Toutefois, la malle déroutait. Évidemment, il y avait là un mystère,
puisque véritablement il y avait une malle. Mais lequel? Et que
contenait cette malle? On se livrait, à propos de la malle, à des
commentaires prodigieux, à de tragiques suppositions qui ne contentaient
point la raison. Quant à la bibliothèque, elle excitait vivement la
curiosité, dans un autre sens.
--Ça doit valoir cher, une bibliothèque comme ça? disait ma mère.
Et mon père, d’un air entendu, surenchérissait encore.
--Une bibliothèque comme ça?... on ne sait pas ce que cela vaut!...
Peut-être vingt mille francs.
Alors ma mère soupirait:
--Et dire qu’il ne la laissera même pas à son filleul!
Mais bientôt la vie, que troublaient tous ces événements, reprit son
train-train accoutumé. Il était visible que ma mère songeait aux
Capucins, et qu’elle combinait des plans dans sa tête; néanmoins, elle
ne parlait plus aussi souvent de l’abbé. Elle avait avec Victoire des
conférences secrètes, de longs entretiens qui ne franchissaient plus la
porte de la cuisine. Quant à mon père, il finit par se consoler de sa
fâcherie avec son frère, en se disant presque gaîment:
--Bah!... Ç’a toujours été comme ça, avec Jules... Ça peut bien
continuer... Nous n’en sommes pas, Dieu merci! à attendre après son
argent!
Du reste, deux accouchements importants, dont il fut fort question à
table, vinrent le distraire de ses préoccupations de famille, et mirent
dans la maison un peu de cette joie spéciale que je connaissais si bien.
Moi, chaque après-midi, je me rendais au presbytère, mélancoliquement,
mes livres sous le bras. Au cours de la répétition, le curé Blanchard me
demandait quelquefois:
--Tu n’as pas revu ton oncle?... Quel drôle de corps tout de même!...
Et, comme je paraissais triste à sa lourde gaîté de prêtre gras et bon
vivant, il imagina de m’apprendre la flûte, en même temps que le _De
viris_.
--C’est un bel instrument! disait-il... Et ça te remontera le moral.
C’était sans doute aussi pour me remonter le moral que, le jeudi,
lorsque j’avais été sage, mon père m’emmenait avec lui, dans son
cabriolet. Je l’accompagnais en ses tournées de malades. Et nous
roulions tous les deux, sans échanger une parole, tous les deux secoués
sur les ornières des chemins creux, comme sur une barque que soulève la
houle. Dans les villages, devant les maisons, où gémissaient les pauvres
diables, nous descendions de voiture; mon père attachait la longe du
cheval aux barreaux de la fenêtre, et tandis qu’il pénétrait dans les
tristes logis, moi, resté sur le pas de la porte, j’apercevais, à
travers l’ombre des pièces enfumées et misérables, j’apercevais des
visages douloureux et jaunes, des mentons levés, des dents serrées et
des yeux fixes, profonds, les yeux des êtres qui vont mourir. Le cœur
gros, épeuré par ces images de mort, je pensais aux petits Servières,
dont l’existence n’était faite que de spectacles consolants et joyeux,
avec des parents dont la tendresse était comme une lumière, avec de
belles choses, qui leur apprenaient le bonheur; et je pensais aussi à
mon oncle, qui m’avait dit d’un air triste et doux: «C’est dommage!»
L’abbé se montrait moins que jamais, et se confinait davantage dans sa
bibliothèque. Il paraît que sa santé était mauvaise, qu’il toussait
beaucoup, qu’il éprouvait souvent des étourdissements. Il ne disait plus
sa messe qu’un jour sur trois. Lors de la translation à Viantais des
reliques de saint Remy, patron de la paroisse,--une fête qui amena dans
le pays trois évêques et plus de cent ecclésiastiques,--mon oncle avait
refusé de figurer au cortège, ce qui fut fâcheusement interprété contre
lui, bien qu’il eût donné sa maladie pour excuse. Mais l’on sentait
qu’il y avait d’autres raisons, et, parmi elles, une répugnance, à peine
dissimulée, de tout ce qui était le devoir du culte religieux. On le
rencontrait aussi plus rarement sur la route; son jardin était devenu le
lieu préféré de ses promenades; par les beaux jours de soleil, il aimait
à s’asseoir parmi l’herbe, sous un acacia-boule, et il restait là, à
regarder passer le vol farceur des geais, à suivre, dans le ciel,
l’ascension des grands éperviers. Était-ce le calme endormeur de la
solitude, était-ce la souffrance, était-ce l’engourdissement de l’homme
qui se sent à jamais vaincu? Mais, au dire de Madeleine, le caractère
de son maître changeait beaucoup. Ses crises de colère s’espaçaient de
plus en plus; il avait devant des plantes, devant des insectes, des
attendrissements, des extases; et les oiseaux, à qui il jetait des
miettes de pain et des grains de blé, le suivaient parfois, en
tourbillonnant autour de lui. Ne le voyant presque plus dans le pays, on
s’habitua à penser aux Capucins sans trop de frayeur, bien que la
bibliothèque et la malle hantassent parfois les conversations des bonnes
gens, le soir, à la veillée.
