L’abbé passa devant mon père ahuri, descendit l’escalier, et s’en alla.

On entendit la grille qui se referma sur lui, furieusement.

Le dîner fut morne et silencieux. Le curé Sortais ne mangea point,

l’estomac déconcerté par cette incroyable aventure. De temps en temps,

il demandait:

--Alors, il est parti, comme ça?... comme ça?

Et sur un mouvement de tête affirmatif de mon père:

--Mais, c’est impossible! gémissait-il... c’est impossible!

Deux fois, dans le silence, le juge de paix lança ces mots qui

résumaient ses réflexions importantes:

--Taris!... Taris!... c’est dien évident!... Voilà!...

Mᵐᵉ Robin, très raide, conserva une dignité de femme blessée par le

départ inconvenant de l’abbé. Elle se repentait d’avoir revêtu, pour

lui, sa robe de moire antique, sa robe des fêtes solennelles, étalé ses

bijoux, étrenné une coiffure qui cachait, sous une botte de fleurs, les

places dénudées de son horrible crâne eczémateux. Elle ne prononça pas

un mot, la tête de trois quarts, et secoua sa longue chaîne d’or entre

le pouce et l’index, avec des gestes de guitariste.

Tandis que les trois hommes, muets et graves, se chauffaient assis,

devant la cheminée du salon, oubliant leur café servi et fumant, Mᵐᵉ

Robin attira ma mère dans l’embrasure de la fenêtre, et tout bas, avec

des réticences dans la voix et de la complicité dans le regard:

--Et vous ne savez rien?... questionna-t-elle... rien?

Ma mère haussa les épaules et dit:

--Il n’avait même pas de bagages!... Un méchant sac de nuit!... Ah! je

m’en doutais bien, allez!

DEUXIÈME PARTIE

I

Deux ans s’étaient écoulés. Le curé Sortais était mort d’une embolie au

cœur, et son successeur, l’abbé Blanchard, ancien premier vicaire de

Viantais, lequel me donnait, et continua de me donner des répétitions de

latin, avait, chez nous, repris sa place, aux dîners de famille et au

bog du dimanche. Il arriva même que le bog fut parfois agrémenté de

musique, car le nouveau curé possédait un très joli talent sur la flûte,

et il aimait, étant bon vivant, à nous régaler de quelques morceaux de

sa composition. Ces soirs-là, ma mère offrait le thé avec des tranches

de gâteau sablé que le curé dévorait avidement, disant dans un gros

rire, et se frictionnant l’estomac:

--Ce qui vient de la flûte, retourne au tambour.

Quant aux Robin, ils attendaient toujours leurs meubles dans la maison

des demoiselles Lejars, dont les goîtres grossissaient et remuaient

sous leur menton, comme des ventres d’enfant. Lente, sans cesse

pareille, s’en allait la vie. Repas silencieux, de temps à autre coupés

par les explications chirurgicales de mon père, et ses commentaires sur

l’abbé Jules; mornes soirées avec les Robin où la femme du juge et ma

mère ravaudaient les mêmes bas que jadis, causaient des mêmes choses,

exhalaient les mêmes plaintes, tandis que M. Robin et mon père jouaient

la même partie de piquet. Un seul événement considérable s’était

produit: nous n’allions plus, le jeudi, dîner chez les Servières.

D’abord refroidies à cause de l’abbé Jules, devenu le favori de la

maison, nos relations avec eux s’étaient brusquement rompues, à la suite

d’un incendie où M. Servières, maire, ne s’était pas conduit au gré de

mon père, adjoint. Celui-ci avait très vertement critiqué les mesures

prises et dégagé, devant toute la population, sa responsabilité. De

ceci, il résulta un échange d’explications très vives, dont ils

sortirent brouillés, définitivement. Je regrettai cette maison où mon

cœur se réchauffait à la tiédeur parfumée qui montait des tapis et

s’évaporait des tentures; je regrettai surtout Mᵐᵉ Servières, si blonde,

dont la peau était si rose, si douce au baiser, et dont le regard

mettait dans ma vie, sevrée de sourires et de caresses, une petite

lumière de rêve. Puis, quelques mois enfuis, je n’y pensai plus.

Depuis l’inoubliable aventure du départ, nous n’avions pas revu l’abbé,

hormis dans la rue, et il ne nous avait pas salués. Deux tentatives de

réconciliation entreprises par le vieux curé n’avaient point abouti.

