Enfin, quelle est sa fortune, au juste?
Mon père eut un geste évasif, et s’étant livré à un calcul mental, il
répondit:
--Voilà ce qu’il faudrait savoir!... Il a payé les Capucins douze mille
francs, sans les frais d’actes et d’enregistrement... De la succession
de ma mère, il a eu six mille livres de rentes... Maintenant... A-t-il
plus?... A-t-il moins? Ce sont ces six années à Paris, dont on ne
connaît rien, qui me chiffonnent!... Qu’est-ce qu’il a fabriqué à Paris?
--Et la bibliothèque dont tu ne parles pas?... Et la malle?
--Oui!... Mais Paris, Paris, vois-tu!... C’est ça qui est l’ennuyeux!...
Qu’est-ce qu’il a fabriqué à Paris?
Il se leva, et se promena dans la chambre, les mains dans ses poches,
préoccupé. Ma mère, distraitement, agitait un trousseau de clefs qui,
sous ses doigts, rendait un son clair de métal, comme un joli son de
grelots, dans le lointain. Après quelques secondes de silence, mon père
dit, ne s’adressant à personne:
--Et puis nous sommes là à compter!... Heu!... heu!... A quoi cela nous
sert-il?...
Ma mère secoua plus fort son trousseau de clefs, et haussa les épaules:
--Un homme qui vit en concubinage!... qui n’a pas d’enfants!... C’est
honteux!...
--Eh bien! oui, conclut mon père... Voilà la justice de ce monde!...
qu’est-ce que tu veux?
L’heure de me coucher était depuis longtemps passée. Tout à leurs
réflexions, mes parents m’oubliaient, ne me voyaient pas. Je n’avais
garde, d’ailleurs, d’appeler l’attention sur moi, et je me faisais tout
petit, au fond de ma chaise, dans le coin d’ombre où j’avais eu la
prudence de me cacher. J’étais prodigieusement intéressé, non par les
calculs de la fortune de l’abbé, qui eussent suffi à m’endormir, mais
par ce qui se disait du cousin Debray; j’attendais des révélations sur
sa vie, sur «la poule», surtout, dont il avait été beaucoup question ces
jours-là; car, sous l’empire de ces événements, mes parents se
relâchaient, devant moi, dans la tenue de leur langage et l’austérité de
leurs observations; je rapprochais «la poule» et le cousin, de M. et Mᵐᵉ
Robin. Depuis les confidences de Georges, un monde nouveau
m’apparaissait encore indécis; j’éprouvais, en tout mon être, des
sensations inconnues, vertigineuses, qui me donnaient l’effroi et
l’attraction des choses défendues, d’un mal abominable et charmant, que
je lisais maintenant, sans le déchiffrer, aux yeux des femmes. Tout cela
était brouillé, très incertain, et j’espérais que, par un mot, par une
phrase, «sur le cousin et la poule», mes parents allaient dissiper les
brumes qui couvraient le mystère, désiré et redouté.
Mon père remonta la lampe qui charbonnait et vint se rasseoir. Il avait
sans doute réfléchi, car, voyant sa femme toujours songeuse et inquiète,
il tapa tendrement sur ses genoux.
--Allons! mignonne. Ne te casse pas la tête, va!... Et prenons notre
parti de ce qui arrive... Dieu merci! nous ne manquons de rien... Et
j’en serai quitte pour travailler un peu plus vieux, voilà tout!...
Gaîment, il ajouta, en manière de plaisanterie:
--Si seulement nous avions une bonne épidémie, de temps en temps!
Mais ma mère se révolta. D’une voix dure, accompagnée d’un geste résolu:
--Non!... décida-t-elle... Il ne sera pas dit qu’on se sera moqué de
nous ainsi... Je suis déterminée à me défendre! D’abord... D’abord, il
faut que tu ailles aux Capucins!...
--Moi! fit mon père, qui tressauta sur son siège... moi!... Ah! mais
non!... Ah! mais non!
--Attends donc avant de dire non... Mon Dieu! que tu es bien de ta
famille!
Et, parlant plus vite, elle reprit:
--Il faut que tu ailles aux Capucins... Comprends-moi... Tu verras ton
frère... Sans t’humilier, sans pleurnicher, sans implorer une
réconciliation, tu lui demanderas de se charger de l’instruction
d’Albert... Albert est son filleul, sapristi!...
--Et le curé? interrompit mon père... Il se froissera.