Les incidents que je viens de rapporter avaient renforcé notre amitié
avec le juge de paix et sa femme d’un plus intime lien. Ma mère croyait
sans doute trouver là un sérieux appui moral et--qui sait?--en cas de
procès dans l’avenir, un sérieux appui matériel. Mᵐᵉ Robin, elle, était
naturellement heureuse de jouer son rôle de confidente, dans une comédie
dont elle n’avait pas à souffrir, et qui régalait, au contraire, sa
méchanceté d’une suite de complications imprévues et bouleversantes.
Elle ne pouvait, non plus, pardonner à mon oncle son refus d’assister à
un dîner, pour lequel elle s’était mise en frais de coquetterie. Après
deux ans, elle gardait encore, très vive, la rancune de cette
impolitesse. Ces deux dames se voyaient donc plus souvent que jamais.
Pour un oui, pour un non, ma mère allait chez son amie; de son côté, Mᵐᵉ
Robin, pour un non, pour un oui, accourait chez nous, l’air important et
mystérieux. Toutes les deux, elles ressentaient le besoin de se
consulter, à propos de la moindre vétille, même en dehors des petits ou
gros événements, dont les Capucins étaient l’inépuisable source.
Un jour que nous passions devant la maison des demoiselles Lejars:
--Tiens! fit ma mère. Il faut que je demande un renseignement à Mᵐᵉ
Robin.
Les demoiselles Lejars habitaient le rez-de-chaussée; le premier,
l’unique étage, était occupé par les Robin. En levant les yeux vers
cette maison que je détestais, j’aperçus, derrière l’une des fenêtres,
le maigre profil de Georges, penché sur un travail de couture. Les mains
de l’enfant allaient et venaient, tirant l’aiguille.
--Au moins, lui, il est utile à quelque chose! observa ma mère, d’un ton
de reproche, tandis que nous nous engagions dans un couloir obscur,
carrelé de rouge, au fond duquel un escalier sans rampe, droit, presque
une échelle, conduisait à l’appartement des Robin.
Depuis quelque temps, Mᵐᵉ Robin avait interrompu l’éducation de son
fils. Difforme, maladif comme était le petit Georges, elle avait jugé
qu’il ne fallait pas compter sur son avenir, que toute carrière lui
serait interdite, plus tard. Alors, à quoi bon dépenser de l’argent en
instruction qui ne devait servir à rien? Vivrait-il seulement? Elle en
doutait. En attendant, sa mère songea à l’employer dans le ménage, à en
faire, en quelque sorte, sa domestique. Elle le chargea des besognes
répugnantes et sales, ce qui lui évita de prendre une femme à la
demi-journée; il dut aussi laver la vaisselle, récurer les chaudrons,
balayer, cirer les chaussures. Et puis, toute la journée, il cousait. Il
raccommodait les torchons, le gros linge, ravaudait les vieux bas, ou
bien il tricotait des caleçons pour son père. Assis derrière la même
fenêtre, toujours courbé, le visage terreux, son pauvre corps de temps
en temps secoué par la toux, il piquait la toile, s’interrompant
quelquefois, pour regarder les gamins qui jouaient à la marelle sur les
dalles du marché au blé, pour suivre le vol familier des pigeons, et les
charrettes qui s’en allaient vers les grandes routes, dans les verdures
et dans le soleil.
Mᵐᵉ Robin vint nous ouvrir. Elle était en camisole flottante; un tablier
de cotonnade bleue préservait son jupon, un jupon de dessous, noir, mal
attaché, qui découvrait le bas de ses jambes et ses pieds chaussés de
pantoufles en tapisserie. Dès qu’elle nous eut reconnus elle se cacha
vivement, derrière la porte, honteuse d’être surprise en ce déshabillé
qui complétait sa laideur et faisait ressortir davantage la couperose de
son teint.
