encore par une fièvre typhoïde, dont il faillit mourir. Mon père quitta
sa clientèle, s’installa au chevet de Jules, et le soigna avec un
admirable dévouement. Il m’a, plus tard, raconté ce détail particulier.
Le délire eut chez l’abbé un caractère érotique si scandalisant que la
sœur, qui le veillait, partit. Dans ses accès de fièvre, il prononçait
des mots épouvantables, et se livrait à des actes d’une effarouchante
inconvenance. Il fallut lui attacher les mains. La convalescence fut
longue, contrariée par le tempérament irritable du malade qui ne cessait
d’injurier mon père.
--T’z’imbéé... cile!... va-t’en... C’est toi qui me donnes la fièvre!...
Est-ce que tu sais quelque chose, toi?... T’z’imbéé... cile!
Il ne se releva que pour enterrer ma pauvre grand’mère qu’on trouva
morte, un matin, dans son lit foudroyée par la rupture d’un anévrisme.
Jules pleura sincèrement.
--C’est le chagrin qui l’a tuée! s’écriait-il... Je suis un misérable...
Elle si bonne, si sainte, si sacrée... je l’ai tuée!
Avec mon père et ma mère, il veilla la morte, voulut l’ensevelir
lui-même.
--Tu es faible encore, disait mon père. Repose-toi, tu te feras du mal.
Mais Jules répétait:
--Non!... Non!... Je l’ai tuée... C’est moi!... Pourquoi m’as-tu
guéri?... Et pourquoi est-elle morte, elle?...
Au cimetière, quand la fosse fut comblée, et tandis que la foule
défilait, se disputant l’aspergeoir, il s’agenouilla sur la terre
humide, se frappant la poitrine, avec des gestes extravagants.
--Messieurs, gémissait-il... Mesdames... je l’ai tuée... Pardon!...
pardon!...
On dut l’emporter défaillant. Ce soir-là, il n’admit point qu’on lui
parlât du testament qu’avait laissé ma grand’mère, et dans lequel elle
faisait le partage de sa fortune, entre ses deux fils.
--Qu’on ne me dise rien de cela!... Je ne veux pas d’argent... je donne
tout aux pauvres...
Mais, le lendemain, ayant pris connaissance du testament, il oublia sa
douleur, s’encoléra:
--Ah! mais non!... Ah! mais non!... je n’accepte pas!... Je suis
volé!... Je plaiderai...
Plus tard, il se montra d’une âpreté farouche dans le partage du
mobilier, menaça d’envoyer l’huissier à mon père, pour un torchon, pour
une casserole...
Enfin, les affaires réglées, et mis en possession de l’héritage, il
vendit tout ce qu’il possédait et partit pour Paris.
Durant six ans, il ne donna aucun signe de vie. Était-il mort ou vivant?
Que faisait-il? Mon père tenta mais vainement de recueillir quelques
renseignements. On apprit que Jules avait abandonné sa cure sans
autorisation, et ce fut tout. Lorsque M. Bizieux, un marchand de
nouveautés de Viantais, allait à Paris, pour faire ses achats, mon père
lui recommandait de s’informer, de voir, de regarder dans les rues...
Qui sait?... Un hasard!... M. Bizieux revenait:
--Ah! j’en ai pourtant vu, du monde!... C’est pas l’embarras... Mais
point de monsieur l’abbé.
Une fois, rue Greneta, il avait croisé quelqu’un qui lui ressemblait
diablement. Ça n’était pas monsieur l’abbé... Une autre fois, dans un
café...
--Dans un café! disait ma mère... ça doit être lui...
Alors, mon père crut avoir trouvé un moyen: il écrivit des lettres, avec
cette suscription:
* * * * *
_A Monseigneur l’Archevêque de Paris
pour remettre à M. l’abbé Jules Dervelle
curé de Randonnai_
_Paris_
* * * * *
Les lettres restèrent sans réponse. Les jours s’écoulaient, les mois,
les années. Et gardant, malgré tout, un fonds de tendresse pour ce
mauvais frère qu’il avait sauvé de la mort, mon père se demandait, de
temps en temps, intrigué et tout triste:
--Mais que peut-il fabriquer à Paris?