Celui-ci s’était heurté à une résolution implacable et définitive. Il

n’avait pu tirer de Jules que ces mots:

--T’zimbéé...ciles!... J’ai toujours vécu avec des t’z’imbéciles!...

qu’ils me fichent la paix!

Le raisonnement et les prières ne réussissant pas, le curé s’était

décidé à employer la menace.

--Écoutez, monsieur l’abbé, lui avait-il dit, en essayant de donner à sa

voix une intonation terrible... Vous voulez vous installer ici, comme

prêtre habitué.... Vous ne pouvez le faire sans mon assentiment... Or

j’y veux une condition... C’est de vous remettre avec votre famille.

Jules grommelait toujours:

--T’z’imbéé...ciles!... qu’ils me fichent la paix!

--Faites bien attention, monsieur l’abbé... Votre situation, je ne la

connais pas, mais je la soupçonne de n’être pas régulière... Ne me

poussez pas à bout... Je me plaindrai à l’évêque.

--Plaignez-vous au diable!... Allez-vous-en!... Qu’ils me fichent la

paix!... T’z’imbéé...ciles!

Là-dessus, le curé était mort. Le nouveau, qui aimait sa tranquillité,

ne chercha pas à approfondir les choses. D’ailleurs l’abbé était venu

lui rendre visite, aussitôt après son installation... Tout s’était passé

de la meilleure grâce du monde. On avait arrêté l’heure des offices,

discuté les menues obligations auxquelles sont astreints, dans une

paroisse, les prêtres habitués, sans que Jules élevât la moindre

objection. Cet acte de soumission étonna.

--Il a été très convenable, très poli! résuma le curé Blanchard qui vint

aussitôt nous raconter l’entrevue... Savez-vous qu’il parle bien...

C’est même un causeur... eh! eh!... un orateur!

Mon père questionna:

--Lui avez-vous demandé ce qu’il a fait à Paris, pendant six ans?...

Enfin, c’est à savoir!

--Oui... C’est-à-dire que j’ai amené la conversation sur ce sujet...

mais, au mot de Paris, l’abbé s’est mis sur la défensive... Et puis il

est parti...

--Alors, on ne sait rien encore?

--Rien!

--On ne saura peut-être jamais rien! dit mon père, en poussant un soupir

de désappointement.

Et, soudain, pris d’un orgueil de famille, oubliant tous les torts de

Jules envers lui, il se rengorgea:

--Il cause bien le mâtin, n’est-ce pas?... Ah! dame! c’est loin d’être

une bête!

On apprit, coup sur coup, deux nouvelles énormes. L’abbé avait acheté et

payé comptant la propriété des Capucins... Puis des meubles étaient

venus et soixante grosses caisses pleines de livres. Ma mère haussa les

épaules, se refusant à y croire.

--C’est impossible! fit-elle... Il n’avait qu’un sac de nuit.

Cependant il fallut se rendre à l’évidence. Alors, elle s’indigna:

--C’était pour nous tromper!... Il était riche!... Mais où a-t-il pu

voler tout cet argent?

Elle, d’habitude si calme, si maîtresse d’elle-même, perdait la tête,

entrevoyait une série de crimes certains, de dénonciations possibles, et

nerveuse, toute remuée par des désirs de vengeance:

--Il faut savoir, cria-t-elle, ce qu’il a fait à Paris... il faut le

savoir, tout de suite!...

Le soir, M. Robin émit cette idée:

--Il a peut-être joué à la Dourse!

Pendant ce temps, l’abbé s’installait aux Capucins.

On appelait ainsi une propriété située à deux cents mètres du bourg, et

tout le monde ignorait l’origine de cette dénomination: les Capucins.

Jamais personne, pas même le notaire, qui connaissait exactement

l’histoire locale, n’avait entendu dire qu’il y eût là autrefois un

couvent de capucins ou de moines quelconques. Elle n’en avait d’ailleurs

nullement l’aspect, et ressemblait plutôt à un ancien refuge de galant

mystère. C’était une petite maison de style Louis XV, jolie de lignes,

mais vieille et fort délabrée. Elle n’avait qu’un rez-de-chaussée, avec

des fenêtres hautes et larges, pareille à une orangerie. Une étroite

allée de lauriers--presque un sentier,--partant de la route, y accédait.