--Je ne puis pas vous recevoir comme ça, cria-t-elle... Je suis à la
cuisine en train de hacher un pâté... Laissez-moi passer une robe, au
moins...
--Mais non, mais non, insista ma mère... Nous ne voulons pas vous
déranger, ma chère amie... J’irai avec vous dans la cuisine... Albert
causera avec Georges... J’ai du nouveau...
Mᵐᵉ Robin montra sa tête intriguée, et minaudant:
--Ce n’est guère convenable tout de même... Vraiment, si j’avais su que
vous viendriez!...
Elle se défendit encore, mais ma mère l’entraîna dans la cuisine, tandis
que je me dirigeais vers la chambre où était Georges.
Un lit d’acajou s’avançait au milieu de la chambre, drapé de rideaux
blancs. Les feuilles déchirées d’un paravent séparaient ce lit conjugal
d’une couchette en fer, dont la tête reposait contre l’angle du mur, la
couchette de Georges. Une commode de noyer à dessus de marbre gris, un
fauteuil Voltaire en reps grenat, une toilette Empire en forme de
trépied, et, sur la cheminée, sous un globe, une pendule de zinc doré,
représentant Marie Stuart, composaient le reste de l’ameublement. Çà et
là, des crucifix, un bénitier, des lithographies pieuses, jaunissant
dans des cadres de bois. Près de la fenêtre sans rideaux, en face d’une
pile de torchons et d’une corbeille d’osier pleine de pelotes de fil,
d’étuis à aiguilles, de chiffons, Georges cousait, extrêmement voûté, le
visage assombri par une ombre bleuâtre et plate que contournait un trait
de lumière vive. Le petit infirme tendit vers moi, puis vers la porte,
un regard craintif, et me voyant seul, il me sourit.
--Mère n’est pas là? me demanda-t-il à voix très basse.
--Non!
Il laissa son ouvrage, et se levant péniblement, il vint à ma rencontre.
Ses jambes trop faibles pour son corps, si débile pourtant, s’arquaient
à chaque pas, comme sous le poids d’un roitelet les scions frêles d’un
arbrisseau.
Je n’avais pas eu souvent l’occasion de me trouver seul avec lui.
Presque jamais le pauvre être ne sortait; et chez lui, ou bien à la
maison, toujours s’interposait entre nous l’ombre glaçante de la mère.
Nous ne nous parlions pas, mais nos yeux parlaient à défaut de nos
bouches, et les siens m’avaient longuement raconté ses douleurs.
--Assieds-toi là, près de moi, me dit-il en m’apportant un tabouret.
S’aidant de mon épaule, il se rassit à sa place, et me considéra, sans
prononcer une parole. Moi non plus, je ne disais rien. Un peu gêné, un
peu attristé même, comme devant un homme qu’on sait supérieur à soi, je
l’examinais. Il avait les cheveux blonds et mats, de cette matité qu’ont
les fourrures des bêtes malades; son visage exsangue, flétri, se
teintait d’une légère tache rosée aux pommettes trop saillantes. L’on
sentait qu’une ossature étiolée, que des membres rabougris, flottaient
sous la blouse d’indienne qui l’enveloppait jusqu’à mi-jambes. Ses mains
étonnaient, à cause de leur longueur et de leur sécheresse, des mains
comme jamais je n’en vis à aucun enfant. Et ses yeux aux prunelles d’un
bleu sombre inquiétaient aussi par l’étrange profondeur du regard et la
précocité des pensées qu’elles révélaient.
Le regard de Georges, toujours fixé par moi, me devint intolérable: il
me donnait sur le crâne l’impression d’une chose trop pesante. Tout à
coup, il me dit:
--Jamais tu n’as songé à t’en aller, toi!... à t’en aller loin... bien
loin?...
--Non! répondis-je... Pourquoi me demandes-tu ça, Georges?
Il se tourna du côté de la fenêtre, et agitant sa main longue et sèche:
--Parce que ça doit être beau, les pays... là-bas... au-dessus des
toits... les pays, plus loin, au-dessus des forêts... Hier soir, pendant
que mes parents étaient chez toi, j’ai pensé à m’en aller... plus loin
que tout ça encore... Je me suis levé, je me suis habillé... Mais la
porte était fermée... Alors, je me suis recouché, et j’ai rêvé à des
choses... C’est-y loin, l’Amérique, dis?
--Pourquoi me demandes-tu ça, Georges? répétai-je.