IV
--Eh bien! il arrive... s’écria mon père qui, très essoufflé et agitant
une lettre, entra dans la chambre, où ma mère achevait de m’habiller...
Il arrive demain... par le train de trois heures.
--Demain! fit ma mère, d’un air résigné... Allons!...
Et elle ajouta, car c’était une femme ordonnée et prévoyante:
--Pense à commander la grande voiture... Il aura sans doute beaucoup de
bagages... Moi, je vais aller à la boucherie...
--C’est ça!... Dis donc, mignonne?
--Quoi?
--Si nous invitions à dîner, pour demain, les Robin et le bon curé?...
Hein?... c’est une occasion...
--Comme tu voudras!... Quelle chambre faudra-t-il lui donner?
--Dame!... la chambre bleue, à ce qu’il me semble!
Ma mère eut une moue de mécontentement:
--Voilà!... Pour lui, tout ce qu’il y a de meilleur!... Et quoi
encore?... Lui bassiner son lit?
--Voyons, voyons, calma mon père... On ne peut pourtant pas le mettre
dans le petit cabinet... Quand le diable y serait, c’est mon frère!...
--Ah! oui, c’est ton frère!... Et il y paraît, que c’est ton frère!...
Enfin tu y tiens, je n’ai rien à dire... Dieu veuille que tu n’aies pas
à t’en repentir!
Ceci se passait huit jours après la soirée où les Robin et ma famille
avaient tant causé de mon oncle Jules; un mardi, je me rappelle.
J’attendis le lendemain, dans une fièvre d’impatience, dans une anxiété
de quelque chose d’énorme, d’anormal, qui allait rompre la monotonie de
notre existence. Toute la journée, mon père fut surexcité, plus que de
coutume, presque joyeux. Ma mère, très grave, songea. Au dîner, elle ne
desserra les lèvres que pour demander, avec une pointe d’ironie dans la
voix:
--Sais-tu ce qu’il prend, le matin, après sa messe, ton frère?...
Peut-être qu’il faudra préparer des choses à part, pour lui!
--Je voudrais bien voir ça! répondit bravement mon père... Il fera comme
nous, il mangera de la soupe...
Ma mère balança la tête, d’un air de doute.
--C’est qu’à Paris, il aura dû en prendre, des habitudes!... Enfin nous
ne sommes pas millionnaires.
Je dormis très mal, cette nuit-là, en proie à des rêves pénibles où
passait et repassait la grimaçante figure de mon oncle.
Viantais qui, à cette époque, n’avait pas encore de chemin de fer, était
desservi par la station de Coulanges, située à dix kilomètres, de
l’autre côté du bourg. C’est là que nous devions recevoir l’abbé. Le
curé Sortais avait eu, d’abord, l’intention de se joindre à nous; mais
le temps était froid, le vieux curé souffrait de ses rhumatismes; il
préféra se réserver pour le dîner. Les Robin étaient venus à plusieurs
reprises, très affairés, très agités, offrant leurs services, comme si
nous étions menacés d’un danger. Ils eussent bien voulu nous accompagner
à la gare de Coulanges, mais ne connaissant pas l’abbé, cela eût paru
extraordinaire.
--Nous ne pouvons pas, discuta Mᵐᵉ Robin, très ferrée sur l’étiquette...
Cela ne serait pas régulier... Enfin, vous passerez vers les quatre
heures... Nous vous regarderons par la fenêtre!...
--Moi! prononça le juge de paix, du ton d’un général qui donne un
rendez-vous à ses soldats, sur le champ de bataille, moi je serai sur la
place!...
--C’est ça!... c’est ça!... Et puis, à ce soir... venez de bonne heure.
--A ce soir!
