On entendit la grille qui se referma sur lui, furieusement.
Le dîner fut morne et silencieux. Le curé Sortais ne mangea point,
l’estomac déconcerté par cette incroyable aventure. De temps en temps,
il demandait:
--Alors, il est parti, comme ça?... comme ça?
Et sur un mouvement de tête affirmatif de mon père:
--Mais, c’est impossible! gémissait-il... c’est impossible!
Deux fois, dans le silence, le juge de paix lança ces mots qui
résumaient ses réflexions importantes:
--Taris!... Taris!... c’est dien évident!... Voilà!...
Mᵐᵉ Robin, très raide, conserva une dignité de femme blessée par le
départ inconvenant de l’abbé. Elle se repentait d’avoir revêtu, pour
lui, sa robe de moire antique, sa robe des fêtes solennelles, étalé ses
bijoux, étrenné une coiffure qui cachait, sous une botte de fleurs, les
places dénudées de son horrible crâne eczémateux. Elle ne prononça pas
un mot, la tête de trois quarts, et secoua sa longue chaîne d’or entre
le pouce et l’index, avec des gestes de guitariste.
Tandis que les trois hommes, muets et graves, se chauffaient assis,
devant la cheminée du salon, oubliant leur café servi et fumant, Mᵐᵉ
Robin attira ma mère dans l’embrasure de la fenêtre, et tout bas, avec
des réticences dans la voix et de la complicité dans le regard:
--Et vous ne savez rien?... questionna-t-elle... rien?
Ma mère haussa les épaules et dit:
--Il n’avait même pas de bagages!... Un méchant sac de nuit!... Ah! je
m’en doutais bien, allez!
DEUXIÈME PARTIE
I
Deux ans s’étaient écoulés. Le curé Sortais était mort d’une embolie au
cœur, et son successeur, l’abbé Blanchard, ancien premier vicaire de
Viantais, lequel me donnait, et continua de me donner des répétitions de
latin, avait, chez nous, repris sa place, aux dîners de famille et au
bog du dimanche. Il arriva même que le bog fut parfois agrémenté de
musique, car le nouveau curé possédait un très joli talent sur la flûte,
et il aimait, étant bon vivant, à nous régaler de quelques morceaux de
sa composition. Ces soirs-là, ma mère offrait le thé avec des tranches
de gâteau sablé que le curé dévorait avidement, disant dans un gros
rire, et se frictionnant l’estomac:
--Ce qui vient de la flûte, retourne au tambour.
Quant aux Robin, ils attendaient toujours leurs meubles dans la maison
des demoiselles Lejars, dont les goîtres grossissaient et remuaient
sous leur menton, comme des ventres d’enfant. Lente, sans cesse
pareille, s’en allait la vie. Repas silencieux, de temps à autre coupés
par les explications chirurgicales de mon père, et ses commentaires sur
l’abbé Jules; mornes soirées avec les Robin où la femme du juge et ma
mère ravaudaient les mêmes bas que jadis, causaient des mêmes choses,
exhalaient les mêmes plaintes, tandis que M. Robin et mon père jouaient
la même partie de piquet. Un seul événement considérable s’était
produit: nous n’allions plus, le jeudi, dîner chez les Servières.
D’abord refroidies à cause de l’abbé Jules, devenu le favori de la
maison, nos relations avec eux s’étaient brusquement rompues, à la suite
d’un incendie où M. Servières, maire, ne s’était pas conduit au gré de
mon père, adjoint. Celui-ci avait très vertement critiqué les mesures
prises et dégagé, devant toute la population, sa responsabilité. De
ceci, il résulta un échange d’explications très vives, dont ils
sortirent brouillés, définitivement. Je regrettai cette maison où mon
cœur se réchauffait à la tiédeur parfumée qui montait des tapis et
s’évaporait des tentures; je regrettai surtout Mᵐᵉ Servières, si blonde,
dont la peau était si rose, si douce au baiser, et dont le regard
mettait dans ma vie, sevrée de sourires et de caresses, une petite
lumière de rêve. Puis, quelques mois enfuis, je n’y pensai plus.
Depuis l’inoubliable aventure du départ, nous n’avions pas revu l’abbé,
hormis dans la rue, et il ne nous avait pas salués. Deux tentatives de
réconciliation entreprises par le vieux curé n’avaient point abouti.