--Le curé, je m’en charge!... Une fois le petit dans la place, tu
comprends que cela arrange joliment nos affaires... C’est à nous à
manœuvrer habilement!... Sans compter qu’il peut le mener jusqu’à la
seconde... une économie de quatre ans de collège, du même coup.
--Il ne me recevra pas! objecta mon père.
--Qu’en sais-tu?
--Cela va être des histoires!
--Quelles histoires?... Où vois-tu des histoires?... Quoi de plus
naturel qu’un oncle donnant des leçons à son neveu?... D’ailleurs, il
s’ennuie... Ça le distraira...
--Et s’il refuse?
--Eh bien! tu t’en reviendras... Et les choses iront comme par le
passé... Au moins nous aurons la conscience tranquille; nous aurons
tenté quelque chose.
Mon père se grattait la tête afin d’en faire jaillir des répliques
triomphantes. Il était à bout d’arguments; aucune objection ne se
présentait plus à son esprit. Très ennuyé, il consentit.
--Allons, soit! soupira-t-il avec efforts... J’irai un de ces jours...
--Pourquoi attendre?... Avec une santé comme la sienne, il peut mourir
d’un moment à l’autre... Est-ce que l’on sait?... Non, tu iras demain!
--Allons, soit!... J’irai demain.
Le lendemain matin, mon père rôda dans la maison, l’air tout vague. Il
cherchait des prétextes pour retarder son départ, s’ingéniait à se
trouver tout d’un coup des occupations pressées, des courses urgentes,
qui eussent éloigné de quelques heures la redoutable entrevue. Jamais il
n’oserait proposer à son frère cette idée absurde... Alors que lui
dirait-il? Rien, évidemment.
--Si j’emmenais Albert? se demandait-il.
Il sentait le besoin de n’être pas seul, pour affronter le terrible
abbé. De m’avoir auprès de lui, il lui semblait que cela lui donnerait
plus d’autorité, plus d’assurance. Il pensait aussi que, devant moi,
Jules se contiendrait davantage... Et il allait ainsi de la cuisine à
son cabinet, du cabinet dans le salon, remettant les chaises en place,
tâtant ses poches afin de se rendre compte s’il n’avait rien oublié. Ma
mère le poussait à la porte:
--Mais va donc!... Que cherches-tu?... De quoi as-tu peur?
--Si j’emmenais le petit? Ce serait peut-être plus convenable.
--C’est de la folie!... Va donc!... Et tâche qu’il te reçoive dans la
bibliothèque!
L’absence de mon père dura une heure à peine. Quand il revint, il était
tout joyeux. Son pas sonnait sur la terre battue de la cour comme un pas
de victoire.
--Eh bien? interrogea ma mère émue et pâle.
--C’est fait!... Il consent... A partir de demain, Albert peut aller
chez lui.
--Na, vois-tu?... Je le savais bien!...
Elle se jeta dans les bras de son mari et l’embrassa.
--Avais-je raison, dis?... Et comment les choses se sont-elles passées?
Il fallut raconter l’entrevue. L’abbé avait été très froid, mais
convenable. Il se promenait dans son jardin, vêtu d’une espèce de
houppelande verte qui n’avait ni la forme d’une soutane ni la coupe d’un
pardessus. Un vrai fouillis d’herbes, que ce jardin, où les allées même
disparaissaient. Dès les premiers mots, Jules avait souri d’une manière
drôle, puis: «C’est bon, avait-il dit. Je le prends, il peut venir.»
Après quoi, il avait adressé deux ou trois questions au sujet de son
élève. Où en était-il?... Qu’avait-il appris?... En reconduisant son
frère jusqu’à l’entrée de l’avenue, il s’était expliqué de la sorte: «Je
tiens à t’avertir que je ne changerai rien à nos relations que je trouve
parfaites ainsi... Je ne veux pas vous voir, ni toi, ni ta femme.» Et
l’on s’était séparé.
--Alors tu n’as rien vu de la maison?... de la bibliothèque?
--Rien. Il ne m’a pas prié d’entrer!
--Et lui, comment est-il?
Mon père hocha la tête d’un air triste.
--Il vieillit diablement, le pauvre garçon... Je ne serais pas étonné
qu’il eût une maladie de cœur...
J’étais bien ému lorsque je m’engageai, à mon tour, dans l’étroite allée
de lauriers qui conduisait aux Capucins; et je ne songeais pas à
regarder les merles qui, près de moi, s’envolaient des touffes de
verdure ni les rouges-gorges agiles qui se glissaient par terre, entre
les ramilles basses, avec des farfouillements de souris. En quittant
brusquement une branche de sapin, un geai cria si fort que j’eus peur,
et que mes livres tombèrent sur le sol. Je les ramassai, et en me
relevant, j’aperçus, à vingt pas devant moi, mon oncle, tout droit, tout
noir, dans l’allée.
