Ayant planté le bistouri dans le rayonnement de la lampe, il le fit

tourner entre ses doigts, en examina les surfaces polies qui

miroitaient, et il répéta:

--Ça dépend!

Puis, il le glissa dans la gaine de la trousse, tandis que ma mère les

yeux très vagues, un pli dur au front, murmurait:

--Et si nous avions inutilement sacrifié l’éducation d’Albert?...

--Ah! dame!... Te l’ai-je assez dit?... Eh bien! il faut l’envoyer au

collège!

Elle réfléchit quelques minutes.

--Attendons encore! fit-elle.

Mon père déplia son journal, se cala fortement au fond de son siège.

--Attendons! fit-il.

Un silence descendit sur nous, atroce, pesant comme un couvercle de

sépulcre. De l’ombre qui planait au plafond, qui frissonnait aux murs,

semblait tomber l’épouvante du Meurtre.

* * * * *

Mon oncle était réellement malade, déclinait chaque jour, un peu plus.

Il avait des battements de cœur, des étouffements qui le forçaient à

rester, des nuits entières, à la fenêtre ouverte de sa chambre, les

flancs haletants, la gorge étranglée. Pour éloigner de sa pensée l’image

de la mort, il ne voulait point consulter un médecin, ni rien changer à

son régime, à ses habitudes. Il allait, venait, travaillait dans sa

bibliothèque, s’enfermait plus fréquemment dans la chambre avec la

malle; ses yeux gardaient leur éclat étrange, et son corps, bosselé

d’exostoses par un amaigrissement continu, se cassait en deux. La seule

concession qu’il fit à la maladie, ce fut de ne célébrer sa messe

qu’une fois par semaine, le dimanche. Et encore, plusieurs dimanches,

l’attendit-on vainement; les cloches sonnèrent et l’abbé ne parut point.

Le curé Blanchard s’émut. Jugeant que la maladie n’était qu’un prétexte,

puisqu’il n’avait point abandonné ses promenades quotidiennes, il s’en

expliqua avec lui.

--Je fais ce qui me plaît! déclara mon oncle, si je suis assez malade

pour ne pas dire ma messe, si je ne le suis pas assez pour me promener,

c’est un phénomène pathologique qui ne regarde que moi... Occupez-vous

de vos vicaires...

Le curé prit un air de foudroyante autorité.

--Monsieur l’abbé! si je vous ai laissé tranquille jusqu’ici, c’est que

vous appartenez à l’une des meilleures familles du pays, une famille

pieuse que j’aime, que j’estime, que je vénère.

--Eh bien! c’est cela! interrompit l’abbé, vénérez-la, tout à votre

aise... Jouez-lui de la flûte... C’est une brave famille... Vous êtes un

brave homme, je suis une canaille. C’est entendu!... Pourtant!... je

possède trois mille francs de rentes, une petite maison, un grand

jardin... je suis brouillé avec ma famille, je n’ai pas d’héritiers qui

m’intéressent...

Il tapa sur l’épaule du curé.

--Si je vous donnais tout cela, par testament?... Hein! qu’en

dites-vous?

Regardant l’abbé avec des yeux troubles, où passait la lueur d’une

convoitise, le curé Blanchard balbutia:

--Oh! monsieur l’abbé!... Oh! cher monsieur l’abbé!... Je ne mérite

pas... je... je...

--Et vous savez que je suis malade, que je n’en ai pas pour

longtemps!...

--Oh! protesta le curé... Dieu ne voudra pas... mais en vérité! je...

je...

Un «T’z’imbéé...cile» goguenard et sifflant lui coupa la parole, et il

se sentit poussé vers la porte par Jules qui disait dans un ricanement:

--Allez-vous-en!... Vous aviez cru?... Ha! ha!... Allez-vous-en!