Celui-ci s’était heurté à une résolution implacable et définitive. Il
n’avait pu tirer de Jules que ces mots:
--T’zimbéé...ciles!... J’ai toujours vécu avec des t’z’imbéciles!...
qu’ils me fichent la paix!
Le raisonnement et les prières ne réussissant pas, le curé s’était
décidé à employer la menace.
--Écoutez, monsieur l’abbé, lui avait-il dit, en essayant de donner à sa
voix une intonation terrible... Vous voulez vous installer ici, comme
prêtre habitué.... Vous ne pouvez le faire sans mon assentiment... Or
j’y veux une condition... C’est de vous remettre avec votre famille.
Jules grommelait toujours:
--T’z’imbéé...ciles!... qu’ils me fichent la paix!
--Faites bien attention, monsieur l’abbé... Votre situation, je ne la
connais pas, mais je la soupçonne de n’être pas régulière... Ne me
poussez pas à bout... Je me plaindrai à l’évêque.
--Plaignez-vous au diable!... Allez-vous-en!... Qu’ils me fichent la
paix!... T’z’imbéé...ciles!
Là-dessus, le curé était mort. Le nouveau, qui aimait sa tranquillité,
ne chercha pas à approfondir les choses. D’ailleurs l’abbé était venu
lui rendre visite, aussitôt après son installation... Tout s’était passé
de la meilleure grâce du monde. On avait arrêté l’heure des offices,
discuté les menues obligations auxquelles sont astreints, dans une
paroisse, les prêtres habitués, sans que Jules élevât la moindre
objection. Cet acte de soumission étonna.
--Il a été très convenable, très poli! résuma le curé Blanchard qui vint
aussitôt nous raconter l’entrevue... Savez-vous qu’il parle bien...
C’est même un causeur... eh! eh!... un orateur!
Mon père questionna:
--Lui avez-vous demandé ce qu’il a fait à Paris, pendant six ans?...
Enfin, c’est à savoir!
--Oui... C’est-à-dire que j’ai amené la conversation sur ce sujet...
mais, au mot de Paris, l’abbé s’est mis sur la défensive... Et puis il
est parti...
--Alors, on ne sait rien encore?
--Rien!
--On ne saura peut-être jamais rien! dit mon père, en poussant un soupir
de désappointement.
Et, soudain, pris d’un orgueil de famille, oubliant tous les torts de
Jules envers lui, il se rengorgea:
--Il cause bien le mâtin, n’est-ce pas?... Ah! dame! c’est loin d’être
une bête!
On apprit, coup sur coup, deux nouvelles énormes. L’abbé avait acheté et
payé comptant la propriété des Capucins... Puis des meubles étaient
venus et soixante grosses caisses pleines de livres. Ma mère haussa les
épaules, se refusant à y croire.
--C’est impossible! fit-elle... Il n’avait qu’un sac de nuit.
Cependant il fallut se rendre à l’évidence. Alors, elle s’indigna:
--C’était pour nous tromper!... Il était riche!... Mais où a-t-il pu
voler tout cet argent?
Elle, d’habitude si calme, si maîtresse d’elle-même, perdait la tête,
entrevoyait une série de crimes certains, de dénonciations possibles, et
nerveuse, toute remuée par des désirs de vengeance:
--Il faut savoir, cria-t-elle, ce qu’il a fait à Paris... il faut le
savoir, tout de suite!...
Le soir, M. Robin émit cette idée:
--Il a peut-être joué à la Dourse!
Pendant ce temps, l’abbé s’installait aux Capucins.
On appelait ainsi une propriété située à deux cents mètres du bourg, et
tout le monde ignorait l’origine de cette dénomination: les Capucins.
Jamais personne, pas même le notaire, qui connaissait exactement
l’histoire locale, n’avait entendu dire qu’il y eût là autrefois un
couvent de capucins ou de moines quelconques. Elle n’en avait d’ailleurs
nullement l’aspect, et ressemblait plutôt à un ancien refuge de galant
mystère. C’était une petite maison de style Louis XV, jolie de lignes,
mais vieille et fort délabrée. Elle n’avait qu’un rez-de-chaussée, avec
des fenêtres hautes et larges, pareille à une orangerie. Une étroite
allée de lauriers--presque un sentier,--partant de la route, y accédait.