La grande voiture arriva enfin, devant notre grille, dans un bruit de
grelots. C’était une très vieille calèche, vénérable et disloquée, que
mon père louait à l’hôtel des Trois-Rois, pour des circonstances
mémorables. Je l’aimais beaucoup, car elle ne me rappelait que des
souvenirs de gaies promenades et de fêtes. Et puis, il me semblait que
de m’asseoir sur ses coussins de perse grise, ma petite personnalité
prenait, tout de suite, plus d’importance, et que je devais attirer
l’admiration des gens, à être ainsi traîné par deux chevaux, sur quatre
roues, comme M. de Blandé lui-même. Ce fut avec une véritable émotion,
doublée d’un léger gonflement d’orgueil, que je m’assis dans l’antique
véhicule, sur la banquette de devant, en face de mes parents qui
occupaient le fond, très graves et flattés aussi. Nous traversâmes le
bourg, triomphalement. Aux portes, les gens me souriaient. Et j’étais
heureux, quoique m’efforçant de conserver une attitude digne.
--On est très bien, ma foi, dans cette calèche, dit mon père, qui, à la
sortie du pays, remonta la glace de la portière, et ramena sur les
genoux de ma mère, et sur les siens, une vieille courtepointe ouatée qui
nous servait de couverture de voyage.
La calèche roulait, faisant résonner ses ferrailles, cahotant sur les
empierrements de la route, et mes parents demeuraient silencieux, plus
préoccupés, plus méditatifs, à mesure que nous approchions de Coulanges.
Moi, le cœur me battait très fort, et je regardais par la vitre fermée,
que dépolissait la vapeur de nos haleines, fuir des choses vagues, des
silhouettes d’arbres, des bouts de ciel terni...
Comme nous traversions le passage à niveau, ma mère qui, jusque-là,
n’avait point bougé de son coin, se pencha tout à coup vers la vitre
dont elle essuya la buée avec son manchon, et nos trois regards,
simultanément, suivirent la direction de la voie, franchirent la gare,
et se perdirent, plus loin, en ce mystérieux espace, sombre et brouillé,
par où l’abbé Jules allait, tout à l’heure, apparaître dans un
vomissement de fumée. Elle étira sa voilette, arrangea les brides
froissées de son chapeau, et rectifiant le nœud de ma cravate:
--Écoute-moi, mon petit Albert, me dit-elle... Il va falloir être très
gentil pour ton oncle, ne pas prendre cet air maussade que tu as si
souvent avec les étrangers... Après tout, c’est ton oncle!... Tu iras
l’embrasser et tu lui diras... rappelle-toi bien... tu lui diras: «Mon
cher parrain, je suis très, très content de votre retour.» Voyons, ça
n’est pas difficile!... répète ton petit compliment...
D’une voix tremblante, je répétai:
--Mon cher parrain, je suis...
Mais l’émotion, la peur, me coupèrent la parole. Au moment où je
prononçais ces mots, il me sembla qu’une atroce, qu’une diabolique image
se dressait devant moi, l’image menaçante de mon oncle!... Et je restai
bouche bée.
--Allons! fit mon père... secoue-toi un peu... Et n’aie pas cette mine
d’enterrement... sapristi!... Il ne te mangera pas... Est-ce que j’ai
peur, moi?... Est-ce que ta mère a peur?... Eh bien! alors...
En dépit de mon trouble, je remarquai, à la voix légèrement altérée de
mon père, qu’il n’était point aussi rassuré qu’il voulait le paraître...
Nous avions une demi-heure d’avance. Bien que d’air fût très vif et
glacé, nous nous promenâmes sur le quai de la gare, ne quittant pas des
yeux l’horloge dont les aiguilles marchaient lentement, si lentement! Un
train s’arrêta et repartit, ne laissant qu’un pauvre soldat qui rôda
quelque temps, tout bête, autour de nous, disparut en traînant la jambe.