Cette anecdote amusa beaucoup le cousin Debray, qui s’imaginait avoir lu

Voltaire, jadis, et qui trouva que Jules était, plus que jamais, un nom

de Dieu de gaillard! Souvent il venait aux Capucins, braillant,

crachant, sacrant, cherchant dans la cour et sous l’herbe des allées,

des piquets de putois, des traces de belette. Pour flatter

l’amour-propre de mon oncle, le capitaine s’extasiait sur tout, vantait,

avec une concision et une délicatesse militaires, les arbres de la

propriété, les murs, la bonté du sol, la grâce de la girouette, la

hauteur des plafonds, et il s’écriait, chaque fois, en désignant la

prairie et le cirque d’arbres qui l’entourait:

--Tout de même, tu as une nom de Dieu de vue!... C’est d’un nom de Dieu

de calme, ici!... Bougre! on serait rudement à son aise, ici, pour

empailler des putois!...

Plus rarement l’abbé recevait la visite des Servières. Auprès de la

jolie Mᵐᵉ Servières, ses angles s’arrondissaient, sa conversation

prenait un tour enjoué, un charme de galanterie spirituelle qui

étonnait, chez un homme aussi extravagant et bourru, dont les actions et

les paroles allaient, sans cesse, de l’excessif enthousiasme à

l’excessive fureur. Mais ses yeux démentaient le calme apparent de ses

manières, des yeux étrangement lubriques, lorsqu’ils se posaient sur la

nuque de la jeune femme, sur son corsage aux courbes souples et

vivantes, sur les plis de sa robe qu’ils semblaient soulever, fouiller,

déchirer, avec la brutalité de mains violatrices. Et ses narines

s’ouvraient, frémissantes, à la sensualité des odeurs qui s’évaporaient

d’elle et montaient dans l’air chargées d’amour. Mᵐᵉ Servières s’en

amusait, heureuse au fond, de cet hommage qui la déshabillait, qui la

livrait à l’imagination obscène d’un faune en soutane noire.

Je revois dans ses détails les plus menus, les plus insignifiants, je

revois la terrible scène qui suivit l’une de ces visites.

Mon oncle est assis sous l’acacia-boule, le dos appuyé contre le tronc,

les jambes dans l’herbe. Il est surexcité, un peu haletant, très sombre,

comme à l’approche d’une crise. Et cependant, sa tête pend et roule sur

sa poitrine comme une boule trop pesante. La sueur dégoutte de son

visage. Il arrache des brins de chiendent qu’il mâchonne et rejette

ensuite. Moi, non loin de lui, je rue des pierres, essayant d’atteindre

le mur qui sépare la prairie du jardin. Tout à l’heure, Mᵐᵉ Servières

était là, toute blanche, dans la verdure: une robe blanche à reflets

doux, un chapeau couvert de dentelles blanches qui frissonnaient, une

ombrelle blanche, et ses bras, au travers de la mince étoffe blanche,

étaient roses. Elle a trempé ses lèvres dans un verre de vin de Malaga,

grignoté un gâteau... M. Servières, lui, a fumé une cigarette et parlé

d’élections. Mon oncle a été charmant, il a dit des choses exquises qui

faisaient une singulière mine dans sa bouche. Cueillant un coquelicot

double, dont les pétales fanés, et pareils à de la soie, retombaient les

uns sur les autres, en un joli chiffonnage, il l’a offert à Mᵐᵉ

Servières: «Regardez cette fleur! C’est délicieux... N’est-ce pas

qu’elle ressemble à une petite robe Louis XV?... Toute l’émotion, toute

la tendresse, toute la grâce, tout l’esprit d’une mode, d’une époque,

tout cela vient de cette petite fleur, dont une femme, un jour, en

passant, aura envié la parure... Les cathédrales gothiques sont nées du

regard d’amour qu’un homme, en cheminant, a jeté sur les grandes allées

de nos forêts... Je me demande pourquoi les danseuses n’étudient pas le

mouvement des bêtes, le vol des oiseaux, le balancement des

branches...--Vous avez donc vu des danseuses!» interroge en riant, Mᵐᵉ

Servières... «--J’en ai vu, répond mon oncle, elles dansent très mal.»