Devant la façade principale, s’étendait une cour ronde, herbue, limitée
par des murs bas le long desquels croissaient des rosiers, redevenus
sauvages, et des arbustes extravagants. Sous le perron de forme élégante
et simple des marches s’enfonçaient vers le sous-sol, presque
entièrement cachées par deux touffes énormes d’hortensias. Derrière, les
jardins vastes étageaient leurs trois terrasses, bordées, chacune, d’une
rangée de houx, taillés en cône, descendaient à une prairie, profonde
comme le lit desséché d’un étang. Tout autour de la prairie, montaient,
surélevés en coteau, des bois de hêtres, fermant le court horizon de
verdures moutonnantes, et ne laissant, juste dans l’axe de la maison,
qu’une fissure, par où se développaient, en éventail, des pays
lointains, vaporeux et charmants. Les jardins, depuis longtemps
incultes, étaient pleins d’oiseaux que l’homme n’effarouchait plus.
L’herbe, les fleurs sauvages s’y multipliaient, libres, folles, ivres de
leurs parfums, couvrant les plates-bandes de fantaisies édéniques, les
vieux murs d’exquises décorations qui se mêlaient aux mosaïques
délicates des pierres, aux broderies balancées des vignes; reliés, l’un
à l’autre, par des guirlandes de volubilis silvestres, les arbres
fruitiers, autrefois déformés par le sécateur, étendaient sans crainte
leurs branches noueuses, couleur de bronze, chargées de ramilles
nouvelles, toutes roses, où nichaient les oiseaux. Et une paix était en
ce lieu, si grande, qu’on eût dit que les siècles n’avaient point osé
franchir la porte de ce paradis. Si près de l’homme et pourtant si loin
de lui, on n’y sentait vivre que la nature divine, l’éternelle jeunesse,
l’immémoriale beauté des choses que ne salit plus le regard humain. Dans
un coin de ce silence, un cadran solaire marquait, de son mince trait
d’ombre, la fuite ralentie des heures.
Pendant quelques jours, la pensée de mes parents ne quitta plus les
Capucins, non pour en goûter le charme de poésie si austère, mais pour y
suivre l’abbé. Un désir de curiosité s’était emparé d’eux; ils voulaient
savoir. Du matin à la nuit, je n’entendais que des exclamations, des
questions, des suppositions. Que faisait-il? que disait-il? Pourquoi se
cachait-il? Ah! il devait se passer aux Capucins des choses
extraordinaires! Est-ce qu’il n’aurait pas pu, comme tout le monde,
habiter une maison de la ville, s’il n’avait pas eu des intentions
inavouables! Avec cette tendance qu’ont les honnêtes femmes de province
à prêter d’inquiétantes apparences de péché à de simples habitudes, qui
ne leur sont pas familières; avec cette facilité de grossissement
qu’elles mettent dans la représentation physique des vices, ma mère
associait certainement à l’idée de Jules l’idée de débauches
monstrueuses et confuses. Dans son émoi, elle s’oublia même jusqu’à dire
en ma présence:
--Quand il aurait ramené une créature de Paris, cela ne m’étonnerait
pas!
Mon père, lui, très impressionné par l’histoire de l’assassin Verger et
des bombes Orsini, n’était pas loin de se figurer l’abbé, travaillant à
de sombres attentats, et combinant des machines infernales, au milieu de
poudres et de fulminates.
L’abbé disait sa messe, le matin, à sept heures. Trois petits coups de
cloche; quelques marmottements, le geste de bénir; quelques
génuflexions, le geste de boire; quelques marmottements encore, et
c’était fini. Lorsque les dévotes essoufflées arrivaient, l’officiant
quittait déjà l’autel et gagnait la sacristie, balançant sous le voile
brodé le calice vide du sang d’un Dieu. Et il rentrait aux Capucins.
Dans l’espérance vague de savoir quelque chose, et peut-être aussi dans
le désir inavoué d’un rapprochement, ma mère se mit à suivre ses messes
avec régularité.
--C’est plus commode pour les provisions, à cause de l’heure,
disait-elle.
Plusieurs fois, elle y communia. L’abbé, posait rapidement, d’un brusque
coup de pouce, sur sa langue, le blanc disque de l’hostie, et ne
paraissait pas la voir. Elle eut l’idée de le prendre pour confesseur,
et elle y renonça vite.
--Merci, réfléchit-elle... Pour qu’il aille raconter partout mes péchés.