--Encore dix-sept minutes! soupira mon père... L’abbé est à Bueil en ce
moment.
Le silence de cette petite gare, que rompaient seuls la sonnerie du
télégraphe et le bruit des grelots que faisaient en s’ébrouant, de
l’autre côté de la barrière, les chevaux de notre voiture,
m’impressionnait, redoublait mes terreurs. En ce silence, les choses
revêtaient des aspects d’immobilité inquiétante, d’immobilité animale,
presque sinistre. L’espace, au loin, vers Paris, s’enfonçait plein de
menaces, comme ces grands ciels cuivreux d’où tombe la foudre. Éperdu,
je n’écoutais pas ma mère qui me disait:
--Fais bien attention à ce que je t’ai dit... Tâche de sourire... ne
sois pas comme une momie.
Et je suivais, d’un œil incertain, le déroulement des rails qui
rampaient sur le sol jaune, pareils à de longs serpents.
Quelques voyageurs, des paysans, sortirent de la salle d’attente; le
chef de gare se montra, très affairé, des hommes d’équipe passèrent,
roulant des paquets et des colis.
--Voilà le train! dit mon père... reculez-vous...
J’entendis aussitôt un coup de sifflet d’abord lointain, puis se
rapprochant, un coup de sifflet qui m’entra dans le cœur comme un coup
de couteau. Le beuglement d’un cor répondit. Et ce fut un grondement de
bête furieuse, le roulement formidable d’une avalanche qui se
précipitait sur nous. Je crus que tout ce vacarme, que toute cette
secousse dont le ciel et la terre étaient ébranlés, je crus que tout
cela qui haletait, qui sifflait, qui mugissait, qui crachait de la
flamme et vomissait de la fumée, je crus que tout cela était mon oncle,
et je fermai les yeux. Alors, pendant quelques secondes, je me sentis
entraîné, tiraillé dans tous les sens, bousculé contre des gens, contre
des paquets.
--Mais tiens-toi donc! disait ma mère... Voyons, mon petit Albert, fais
bien attention...
Subitement, je m’étais arrêté. En rouvrant les yeux, devant moi, je vis
une chose noire, longue, anguleuse, qui descendait à reculons d’un
wagon, une chose que terminait, par le bas, un énorme pied, tâtant le
vide et cherchant un point d’appui. Nous étions tous les trois, derrière
cette chose aux flancs de laquelle battait un sac de nuit, rayé de
bandes rouges et vertes, nous étions tous les trois rangés
militairement, sur une seule ligne, anxieux et pâles. Et aucun de nous,
immobilisés par l’émotion, ne bougeait. La chose se retourna, et parmi
les angles, et parmi le noir, sous l’ombre d’un large chapeau, deux
regards étranges, colères, deux regards entre lesquels pointait un nez
vorace et quêteur comme celui d’un chien, deux regards insoutenables
s’abattirent sur nous. C’était mon oncle.
--Bonjour!... Bonjour!... Bonjour!... grommela-t-il, en adressant à
chacun de nous un petit salut, sec et dur, ainsi qu’une chiquenaude.
Mon père se précipita pour l’embrasser. Mais l’abbé, tendant son sac de
nuit d’un geste impérieux, coupa court aux effusions.
--C’est bon!... Oui, plus tard!... As-tu une voiture?... Eh bien!
allons... Qu’est-ce que tu attends?
--Et vos bagages? demanda ma mère.
--Ne vous occupez pas de mes bagages... allons.
Et bougonnant, il se dirigea vers la sortie. Comme il ne retrouvait
point son billet, il eut une dispute avec l’employé.
--Tenez! le voilà mon billet... Et tâchez d’être poli... t’z’imbécile!
Mon père était consterné, ma mère eut un haussement d’épaules qui
signifiait: «Pardi!... n’avais-je pas raison?... Il est pire que
jamais!...» Quant à moi, dans la déroute de cette arrivée, j’avais
oublié mon petit compliment.