Devant la façade principale, s’étendait une cour ronde, herbue, limitée

par des murs bas le long desquels croissaient des rosiers, redevenus

sauvages, et des arbustes extravagants. Sous le perron de forme élégante

et simple des marches s’enfonçaient vers le sous-sol, presque

entièrement cachées par deux touffes énormes d’hortensias. Derrière, les

jardins vastes étageaient leurs trois terrasses, bordées, chacune, d’une

rangée de houx, taillés en cône, descendaient à une prairie, profonde

comme le lit desséché d’un étang. Tout autour de la prairie, montaient,

surélevés en coteau, des bois de hêtres, fermant le court horizon de

verdures moutonnantes, et ne laissant, juste dans l’axe de la maison,

qu’une fissure, par où se développaient, en éventail, des pays

lointains, vaporeux et charmants. Les jardins, depuis longtemps

incultes, étaient pleins d’oiseaux que l’homme n’effarouchait plus.

L’herbe, les fleurs sauvages s’y multipliaient, libres, folles, ivres de

leurs parfums, couvrant les plates-bandes de fantaisies édéniques, les

vieux murs d’exquises décorations qui se mêlaient aux mosaïques

délicates des pierres, aux broderies balancées des vignes; reliés, l’un

à l’autre, par des guirlandes de volubilis silvestres, les arbres

fruitiers, autrefois déformés par le sécateur, étendaient sans crainte

leurs branches noueuses, couleur de bronze, chargées de ramilles

nouvelles, toutes roses, où nichaient les oiseaux. Et une paix était en

ce lieu, si grande, qu’on eût dit que les siècles n’avaient point osé

franchir la porte de ce paradis. Si près de l’homme et pourtant si loin

de lui, on n’y sentait vivre que la nature divine, l’éternelle jeunesse,

l’immémoriale beauté des choses que ne salit plus le regard humain. Dans

un coin de ce silence, un cadran solaire marquait, de son mince trait

d’ombre, la fuite ralentie des heures.

Pendant quelques jours, la pensée de mes parents ne quitta plus les

Capucins, non pour en goûter le charme de poésie si austère, mais pour y

suivre l’abbé. Un désir de curiosité s’était emparé d’eux; ils voulaient

savoir. Du matin à la nuit, je n’entendais que des exclamations, des

questions, des suppositions. Que faisait-il? que disait-il? Pourquoi se

cachait-il? Ah! il devait se passer aux Capucins des choses

extraordinaires! Est-ce qu’il n’aurait pas pu, comme tout le monde,

habiter une maison de la ville, s’il n’avait pas eu des intentions

inavouables! Avec cette tendance qu’ont les honnêtes femmes de province

à prêter d’inquiétantes apparences de péché à de simples habitudes, qui

ne leur sont pas familières; avec cette facilité de grossissement

qu’elles mettent dans la représentation physique des vices, ma mère

associait certainement à l’idée de Jules l’idée de débauches

monstrueuses et confuses. Dans son émoi, elle s’oublia même jusqu’à dire

en ma présence:

--Quand il aurait ramené une créature de Paris, cela ne m’étonnerait

pas!

Mon père, lui, très impressionné par l’histoire de l’assassin Verger et

des bombes Orsini, n’était pas loin de se figurer l’abbé, travaillant à

de sombres attentats, et combinant des machines infernales, au milieu de

poudres et de fulminates.

L’abbé disait sa messe, le matin, à sept heures. Trois petits coups de

cloche; quelques marmottements, le geste de bénir; quelques

génuflexions, le geste de boire; quelques marmottements encore, et

c’était fini. Lorsque les dévotes essoufflées arrivaient, l’officiant

quittait déjà l’autel et gagnait la sacristie, balançant sous le voile

brodé le calice vide du sang d’un Dieu. Et il rentrait aux Capucins.

Dans l’espérance vague de savoir quelque chose, et peut-être aussi dans

le désir inavoué d’un rapprochement, ma mère se mit à suivre ses messes

avec régularité.

--C’est plus commode pour les provisions, à cause de l’heure,

disait-elle.

Plusieurs fois, elle y communia. L’abbé, posait rapidement, d’un brusque

coup de pouce, sur sa langue, le blanc disque de l’hostie, et ne

paraissait pas la voir. Elle eut l’idée de le prendre pour confesseur,

et elle y renonça vite.

--Merci, réfléchit-elle... Pour qu’il aille raconter partout mes péchés.