Et les Servières sont partis; et mon oncle est sous l’acacia-boule, et

je continue de ruer des pierres. Des oiseaux passent, des oiseaux

chantent.

--Albert!

C’est mon oncle qui m’appelle. Sans doute il veut me donner une leçon;

je prévois un cours de morale anarchique sur Dieu, sur la vertu, sur la

justice.

--Aide-moi!

Son regard m’effraie. Je ne sais pourquoi, je pense que les assassins

doivent regarder ainsi quand ils tuent.

--Aide-moi donc!

Il s’empare de ma main, s’appuie sur mon épaule, et péniblement se

relève. Au haut d’un poirier voisin, un bouvreuil s’égosille.

--Quel âge as-tu? me demande mon oncle.

--Treize ans!

--Treize ans!... c’est bien... Allons!

Sans dire un mot, nous nous dirigeons vers la bibliothèque. Je

m’installe à ma place ordinaire, devant la petite table, où j’ai lu

toute la philosophie, à treize ans! Avec des gestes précipités,

impatients, mon oncle furette derrière une rangée de grands livres. Il

cherche peut-être un philosophe que je ne connais pas encore. Et

j’éprouve, à être là, une peur vague. Le dos de mon oncle a je ne sais

quoi d’inaccoutumé qui m’impressionne; ses mains véritablement

m’inquiètent; elles viennent, disparaissent, reviennent, poussées par

des hâtes mauvaises. Enfin, il a trouvé. C’est un volume, plus petit que

les autres, dont la couverture est rouge, sale, déchirée, dont les

feuilles décousues ne tiennent plus. On voit qu’il a beaucoup servi...

Mon oncle tourne les pages vite, vite, s’arrêtant une seconde, puis se

remettant à les tourner, plus vite, plus vite... Cela fait un

sifflement, que couvrirait le bruit d’un mince filet d’eau tombant sur

des cailloux.

--Voilà!... C’est cela!...

Et lissant, de sa main étendue, la page où il s’est arrêté, il

s’approche, dépose sur la table le livre grand ouvert, marque d’un trait

d’ongle l’endroit qu’il faut lire.

--Lentement! Tu liras lentement... Quand je te dirai, tu commenceras!...

Pendant qu’il s’assied dans son fauteuil, les jambes en avant, toutes

droites et raides, je regarde le titre du volume, et je vois: _Indiana_,

par GEORGE SAND... George Sand!... Alors je me souviens que mon père

parle souvent de George Sand... Il l’a vue au théâtre. C’est une

méchante femme qui s’habille toujours en homme, et qui fume la pipe...

George Sand!... Je cherche à retrouver des particularités d’elle, dans

les récits de mon père. Mais ma mère interrompt sans cesse l’anecdote

qui commence. Ce nom seul la scandalise et scandalise aussi Mᵐᵉ Robin...

Évidemment _Indiana_ est ce que dans ma famille on appelle un roman,

c’est-à-dire quelque chose de défendu, d’épouvantable, et je considère

le volume, étalé devant moi, avec une curiosité mêlée de terreur...

--Va!... dit mon oncle... lentement, surtout...

Je jette un coup d’œil sur lui. Il a fermé les yeux... ses bras pendent

hors des accoudoirs... sa poitrine s’affaisse et se gonfle comme un

soufflet... Je commence:

«Noun était suffoquée de larmes; elle avait arraché les fleurs de son

front, ses longs cheveux tombaient épars sur ses épaules larges et

éblouissantes. Si Mᵐᵉ Delmare n’eût eu, pour l’embellir, son esclavage

et ses souffrances, Noun l’eût infiniment surpassée en beauté dans cet

instant; elle était splendide de douleur et d’amour.»

