, tous les trois, dans le cabriolet... Mais bientôt
mon oncle commença de haleter.
--Tu souffres?... lui demanda mon père.
--Oui!... oui!... J’étouffe!... là... J’étouffe!... Je suis en nage...
et puis je grelotte.
Mon père l’enveloppa de sa couverture, tira de sa poche une petite
bouteille d’alcali qu’il lui fit respirer.
--Pourquoi ne veux-tu pas me recevoir? dit-il avec un tendre reproche...
Je te soignerais bien... Je te guérirais... Voyons, Jules, je suis ton
frère, que diable!... Et je ne t’ai rien fait, jamais!...
Alors, mon oncle répondit entre des hoquets douloureux:
--Je veux bien... Viens... que ta femme vienne aussi... J’étouffe!...
Le lendemain, mon père et ma mère vinrent aux Capucins. Ils trouvèrent
l’abbé, dans son lit, en proie à de la fièvre. Il avait voulu se lever,
le matin, à son heure habituelle, mais il avait eu une syncope, suivie
de vomissements; après quoi, étourdi, la tête prise de vertiges, le
corps secoué de frissons, il avait dû se recoucher. Mon père l’ausculta,
l’examina avec le plus grand soin, et, devant la gravité du mal, il ne
put dissimuler son inquiétude.
--Ce ne sera rien!... dit-il... Mais, est-ce que cela te ferait quelque
chose, si j’appelais un confrère en consultation?... Tu sais, je suis
une patraque, moi... Et puis on ne se rend jamais compte des choses,
quand il s’agit d’une personne de sa famille.
Mon oncle répondit d’un air résigné:
--A quoi bon?... Je sens que tout en moi se détraque... que je n’ai plus
de longs jours à vivre... Ce que je voudrais, c’est qu’on me laissât
mourir en paix à ma fantaisie... Si je souffre trop, tâche de me
soulager un peu. Voilà tout ce que je demande...
Avec une mélancolie douloureuse, il ajouta:
--Ma mort, ça n’a pas d’importance... C’est toujours triste de voir
tomber les vieilles maisons, les vieux arbres, les vieux clochers...
Mais moi!... Je n’ai abrité personne... à personne je n’ai donné des
fruits... rien en moi n’a chanté, jamais, d’une belle croyance, d’un bel
amour... Si je meurs bien, si je m’en vais, calme, sans regrets, sans
haine, ma mort aura été la seule bonté de ma vie... et, peut-être, son
seul pardon!...
S’interrompant, car l’oppression de sa poitrine le faisait haleter, il
reprit quelques instants après:
--Ce que je voudrais aussi, c’est qu’on transportât mon lit en face de
la fenêtre... J’aime mon jardin, j’aime mes arbres, j’aime ce ciel, ce
grand ciel.
Mon père était très ému... ma mère regardait le jardin, impassible et
dure. Elle dit dans un sourire froid:
--En effet... c’est un si joli coup d’œil!
L’abbé réprima une grimace, éteignit une mauvaise lueur qui commençait
de briller dans ses yeux, et il soupira:
--Oh! j’aime cela, pour des choses que vous ne voyez pas, que vous ne
sentez pas, que vous ne comprenez pas, ma sœur.
Il retourna la tête contre le mur, le regard fixé sur les pâles
fleurettes du papier et ne parla plus.
Je passai une grande partie de la journée dans le jardin, sans jouer,
sans courir. Je n’avais plus l’entrain d’autrefois. Tout me semblait
morne, attristé; les verdures s’endeuillaient; les oiseaux eux-mêmes
étaient moroses, l’acacia-boule me faisait l’effet de ces sombres
arbustes qu’on plante sur les tombes. Pourtant, je m’y arrêtai, à la
place même où mon oncle aimait à s’asseoir, ses longues jambes dans
l’herbe... J’évoquai sa houppelande verte, son chapeau de paille, son
allure cassée, ses étranges discours qui m’effrayaient, et qui
maintenant m’effrayaient moins, car ils me donnaient, à cette minute, la
sensation confuse d’une douleur morale, qu’une tendresse peut-être eût
calmée... Et je l’aimais, oui, je l’aimais véritablement, j’ai pensé que
lui, si colère toujours, n’avait jamais eu contre moi un mouvement
d’impatience... Une angoisse me ramenait sans cesse à la maison,
j’interrogeais Madeleine, cherchant à me rassurer auprès d’elle; ou bien
doucement, sur la pointe du pied, je m’approchais de la porte de la
chambre, et je restais là, de longues minutes, à écouter le bruit que
faisaient la respiration de mon oncle, et le glissement des pas de ma
mère, sur le parquet.
Vers le soir, le cousin Debray arriva.
--Eh bien! quoi donc? cria-t-il... Un nom de Dieu de gaillard comme
toi?...
Il fut étonné de trouver mon père et ma mère, installés avant lui,
auprès du chevet du malade, et il regarda les tables, les tiroirs, avec
une curiosité inquiète d’héritier.