C’est alors que je fus chargé d’une mission importante. Sauf les jours
où il venait rendre visite aux Servières, on rencontrait très peu mon
oncle dans la ville. Mais, chaque après-midi, il faisait une promenade
d’une heure, sur la route, avec, sous le bras, son bréviaire qu’il
n’ouvrait jamais.
--Écoute, me dit ma mère, un matin. Ce n’est pas une raison, parce que
nous sommes fâchés avec ton oncle, pour que tu le sois aussi, toi, son
filleul. Retiens bien ce que je vais te dire... C’est très sérieux...
Tous les jours ton oncle se promène entre les Capucins et le carrefour
des Trois-Fétus, de une heure à deux heures, n’est-ce pas?
--Oui, maman!
--Eh bien! tous les jours, tu iras te promener aussi, de une heure à
deux heures, entre les Capucins et le carrefour des Trois-Fétus...
--Oui, maman...
--Naturellement, tu rencontreras ton oncle...
--Oui, maman.
--N’aie pas peur, surtout.
--Non, maman...
--Tu le salueras... Retiens bien, mon enfant... S’il te répond, tu lui
demanderas des nouvelles de sa santé... S’il t’aborde, tu causeras avec
lui... Je te recommande d’être bien gentil, bien affectueux, bien
respectueux... Montre-moi comment tu t’y prendras.
Il fallut faire une répétition de la scène probable, entre mon oncle et
moi. Ma mère se chargea du rôle de l’abbé.
--Allons! approuva-t-elle. Ce n’est pas mal... Tâche d’être aussi gentil
tantôt.
La promenade ne me déplaisait point, d’autant plus qu’elle coïncidait
avec une répétition de latin. Cependant, j’eusse préféré que mon oncle
ne fût point sur la route. L’idée de l’aborder m’effrayait. Et puis,
j’éprouvais une sorte de honte à jouer cette comédie; en même temps
qu’un sentiment pénible se glissait, dans mon cœur, quelque chose comme
une diminution de respect et de tendresse envers ma mère. Durant la
leçon, elle avait eu, dans ses yeux, cette expression dure, avide, ce
regard métallique et froid qui me gênait, lorsqu’elle parlait avec Mᵐᵉ
Robin de questions d’argent.
Un peu tremblant, je suivis la berge de la route, regardant devant moi.
Sous le soleil qui la frappait d’aplomb, la route était blanche, d’un
blanc de crème, et les arbres, dont l’été décolorait les verdures
empoussiérées, dentelaient, sur les bords, de courtes ombres bleues,
criblées de gouttes de lumière. De chaque côté, entre les haies, les
champs dévalaient jaunes et roussis. Je marchais lentement, hébété par
la crainte et par la chaleur qui tombait du ciel, où un seul nuage
errait, perdu dans l’immense azur, comme un gros oiseau rose. La route
faisait de brusques courbes, disparaissait, réapparaissait. A mesure que
j’avançais, les ombres s’allongeaient, s’effilaient, dessinant des
mufles de bêtes étranges. Et, tout d’un coup, j’aperçus la terrible
soutane, noire sur la blancheur éclatante, avec une petite ombre qui la
suivait, et frétillait à ses pieds, semblable à un petit chien. Je
m’arrêtai court, mon oncle s’en allait à pas menus, courbé, les
omoplates creusées, les jointures raidies. Sa soutane, qui m’avait paru
si noire, luisait dans le soleil autant qu’une cuirasse. Voyant qu’il ne
se retournait pas, je me remis à marcher. Il obliqua vers la berge, se
pencha sur le talus de la haie, cueillit une herbe, puis une autre,
qu’il examina avec attention. Je profitai de ce moment pour accélérer le
pas, et lorsque je me trouvai en face de lui, séparé de toute la
largeur de la route, je passai plus vite, en saluant. Mon oncle leva la
tête, me regarda un instant, et rabaissant ses yeux sur une loupe qu’il
tenait à la main, il continua d’examiner son brin d’herbe.
Le lendemain, je ne fus pas plus heureux. Le surlendemain, je le trouvai
assis sur une borne kilométrique. Il m’attendait.
--Viens ici, petit, me dit-il d’une voix presque douce.
J’approchai, très ému. Il me considéra quelques secondes, avec
pitié,--du moins il me le sembla.
--Ce sont tes parents qui t’envoient, hein?... Ne mens pas...
En même temps, il me menaçait de son index levé.