--Moins vite! dit mon oncle, très bas... Et ne te remue pas ainsi sur ta

chaise.

«Raymond vaincu l’attira dans ses bras, la fit asseoir près de lui, sur

le sofa, et approcha le guéridon, chargé de carafes, pour lui verser

quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger dans une coupe de vermeil.

Soulagée de cette marque d’intérêt, plus que du breuvage calmant, Noun

essuya ses pleurs, et, se jetant aux pieds de Raymond:

--Aime-moi donc encore, lui dit-elle, en embrassant ses genoux avec

passion; dis-moi encore que tu m’aimes, et je serai guérie, je serai

sauvée. Embrasse-moi comme autrefois, et je ne regretterai plus de

m’être perdue, pour te donner quelques jours de plaisir.»

--Arrête! dit mon oncle, d’une voix basse et sourde, pareille à un râle

d’enfant... Arrête.

Je subis d’étranges sensations, et j’ai comme une lourdeur à la tête.

Ces mots: l’amour, le plaisir; le sofa, la coupe de vermeil, Raymond,

Noun, ces baisers, ces épaules éblouissantes, tout cela me trouble. Il

me semble que les lettres du volume revêtent des formes inquiétantes,

des images de choses connues, de choses rêvées, de choses devinées,

qu’elles s’agitent et grimacent. Le mouvement de mon cœur s’accélère;

mes tempes battent, un feu nouveau circule dans mes veines... J’entends

mon oncle, dont la respiration s’enrauque, s’exhale en soupirs

entrecoupés... Pourquoi?... Je me hasarde à l’examiner de coin... ses

yeux sont clos toujours, toujours ses bras pendent, et son corps est

secoué de temps en temps d’un frisson nerveux... Dort-il? J’ai peur...

Je voudrais m’enfuir...

--Continue.

Et je reprends la lecture d’une voix qui tremble...

«Elle l’entourait de ses bras frais et bruns, elle le couvrait de ses

longs cheveux, ses grands yeux noirs lui jetaient une langueur brûlante

et cette ardeur du sang, cette volupté tout orientale qui sait triompher

de tous les efforts de la volonté, de toutes les délicatesses de la

pensée. Raymond oublia tout, et ses résolutions, et son nouvel amour, et

le lieu où il était. Il rendit à Noun ses caresses délirantes. Il trempa

ses lèvres dans la même coupe, et les vins capiteux qui se trouvaient

sous leur main achevèrent d’égarer leur raison...»

Il me semble que mon oncle a parlé... Je m’arrête... D’ailleurs j’ai

besoin de reprendre haleine. Ma gorge se serre, mes cheveux tout moites

se collent à mon crâne, et je ressens une douleur aiguë au bas de la

nuque.

--Va! mais va donc!

Faisant un effort sur moi-même, tâchant de retenir ma raison qui

s’ébranle, de rassembler mes idées qui s’égarent, je continue:

«Les deux panneaux de glace qui se renvoyaient l’un à l’autre l’image de

Noun jusqu’à l’infini semblaient se peupler de mille fantômes...»

Je les vois, ces fantômes. Ils passent, s’évanouissent, reparaissent,

incomplets, prodigieux, avec des chevelures pendantes, des gorges

renversées, des gestes qui enlacent... Et je lis, je lis... les lignes

se dérobent sous mes yeux, elles sortent du livre, glissent de la table,

bondissent, remplissent la pièce tout autour de moi... Je lis

toujours... Étourdi, haletant, je reconnais parmi ces hallucinantes

images, je reconnais les Robin, la Poule, le cousin Debray, Mᵐᵉ

Servières, qui étalent des nudités infâmes, multiplient des postures

ignorées... Tous mes souvenirs prennent un corps et viennent s’ajouter à

cette infernale ronde!... Et je lis:

«C’était elle qui l’appelait et qui lui souriait derrière ces blancs

rideaux de mousseline; ce fut elle encore qu’il rêva sur cette couche,

lorsque, succombant sous l’amour et le vin, il entraîna sa créole

échevelée.»