--Ah! te voilà! me dit-il.
--Oui, mon oncle.
Je tremblais: mes jambes sous mon corps se dérobaient, molles et
glacées...
Il se dirigea vers le perron au pied duquel s’étalaient les touffes
d’hortensias et s’assit sur une marche.
--Assieds-toi, mon garçon! fit-il.
--Oui, mon oncle...
--Et tu apprends la flûte? à ce que m’a dit ton père?
--Oui, mon oncle.
--Et le latin?...
--Oui, mon oncle.
--Qu’est-ce que tu as là, sous le bras?
--Ce sont mes livres.
Il les prit, les examina rapidement et les lança dans l’espace, l’un
après l’autre. Je les entendis retomber lourdement derrière le petit mur
qui entourait la cour.
--Sais-tu encore quelque autre chose? me demanda-t-il.
--Non, mon oncle...
--Eh bien! mon garçon, va dans le jardin... Tu y trouveras une bêche...
Bêche la terre... Quand tu seras fatigué, couche-toi dans l’herbe... Va!
Ce fut ma première leçon.
III
--Qu’est-ce que tu dois chercher dans la vie?... Le bonheur... Et tu ne
peux l’obtenir qu’en exerçant ton corps, ce qui donne la santé, et en te
fourrant dans la cervelle le moins d’idées possible, car les idées
troublent le repos et vous incitent à des actions inutiles toujours,
toujours douloureuses, et souvent criminelles... Ne pas sentir ton moi,
être une chose insaisissable, fondue dans la nature, comme se fond dans
la mer une goutte d’eau qui tombe du nuage, tel sera le but de tes
efforts... Je t’avertis que ce n’est point facile d’y atteindre, et l’on
arrive plus aisément à fabriquer un Jésus-Christ, un Mahomet, un
Napoléon, qu’un Rien... Écoute-moi donc... Tu réduiras tes connaissances
du fonctionnement de l’humanité au strict nécessaire: 1º L’homme est une
bête méchante et stupide; 2º La justice est une infamie; 3º L’amour est
une cochonnerie; 4º Dieu est une chimère... Tu aimeras la nature; tu
l’adoreras même, si cela te plaît, non point à la façon des artistes ou
des savants qui ont l’audace imbécile de chercher à l’exprimer avec des
rythmes, ou de l’expliquer avec des formules; tu l’adoreras d’une
adoration de brute, comme les dévotes, le Dieu qu’elles ne discutent
point. S’il te prend la fantaisie orgueilleuse d’en vouloir pénétrer
l’indévoilable secret, d’en sonder l’insondable mystère... adieu le
bonheur! Tu seras la proie sans cesse torturée du doute et de
l’inassouvi... Malheureusement, tu vis dans une société, sous la menace
de lois oppressives, parmi des institutions abominables, qui sont le
renversement de la nature, et de la raison primitive. Cela te crée des
obligations multiples, obligations envers le pouvoir, envers la patrie,
envers ton semblable--obligations qui, toutes, engendrent les vices, les
crimes, les hontes, les sauvageries qu’on t’apprend à respecter, sous le
nom de vertus et de devoirs... Je te conseillerais bien de t’y
soustraire... mais il y a le gendarme, les tribunaux, la prison, la
guillotine... Le mieux est donc de diminuer le mal, en diminuant le
nombre des obligations sociales et particulières, en t’éloignant le plus
possible des hommes, en te rapprochant des bêtes, des plantes, des
fleurs; en vivant, comme elles, de la vie splendide, qu’elles puisent
aux sources mêmes de la nature, c’est-à-dire de la Beauté... Et puis,
ayant vécu sans les remords qui attristent, sans les passions d’amour ou
d’argent qui salissent, sans les inquiétudes intellectuelles qui tuent,
tu mourras sans secousse... Et tout le monde, ignorant ta vie, ignorera
ta mort... Tu seras pareil à ces jolis animaux des forêts, dont on ne
retrouve jamais la carcasse, et qui disparaissent, volatilisés dans les
choses!... Vois-tu, mon garçon, si j’avais connu autrefois ces vérités,
je n’en serais pas où j’en suis aujourd’hui. Car je suis une canaille,
un être malfaisant, l’abject esclave de sales passions... Enfin, je te
dirai peut-être cela plus tard... Et sais-tu pourquoi? Parce que, dès
que j’ai pu articuler un son, on m’a bourré le cerveau d’idées absurdes,