Nous remontâmes en voiture. Ma mère et mon oncle prirent place dans le
fond; mon père et moi nous nous assîmes sur la banquette de devant. Je
n’osais lever les yeux dans la crainte de rencontrer ceux de mon oncle.
Celui-ci se tassait, croisant les pans de sa douillette sur ses genoux.
Alors, ma mère lui tendit un bout de la courtepointe. Il l’examina à
l’envers, puis à l’endroit, parut étonné, et s’en enveloppa, sans
prononcer une parole de remercîment. Et la voiture roula de nouveau. Ma
mère avait repris son visage impassible et dur; mon père était très
gêné, ne savait que dire. Pourtant, il s’enhardit:
--Tu as fait un bon voyage? demanda-t-il timidement.
--Oui, grogna l’abbé.
Il y eut un silence pénible, que personne n’était disposé à rompre.
L’abbé cherchait à voir la campagne par l’étroit carreau de la portière,
mais la buée brouillait les objets au dehors. Il rabaissa la glace, d’un
geste si brusque, qu’elle se brisa, et que mille petits morceaux de
verre tombèrent sur nous.
--Ça ne fait rien!... ça ne fait rien!... déclara mon père, qui croyait
sans doute amadouer le terrible Jules par sa magnanimité.
Et il ajouta en souriant:
--D’abord, le verre cassé, ça porte bonheur!
Mon oncle ne répondit pas. Le corps légèrement incliné en avant, il
regardait la campagne.
De Coulanges à Viantais, la route est charmante. Durant tout le
parcours, elle côtoie la vallée, un large espace de verdures nuancées,
où coule la Cloche, rivière sinueuse qu’égaient, çà et là, de vieux
moulins. Débordée ce jour-là, elle couvrait des parties de prairies qui
ressemblaient à des lacs bizarres, où des carrés de saules défeuillés,
des rangées de peupliers émergeaient, végétation lacustre, que l’eau
reflétait, immobile et dormante. Parallèlement à la vallée, et
l’enserrant comme les clôtures d’un cirque immense, les coteaux montent,
avec des villages sur leur flanc; et, parfois, entre la ligne des
contours rabaissés, s’aperçoivent de très lointains horizons, tout un
infini de pays, aussi léger que des nuées. Et sur tout cela, l’exquise
lumière hivernale qui poudre les arbres de laque agonisée, tous les tons
fins, tous les gris vaporisés qui donnent aux masses opaques des
fluidités d’onde et des transparences de ciel.
L’abbé paraissait absorbé par la contemplation des choses, et
l’expression de sa physionomie s’adoucissait; un peu de cette lumière
apaisante avait passé dans ses yeux. Mon père en profita pour lui taper
amicalement sur les genoux.
--Dis donc!... fit-il, en surmontant enfin la peine que l’accueil de
Jules lui causait... Ça fait joliment plaisir de se revoir... Depuis le
temps!... Voilà plus de six ans, sapristi!... Je me disais quelquefois:
«Bah! nous ne le reverrons plus!» Ah! nous avons pensé à toi, va, mon
pauvre Jules!...
Il n’entendait pas, et continuait de regarder, devant lui... Tout à
coup, il s’écria:
--Mais c’est un très beau pays!...
Mon oncle avait dit cela, d’une voix moins rêche, presque émue.
--Très beau!... très beau!...
Et de fait, il le voyait pour la première fois, ce pays où il était né,
où il avait vécu toute sa jeunesse. La nature ne dit rien à l’enfant ni
au jeune homme. Pour en comprendre l’infinie beauté, il faut la regarder
avec des yeux déjà vieillis, avec un cœur qui a aimé, qui a souffert.
Jules répéta:
--Très beau!... oui... Ces maisons et ce petit clocher... n’est-ce pas
Brolles?
--Mais oui! répondit mon père, joyeux de voir son frère se détendre...
C’est Brolles!... Tu reconnais tout ça, hein?... Et ça, là-bas, au pied
du petit bois?