Brusquement, je me suis tu. Sous un afflux de sang mes yeux sont

aveuglés. Mes oreilles bourdonnent, mon cœur défaille, noyé dans un flot

soudain de puberté... Je ne distingue rien, je n’entends plus rien... Je

voudrais crier, appeler, car je crois que je vais mourir...

Cependant, le silence de la bibliothèque m’étonne. Je ne perçois même

plus la respiration de mon oncle, et je n’ose le regarder. Une minute,

une lente minute s’écoule. Pas un souffle ne m’arrive, pas le plus léger

craquement du fauteuil où il est étendu... Que fait-il?... Très bas, je

l’appelle:

--Mon oncle!

Il ne me répond pas.

--Mon oncle!...

Il n’a pas remué... J’écoute. Il n’a pas respiré.

Alors un affreux soupçon me traverse l’esprit. Je me souviens de ce qu’a

dit mon père, l’autre soir, en nettoyant son bistouri: «Il peut mourir

d’un instant à l’autre.»

--Mon oncle!

Cette fois, j’ai crié de toutes mes forces, éperdu. Rien.

Je me lève, frissonnant, claquant des dents. Il est là, étendu, presque

couché, dans la pose qu’il avait tout à l’heure. Mais sa figure est très

pâle. Cette question de mon père me revient encore à la mémoire: «As-tu

remarqué que ses jambes enflaient?» Oui, elles me paraissent énormes...

Et il ne bouge pas!... Une mouche circule sur son front, court sur ses

paupières, descend le long du nez, remonte. Il ne bouge pas. Je saisis

sa main: elle est froide... Une écume blanche borde ses lèvres

refermées.

--Mon oncle!... Mon oncle!

Mais voici que ses doigts s’agitent; à travers l’écume qu’un souffle

d’air soulève, ses lèvres, faiblement, laissent échapper une plainte,

puis une autre, puis une autre encore. Peu à peu les muscles de la face,

raidis, se détendent; sa mâchoire oscille et craque, sa poitrine se

gonfle, respire, ses yeux s’entr’ouvrent; et de la bouche qui cherche,

toute grande, à se remplir de vie, sortent un long soupir, un long

gémissement.

--Mon oncle!... mon oncle!...

Ce n’est plus le cri de détresse; c’est le cri de joie... Il est vivant!

Mon oncle a posé ses yeux sur moi, des yeux dont le regard semble

revenir de l’abîme, de l’enfer. Il ne sait pas encore où il est... il ne

sait pas encore qui je suis... Et ce regard se ranime, s’étonne... Sans

cesse il va de moi a la petite table, où le livre est resté... il

cherche, il interroge, il s’humilie, il implore. En une minute, il

traduit toutes les sensations que lui apportent la pensée revenue, la

mémoire retrouvée.

--Albert! c’est toi!

--Oui, mon oncle... C’est moi...

Et avec une expression douloureuse, avec une pitié d’une infinie

tristesse, que jamais je ne pourrai oublier, mon oncle balbutie:

--Pauvre petit!... Va-t’en, petit... Pauvre petit!...

--Non, mon oncle, vous êtes malade... je vous soignerai.

--Va-t’en... mon pauvre enfant!... C’est passé... Va-t’en... Je le veux!

* * * * *

Le lendemain, je trouvai mon oncle, dans la cour, assis devant un fagot

qui flambait; près de lui était une pile de livres. Il les prenait, un à

un, les déchirait et les jetait dans le brasier.

--Tu vois, me dit-il. Je les brûle...

Il mit sa main sur sa poitrine, et il ajouta avec un air de profond

dégoût:

--Mais c’est cet affreux livre, qu’il faudrait détruire, cet affreux

livre de mon cœur!...