le cœur de sentiments surhumains. J’avais des organes, et l’on m’a fait
comprendre en grec, en latin, en français, qu’il est honteux de s’en
servir... On a déformé les fonctions de mon intelligence, comme celles
de mon corps, et, à la place de l’homme naturel, instinctif, gonflé de
vie, on a substitué l’artificiel fantoche, la mécanique poupée de
civilisation, soufflée d’idéal... l’idéal d’où sont nés les banquiers,
les prêtres, les escrocs, les débauchés, les assassins et les
malheureux... Tiens, tout à l’heure, je te disais que Dieu était une
chimère... Eh bien! je ne sais pas... je ne sais rien... car la
conséquence de notre éducation et le résultat de nos études sont de nous
apprendre à ne rien savoir, et à douter de tout... Il y a peut-être un
Dieu... il y en a peut-être plusieurs... Je ne sais pas... Maintenant,
va courir!... Non, attends!... Ce matin, j’ai encore trouvé un lacet,
tendu aux merles... Je te défends de chasser les oiseaux... La vie des
oiseaux est respectable... Sais-tu ce que tu détruis en eux?... Tu
détruis une musique, un frémissement, de la vie, enfin, qui vaut mieux
que la tienne... As-tu regardé l’œil des oiseaux?... Non... Eh bien!
regarde-le... et tu ne tueras point... Maintenant, va jouer... Monte aux
arbres... Rue des pierres... Va!...
C’est par ces tirades d’un anarchisme vague et sentimental que mon oncle
me préparait au baccalauréat futur, ambition de mes parents.
D’ordinaire, les leçons se bornaient à des courses dans le jardin, à des
exercices de toute sorte, violents et continus. Une fois par semaine, au
plus, sous l’acacia-boule, l’abbé, coiffé d’un chapeau de paille, en
forme de cloche, et vêtu de sa houppelande verte, qui jaunissait à
l’air, m’initiait aux secrets de sa philosophie, laquelle m’effrayait
bien un peu, mais que je ne comprenais pas du tout. Je le voyais
rarement; des jours entiers se passaient sans qu’il se montrât: il
travaillait dans sa bibliothèque, ou bien il s’enfermait dans la
mystérieuse chambre, avec la malle... Madeleine et moi, nous
l’entendions parfois trépigner, crier, et la servante soupirait:
--Allons, bon!... Le v’là cor avec la bête!... Ben sur que ça finira
mal!
Ces jours-là, Madeleine m’employait à tirer de l’eau du puits, à tasser
le bois dans le bûcher. J’en vins bientôt à éplucher ses carottes, à
faire une partie de sa grosse besogne.
Depuis un an que je suivais les bizarres cours de l’abbé Jules et de
Madeleine, j’avais complètement oublié le peu de latin que m’avait
enseigné le curé Blanchard. L’orthographe, l’arithmétique, l’histoire de
France, n’étaient plus que des souvenirs déjà vieux, effacés. Je
grandissais en force et en muscles.
--Comment dit-on _feu_ en latin? me demandait mon oncle, lorsque je
rentrais dans la maison, suant, soufflant, tout embaumé de fraîches
odeurs d’herbes.
--Je ne sais pas, mon oncle.
--Très bien! faisait l’abbé, en se frottant les mains avec
satisfaction... Parfait!... Et comment écrirais-tu _hasard_?
Je réfléchissais un instant, et épelant le mot:
--H... a... Ha... z...
--Z... z!... à la bonne heure!... Madeleine! Madeleine!... Donnez une
tartine de confitures à M. Albert...
De loin en loin, il m’emmenait à la promenade. Souvent, à propos de la
moindre chose, d’une plante cueillie dans le fossé de la route, d’un dos
de paysan entrevu sous un pommier, d’un mouton, d’un nuage, d’une spire
de poussière formée par le vent, il partait en des théories de vie
sociale, hachées de réflexions comme celle-ci:
--Je ne sais pas pourquoi je te dis tout cela... Tu ferais peut-être
mieux d’être notaire?
Il était rare qu’il ne nous arrivât point quelque extraordinaire
aventure. Nous avions, une après-midi, rencontré une petite mendiante.
Elle cheminait, près de nous, tendant la main.
--Pauvre petite! gémit mon oncle, tout attendri... Regarde-la,
gentiment, cette pauvre petite... Il faut être bon avec les petits et
les souffrants.