C’est alors que je fus chargé d’une mission importante. Sauf les jours

où il venait rendre visite aux Servières, on rencontrait très peu mon

oncle dans la ville. Mais, chaque après-midi, il faisait une promenade

d’une heure, sur la route, avec, sous le bras, son bréviaire qu’il

n’ouvrait jamais.

--Écoute, me dit ma mère, un matin. Ce n’est pas une raison, parce que

nous sommes fâchés avec ton oncle, pour que tu le sois aussi, toi, son

filleul. Retiens bien ce que je vais te dire... C’est très sérieux...

Tous les jours ton oncle se promène entre les Capucins et le carrefour

des Trois-Fétus, de une heure à deux heures, n’est-ce pas?

--Oui, maman!

--Eh bien! tous les jours, tu iras te promener aussi, de une heure à

deux heures, entre les Capucins et le carrefour des Trois-Fétus...

--Oui, maman...

--Naturellement, tu rencontreras ton oncle...

--Oui, maman.

--N’aie pas peur, surtout.

--Non, maman...

--Tu le salueras... Retiens bien, mon enfant... S’il te répond, tu lui

demanderas des nouvelles de sa santé... S’il t’aborde, tu causeras avec

lui... Je te recommande d’être bien gentil, bien affectueux, bien

respectueux... Montre-moi comment tu t’y prendras.

Il fallut faire une répétition de la scène probable, entre mon oncle et

moi. Ma mère se chargea du rôle de l’abbé.

--Allons! approuva-t-elle. Ce n’est pas mal... Tâche d’être aussi gentil

tantôt.

La promenade ne me déplaisait point, d’autant plus qu’elle coïncidait

avec une répétition de latin. Cependant, j’eusse préféré que mon oncle

ne fût point sur la route. L’idée de l’aborder m’effrayait. Et puis,

j’éprouvais une sorte de honte à jouer cette comédie; en même temps

qu’un sentiment pénible se glissait, dans mon cœur, quelque chose comme

une diminution de respect et de tendresse envers ma mère. Durant la

leçon, elle avait eu, dans ses yeux, cette expression dure, avide, ce

regard métallique et froid qui me gênait, lorsqu’elle parlait avec Mᵐᵉ

Robin de questions d’argent.

Un peu tremblant, je suivis la berge de la route, regardant devant moi.

Sous le soleil qui la frappait d’aplomb, la route était blanche, d’un

blanc de crème, et les arbres, dont l’été décolorait les verdures

empoussiérées, dentelaient, sur les bords, de courtes ombres bleues,

criblées de gouttes de lumière. De chaque côté, entre les haies, les

champs dévalaient jaunes et roussis. Je marchais lentement, hébété par

la crainte et par la chaleur qui tombait du ciel, où un seul nuage

errait, perdu dans l’immense azur, comme un gros oiseau rose. La route

faisait de brusques courbes, disparaissait, réapparaissait. A mesure que

j’avançais, les ombres s’allongeaient, s’effilaient, dessinant des

mufles de bêtes étranges. Et, tout d’un coup, j’aperçus la terrible

soutane, noire sur la blancheur éclatante, avec une petite ombre qui la

suivait, et frétillait à ses pieds, semblable à un petit chien. Je

m’arrêtai court, mon oncle s’en allait à pas menus, courbé, les

omoplates creusées, les jointures raidies. Sa soutane, qui m’avait paru

si noire, luisait dans le soleil autant qu’une cuirasse. Voyant qu’il ne

se retournait pas, je me remis à marcher. Il obliqua vers la berge, se

pencha sur le talus de la haie, cueillit une herbe, puis une autre,

qu’il examina avec attention. Je profitai de ce moment pour accélérer le

pas, et lorsque je me trouvai en face de lui, séparé de toute la

largeur de la route, je passai plus vite, en saluant. Mon oncle leva la

tête, me regarda un instant, et rabaissant ses yeux sur une loupe qu’il

tenait à la main, il continua d’examiner son brin d’herbe.

Le lendemain, je ne fus pas plus heureux. Le surlendemain, je le trouvai

assis sur une borne kilométrique. Il m’attendait.

--Viens ici, petit, me dit-il d’une voix presque douce.

J’approchai, très ému. Il me considéra quelques secondes, avec

pitié,--du moins il me le sembla.

--Ce sont tes parents qui t’envoient, hein?... Ne mens pas...

En même temps, il me menaçait de son index levé.