Je regardais la fumée qui montait dans l’air, en spirales bleuâtres,

s’évanouissait, et je suivais les petits morceaux de papier brûlé, qui

voletaient, chassés par le vent, comme des feuilles mortes.

IV

Le soir allait venir; c’était la fin d’une douce journée d’avril. Mon

oncle et moi, accoudés à la fenêtre de sa chambre, nous regardions. Il

faisait grand jour encore, mais une lumière plus fine, plus décolorée,

plus éteinte s’épandait sur la terre. Derrière le bois, léger, poudré de

cendre verte, le soleil descendait; et le ciel était sans un nuage,

calme comme une mer d’été, d’une pâleur charmante qui s’avivait de rose

au couchant. La vie renaissait, gonflait les branches de bourgeons prêts

à éclater. Les arbres semblaient heureux d’étendre leurs ramures

fécondées. Déjà un gainier étalait le rouge décor de ses fleurettes; un

marronnier, plus loin, poussait ses larges feuilles d’un vert attendri.

Une senteur forte de germes montait du sol en travail d’amour; sur un

poirier, en face de nous, deux moineaux se poursuivaient,

s’accouplaient, plumes emmêlées, ailes palpitantes.

--Sais-tu ce qu’ils font?... me demanda mon oncle, tout à coup.

--Non, mon oncle, je ne sais pas.

--Eh bien! ils font l’amour... Cela te paraît simple, court et gentil,

n’est-ce pas?... C’est que les bêtes sont de braves êtres honnêtement

organisés, et qui savent la valeur des choses, n’ayant jamais eu ni

philosophes, ni savants pour la leur expliquer... Tiens, les voilà

partis!... Ils n’ont pas de remords, eux!...

Et s’arrêtant à chaque phrase, afin de respirer--car il soufflait

beaucoup, en ce moment--il me dit:

--Nous, qui ne sommes pas des bêtes, par malheur, nous faisons l’amour

autrement... Au lieu de conserver à l’amour le caractère qu’il doit

avoir dans la nature, le caractère d’un acte régulier, tranquille et

noble... le caractère d’une fonction organique, enfin... nous y avons

introduit le rêve... le rêve nous a apporté l’inassouvi... et

l’inassouvi, la débauche. Car la débauche, ce n’est pas autre chose que

la déformation de l’amour naturel, par l’idéal... Les religions--la

religion catholique, surtout--se sont faites les grandes entremetteuses

de l’amour... Sous prétexte d’en adoucir le côté brutal--qui est le seul

héroïque,--elles en ont développé le côté pervers et malsain, par la

sensualité des musiques et des parfums, par le mysticisme des prières et

l’onanisme moral des adorations... comprends-tu?... Elles savaient ce

qu’elles faisaient, va, ces courtisanes! elles savaient que c’était le

meilleur et le plus sûr moyen d’abrutir l’homme, et de l’enchaîner...

Alors les poètes n’ont chanté que l’amour, les arts n’ont exalté que

l’amour... Et l’amour a dominé la vie, comme le fouet domine le dos de

l’esclave qu’il déchire, comme le couteau du meurtre, la poitrine qu’il

troue!... Du reste, Dieu!... Dieu, ce n’est qu’une forme de la débauche

d’amour!... C’est la suprême jouissance inexorable, vers laquelle nous

tendons tous nos désirs surmenés, et que nous n’atteignons jamais...

Autrefois, j’ai cru à l’amour, j’ai cru à Dieu!... J’y crois encore

souvent, car de ce poison on ne guérit pas complètement... Dans les

églises, au jour des fêtes solennelles, étourdi par le chant des orgues,

énervé par les griseries de l’encens, vaincu par la poésie merveilleuse

des psaumes, je sens mon âme qui s’exalte... Elle frémit, remuée en tous

ses vagues enthousiasmes, en toutes ses aspirations informulées, comme

ma chair frémit, secouée en toutes ses moelles devant une femme nue, ou

seulement devant son image rêvée... As-tu compris?