--C’est la maison du père Flamand... Est-ce qu’il vit toujours?
--Toujours, figure-toi... mais le pauvre homme est aveugle... Dame! il a
quatre-vingts ans passés... Tu n’iras plus prendre de truites avec
lui...
Et, comme l’abbé eut un accès de toux, il s’inquiéta:
--Tu devrais changer de place... J’ai peur que tu n’aies froid, avec ce
carreau ouvert...
--Non! non!... laisse... Je suis content!...
J’examinai alors, tout à loisir, mon oncle retombé dans ses rêveries.
Ses traits reprenaient leur place en ma mémoire, qui n’avait gardé, de
lui, qu’un pastel effacé. Je me souvenais maintenant de l’avoir connu;
je retrouvais toutes les particularités de ce visage étrange et si laid,
de ce corps tordu, auxquels la flamme de deux yeux vifs et rêveurs,
inquiets et féroces, enthousiastes et tristes, donnait une vie
extraordinaire et déconcertante. Mais combien vieilli! Il était voûté
comme un octogénaire; sa poitrine étroite et rentrée respirait avec
efforts, et parfois, un sifflement de phtisie s’en échappait; des rides
sabraient, dans tous les sens, son masque verdâtre et maigre, et des
peaux flasques, pendaient sous son menton. De cette physionomie ravagée,
il ne restait de jeune, avec les yeux, que le nez, un nez d’une mobilité
surprenante et dont les narines frémissaient comme celles des jeunes
étalons.
--Est-ce que tu souffres?... Est-ce que tu es malade?... interrogea mon
père.
--Non!... Pourquoi me dis-tu ça?... Tu me trouves changé...
--Changé! changé!... ce n’est pas le mot... Dame! écoute donc, c’est
comme moi.... Les années ça ne rajeunit pas!...
--Sans doute! approuva ma mère, qui jusqu’ici n’avait pas ouvert la
bouche.
Et d’une voix sèche, elle ajouta:
--Et puis Paris... c’est si malsain!... Mais c’est égal!... Viantais est
bien calme, bien triste, quand on est habitué à Paris. On n’y trouve pas
des distractions comme à Paris.
Elle appuyait sur ce mot: Paris, avec une sourde rancune contre la ville
qui lui renvoyait, ruiné sans doute et malade, un parent qu’il faudrait
nourrir et soigner pour rien.
Mon oncle glissa vers ma mère un regard oblique et mauvais, un regard
chargé de haine, se rencogna au fond de la voiture, et il demeura
silencieux sous le grand chapeau qui enveloppait son visage d’un voile
d’ombre.
Nous avions dépassé le village des Quatre-Vents. Le soir arrivait. Une
brume dense montait des prairies comme un rêve, noyait les coteaux et
les arbres, dont les cimes dépouillées s’effilochaient dans l’atmosphère
laiteuse. Quand nous rentrâmes à Viantais, quelques lumières rougeâtres
s’allumaient aux fenêtres des maisons. Sur la place, j’aperçus une
ombre, l’ombre de M. Robin, qui gesticulait dans le brouillard, et
saluait la voiture à grands coups de son chapeau de haute forme! Et je
me sentais le cœur bien gros. Durant tout le trajet, mon oncle n’avait
pas une seule fois posé ses yeux sur moi. Pourtant, il ne me faisait
plus peur, malgré ses façons bourrues et ses inconvenantes brutalités.
Une obscure divination d’enfant m’avertissait que c’était une pauvre âme
inquiète et souffrante; et je suis sûr qu’à ce moment s’il m’avait
adressé une parole douce, s’il m’avait embrassé, si, seulement, il
m’avait souri, comme il avait souri tout à l’heure à la nature
retrouvée, je l’aurais aimé.
Conduit par mon père, qui portait le sac de nuit, il gagna péniblement
la chambre bleue, préparée pour lui. L’ascension de l’escalier l’avait
époumoné et rendu tout haletant. De plus, il était très surexcité.