--Oui, mon oncle, balbutiai-je... Ma mère...

--Tu ne sais pas pourquoi elle t’envoie, ta mère?

--Non, mon oncle, répondis-je, le cœur gros et prêt à pleurer.

--Je le sais, moi... C’est une honnête femme, ta mère... Ton père aussi

est un honnête homme... Eh bien, ce sont tout de même de tristes

canailles, petit... comme tous les honnêtes gens... On ne t’apprend pas

cela, à l’école?... On t’apprend le catéchisme, à l’école? Tu vas à

l’école?

--C’est le curé qui me donne des leçons... sanglotai-je...

--Le curé?... reprit mon oncle... C’est un honnête homme aussi... Toi

aussi, tu seras un honnête homme, pauvre enfant.

Et me tapant sur la joue, il ajouta:

--C’est dommage!... Maintenant, va-t’en...

Ma mère fut très vexée de ce résultat. Si sa haine contre l’abbé

s’accrut, elle me tint aussi rigueur de mon insuccès, et m’accabla de

reproches.

--Tu n’as pas su t’y prendre... Tu n’es bon à rien... On ne fera jamais

rien de toi!...

Elle ne s’en acharna pas moins dans sa volonté de savoir.

Comme elle s’était servie de moi, elle se servit de Victoire, notre

cuisinière, l’excitant à des furetages, à des espionnages quotidiens,

chez les fournisseurs de mon oncle, qui n’amenèrent que d’insignifiantes

découvertes. Sur son ordre et d’après ses indications, Victoire pratiqua

le siège de Madeleine, la vieille domestique de l’abbé. Toutes les deux

s’attardaient au marché, à la boucherie, chez l’épicier, causant,

s’interrogeant, s’exclamant. A la suite de ces entrevues des deux

commères, on apprenait des choses intéressantes et mystérieuses qui

avivaient encore, sans la satisfaire, la curiosité insatiable de mes

parents.

On sut ainsi que, pendant son installation, l’abbé s’était montré

colère, bousculant tout, injuriant les ouvriers, se livrant à de telles

fureurs, qu’aucun ne voulait plus travailler pour lui. Depuis, il

s’était bien apaisé, ne s’emportait plus, ne se plaignait point. Il

semblait plutôt triste. Madeleine d’ailleurs, ne le voyait guère qu’aux

heures des repas, et le matin, au retour de sa messe, alors qu’il se

promenait dans son jardin, qu’il avait laissé inculte, en son désordre

charmant de nature. De la maison, l’abbé n’avait meublé que trois

pièces--et très simplement--la chambre à coucher, la salle à manger, la

bibliothèque. C’est dans cette dernière qu’il se tenait tout le jour, et

jusqu’à minuit, heure à laquelle il se mettait au lit. Quelquefois, il

écrivait; le plus souvent, il lisait. Il lisait dans de grands livres, à

tranches rouges, si grands, si lourds, qu’il avait peine à les porter

tout seul. Sur la porte de sa bibliothèque, il avait écrit en grosses

lettres: _Défense d’entrer._ Et personne, jusque-là, n’en avait franchi

le seuil. Il l’avait rangée, sans le secours d’aucun ouvrier; lui-même,

tous les samedis, il l’époussetait, la balayait. Lorsqu’il sortait, il

avait toujours le soin de la fermer à double tour et de garder la clef

avec lui. Et c’était effrayant de considérer cela par le trou de la

serrure! Ah! il y en avait, des livres, des grands, des moyens, des tout

petits, de toutes les formes et de toutes les couleurs, des livres qui,

de la plinthe à la corniche, garnissaient les quatre murs, qui

s’empilaient sur la cheminée, sur des tables, qui couvraient le plancher

même!... Il était également défendu d’entrer dans une pièce, toujours

fermée, dont la porte faisait face, de l’autre côté du couloir, à celle

de la bibliothèque. Pourtant cette pièce ne contenait qu’une malle et

qu’une chaise. L’abbé s’y enfermait à peu près une fois par semaine,

durant des heures! Que se passait-il?... On n’en savait rien... mais il

devait s’y passer des choses qui n’étaient point naturelles, car

souvent la domestique avait entendu son maître marcher avec rage,

frapper du pied, pousser des cris sauvages. Un jour, attirée par le

vacarme, et croyant que l’abbé se disputait avec des voleurs, elle était

venue écouter à la porte, et elle avait nettement perçu ces mots:

«Cochon!... cochon!... abject cochon!... Pourriture!» A qui

s’adressait-il ainsi?... Le certain, c’est qu’il ne se trouvait, dans la

pièce, que l’abbé, la malle et la chaise!... Lorsqu’il ressortait de là,

il était à faire frémir; les cheveux de travers, les yeux terribles et

sombres, la figure bouleversée, pâle comme un linge, et soufflant,

soufflant!... Alors, il se jetait sur son lit, dans sa chambre, et

s’endormait. C’était sûrement la malle, la cause de tous ces mic-macs.