Nous quittâmes la chambre; l’heure du dîner approchait.
--Eh bien? interrogea ma mère.
--Il est perdu! dit mon père... Et ce n’est pas seulement sa maladie de
cœur!... c’est sa fièvre!... Pauvre Jules!
Durant toute la soirée, tandis que mon père, retourné aux Capucins,
veillait sur le malade, ma mère passa en revue tous nos vêtements noirs,
avec le soin calme et méticuleux d’une bonne ménagère.
V
Ma mère, installée depuis trois jours au chevet de l’abbé, venait de
sortir. Elle allait à Viantais où elle avait, disait-elle, des
commissions à faire. Et je restai seul, dans la chambre, avec mon oncle.
La maladie avait encore ravagé son visage, creusé, de ses impitoyables
griffes, des rigoles nouvelles sur la peau écharnée et toute sèche. La
fièvre tachait ses pommettes saillantes de deux plaques pourprées, et
ses yeux agrandis brillaient, au milieu d’un grand cerne bleuâtre, d’un
éclat déjà surhumain. De temps en temps, de sa main tremblante, nouée
d’exostoses, il portait à ses lèvres une tasse pleine d’un breuvage
rafraîchissant, et sa langue empâtée faisait contre son palais un bruit
pénible et continu; il respirait difficilement. Sur le marbre de la
commode, des fioles, symétriquement rangées, dégagaient des odeurs
pharmaceutiques, et la bouilloire chantait, posée dans les cendres
chaudes de la cheminée.
--Petit, me dit mon oncle, ferme la porte, afin que personne n’entre...
et viens ici, près de moi... J’ai à te parler, à toi seul, à toi tout
seul... Car, tu es le seul être qui m’ait réellement aimé.
La douceur triste avec laquelle il m’avait dit cela m’émut, au point que
je ne pus retenir mes larmes. Et, brusquement, j’éclatai en sanglots.
--Allons, allons, consola le malade tendrement. Ne pleure pas, mon
enfant, et fais ce que je t’ai dit.
Je verrouillai la porte et je m’approchai du lit. Mon oncle me sourit,
se recueillit pendant quelques instants.
Au dehors, dans le jardin, le cousin Debray marchait, crachait. Lui
aussi, s’était installé aux Capucins, n’en bougeait plus, surveillant
mes parents avec inquiétude. Sa présence était pour mon oncle un sujet
d’agacement, bien que celui-ci, parfois, plaisantât le capitaine. «Vous
savez, mon cousin, lui disait-il, quand je serai mort vous
m’empaillerez, vous me mettrez debout sur une planchette de sapin, avec
une noix dans les pattes, comme vos putois.» A quoi le capitaine
répondait: «Est-il farceur, ce Jules... Je n’ai jamais vu un nom de Dieu
de malade comme toi!» On avait cependant obtenu du cousin qu’il pénétrât
dans la chambre le plus rarement possible. Il partageait ses journées en
promenades autour de la maison, ou bien en longues stations dans la
bibliothèque, cherchant à retrouver les volumes très chers et rares que
l’abbé lui avait montrés autrefois. Puis il rôdait à travers les pièces
ayant l’air d’inventorier les objets, et glissant partout des regards
fureteurs.
Mon oncle essuya sa bouche encrassée par la fièvre, but encore une
gorgée de tisane, et d’une voix entrecoupée d’efforts douloureux, il
commença ainsi:
--Mon cher enfant, j’ai fait mon testament, il y a déjà plusieurs
mois... Je ne te donne rien, ni à toi ni à ta famille... Ta mère sera
furieuse, mais toi, tu es dans l’âge où l’on n’attache aucune importance
aux questions d’argent. J’espère que tu ne m’en voudras pas plus tard...
M’en voudras-tu?
--Non, mon oncle! balbutiai-je, un peu gêné et rougissant.
Il me remercia d’un signe de tête, et il reprit:
--Si je te déshérite, ne va pas en conclure au moins que je ne t’aime
pas... Tu auras assez de fortune sans que la mienne vienne encore
s’ajouter à celle que te laisseront tes parents.... J’avais depuis
longtemps une idée qui est curieuse, une expérience de psychologie à
tenter que tu connaîtras le lendemain de ma mort... Donc tu ne m’en veux
pas!... Bien vrai?
--Bien vrai, mon oncle, répondis-je.
--Maintenant, écoute-moi. Comme tous ceux qui ont mal vécu, j’ai
longtemps redouté la mort... Mais j’ai beaucoup réfléchi depuis, je me
suis habitué à la regarder en face, à l’interroger... Elle ne m’effraye
plus. La nuit dernière, en sommeillant, j’ai rêvé qu’elle était comme
un lac immense, sans horizon, sans limites... un lac sur lequel je me
sentais doucement traîné parmi des blancheurs d’onde, des blancheurs de
ciel, des blancheurs infinies... En ce moment, je la vois pareille à ce
grand ciel, qui est là, devant moi... Elle a des clartés admirables et
profondes.