--Non, mon oncle! répondis-je timidement.

Il parut étonné, haussa les épaules.

--Alors, qu’est-ce que tu comprends?... fit-il.

--C’est vrai, aussi, hasardai-je... vous me dites toujours, mon oncle,

des choses qui me font peur!

L’abbé s’exclama:

--Qui te font peur!... Qui te font peur!... Parce que tu es un

imbécile... parce que tes parents, qui sont des imbéciles, t’ont donné

une éducation déplorable!...

Il s’arrêta encore, la gorge étranglée, suffoquant... Sur son visage des

gouttes de sueur roulaient... Ouvrant la bouche toute grande, il but

l’air frais du jardin, en une longue, douloureuse aspiration.

--Qui te font peur!... reprit-il... C’est évident... Les pères et les

mères sont de grands coupables, mets-toi bien cela dans la tête, mon

garçon... Au lieu de cacher à l’enfant ce que c’est que l’amour, au lieu

de lui fausser l’esprit, de lui troubler le cœur, en le lui montrant

comme un mystère redoutable ou comme un ignoble péché, s’ils avaient

l’intelligence de le lui expliquer carrément, de le lui apprendre, comme

on lui apprend à marcher, à manger; s’ils lui en assuraient le libre

exercice, à l’époque des pubertés décisives... Eh bien! le monde ne

serait pas ce qu’il est... Et les jeunes gens n’arriveraient pas à la

femme, l’imagination déjà pourrie, après avoir épuisé, dans le rêve

dégradant, toutes les curiosités abominables... Et toi-même?... Je

parie...

Mon oncle me regarda fixement; et, sous ce regard, je me sentis rougir,

sans que j’eusse pu dire pourquoi...

--Je parie, continua-t-il, que tu as rêvé, à des choses... à des

choses... Réponds!

--Mais non, mon oncle, balbutiai-je, en rougissant davantage.

--Allons, ne mens pas!... Réponds...

Je ne répondis pas.

--Pourquoi rougis-tu?... Tu vois bien, petite canaille!

En ce moment, Madeleine, qui ne nous avait pas entendus rentrer,

appelait, en courant dans le jardin...

--Monsieur l’abbé!... hé!... monsieur l’abbé!...

--Qu’est-ce que c’est?... demanda mon oncle...

--Faut que vous alliez, tout de suite, porter le bon Dieu et puis les

saintes huiles... Y a un homme qui vous attend dans la cuisine...

--Un homme!... se récria mon oncle... Est-ce qu’il se moque de moi?

Est-ce que cela me regarde?... Est-ce que je suis curé?

--L’homme dit comme ça, expliqua Madeleine, que M. le curé n’est point

au presbytère... M. Desroches est malade, et puis l’autre vicaire est en

congé!... C’est pour une jeune fille qui est plus d’aux trois quarts

morte...

--C’est bon!... Je vais voir cet homme...

Et il grommela en quittant la chambre:

--Heu! heu!... D’abord, je suis malade.

Le bois se fonçait par masses d’un bleu et d’un rouge sombres, çà et là

trouées de brillantes lumières orangées. Ce n’était pas encore la nuit;

mais, déjà, sous le ciel crépusculaire, les verdures se décoloraient,

les choses prenaient des aspects indécis, aux contours fuyants, dans

l’air plus dense. Un mystère noyait la prairie dont le vert argenté se

confondait avec la brume pulvérulente; et sur le fond d’or pâlissant des

murailles, les arbres du jardin tordaient leurs silhouettes tourmentées,

plus dures. Les oiseaux s’étaient tus. Et je pensai tristement qu’une

jeune fille allait mourir.

Mon oncle rentra mécontent, soufflant plus fort. Il dut s’asseoir,

quelques minutes, pour reprendre haleine. Et il grogna:

--A cette heure-ci!... C’est de la folie!... Et puis, je suis malade!...

L'abbé Jules · 第 15 / 18 段