--Parce que l’année dernière, j’ai lu un livre... C’étaient des
enfants... Ils habitaient des plaines, des plaines, des bois, des
bois... Ils couraient au milieu de belles fleurs, après de belles
bêtes... Sur les arbres, il y avait des perroquets, et des oiseaux de
paradis, et des paons sauvages... Et ils n’avaient pas de père, pas de
mère!... Ça se passait en Amérique... C’est-y loin?
--Je ne sais pas! dis-je, le cœur vague.
--Tu ne sais pas?... Voilà, je voudrais aller en Amérique... ou bien
autre part... Quelquefois, j’ai vu des enfants, sur les routes, qui
gardaient des vaches... Les vaches broutaient... Eux cueillaient des
coucous et faisaient de belles pelotes jaunes avec... Ou bien, ils
mangeaient des mûres dans les haies... Ça doit être gentil de garder les
vaches... Est-ce que les enfants qui gardent les vaches ont des parents,
dis, sais-tu?
--Je ne sais pas.
Georges eut un air contrarié.
--Oh! tu ne sais rien! soupira-t-il.
Et brusquement, il reprit:
--Quelquefois, sur la place, je regarde passer des voitures de
saltimbanques... des grandes voitures jaunes, rouges, avec des petites
fenêtres, et un petit tuyau qui fume... Et j’ai envie de partir avec
elles... Sais-tu où elles vont?
--Elles vont dans les villes... loin...
--Elles vont peut-être en Amérique?
--Peut-être!
Il réfléchit un instant; puis il m’attira près de lui, m’embrassa.
--Tu ne le diras pas... Eh bien! voilà... quand il passera une voiture,
je descendrai et je la suivrai... Et puis, je demanderai aux
saltimbanques de me prendre avec eux...
S’interrompant:
--Ainsi, toi, jamais tu n’as pensé à t’en aller?
Les paroles de Georges me faisaient mal, me bouleversaient dans toutes
mes croyances sacrées d’enfant, dans cet attachement d’animal qui vous
rive même à la maison où l’on a été malheureux, même à la famille qui
vous éloigne de la tendresse. Et, très ému, je lui parlai ainsi:
--Écoute, Georges, ce n’est pas bien, ce que tu dis là... C’est un
péché! et Dieu t’en punira... Tu n’aimes donc pas ton père ni ta mère,
que tu veux les quitter?
Le pâle enfant s’agita sur sa chaise. Une flamme sombre traversa ses
prunelles, devenues presque terribles pour une si fragile créature. Et
crispant les poings, il cria d’une voix rauque:
--Non!... non, je ne les aime pas... Non!
--Pourquoi? balbutiai-je... Parce qu’ils te battent, parce qu’ils te
renferment?
--Non... autrefois, j’ai été battu; autrefois, j’ai été renfermé... Et
je les aimais.
--Alors pourquoi ne les aimes-tu plus aujourd’hui?...
Georges laissa tomber sa tête dans ses mains, et il sanglota:
--Parce qu’ils font des saletés... des saletés... des saletés!...
Ses larmes tournant soudain en fureur:
--Des saletés! répéta-t-il... La nuit, ils s’imaginent que je dors... Et
je les entends!... D’abord, j’ai cru qu’ils se battaient, qu’ils
s’égorgeaient... Le lit craquait... ma mère hurlait... la voix étouffée,
la voix étranglée... Mais non! une fois, j’ai vu... c’étaient des
saletés!...
Une toux sèche l’arrêta. J’avais détourné mes yeux des siens, troublé
par quelque chose que je ne comprenais pas, mais que je sentais
effroyable et honteux... Le petit infirme poursuivit:
--Comment veux-tu que je les aime?... Est-ce que cela est possible?...
Qu’ils me rouent de coups; qu’ils me jettent, jour et nuit, dans le trou
au charbon... c’est bien, je les aimerai tout de même!... Mais ça!... Je
n’ose plus les regarder en face... Rien que de sentir passer la robe de
ma mère, près de moi, je rougis... Car je ne les vois plus tels qu’ils
sont, lorsque je les vois... Je les vois toujours, comme la nuit...
C’est pour cela que je veux aller loin... bien loin!... dans les pays où
les enfants n’ont pas de parents... où il y a sur les arbres de beaux
oiseaux qui chantent... comme en Amérique...
Un bruit de voix, immédiatement suivi d’un bruit de pas, se fit entendre
derrière la porte. Georges reprit son ouvrage, se pencha pour dissimuler
son trouble, et ma mère et Mᵐᵉ Robin entrèrent dans la chambre.