--Oui, mon oncle, balbutiai-je... Ma mère...
--Tu ne sais pas pourquoi elle t’envoie, ta mère?
--Non, mon oncle, répondis-je, le cœur gros et prêt à pleurer.
--Je le sais, moi... C’est une honnête femme, ta mère... Ton père aussi
est un honnête homme... Eh bien, ce sont tout de même de tristes
canailles, petit... comme tous les honnêtes gens... On ne t’apprend pas
cela, à l’école?... On t’apprend le catéchisme, à l’école? Tu vas à
l’école?
--C’est le curé qui me donne des leçons... sanglotai-je...
--Le curé?... reprit mon oncle... C’est un honnête homme aussi... Toi
aussi, tu seras un honnête homme, pauvre enfant.
Et me tapant sur la joue, il ajouta:
--C’est dommage!... Maintenant, va-t’en...
Ma mère fut très vexée de ce résultat. Si sa haine contre l’abbé
s’accrut, elle me tint aussi rigueur de mon insuccès, et m’accabla de
reproches.
--Tu n’as pas su t’y prendre... Tu n’es bon à rien... On ne fera jamais
rien de toi!...
Elle ne s’en acharna pas moins dans sa volonté de savoir.
Comme elle s’était servie de moi, elle se servit de Victoire, notre
cuisinière, l’excitant à des furetages, à des espionnages quotidiens,
chez les fournisseurs de mon oncle, qui n’amenèrent que d’insignifiantes
découvertes. Sur son ordre et d’après ses indications, Victoire pratiqua
le siège de Madeleine, la vieille domestique de l’abbé. Toutes les deux
s’attardaient au marché, à la boucherie, chez l’épicier, causant,
s’interrogeant, s’exclamant. A la suite de ces entrevues des deux
commères, on apprenait des choses intéressantes et mystérieuses qui
avivaient encore, sans la satisfaire, la curiosité insatiable de mes
parents.
On sut ainsi que, pendant son installation, l’abbé s’était montré
colère, bousculant tout, injuriant les ouvriers, se livrant à de telles
fureurs, qu’aucun ne voulait plus travailler pour lui. Depuis, il
s’était bien apaisé, ne s’emportait plus, ne se plaignait point. Il
semblait plutôt triste. Madeleine d’ailleurs, ne le voyait guère qu’aux
heures des repas, et le matin, au retour de sa messe, alors qu’il se
promenait dans son jardin, qu’il avait laissé inculte, en son désordre
charmant de nature. De la maison, l’abbé n’avait meublé que trois
pièces--et très simplement--la chambre à coucher, la salle à manger, la
bibliothèque. C’est dans cette dernière qu’il se tenait tout le jour, et
jusqu’à minuit, heure à laquelle il se mettait au lit. Quelquefois, il
écrivait; le plus souvent, il lisait. Il lisait dans de grands livres, à
tranches rouges, si grands, si lourds, qu’il avait peine à les porter
tout seul. Sur la porte de sa bibliothèque, il avait écrit en grosses
lettres: _Défense d’entrer._ Et personne, jusque-là, n’en avait franchi
le seuil. Il l’avait rangée, sans le secours d’aucun ouvrier; lui-même,
tous les samedis, il l’époussetait, la balayait. Lorsqu’il sortait, il
avait toujours le soin de la fermer à double tour et de garder la clef
avec lui. Et c’était effrayant de considérer cela par le trou de la
serrure! Ah! il y en avait, des livres, des grands, des moyens, des tout
petits, de toutes les formes et de toutes les couleurs, des livres qui,
de la plinthe à la corniche, garnissaient les quatre murs, qui
s’empilaient sur la cheminée, sur des tables, qui couvraient le plancher
même!... Il était également défendu d’entrer dans une pièce, toujours
fermée, dont la porte faisait face, de l’autre côté du couloir, à celle
de la bibliothèque. Pourtant cette pièce ne contenait qu’une malle et
qu’une chaise. L’abbé s’y enfermait à peu près une fois par semaine,
durant des heures! Que se passait-il?... On n’en savait rien... mais il
devait s’y passer des choses qui n’étaient point naturelles, car
souvent la domestique avait entendu son maître marcher avec rage,
frapper du pied, pousser des cris sauvages. Un jour, attirée par le
vacarme, et croyant que l’abbé se disputait avec des voleurs, elle était
venue écouter à la porte, et elle avait nettement perçu ces mots:
«Cochon!... cochon!... abject cochon!... Pourriture!» A qui
s’adressait-il ainsi?... Le certain, c’est qu’il ne se trouvait, dans la
pièce, que l’abbé, la malle et la chaise!... Lorsqu’il ressortait de là,
il était à faire frémir; les cheveux de travers, les yeux terribles et
sombres, la figure bouleversée, pâle comme un linge, et soufflant,
soufflant!... Alors, il se jetait sur son lit, dans sa chambre, et
s’endormait. C’était sûrement la malle, la cause de tous ces mic-macs.