Et s’adressant à la pauvresse:
--Viens, pauvre petite... viens jusque chez moi... Je te donnerai de
l’argent... Serais-tu contente d’avoir dix francs?
Étonnée, heureuse, la mendiante se mit à nous suivre discrètement.
Auprès des Capucins, mon oncle se retourna, et voyant la petite
guenilleuse qu’il avait oubliée:
--Qu’est-ce que tu veux? s’écria-t-il... Pourquoi nous suis-tu, voleuse?
Interdite, ouvrant de grands yeux, elle ne répondit pas.
--Mais c’est vous, mon oncle, hasardai-je, c’est vous qui lui avez dit
de venir...
--Comment, c’est moi?... Tu plaisantes... Est-ce que je la connais?...
Une coureuse de cabaret... de la chair à roulier!... allons, va-t’en!
Enfin, de même que le cousin Debray, j’entrai dans la bibliothèque. Cet
événement considérable arriva un jour de pluie. En m’introduisant dans
le sanctuaire redoutable, mon oncle me tint ce discours:
--Tu vois!... Ce sont des livres!... Et ces livres contiennent tout le
génie humain... Les philosophies, les systèmes, les religions, les
sciences, les arts sont là... Eh bien! mon garçon, tout ça ce sont des
mensonges, des sottises, ou des crimes... Et rappelle-toi bien ceci...
l’émotion naïve qu’une toute petite fleur inspire au cœur des simples
vaut mieux que la lourde ivresse et le sot orgueil qu’on puise à ces
sources empoisonnées... Et sais-tu pourquoi?... Parce que le cœur simple
comprend ce que dit la toute petite fleur, et que tous les savants, avec
tous les philosophes, avec tous les poètes, en ignoreront toujours le
premier mot... Les savants... les philosophes... les poètes!... Peuh!...
Ils ne servent qu’à salir la nature de leurs découvertes et de leurs
mots, absolument comme si, toi, tu allais barbouiller un lys ou une
églantine avec ton caca!... Attends, attends, mon garçon, je vais te
dégoûter de la lecture... Et ça ne sera pas long!
Il monta sur un escabeau appliqué contre les bas rayons de la
bibliothèque, et prit un livre, au hasard.
--L’_Éthique_, de Spinosa. Voilà ton affaire.
Étant redescendu, il me remit le volume, non sans avoir tapé sur les
plats, à plusieurs reprises, de la paume de sa main.
--Assieds-toi, près de la petite table, là-bas... et lis, à haute voix,
à la page que tu voudras.
Mon oncle s’enfonça dans son fauteuil, croisa ses longues jambes l’une
sur l’autre, ses longues jambes maigres et pointues, dont les genoux
atteignaient l’axe du menton. Et la tête renversée en arrière, le bras
droit posé sur l’accoudoir, le gauche pendant, il ordonna:
--Commence!
D’une voix incertaine, ânonnante, je commençai la lecture de
l’_Éthique_. Ne comprenant rien à ce que je lisais, je bredouillais,
commettais à chaque ligne des fautes grossières... Mon oncle ricana
d’abord; peu à peu, il s’impatienta:
--Fais donc attention, animal... Tu n’as donc jamais appris à lire...
Reprends cette phrase...
Et le voilà qui se passionnait. Il m’interrompait, tout à coup, pour
émettre une réflexion, jeter un cri de colère. Le corps en avant, les
deux poings crispés sur les bras du fauteuil, les yeux brillants et
farouches, tels que je les avais vus, à son arrivée à Coulanges, il
semblait menacer le livre, la table, et moi-même. Et il se levait,
tapant du pied, vociférant:
--Il trouve que nous n’avons pas assez d’un Dieu!... Il faut qu’il en
fourre partout!... T’z’imbéé...cile!
Lorsque le temps était mauvais au dehors, que le froid ou la pluie me
condamnaient à chercher un abri à la cuisine, mon oncle m’appelait. Je
m’asseyais devant la petite table, et je lisais à haute voix. Je lisais,
depuis l’_Ecclésiaste_ jusqu’à Stuart Mill, depuis saint Augustin
jusqu’à Auguste Comte. Chaque fois, mon oncle s’emportait contre les
opinions, comme jadis contre les hommes, avec les mêmes gestes, avec les
mêmes mots. Il traitait les idées ainsi que des personnes vivantes, leur
montrait le poing, et jetait à leur incorporelle image l’écume de sa
fureur, dans cette insulte:
--T’z’imbéé...ciles!