En nous voyant assis l’un près l’autre, et silencieux, elle dit, tandis
que Mᵐᵉ Robin, par-dessus l’épaule de ma mère, me lançait un regard de
haine:
--Allons! je vois que vous avez été bien sages...
Elle s’approcha de Georges pour l’embrasser. Mais, soudain, très pâle,
elle étendit le bras dans la direction de la fenêtre et poussa cette
exclamation:
--Ah! c’est trop fort!... c’est trop fort!... Voyez donc.
L’abbé Jules remontait la place au bras du cousin Debray. Ils marchaient
avec lenteur, causant comme de bons amis; le cousin, raide et
gesticulant, l’abbé s’appuyant à son bras d’un air de contentement. Au
coin de l’hôtel des Trois-Rois, ils disparurent.
Ma mère restait atterrée; et Mᵐᵉ Robin, très grave, regardait ma mère.
--Il ne vous manquait plus que cela! fit-elle... C’est que le capitaine
Debray est un fameux intrigant!...
Quant à moi, je ne pensais ni à l’oncle Jules, ni au cousin Debray.
Encore sous l’impression des paroles de Georges, je sentais se dévoiler
devant moi des choses confuses, redoutables; et mes yeux allaient de Mᵐᵉ
Robin, qui me semblait moins laide, au lit d’acajou, au-dessus duquel un
mystère planait, sous les draperies blanches.
II
Le cousin Debray, à l’exception de ses vieux souvenirs de caserne et de
sa connaissance plastique des mœurs du putois, n’avait pas beaucoup
d’idées dans la tête. Depuis qu’il avait quitté le régiment il n’en
avait eu qu’une, et encore dut-il y renoncer. Le brave cousin s’était
imaginé de doter le pays d’une compagnie de sapeurs-pompiers, dont il
eût été le commandant; il avait écrit, à ce propos, rapports sur
rapports, mémoires sur mémoires, dressé des plans, des statistiques
d’incendie, établi d’admirables règlements. Mais il s’était heurté sans
cesse à l’obstination du conseil municipal qui refusa de charger la
commune déjà obérée d’un surcroît de dépenses. Le capitaine en conçut un
vif ressentiment et, bien que bonapartiste enragé, il se jeta dans
l’opposition,--opposition, je m’empresse de le dire, qui se restreignait
à des «nom de Dieu!» poussés contre les autorités locales. Grâce à sa
qualité d’ancien capitaine, il occupait à Viantais une situation en vue.
D’abord, il figurait en grand uniforme dans les cortèges officiels, et
puis, il rendait de nombreux services aux mères de famille qui avaient
des fils à l’armée. S’agissait-il d’obtenir un congé, une exemption, une
faveur quelconque, c’est au capitaine Debray qu’on s’adressait; il
indiquait la marche à suivre, rédigeait les suppliques en termes du
métier, accablait les bureaux de recrutement et le ministère de la
guerre de ses recommandations. Très obligeant, il jouissait donc d’une
petite popularité et il finit par se consoler de n’être pas pompier en
empaillant avec rage et conviction tous les putois et belettes tués dans
les taillis d’alentour. Chaque famille possédait au moins un spécimen du
talent de notre cousin, et l’on ne pouvait entrer à cette époque dans
une maison sans y voir à la place d’honneur un de ces animaux assis sur
une planchette de bois et se livrant à des gesticulations badines,
généralement empruntées à la mimique des écureuils. Par une tendance
vers l’idéal qu’ont généralement les vieux militaires retraités, le
cousin corrigeait, dans la zoologie des bêtes carnassières, ce que
celles-ci ont de trop répugnant et de trop féroce. Il vivait très retiré
avec sa domestique, Mélanie, une grosse femme de quarante-cinq ans,
qu’il appelait familièrement: «Ma poule.» Les intimes relations du
maître et de la servante étaient connues de tous. Ils ne s’en cachaient
ni l’un ni l’autre, et un jour qu’ils s’étaient disputés tous les deux
devant plusieurs personnes, le capitaine avait dit: «Crie, crie, ma
poule... Tu sais bien que l’oreiller raccommode tout.» C’était clair.
Aussi, dans la société bourgeoise on ne pouvait pas le recevoir, à cause
de «la poule»; mais on continuait de l’estimer à cause des putois dont
il était si facilement prodigue.