Cependant, Madeleine l’avait vue; elle avait vu aussi la chaise... La
chaise était en paille, avec des montants en merisier, comme toutes les
chaises; la malle était en bois peint, très vieille, avec des garnitures
de peau de truie sur le couvercle bombé, comme toutes les malles... Ce
qui n’empêchait pas Madeleine d’avoir très peur, et de se demander
parfois, si elle ne ferait pas bien de prévenir les gendarmes.
Et Victoire toute frissonnante de terreur, son imagination de cuisinière
hantée de choses surnaturelles et de récits merveilleux, s’interrompait
de raconter, et demandait à ma mère:
--Enfin, Madame, à votre idée, quoi qu’y peut y avoir dans c’te
malle-là?... C’est-y point le diable?... C’est-y point des bêtes comme
il n’en existe plus, depuis Notre Seigneur Jésus-Christ?... Ainsi,
Madame, moi qui vous parle, quand j’étais petite, un jour, mon père,
dans un bois, vit une bête... Oh! mais une bête extraordinaire!... Elle
avait un museau long, long comme une broche, une queue comme un plumeau,
et des jambes, bonté divine! des jambes comme des pelles à feu!... Mon
père n’a point bougé et la bête est partie... Mais si mon père avait
bougé, la bête l’aurait mangé... Eh ben! moi, je crois que c’est une
bête comme ça, qu’est dans la malle...
--Allons, allons! faisait ma mère, en riant du bout de ses lèvres
amincies... Vous dites des bêtises, Victoire...
--Des bêtises! ma chère dame! s’exclamait la bonne, scandalisée du
scepticisme de sa maîtresse... non, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y
a des diableries aux Capucins... Ainsi, l’autre jour, la sonnette de la
porte... une grosse sonnette... est tombée sur la tête de Madeleine...
Eh bien! ma chère dame, Madeleine n’a rien eu à la tête, et c’est la
sonnette qui n’a plus sonné... V’là comment qu’ça se passe, chez votre
beau-frère.
Au fond, Victoire trouvait tous ces phénomènes justes et normaux, et
elle ne s’en étonnait pas, sachant, par son amie, qu’il n’y avait pas,
dans toute la maison, un seul objet de sainteté. On y eût vainement
cherché un crucifix, une image de la Vierge, un bénitier, une médaille,
un rameau de buis. Et jamais on n’avait vu l’abbé dire le _Benedicite_,
avant le repas, ni faire le signe de la croix, jamais.
L’histoire de la malle grandit, courut le pays de porte en porte,
remuant violemment les cervelles. Les plus incrédules eux-mêmes, les
esprits forts de cabaret qui répudiaient hautement le surnaturel dans
les manifestations de la vie, en gardèrent une inquiétude. On ne
longeait plus la route, devant l’étroite allée de lauriers qui
conduisait aux Capucins, sans être obsédé de pensées pénibles, parfois
d’effrayantes visions. Si, tout d’un coup, l’abbé lâchait sur la
campagne la monstrueuse bête, cet inconnu horrifique qui grondait au
fond de la malle!... Déjà, il semblait que les arbres d’alentour,
revêtaient des formes insolites, que les champs se soulevaient en
ondulations menaçantes, et que les oiseaux, sur les branches, envoyaient
aux passants, avec des regards cyniques de bossus, d’étranges chansons
infernales. La bibliothèque, aussi, prenait, dans l’imagination
populaire, affolée par les racontars des deux bonnes, des proportions et
un caractère démoniaques. On se représentait mon oncle, vêtu ainsi qu’un
sorcier, évoquer des sortilèges, tandis que ses livres, s’animant d’une
vie sabbatique, glissaient comme des rats, miaulaient comme des
chouettes, sautaient comme des crapauds, autour de lui.