Depuis qu’il avait franchi le seuil de notre maison--la maison de
famille que ma grand’mère nous avait attribuée en ses partages, et que
nous habitions depuis sa mort--un bouleversement s’opérait dans les
manières de l’abbé. Chaque objet reconnu lui était une cause visible de
chagrin et d’irritation. Regrettait-il qu’elle ne fût point à lui?... Ou
bien les souvenirs du passé qu’elle lui rappelait lui montraient-ils,
plus durement, le vide irrémédiable de sa vie?... Il furetait dans la
chambre, impatient, remuant, au fond de son âme, de vieilles rancunes,
et ne prêtait aucune attention aux recommandations de son frère qui
disait:
--Nous t’avons mis là... parce que la chambre est au midi, et que tu as
une très belle vue sur Saint-Jacques... Tiens... ici, tu as un
placard... tu vois, là est le cabinet de toilette... J’ai fait remettre
à neuf un peu toute la maison... Ah! c’est bon de se revoir, hein?...
As-tu besoin d’eau chaude?
--Non! répondit l’abbé.
Un «non» qui claqua comme une gifle. Mon père continua cependant:
--La sonnette est là, dans l’alcôve... Tu...
Il fut vite interrompu:
--Laisse-moi tranquille... Tu m’agaces avec toutes tes explications...
Et ta femme?... Elle m’agace aussi, ta femme!... Suis-je ici pour subir
des interrogatoires, être espionné?... Mais soyez tranquilles, je ne
vous ennuierai pas longtemps...
--Nous ennuyer?... tu plaisantes, voyons?... Comment, tu veux déjà
repartir?
--Que je parte, que je reste: cela ne te regarde pas... je n’aime pas
qu’on m’embête!... Alors, tais-toi...
--Voyons, Jules, ne te fâche pas!... J’espérais que tu resterais
toujours avec nous.
--Avec vous?... ricana l’abbé... Non, mais c’est une idée ridicule!...
Avec vous?
Il levait les bras au plafond, indigné, étonné.
--Avec vous?... Et qu’est-ce que je ferais avec vous, bon Dieu?... Mais
tu perds la tête!...
A son tour, mon père s’impatienta:
--C’est bon! dit-il... Tu feras ce que tu voudras... On dîne à six
heures... Ce soir nous avons le curé et la famille Robin, des amis.
Un prêtre qui, en ouvrant le tabernacle, aurait, tout d’un coup, aperçu
un crapaud au fond du saint ciboire, n’aurait pas été plus stupéfait,
que ne le fut mon oncle, à cette nouvelle. Il en demeura d’abord
anéanti. Puis, ses yeux s’arrondirent énormes, fulgurants; peu à peu,
son visage se voila de plaques rouges, s’agita en musculaires grimaces
d’épileptique, et d’une voix rauque, cassée par la colère, il
bredouilla:
--Canaille!... Crétin!... T’z’imbécile!... Ainsi, j’arrive, et vite, tu
convies tes amis!... Tu me prends donc pour une bête curieuse?... Je te
sers de spectacle à toi et à tes amis... Tu leur as dit: «L’abbé
Jules... un fou, un original, un prêtre sacrilège!... vous verrez ça!...
Et vous pourrez le tâter... vous rendre compte que ce n’est point une
farce, mais bien une réalité vivante»... Tu espérais te payer le petit
plaisir de me montrer comme un ours de ménagerie, une monstruosité de la
foire, un mouton à cinq pattes!... Et tu crois que je vais rester une
seconde de plus dans ta baraque, avec un imbécile comme toi, une
mijaurée comme ta femme?... Tu le crois?... Je vais à l’hôtel... à
l’hôtel... tu entends... à l’hôtel!...
Il endossa sa douillette qu’il avait quittée, referma son sac de nuit
qu’il avait ouvert, et:
--Je vais à l’hôtel! grommela-t-il... Bonsoir!