Après l’incident de la place, ma mère jugea qu’il ne fallait point se
faire un ennemi du cousin Debray. Il était préférable de l’amadouer, de
l’inciter discrètement à des pensées, à des actions généreuses, de s’en
servir comme d’un moyen inconscient de communication entre l’abbé et
nous, et, plus tard, comme d’un instrument de réconciliation. On revit
donc plus souvent le capitaine à la maison, on l’invita même à dîner.
Sans trop s’étonner de ce revirement subit et n’ayant point coutume de
chercher la raison des choses, il accepta. Alors, on le gava de bonne
chère et du meilleur vin de la cave. Ce fut une amère déception. Le
cousin buvait, mangeait et il disait: «Ah! ce Jules, c’est un nom de
Dieu de gaillard!» Le vocabulaire de ses enthousiasmes, la curiosité de
ses observations s’arrêtaient là. Ce «nom de Dieu de gaillard!» en
marquait la hauteur suprême. Il fut impossible d’en tirer autre chose.
Non qu’il y mît de la malice, il était sincère comme une brute, le bon
capitaine. Et il revenait à ce «nom de Dieu de gaillard!» à propos de
tout, modifiant le ton de cette exclamation suivant qu’il éprouvait plus
ou moins d’enthousiasme, mais n’en changeant jamais la forme. Ma mère
avait beau lui suggérer des idées, lui tracer des réponses, il
n’entendait rien, ne comprenait rien, il s’obstinait à ce «nom de Dieu
de gaillard». Elle soupirait, demandant à son regard une complicité:
--Ah! quelle tristesse que les familles divisées!... Ce serait si bon
d’être réunis et de s’aimer... Et lui, si seul avec une santé si
délicate... On le soignerait si tendrement!... Nous sommes aussi de bien
petites gens, pour lui qui est si savant, si éloquent. Dame! quand on a
son intelligence... quand on a été à Paris!... Nous autres, nous n’avons
que notre cœur...
Et sa voix, sa pose, ses gestes semblaient crier:
--Mais répète-lui ça, imbécile.
A quoi le cousin Debray, la bouche pleine, l’œil luisant, répondait:
--Oh! ce Jules! c’est un nom de Dieu de gaillard!... Quelquefois, en
causant avec lui, je ne puis m’empêcher de lui dire: «Jules, tu es un
nom de Dieu de gaillard!»
--Et quand vous causez avec lui, reprenait ma mère en s’accrochant
désespérément aux rares mots autres que les jurons du capitaine... Que
dit-il?... Se plaint-il?.. Parle-t-il de Paris?... De nous?..
--Lui!... Ah! bougre, ma cousine!... C’est un nom de Dieu de gaillard,
allez!
Enfin, une fois, il expliqua qu’il était entré dans la bibliothèque. Il
ajouta même qu’il avait vu des livres, qu’il les avait palpés, que Jules
lui avait montré des ouvrages très rares, très chers... Et il conclut
en balançant la tête:
--Mes enfants, c’est une nom de Dieu de bibliothèque.
Ainsi, seul de la famille, il était reçu chez l’abbé! Et non seulement
il y était reçu, mais voilà qu’il entrait dans la bibliothèque!... Dans
cette bibliothèque sur la porte de laquelle étaient écrits ces mots:
«Défense d’entrer!...» Dans cette bibliothèque où personne jusqu’ici
n’avait posé le pied, pas même les Servières... Et non seulement il y
était entré, mais mon oncle lui avait, de ses propres mains, montré des
livres en insistant sur le prix, sur la rareté.
--Et la malle? interrogea ma mère consternée... Avez-vous vu aussi la
malle?
--Non! fit le cousin Debray, qui, jusqu’à dix heures, égrena le chapelet
de ses jurons.
Mes parents ne l’écoutaient plus, songeaient, et le cousin jurait dans
le vide, en caressant sa moustache grise, plus grise sur sa face que la
digestion violaçait.
Quand il fut parti:
--Tu vois! s’exclama ma mère... Tu vois!
Mon père articula, en mettant une pause entre chaque syllabe:
--C’est extraordinaire!... qui aurait jamais deviné?
--Et tu comprends bien, n’est-ce pas? pour que l’abbé ait introduit ce
grossier personnage dans la bibliothèque, pour qu’il se soit donné la
peine de lui en faire les honneurs, tu comprends qu’il a des vues sur
lui...
--J’en ai peur!
--Et le cousin héritera de tout!...
--C’est possible!... c’est probable même... Parce que, sans ça, l’abbé
ne l’aurait pas mené dans la bibliothèque... L’abbé le connaît bien.