Mes parents étaient consternés de la façon dont l’abbé Jules entendait
l’instruction; ils ne goûtaient point ce système de pédagogie, et
s’inquiétaient fort de l’avenir qu’il me réservait. Ils ne songèrent
point, pour cela, un seul instant, à m’arracher des mains de cet étrange
professeur, encore moins à lui adresser la plus légère observation.
«J’étais dans la place,» avait dit ma mère, je veillais au trésor, je
contre-balançais l’influence du cousin Debray. Et puis, moi aussi,
j’entrais dans la bibliothèque. Ces avantages compensaient cet
inconvénient. On verrait plus tard à réparer le mal. Loin de paraître
fâchés, ils s’acharnaient, au contraire, par des phrases insidieuses
qu’ils me faisaient apprendre et que j’étais chargé de répéter, par une
suite de petites attentions délicates et détournées, à la conquête de
l’abbé. Bien souvent, les clients de mon père nous offraient des
cadeaux; c’étaient de belles volailles grasses, des lièvres, des
bécasses, des truites. Je les portais aux Capucins, les déposais à la
cuisine, avec discrétion; mais mon oncle ne me remerciait pas, ne m’en
parlait jamais, et les mangeait d’un air satisfait. Même, lorsqu’en
allant à «mes leçons», je le rencontrais, soit dans l’allée, soit dans
la cour, son premier coup d’œil était pour mes mains: «M’apportes-tu
quelque chose?» semblait-il me demander.
Ma mère, elle, était vexée de ce silence. Et, tout en me remettant un
petit panier, qui contenait quatre pots de confitures de fraises, dont
mon oncle était très friand:
--C’est égal! bougonnait-elle... Il pourrait remercier, l’impoli!
Mais l’abbé n’avait garde d’y songer, s’étant fait une dédaigneuse loi
de ne jamais prononcer le nom de mes parents. Aux délicates allusions
des phrases que je devais lui offrir en même temps que les bécasses et
les confitures, il répondait en sifflotant un air. Aucune des mises en
scène préparées par ma famille ne réussissait.
--Pardon, mon oncle, si j’arrive en retard... C’est que petite mère est
bien malade! disais-je, ne pouvant m’empêcher de rougir.
Alors, il pirouettait sur ses talons, et s’éloignait, les mains derrière
le dos. Il semblait que mes parents n’existaient pas pour lui; il ne
leur accordait même plus l’outrageant honneur d’un: «T’z’imbéé...ciles!»
Malgré les privautés exceptionnelles dont je continuais de jouir aux
Capucins, cette obstinée réserve ne laissa pas, à la fin, d’inquiéter
grandement ma mère. Elle y vit, non plus de la haine; elle y vit quelque
chose de pire: de l’ironie. Et cette ironie silencieuse d’aujourd’hui
l’effraya davantage que la haine tonnante d’autrefois, car elle y
devinait l’implacable froideur d’un calcul, mêlé au désir d’une
mystification d’outre-tombe. Après le dîner, en attendant la venue des
Robin, elle demeurait longtemps méditative, en proie à des réflexions
pénibles qui mettaient la crispation d’une souffrance sur son visage
plus pâle, son visage de bourgeoise tragique. Sans doute des combats se
livraient au fond de son âme, entre son amour maternel et sa cupidité de
femme; des remords, aussi, nés de l’incertitude, l’assiégeaient,
rompant, d’une légère secousse, la raide immobilité de son corps. Je
l’entendis, un jour, qui demanda, d’une voix basse, à mon père, en train
de faire reluire, tristement, un bistouri:
--Le crois-tu si, si malade?
--Je ne l’ai point ausculté, mignonne, répondit-il. Et s’adressant à
moi, il interrogea:
--As-tu remarqué que les jambes de ton oncle enflaient?...
--Non, papa!...
--Ça ne fait rien, reprit-il... Pour moi, il a une maladie du cœur,
peut-être du foie... Mais, heureusement, je peux me tromper dans mon
diagnostic...
Il approcha de ses lèvres la lame de l’instrument qui se ternit, à son
haleine.
--Je peux me tromper!... répéta-t-il, hochant la tête...
Avec la peau d’un vieux gant, il astiqua l’acier, délicatement l’essuya.
--Alors, tu crois qu’il pourrait aller, comme ça, des mois, des années?
--Mon Dieu! il peut aller longtemps... Il peut mourir aussi d’un moment
à l’autre... Ça dépend!