Cependant, Madeleine l’avait vue; elle avait vu aussi la chaise... La

chaise était en paille, avec des montants en merisier, comme toutes les

chaises; la malle était en bois peint, très vieille, avec des garnitures

de peau de truie sur le couvercle bombé, comme toutes les malles... Ce

qui n’empêchait pas Madeleine d’avoir très peur, et de se demander

parfois, si elle ne ferait pas bien de prévenir les gendarmes.

Et Victoire toute frissonnante de terreur, son imagination de cuisinière

hantée de choses surnaturelles et de récits merveilleux, s’interrompait

de raconter, et demandait à ma mère:

--Enfin, Madame, à votre idée, quoi qu’y peut y avoir dans c’te

malle-là?... C’est-y point le diable?... C’est-y point des bêtes comme

il n’en existe plus, depuis Notre Seigneur Jésus-Christ?... Ainsi,

Madame, moi qui vous parle, quand j’étais petite, un jour, mon père,

dans un bois, vit une bête... Oh! mais une bête extraordinaire!... Elle

avait un museau long, long comme une broche, une queue comme un plumeau,

et des jambes, bonté divine! des jambes comme des pelles à feu!... Mon

père n’a point bougé et la bête est partie... Mais si mon père avait

bougé, la bête l’aurait mangé... Eh ben! moi, je crois que c’est une

bête comme ça, qu’est dans la malle...

--Allons, allons! faisait ma mère, en riant du bout de ses lèvres

amincies... Vous dites des bêtises, Victoire...

--Des bêtises! ma chère dame! s’exclamait la bonne, scandalisée du

scepticisme de sa maîtresse... non, on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y

a des diableries aux Capucins... Ainsi, l’autre jour, la sonnette de la

porte... une grosse sonnette... est tombée sur la tête de Madeleine...

Eh bien! ma chère dame, Madeleine n’a rien eu à la tête, et c’est la

sonnette qui n’a plus sonné... V’là comment qu’ça se passe, chez votre

beau-frère.

Au fond, Victoire trouvait tous ces phénomènes justes et normaux, et

elle ne s’en étonnait pas, sachant, par son amie, qu’il n’y avait pas,

dans toute la maison, un seul objet de sainteté. On y eût vainement

cherché un crucifix, une image de la Vierge, un bénitier, une médaille,

un rameau de buis. Et jamais on n’avait vu l’abbé dire le _Benedicite_,

avant le repas, ni faire le signe de la croix, jamais.

L’histoire de la malle grandit, courut le pays de porte en porte,

remuant violemment les cervelles. Les plus incrédules eux-mêmes, les

esprits forts de cabaret qui répudiaient hautement le surnaturel dans

les manifestations de la vie, en gardèrent une inquiétude. On ne

longeait plus la route, devant l’étroite allée de lauriers qui

conduisait aux Capucins, sans être obsédé de pensées pénibles, parfois

d’effrayantes visions. Si, tout d’un coup, l’abbé lâchait sur la

campagne la monstrueuse bête, cet inconnu horrifique qui grondait au

fond de la malle!... Déjà, il semblait que les arbres d’alentour,

revêtaient des formes insolites, que les champs se soulevaient en

ondulations menaçantes, et que les oiseaux, sur les branches, envoyaient

aux passants, avec des regards cyniques de bossus, d’étranges chansons

infernales. La bibliothèque, aussi, prenait, dans l’imagination

populaire, affolée par les racontars des deux bonnes, des proportions et

un caractère démoniaques. On se représentait mon oncle, vêtu ainsi qu’un

sorcier, évoquer des sortilèges, tandis que ses livres, s’animant d’une

vie sabbatique, glissaient comme des rats, miaulaient comme des

chouettes, sautaient comme des crapauds, autour de lui.

L'abbé Jules · 第 12 / 18 段